Part 20
--Ma petite amie, dit-elle enfin, je vous remercie de votre confiance. Vous êtes gentille de m’avoir si franchement ouvert votre cœur. Mais que peut valoir mon avis auprès de celui que vous donne votre mère? Elle a une longue pratique de la profession que vous voulez embrasser; elle vous guidera plus sûrement que moi. Elle a payé sa sagesse par des expériences probantes et cruelles: croyez-la...
--Mais si vous aviez une fille, demanda Lucie, très décontenancée par un discours qu’elle attendait si peu, vous n’agiriez pas comme maman le fait à mon égard?
--Si j’avais une fille... reprit Thérèse en hésitant.
Et toute l’histoire de son mariage repassait devant ses yeux. Ses difficultés conjugales, dont avec une mauvaise foi incessante, elle n’avait pas voulu convenir, lui apparaissaient évidentes, subitement. Elle revit la mort de son bébé, les peines multiples de Fernand, la lente flétrissure de leur amour. Elle se rappela les baisers de glace, hâtifs, distraits que lui donnait son mari, son regard sans tendresse, ses sourires forcés, leurs conversations sèches, leurs nuits sans enlacements...
Et l’assurance de n’être plus aimée lui devint si précise qu’une contraction physique de son cœur lui donna une douleur insupportable, tout à coup.
--Si vous étiez ma fille, Lucie, dit-elle, très pâle, je serais bien indécise, bien troublée devant une telle vocation. Certes la médecine est une carrière magnifique, mais elle veut des femmes d’exception. Vous êtes trop jeune encore pour savoir... Tâchez d’écouter votre mère. Si vous êtes malheureuse, venez me voir, un jour, ma petite amie...
L’enfant eut un geste de désespoir:
--Personne ne me comprend!
Puis, énergique et sachant déjà se vaincre:
--Maintenant, il faut donner le bain à Julien.
Thérèse quitta cette maison, l’âme dans la pire détresse. L’exercice apaisant de sa profession l’avait un moment calmée. Elle avait baigné le petit garçon; puis, les ampoules percées, seule avec Lucie, car la mère n’était plus d’aucun secours, elle avait fait, autour du petit corps si affreusement endommagé, les pansements habiles qui le tenaient désormais droit et inflexible dans un blanc maillot d’ouate. Il demeurait certes en danger, mais elle espérait bien le sauver à force de soins. Pourtant le contentement de sa puissance, de son œuvre bienfaisante ne persista pas longtemps. A peine dehors, elle oublia Julien pour ne plus penser qu’aux poignantes confidences de la doctoresse. Aussitôt le retour sur elle-même se faisait tout naturellement:
«Comme il est aisé à une femme de perdre son mari!» songeait-elle.
Bien qu’il fût tard, elle se sentait si nerveuse qu’elle décida de rentrer à pied. L’heure du dîner mettait une agitation excessive dans ces rues du vieux Paris, où, l’été, la petite vie bourgeoise déborde sur les trottoirs. Une fièvre poussait sur la chaussée les camions, les charrettes, les omnibus, parmi lesquels, frêles et légères, filaient des bicyclettes au grelot grêle. Thérèse se disait:
«Comme c’était bon autrefois d’être si aimée!»
Quand elle laissa la sombre rue Dauphine et son fracas pour déboucher sur le quai, elle eut la soudaine impression d’un grand silence et d’une grande lumière. La Cité, qui s’effile sur les eaux comme la proue d’un navire, étalait ses façades grises du quai des Orfèvres. Bientôt apparut l’Hôtel-Dieu, et le cœur de Thérèse se serra au souvenir des fiançailles un peu tristes où elle s’était promise à Fernand si amoureux. La façade symétrique de Notre-Dame, rosée par le soleil couchant, striée par ses sculptures, ses colonnades régulières, décorée de sa grande rosace noire, fermait la perspective. Tout alentour, Thérèse remarqua le vol des premières hirondelles. Elles tournoyaient en bandes, fendant l’air de la double faucille de leurs petites ailes. On eût dit des oiseaux d’acier noir; et le cri métallique qu’elles poussaient en se poursuivant complétait l’illusion. Thérèse songeait:
«Un jour, je traversais le Parvis avec Fernand, et, sur le seuil de l’hôpital, je l’ai embrassé. Nous sortions de chez l’oncle Guéméné; il avait dit, en nous regardant tous deux: «Mes enfants, lorsqu’on est marié, il faut lier ses vies...»
