Princesses de science

Part 22

Chapter 223,682 wordsPublic domain

Dans son cadre d’or pâle, avec ses jolies mains jointes, son attitude si paisible, ses yeux ardents sous la coiffure légèrement démodée, la morte semblait la regarder et lui sourire. Entre ces deux femmes, la belle et douce tantine et la fière doctoresse, entre l’ombre et la vivante, une complicité intime se faisait; toutes deux s’unissaient dans la même docilité amoureuse, dans la noble servilité du dévouement absolu. Le veuf vit le regard de la jeune femme levé sur le portrait, et, reprenant son mot de tout à l’heure, il lui dit cette phrase, qui fut pour elle la première gloire de son sacrifice:

--Ma chère Thérèse, vous ressemblez à votre belle tantine.

III

Il y eut cependant chez Thérèse un grand désarroi moral. L’énergie dont elle était si riche et que son acte inutilisait soudain ne pouvait tarir tout d’un coup. Ce jour-là, le lendemain et le jour suivant, elle fit encore quelques visites indispensables dans sa clientèle. Certaines malades ne pouvaient être quittées inopinément; certains traitements ne pouvaient être interrompus. A d’autres clientes elle écrivit sa détermination. Ses domestiques eurent l’ordre de renvoyer les personnes venues pour la consultation. Elle allégua pour prétexte l’état de sa santé. Seul Fernand ne sut rien, ne s’aperçut de rien. Elle guettait un moment favorable pour lui apprendre ce qu’elle accomplissait par amour. Mais Fernand lui semblait distrait, étrange, lointain; il vivait dans une sorte de songe. Elle l’observait sans cesse; tous ses efforts se concentraient pour le deviner. A qui pensait-il dans ces interminables silences? Quel nom était derrière ce front illisible, quelle image au fond de ces yeux qui la fuyaient?... D’où revenait-il, quand il rentrait le soir, rêveur et triste, très absent, l’embrassant avec une sorte de commisération offensante?... Et elle se taisait toujours, occupait ses journées un peu désœuvrées à préparer les adresses de ses circulaires.

Quand elles lui arrivèrent de l’imprimerie, sentant l’encre fraîche, et qu’elle vit par centaines ces petites feuilles volantes, leur rédaction concise qui rendait publique et irrévocable sa décision, Thérèse eut un sursaut qui la réveilla douloureusement, comme d’un long sommeil:

Le Docteur Thérèse Guéméné a l’honneur d’informer M... que, pour des raisons de santé, elle cesse d’exercer la médecine.

Elle prie M... d’agréer, avec ses regrets, etc.

--Comment ai-je pu? murmura-t-elle. Est-ce bien vrai?

Puis l’idée que Fernand s’attendrirait, comprendrait enfin son amour, pleurerait la trahison dont il était coupable, lui reviendrait dans un grand élan de passion, lui donna du courage.

Le même jour, Thérèse alla voir sa dernière malade. C’était une jeune femme atteinte d’une salpingite, et si affaiblie que peu d’espoir restait de la sauver. Elle s’était prise pour celle qui la soignait d’une affection capricieuse, ardente, exclusive. Elle lui confiait ses tristesses intimes, la passion brutale d’un mari qui ne croyait pas à son mal; elle lui confessait tout, sentant chez la femme-médecin moins une amitié qu’un ministère sacré fait pour autoriser tous les aveux. Quand elle apprit la défection de Thérèse, une scène déchirante se passa au chevet de ce lit. La malade se tordait les mains, pleurait, s’agitait en dépit de toute prudence, s’écriait:

--Mais vous ne pouvez pas m’abandonner, j’ai besoin de vous! Je ne veux pas d’un homme pour me soigner. Vous étiez la seule à qui je pusse tout dire.

Thérèse promit de revenir quelquefois, en amie. Mais elle sortit bouleversée de cette maison. Insidieusement, et comme par une ruse suprême pour la retenir, son métier revêtait maintenant le caractère d’une mission. Elle eut des remords de s’y dérober. N’était-elle pas infidèle à un grand devoir? La femme-médecin, près de la femme malade, peut tenir un rôle spécial et précieux. Elle se rappela toutes les confidences d’épouses qu’elle avait reçues, tous les conseils qu’elle avait donnés. Avait-elle le droit de déserter?...