Sous l’arche minuscule du Petit-Pont, la Seine roulait en ruban mince, encombrée de chalands où les mariniers vivent en tribus, faisant sécher leur linge qui claque au vent parmi les barriques et les madriers. Thérèse répétait rêveusement:
«Lier ses vies...»
La mince nef gothique de la cathédrale s’allongeait au bord de l’eau, soutenue par des contreforts et des arcs-boutants d’une pierre si blanchissante qu’elle ressemblait à du marbre vétuste. La verdure fraîche du square de l’Archevêché s’épanouissait sous l’abside.
Thérèse s’interrogeait:
«Était-ce donc bien sûr que Fernand ne l’aimait plus?... Était-ce même possible, quand elle le chérissait encore si fortement!»
Elle se hâtait pour le rejoindre plus vite. Ayant franchi le pont, elle longeait maintenant les bâtiments bas et sinistres de la Morgue, dont le voisinage inquiétait peu son âme de médecin, familière des amphithéâtres, ignorante des sensibilités féminines. Des gens de l’Ile, sur le pont Saint-Louis, la reconnurent et se dirent à l’oreille: «C’est la doctoresse du quai Bourbon.» Alors Thérèse, sous l’ombrage des peupliers d’Italie, aperçut sa maison. Et l’idée d’y retrouver Fernand, de le reprendre par des caresses, de le ressaisir en l’aimant mieux, lui gonfla le cœur, délicieusement.
--Monsieur est-il à table? demanda-t-elle à la femme de chambre, dès l’arrivée.
--Monsieur n’est pas encore rentré, madame.
* * * * *
L’habitude de la visite quotidienne chez madame Jourdeaux était devenue impérieuse pour Guéméné. Il en attendait l’heure, tout le jour, dans une fièvre secrète, vivant avec l’inquiétude de ne pouvoir ménager son temps et ses visites médicales en vue de cette visite amoureuse. Il arrivait, avide de joies nouvelles, anxieux, passionné, ardent. Et il trouvait la douce femme brodant à la fenêtre, immuablement sereine et tranquille en apparence, mais plus pâle toujours, plus triste, dévorée du tourment inconscient qu’elle portait en elle, et que n’apaisait plus ce tendre commerce d’amitié bénigne et décevante. Alors ils causaient sans liberté, sans abandon, les yeux fixés sur la pendulette qui réglait la durée de leurs entrevues hâtives. Ils contenaient leurs propos, leurs attitudes, se défendaient, contrairement à toute logique, d’une naturelle intimité, conséquence d’une plus profonde connaissance mutuelle. Chacun d’eux faisait le même effort pour entretenir, par mille artifices, cette architecture illusoire d’amitié qui recouvrait, en le sauvegardant, le sentiment violent qui les unissait. Que cette fragile tour d’ivoire tombât, et entre eux fût apparue, troublante et nue, la vérité de leur passion. Et l’heure marchait; Guéméné devait quitter cette inaccessible amie qui le calmait par ses airs de madone, et le ravageait par sa secrète et orageuse mélancolie. Il la quittait en souffrant, plus éloigné d’elle qu’à l’arrivée, affamé d’elle, malheureux, inassouvi.
Ce soir-là, il était venu dans un état de surexcitation inaccoutumé, irrité par des causes vagues, mécontent de tout. Elle s’en aperçut:
--Mon ami, lui dit-elle, qu’avez-vous?