Puis quand, le soir, elle retrouva Fernand plus sombre, plus froid, plus détaché d’elle que jamais, son désespoir fut si vif qu’elle ne tergiversa plus sur la mission, les devoirs, le rôle spécial d’une femme qui se sent perdre son mari.

Cependant une timidité l’empêchait toujours de révéler son projet à Fernand. D’ailleurs elle le voyait peu. Son laboratoire, disait-il, l’absorbait de plus en plus. Dès le repas, il partait. Leurs nuits se continuaient solitaires. Thérèse laissa traîner sur sa table la liasse des circulaires qui n’étaient pas encore envoyées. Fernand jamais plus n’entrait dans le cabinet de sa femme et ne les vit pas. Thérèse se dit enfin:

«Demain je ferai l’expédition.»

Auparavant elle voulut prévenir son père. Et comme elle redoutait, avenue Victor-Hugo, l’explication en famille, avec les questions, les commentaires, les déductions, les suppositions qu’un tel aveu comportait, elle décida de se rendre, le lendemain matin, à l’Hôtel-Dieu, pour rencontrer le docteur Herlinge dans son service.

Alors, comme au temps déjà lointain de son internat, elle s’achemina dès huit heures et demie vers l’hôpital, par la rue du Cloître, tout le long de laquelle chacun des contreforts multiples de Notre-Dame élève vers le ciel une petite cathédrale en miniature, aérienne et fuselée. Quand elle aperçut le Parvis et, derrière les arbres du trottoir, le portique de l’Hôtel-Dieu, elle frissonna comme le patient au moment d’une opération chirurgicale effrayante. C’était un grand coup de sa belle hardiesse de revoir une dernière fois cet hôpital où elle avait caressé tant de rêves, remporté ses premiers succès, et d’en faire le théâtre de son abdication. Mais elle se sentait forte, de la force morne que donne le chagrin.

L’Hôtel-Dieu était immuable. Dans le corridor d’accès, les étudiants au pas lourd arrivaient en bandes; des infirmiers vêtus de bleu s’affairaient; le portier vérifiait les entrées. Thérèse passa, aperçut les deux cours intérieures superposées en terrasses, avec leurs galeries, leurs arcades. Aux malades anciens avaient succédé d’autres malades couchés dans les mêmes lits, avec des maladies pareilles, des plaintes pareilles, comme identiques éternellement. Et rien n’excitait chez Thérèse l’appétit violent de son métier comme ce musée de la pathologie qu’est l’hôpital. Elle aurait voulu s’arrêter à chaque salle, à chaque cas, s’instruire encore, pénétrer tant de mystères qui déroutent toujours la science. Quand elle arriva dans le service de son père, à la salle des femmes, au second étage, l’interne, un grand garçon blond, lui demanda ce qu’elle désirait.

Mais elle, songeuse, sans répondre, regardait derrière lui, par la porte entr’ouverte, le petit laboratoire où, tant de mois, elle avait préparé sa thèse. Elle reconnaissait la forme des flacons, des bocaux, le microscope, jusqu’à un porte-plume bizarre laissé là par un interne maniaque, et dont elle se servait toujours. Elle finit par dire:

--Le docteur Herlinge n’est-il pas arrivé?

--Ah! mademoiselle, fit le jeune homme, je ne sais pas à quelle heure le patron montera chez nous aujourd’hui. Il doit y avoir ce matin, dans un service du premier étage, un concours pour l’admission d’un chef. Herlinge est examinateur avec Artout, Durand-Blondet et Boussard... Trois concurrents sont en présence, dont une dame qui va sans doute passer. Ce sera la première femme-médecin chef de service. Ça va être rigolo!

Thérèse vivait si retirée dans son douloureux secret que la candidature de cette femme, qui faisait quelque bruit à ce moment dans le monde médical, lui était demeurée inconnue.

--Ah! qui est cette personne? demanda-t-elle, prise d’un intérêt soudain.

--Oh! dit le jeune homme, riant très irrévérencieusement, un vieux sabot de la médecine: madame Marie Boisselière, une méridionale.

--Madame Boisselière! fit Thérèse, j’ai entendu parler d’elle, en effet.