Et sa main, si douce d’ordinaire, serra celle de Guéméné avec tant de nervosité qu’il frémit. Aussitôt, d’instinct, ils s’écartèrent.
--Eh! dit-il, je n’ai rien de plus que chaque jour.
--On vous a fait encore quelque peine chez vous?
La tendre femme n’avait dans le cœur qu’un mauvais sentiment: elle haïssait Thérèse. Elle s’exaspérait à sa seule pensée, voyait en elle une créature détestable, maussade, méchante, lui inventait mille défauts, la jugeait implacablement.
--Non, dit-il, ma femme ne m’a pas fait de peine nouvelle. Thérèse a, je vous le jure, de très belles qualités, que je reconnais. Elle est bonne, très attachée à sa conception personnelle du devoir. Elle a compris le mariage d’une façon égoïste et parcimonieuse, mais ne s’est jamais départie de ce qu’elle croyait être le bien. Et c’est ce qui fait le tragique de ma situation. Ma vie, près d’une telle compagne, fut une longue suite de petites misères. Elle ne m’a jamais causé le grand chagrin qui délie, qui libère; et je me sens comme une obligation de l’_affectionner_ encore, de ne pas la briser en lui révélant la ruine de notre bonheur.
Madame Jourdeaux se redressa lentement au-dessus de la broderie qu’elle gardait entre ses doigts sans y travailler, et, les paupières palpitantes, elle dit, avec un air détaché:
--Vous l’aimez encore, mon pauvre ami.
Guéméné éprouvait un scrupule qui l’empêchait d’articuler brutalement cette phrase: «Je n’aime plus ma femme». C’eût été, lui semblait-il, une injure trop grossière à la dignité de Thérèse, et une trahison trop imméritée. Il chercha un détour.
--Après ce qui a été entre nous si longtemps, dit-il en choisissant, en atténuant ses expressions, il demeure entre les êtres comme une parenté indélébile, une atmosphère de souvenirs qui peut être aussi froide, aussi lugubre qu’un tombeau, mais où l’on continue de respirer ensemble. C’est la pire situation. Les simulacres de l’amour d’autrefois restent comme autant de mensonges. On s’embrasse, on se sourit, on échange des pensées, on emploie les anciens termes de tendresse, et l’on se sent brasser des choses flétries, inertes, des ombres de ce qui fut. Et, comme rien n’est cassé en apparence, il faut vivre en se contentant de cela. C’est triste comme la mort...
--On dirait, reprit la douce femme,--et sa voix s’altérait légèrement--que vous lui reprochez de ne vous avoir pas fait subir de plus cruels chagrins.
--Peut-être...
--Comme vous êtes inconséquent!
--Non, je suis logique. Si elle avait été foncièrement coupable, je me serais repris, sans remords; j’aurais refait mon nid... ailleurs.
Il se tut. Elle reprit son aiguille fébrilement, et piqua la batiste d’un geste saccadé. Ils étaient aussi émus l’un que l’autre, et leurs yeux avaient beau se fuir, leurs âmes fusionnaient dans le même désir étouffé de l’union. Le silence dura quelques minutes, puis Guéméné prononça:
--La journée a été splendide...
Elle dit: «Oui», leva les yeux vers le pan de ciel bleu qu’encadraient les grands murs de la cour intérieure. Il lui vit des larmes.
--Ce que je fais est stupide! s’écria-t-il. Je viens ici pour tâcher d’apporter un peu de joie dans votre vie si solitaire et triste: je ne réussis qu’à vous navrer par l’étalage de ma misère.
Elle eut de cette phrase un dépit inavoué, s’étant toujours imaginé, dans son besoin de dévouement, qu’il venait quêter du bonheur et non pas en donner.