Et, comme elle redescendait en remerciant l’interne, celui-ci ajouta:

--Vous ne pourrez pas voir monsieur Herlinge aujourd’hui, mademoiselle; il est trop affairé par ce concours.

Cependant des voix venaient d’en bas, et Thérèse crut distinguer l’organe sonore et imposant d’Artout. En effet, un groupe très animé montait l’étage inférieur, et, sur le vaste palier au plancher noirâtre du premier, elle se trouva face à face avec son père, qui gesticulait nerveusement près de Boussard. Artout le suivait avec Durand-Blondet et un autre chirurgien de l’hôpital; cinq ou six jeunes médecins, venus pour assister à la visite d’Herlinge, se tenaient silencieux auprès de leurs grands confrères; puis c’étaient, dans leurs blouses blanches, les externes du service, parmi lesquels Thérèse retrouva les deux petites «bénévoles» aperçues à Beaujon, l’automne dernier, et qui venaient de passer à l’Hôtel-Dieu.

Tout ce monde s’inquiétait de la nomination d’une femme à la fonction de médecin d’hôpital, fait sans précédent. Les uns récriminaient fort. Artout était d’avis de chercher à la «coller» par tous les moyens possibles. Boussard demeurait flegmatique: personne ne pouvait deviner sa pensée. Herlinge soutenait qu’on devait se conformer à l’usage, et examiner cette femme en toute impartialité, comme on eût fait pour un homme. C’était ce qu’il affirmait quand, ses yeux rencontrant sa fille, son visage s’éclaira et il sourit.

--Te voilà ici, mignonne! tu as voulu assister à l’examen de madame Boisselière... Ah! si elle tient jusqu’au bout, comme on y compte, ce sera un beau succès pour votre cause.

--Je ne suis pas venue pour cela, père; j’ai à vous dire un mot: le temps m’a manqué pour aller avenue Victor-Hugo, j’ai pensé qu’ici...

--C’est bon, c’est bon. Je suis à toi. Une minute...

Frêle, vif, nerveux plus que jamais, il cherchait maintenant l’interne de ce service pour une visite sommaire des cas à étudier avec les candidats. Il pénétra dans la salle. Par la porte vitrée on vit sa petite et maigre silhouette blanche, coiffée de la toque noire, suivre l’alignement des lits. Sur le palier où étaient demeurés tous les autres, la discussion reprit, et soudain s’arrêta net, interrompue par l’arrivée de deux femmes vêtues de noir qui gravissaient l’escalier. C’était la doctoresse Lancelevée accompagnant son amie mademoiselle Boisselière.

Celle-ci, une grande femme d’au moins quarante-cinq ans, portait sur ses cheveux coupés court un chapeau de voyage rappelant les modes masculines. Un faux col blanc l’étranglait. Une cravate d’homme, dite régate, tombait sur sa large poitrine. C’était une vieille fille plus déterminée qu’on ne l’eût aimé, avec de forts traits virils et une lèvre ombrée qui complétait merveilleusement sa physionomie.

Les «célèbres confrères» vinrent au-devant d’elle avec une courtoisie très marquée. Boussard, apercevant sa maîtresse, lui sourit de ce sourire triste et aimant que Thérèse lui avait vu en Suisse. Ils se rapprochèrent, se serrèrent la main; elle murmura furtivement:

--Aujourd’hui je n’ai pas une minute à moi. Voulez-vous déjeuner demain? Je n’ai pas de consultation.

Thérèse, très avertie, entendit seule cette phrase dont elle mesura toute la portée sur le malheureux amant qui l’écoutait, mélancolique. Elle aimait bien son maître, dont elle disait toujours, dans son admiration très simple d’élève: «Mon grand Boussard». Elle fut révoltée de le voir souffrir, sans foyer, sans famille, aux ordres de cette femme qui ne répondait à sa passionnée tendresse qu’en lui distillant, capricieusement, quelques gouttes de bonheur. Alors une idée lui vint. Fière de son sacrifice dont elle sentait tout à coup l’impérieuse nécessité, elle décida de le publier ici même, en pleine réunion médicale, non pas comme une désertion qu’on avoue, mais comme une victoire dont on se glorifie. Il lui plut de proclamer le triomphe de son cœur sur son cerveau, à la face de cette Lancelevée qui, entre l’impossible vie conjugale et ce même sacrifice, avait choisi le moyen terme de l’union libre: le plaisir dans l’amour dépourvu de devoirs.