--Oui, vous êtes bon; vous me faites des visites de charité, mais toute mon amitié ne peut vous faire oublier celle qui a été si dure pour vous, et que vous avez tant chérie, celle que, peut-être encore, sans le savoir...
Elle n’acheva pas: un sanglot l’étranglait. Jamais la douce et sereine femme n’avait laissé voir à ce point l’agitation secrète dont elle souffrait; Guéméné, à ce moment, lut véritablement en elle.
--Mon amie, mon amie, pouvez-vous dire cette chose! reprit-il plus lucide qu’elle et plus conscient. Vous m’avez fait tant de bien, au contraire, vous avez mis tant de douceur dans mon existence d’abandonné!
--Est-ce vrai?
Et, quand leurs yeux se rencontrèrent, tous deux rougirent. Ils commençaient à se craindre l’un l’autre. La porte s’ouvrit. Le petit André entra. Il venait d’achever ses devoirs et les voulait montrer au docteur. Sa présence n’irrita ni ne dérangea Guéméné. Cet enfant représentait pour lui l’autre amour dont il avait été frustré, et il satisfaisait ses désirs paternels à s’occuper du fils de son amie, à surveiller ses études, à diriger sa vie. Il avait conseillé que l’on prît pour lui une Allemande. A son insu, il aimait faire acte d’autorité dans cette maison qui était pour lui un foyer illusoire, à gouverner l’enfant, à régenter la mère.
Il examina les pages du cahier, fit quelques observations que le petit garçon écouta docilement, puis il dit:
--Quand tu auras très bien travaillé, je te conduirai une fois à mon laboratoire où tu verras toutes sortes de petites bêtes.
L’enfant demanda, de son soprano aigu:
--Y aura-t-il des lézards?
Guéméné se mit à rire, l’enleva, l’assit sur son genou, l’enlaçant d’un bras, le serrant âprement. La mère poursuivait sa broderie et les regardait d’un œil oblique. Ils demeuraient silencieux tous les trois, dans un bien-être paisible, confiants les uns dans les autres. Et Guéméné se complaisait à ce simulacre d’une famille auquel il se leurrait par instants.
--Votre cuisine sent bon, dit-il tout à coup d’une voix très émue. Invitez-moi donc à dîner.
Madame Jourdeaux tressaillit et se redressa:
--Vous voulez dîner ici?
C’était la première fois qu’il en manifestait l’envie. Pour elle, qui l’avait toujours reçu si tendrement, elle ne lui avait jamais fait une offre, ne lui disant même pas--tant était sévère sa retenue délicate de femme--: «Revenez... Restez un peu plus...» Mais à cette demande, elle ne dissimula pas sa joie. Elle sonna pour qu’on mît un couvert de plus. Puis le petit André s’étant esquivé:
--Vous ne craignez pas que madame Guéméné ne vous attende longtemps, ce soir?
--Je l’ai attendue assez souvent, moi! fit-il avec un accent de rancune.
Puis, plus tristement encore, il ajouta:
--J’inventerai quelque chose, un dîner au restaurant entre deux visites urgentes... Mentir avec des mots, est-ce pire que de mentir avec des baisers!...
--Pauvre ami! dit-elle avec une tendresse contenue.
Elle reprit son ouvrage, et ils restèrent muets, ne sachant que se dire.
Pendant qu’ils passaient à la salle à manger, le petit André s’approcha furtivement et glissa un papier roulé dans la poche de son grand ami. C’était une surprise qu’il lui préparait depuis trois jours, un beau devoir écrit avec soin, orné d’une dédicace, et noué d’un ruban rose. L’enfant resta tout tremblant de son acte d’audace. Pendant le reste de la soirée, il eut les yeux fixés sur cette poche où sans doute le grand ami porterait la main: alors on verrait bien son étonnement et son plaisir de trouver cela... Mais ce furent de vaines espérances. Le docteur ne s’aperçut de rien.
Le dîner fut paisible et doux comme la maison où régnait cette charmante femme. La présence de la domestique qui servait lui ôta toute intimité. Guéméné parla de ses expériences de laboratoire. Boussard lui faisait rédiger une longue communication pour l’Académie, mais des scrupules l’arrêtaient et sa conscience requérait sans cesse de nouvelles observations. Il opérait maintenant sur des chiens; il aurait voulu avoir de gros animaux à sa disposition.
--Ah! disait-il avec lassitude, ce terrain d’expérience, qui échappe toujours à ceux qui cherchent!
Madame Jourdeaux découpait en tranches, adroitement, un gâteau fourré de fruits. Sans s’interrompre, elle riposta:
--Je vous ai proposé un terrain dont vous n’avez pas voulu. Il est toujours à votre disposition. L’expérience serait décisive, cette fois.
Il eut un petit rire qui ressemblait à un sanglot:
--Vous! vous! balbutia-t-il. Je commettrais un crime, et vous seriez ma victime!
Le couteau tomba des mains de la jeune femme. Il y avait eu dans le ton de Fernand tant de passion, tant de ferveur, on y sentait si bien cette idolâtrie un peu timide de l’homme dont l’amour ne s’est pas encore exprimé, qu’elle crut entendre un aveu. Et ils se sourirent cette fois avec plus de paix, comme deux nobles êtres très francs qui sont sûrs l’un de l’autre.
Dès le dessert, il la quitta. Et le bonheur qu’ils avaient eu mourut dans le tourment de voir encore diverger leurs vies.
Guéméné redoutait toujours ces retours à la maison, et la présence de Thérèse qu’il retrouvait invariablement souriante, avec son caractère uni, affable et séduisant dans sa force. C’était maintenant un soulagement pour lui s’il apprenait, à son arrivée, l’absence de sa femme. Et il demeurait gêné devant elle, malgré l’honnêteté timorée dont il faisait preuve, comme si cette loyale Thérèse avait pu lire la subtile défection de son cœur.
Ce soir, il espérait qu’elle serait au travail, dans son cabinet, et qu’il s’en tirerait avec un baiser rapide. Mais elle l’attendait dans leur chambre. Il la trouva très étrange, et vit qu’elle avait pleuré. Il allait redescendre au second étage, pour y travailler comme tous les soirs. Elle le retint:
--Fernand, reste un peu, je te prie.
--Que me veux-tu, ma chérie?
Ce mot la consola. D’ailleurs, il montrait près d’elle, ce soir, une amabilité câline qui lui fit du bien. Ne s’était-elle pas alarmée à tort? Elle avait rêvé de s’expliquer définitivement avec lui sur l’indifférence qu’elle lui voyait. Et puis, soudain, ce moyen lui parut théâtral et superflu. Elle se contenta de lui dire:
--Tu n’as pas pu rentrer dîner?
--Mais non, dit-il en s’efforçant à l’assurance, cela m’a été impossible, je t’assure. J’étais sur la rive gauche, il se faisait très tard... J’ai dîné à la brasserie.
--Oh! je ne te fais pas de reproche, mon pauvre ami, reprit-elle avec une tristesse infinie, je n’en ai pas le droit.
Cette phrase l’étonna tellement sur les lèvres de l’orgueilleuse Thérèse qu’il la regarda fixement, cherchant à deviner l’énigme cachée sous ces mots-là. Elle ajouta:
--Si souvent, moi aussi, je t’ai manqué quand tu avais besoin de ma présence!