A cette minute, le docteur Herlinge sortait de la salle suivi de l’interne. Il était en blouse et en tablier. Artout portait une redingote, Boussard un veston; Durand-Blondet, en manches de chemise, tenait sa blouse sur son bras. Les jeunes médecins, à voix basse, causaient à l’écart de Marie Boisselière, cette ancienne institutrice sans le sou, venue de Bordeaux à vingt ans, peinant à donner ses leçons, et s’avisant, un jour, de faire sa médecine pour sortir de sa médiocrité misérable. Elle portait dans son crâne, solide comme celui d’un homme, un cerveau masculin. Ses études avaient rondement marché. Ç’avait été l’une des premières internes des hôpitaux de Paris. Établie, elle avait vite forcé le succès. Thérèse l’observait à la dérobée. A sa structure virile, à sa franche laideur, à son évident désir de se masculiniser, on devinait que l’amour n’avait guère embarrassé sa carrière de cérébrale. Elle était de celles qui doivent vivre seules, ne compter que sur soi, sans espoir de rencontrer jamais le mari qui assure l’existence. Et Thérèse pensait, dans une douceur secrète de bonté, de solidarité, à la compensation magnifique que la carrière médicale, largement ouverte aux femmes, serait désormais pour ces sœurs isolées, délaissées et malheureuses.

Des étudiantes russes, plus pauvres que ne l’était autrefois Dina, montaient raides et pudiques à l’étage supérieur: du fond de son cœur, presque tendrement, Thérèse leur souhaita la réussite, la chance, la fortune. Mais, en reportant les yeux sur les deux petites bénévoles françaises qui ressemblaient dans leurs blouses à de grandes pensionnaires en sarraus blancs, et les voyant si blondes, si roses, si saines, si bien faites pour l’amour, la maternité, la famille,--toutes ces vieilles choses éternelles de la bourgeoisie française à laquelle visiblement ces deux jeunes filles appartenaient,--elle eut envie de les sermonner gravement:

«Petites intellectuelles, jolies et vibrantes, travaillez, occupez à vos belles études la fougue de votre adolescence; en vue des aléas de la vie, munissez-vous de ce métier, le plus noble de tous, gagne-pain magnifique, et consolation suffisante à toutes les solitudes. Mais, si rien ne s’y oppose, au jour venu, abandonnez-vous aux lois suprêmes qui font les femmes non point pour elles, mais pour l’époux dont elles doivent être l’auxiliaire et le bonheur. Ce jour-là, renoncez-vous, arrachez de vous tout désir de gloire, offrez à celui que vous aimerez votre lumineuse intelligence qui fera pour lui du foyer le lieu le plus cher, le plus intéressant, le plus attirant. Donnez-vous toutes...»

--Tu voulais me parler, Thérèse? lui dit Herlinge à cet instant; veux-tu monter dans mon service?

--Oh! ce que j’ai à vous dire n’est pas un secret, reprit la jeune femme avec son sourire un peu mystérieux.

Elle regarda les deux petites bénévoles au sarrau de lycéennes, et madame Lancelevée si fièrement épanouie dans le succès, dans l’amour et dans l’égoïsme, et Marie Boisselière, la robuste féministe dont elle bravait les foudres, et Artout, qui allait s’indigner, et «son grand Boussard», qui lui avait dit, un jour: «Chère madame, vous y viendrez», et tous ces jeunes médecins moins chanceux qu’elle qui boudaient un peu son succès, et ces étudiants dont le nombre grossissait sur ce palier d’hôpital, et qui arrivaient en chuchotant, se nouant aux reins le tablier médical. Et comme tous avaient les yeux sur elle:

--Père, je suis venue vous dire que j’abandonne la profession.

--Tu abandonnes la médecine!...

--Oui, je ne suis plus médecin, je n’exerce plus.

Herlinge se redressait, interdit, pensant mal comprendre.

--Cher père, reprit-elle, cela vous étonne. C’est très vrai, pourtant. Mon mari le désirait depuis longtemps, et je ne m’y décidais pas. Puis j’ai fini par admettre que vraiment la maison n’était pas bien gaie pour lui. D’ailleurs, je me suis beaucoup fatiguée, ces derniers mois: je sens que le repos me fera du bien. Voilà comment j’en suis venue à l’acte de madame Pautel qui m’avait fort scandalisée dans le temps...

--Ah! cela, ma petite, ne put retenir madame Lancelevée, c’est indigne de vous!... Je n’aurais pas cru, non, non, je n’aurais pas cru...

L’étrange femme, comme si elle eût été intéressée personnellement dans la défection de Thérèse, avait blêmi de colère. Mais Artout, le regard fixé curieusement sur son élève, très intrigué par ce qu’il venait d’entendre, un peu interloqué tout d’abord, conclut en disant:

--Si madame Guéméné en décide ainsi, c’est qu’elle a raison. J’ai trop de confiance en elle pour blâmer jamais ses déterminations!... Pénètre-t-on jamais les secrets d’un jeune ménage? Comme médecin, je déplore la perte de ma jeune confrère; mais, comme ami, j’applaudis au parti qu’elle a jugé le meilleur.

--Ah! Madame est le docteur Guéméné? dit farouchement Marie Boisselière.

Elle s’avança, le lorgnon sur ses yeux de myope et toisant Thérèse, avec son air indélébile de vieille maîtresse d’école, elle ajouta:

--Je regrette de faire connaissance avec Madame dans une telle circonstance...

Elle en aurait dit plus; mais Boussard, qui n’avait pas encore parlé, vint à la jeune femme, lui serra la main.

--Moi, je vous félicite, dit-il seulement, de sa voix lente et sans timbre, mais avec une inflexion si pénétrante que Thérèse en fut toute remuée.

A ce moment, madame Lancelevée, tournant le dos d’une façon presque impertinente, prit à part son amie Boisselière, avec laquelle, ostensiblement, elle se mit à parler médecine.

--Je vais porter la nouvelle à ta mère, disait Herlinge un peu tristement. Elle sera très surprise, très surprise...

Lui éprouvait un gros chagrin. Il était fier de Thérèse comme certains hommes le sont de leur fils. Toutes ses ambitions personnelles satisfaites, il s’en recréait qui concernaient l’avenir de sa fille, et, s’il était si coulant pour l’admission de Marie Boisselière à l’Hôtel-Dieu, on disait tout bas que son orgueil paternel voyait là, pour la doctoresse Guéméné, un précédent de bon augure.

Les petites bénévoles ouvraient de grands yeux à ce coup de théâtre; les médecins se prenaient de sympathie pour cette belle doctoresse métamorphosée à leurs regards en simple femme; les étudiants murmuraient, dans leur «rosserie» amusante:

--Le médecin s’évanouit, la clientèle demeure...

Thérèse jugeait suffisant l’effet qu’elle avait voulu, par une coquetterie dernière, produire en plein hôpital: elle se retira, non sans souhaiter bonne chance à la vieille princesse de science, redevenue «candidate» une fois de plus. Tout le monde demeurait un peu troublé de la scène. On entendit le pas de la doctoresse se perdre dans le corridor d’en bas.

Thérèse avait puisé à l’Hôtel-Dieu une persuasion plus forte, plus joyeuse de son devoir. Elle eut vite fait de rentrer chez elle. Elle tremblait d’une allégresse intérieure en songeant à ce qui se passerait bientôt entre elle et Fernand, quand il saurait tout. A peine arrivée, elle s’assit à sa table de travail, pressée de donner une forme extérieure à son sacrifice en écrivant les adresses de ses circulaires. A dénombrer ainsi toute sa clientèle, le sens lui venait plus puissant de ce qu’elle immolait à son amour. Ce travail lui fut doux.

* * * * *

Fernand rentra vers onze heures du laboratoire et demanda sa femme. Les domestiques répondirent que Madame travaillait dans son cabinet. Il ouvrit la porte. Thérèse éprouva l’une des plus vives émotions de sa vie. Elle se retourna vers son mari. Celui-ci disait:

--Thérèse, j’ai voulu te prévenir que je ne déjeunerai pas ici. On m’appelle en consultation à Saint-Cloud. Je pars.

Il paraissait nerveux, préoccupé, agité. Thérèse défaillait presque. Elle lui fit un signe, et, d’une voix tout altérée:

--Viens, viens voir ce que je fais.

Elle eut, à ce moment, l’intuition nette qu’il était possédé par l’image de «l’autre», qu’il lui échappait définitivement, qu’elle devait tenter l’assaut suprême.

Son mot de mauvaise humeur la blessa cruellement:

--Quoi? Je suis pressé, tu sais...

Il s’approcha cependant, se pencha sur la table de travail, vit ces centaines de papiers épars, ne comprit pas tout d’abord. Alors, prenant une circulaire, elle la lui mit sous les yeux et il lut:

Le Docteur Thérèse Guéméné a l’honneur d’informer M... que, pour des raisons de santé, elle cesse d’exercer la médecine...

Il ne dit rien, resta là immobile, debout, comme hypnotisé par la feuille volante qui tremblait légèrement dans sa main. Thérèse haletait. Elle affermit sa voix pour demander:

--Eh bien! mon ami, es-tu content? dis-le-moi. Ce que tu désirais est fait...

Elle le vit pâlir, et il demeurait silencieux, les traits contractés, avec cette feuille de papier entre les doigts. Il n’exprimait nulle joie, nulle satisfaction. Il était seulement atterré et se raidissait contre une crispation de tout son être.

--Mais parle-moi! s’écria Thérèse. Tu sais maintenant à quel point je t’aime: c’est comme si j’arrachais un peu de moi-même pour te le donner; je ne suis plus rien dans la vie, rien que ta femme, je suis à toi toute, enfin.

--Ma pauvre Thérèse! dit-il péniblement, ma pauvre Thérèse! je suis effrayé de ce que je t’ai fait faire... Il ne fallait pas... non, non, il ne fallait pas! c’est un crime!... Tu aimais tant ton métier, tu y trouvais tant de plaisir! Cette profession te donnait ta personnalité supérieure, intangible, dont on devait respecter l’intégrité. Ah! pourquoi as-tu fait cela!

Thérèse se redressa, frémissante:

--Pourquoi? s’écria-t-elle, tu me demandes pourquoi!... Tu ne comprends pas!

--Si, ma bonne Thérèse, je te comprends, je te remercie; mais... vois-tu... j’ai une vraie épouvante à penser que tu brises ta vie pour moi. Il aurait mieux valu, je crois... Enfin, je crains que tu ne regrettes... je ne voudrais pas faire ton malheur...

--Ainsi, dit-elle en le regardant, pleine d’une indicible tristesse, c’est tout ce que tu trouves à me dire! Tu ne m’aimes plus, tu donnes ton cœur à une autre femme, tu m’offenses mortellement, et moi, je ne cesse pas de te chérir, je me repens des petites peines que je t’ai causées, et, par amour, je me dépouille de ce qui m’était le plus cher, je me voue à toi exclusivement, je te jure de renoncer à tout pour n’exister plus désormais qu’en vue de ton bonheur, et, quand tu me vois toute saignante encore du sacrifice, tu dis: «Ce n’était pas la peine!...» Oh! Fernand!

Les sanglots la prirent; elle retomba, le visage dans ses mains, sur sa table de travail. Voilà donc quelle était sa récompense! Que lui demeurait-il maintenant?

Fernand se penchait sur elle, avec cette commisération affectueuse qui était une telle injure à l’amour passionné de la jeune femme. Il l’appelait doucement:

--Thérèse, ma bonne Thérèse, je suis très touché, je t’assure, très touché... console-toi...

Elle pleurait comme il n’aurait pas cru que cette fière créature fût capable de pleurer. Tout son corps secoué de sanglots disait sa détresse. Elle n’était plus qu’une figure de désespoir, de douleur. Fernand la contemplait, le cœur serré, plein de pitié et aussi de rancune pour ce sacrifice trop tard accompli qui ne servait plus à rien, sinon à lui donner un rôle méprisable. Et, pendant qu’il considérait ce lamentable spectacle de l’épouse humiliée, brisée, convulsée, l’image rayonnante de madame Jourdeaux, son sourire, son mystère, régnaient en lui, l’emplissaient de fièvre, d’une sorte d’extase triomphante. Et il avait hâte de quitter cette compagne affligeante à voir, cette pièce triste, cette maison, car tout à l’heure il avait menti; ce n’était pas à Saint-Cloud qu’il allait, mais boulevard Saint-Martin, où la veuve avait permis qu’il vînt déjeuner.