Elle ne dit pas l’anxieuse soirée passée ici, dans leur chambre, à l’attendre, à le désirer, à regretter les joies finies. Cependant son accent d’humilité triste frappa de nouveau Guéméné. Ce fut comme un éclair illuminant pour lui, une seconde, le cœur de Thérèse. Il s’accusa d’avoir pris cette femme autrefois, dans son agréable tranquillité de vierge cérébrale, d’avoir éveillé dans son âme, avec le bonheur inconnu de l’amour, des besoins nouveaux, une avidité de tendresse, et de ne les avoir pas rassasiés. La bonté qui était en lui s’émut. Il eut pitié, superficiellement, légèrement, de cette belle épouse que, d’une manière insidieuse et délibérée, il abandonnait. Mais, ce soir, l’idée de vivre près de l’autre était entrée trop au vif de lui-même: il plaignit sa femme comme une étrangère qu’on voit souffrir. Il avait déjà de l’homme adultère les duplicités, les accommodements de conscience.
--Ma pauvre chérie, dit-il en l’embrassant encore, que veux-tu! nos vies étaient ainsi faites; le lien en était bien lâche...
Elle eut un geste de passion pour l’étreindre, pour le retenir, et lui un recul qu’elle sentit. Une douleur aiguë la crispa et il la vit se détourner.
«Après tout, se dit-il pour s’exonérer de tout remords, elle a son métier qui la consolera...»
Comme il allait se dévêtir, il vida ses poches de la trousse, du thermomètre, du carnet de visites; un rouleau de papier, noué d’une faveur rose, tomba par terre.
--Tiens! qu’est-ce que c’est? fit-il tout haut.
Machinalement, par un geste de complaisance féminine, Thérèse le ramassa, dénoua la faveur. Le papier se déroula: le devoir du petit André apparut.
--Tu es allé chez madame Jourdeaux? demanda-t-elle.
--Non, non... J’étais sur la rive gauche.
--Alors que veut dire ceci?...
Au bas de la page, en caractères d’un demi-centimètre, Guéméné lut à la volée:
Clovis saisit sa francisque, et, frappant le soldat, l’étendit mort à ses pieds, en disant: «Souviens-toi du vase de Soissons.»
Et au-dessous:
A mon grand ami, monsieur Guéméné.
ANDRÉ JOURDEAUX.
Guéméné se troubla, reprit le papier.
--Ah! je me souviens, c’est la semaine passée, on m’avait fait demander pour le petit qui était légèrement indisposé. Il a voulu me donner son devoir; je l’ai gardé dans ma poche depuis ce jour-là.
--Mais, dit Thérèse dont la voix se faisait étrange, le devoir est daté d’aujourd’hui.
Effectivement, sous le doigt de sa femme qui soulignait les mots, il aperçut:
_Mercredi, neuf mai._
Elle le pénétra de son beau regard loyal, droit, insoutenable. Elle ne comprenait rien encore, sinon qu’un mensonge avait été proféré par ce compagnon de sa vie, en qui elle croyait aveuglément.
--Eh bien, oui! lança-t-il tout à coup, hardiment. Je me suis laissé, ce soir, retenir à dîner par madame Jourdeaux. J’étais très las; un parfum de cuisine appétissante m’a tenté. Et, pour ne pas te peiner, j’ai menti, je t’ai fait croire que des nécessités m’avaient seules éloigné de toi. Pardonne-moi cette faute, et surtout cette lâcheté, les premières...
Les yeux de Thérèse s’assombrirent. Son visage s’altéra. Elle ne répondit rien, ne sachant encore que penser, étourdie par le choc de cette révélation obscure.
Et ce fut avec une sourde hostilité dans l’âme que, cette nuit-là, ils dormirent l’un près de l’autre.
II
Thérèse connut dès lors la vie méditative, sournoise, inquiète, des épouses trahies. Sans rien savoir encore, elle devinait. D’ailleurs, un fait était certain, Fernand se cachait d’aller chez madame Jourdeaux; plutôt que de l’avouer, il avait menti. Alors, avec l’âpreté du soupçon, elle rassemblait ses souvenirs. Depuis le jour où ils avaient connu cette jeune femme au dîner du docteur Herlinge, Fernand l’avait citée, admirée, louée même si souvent, qu’aujourd’hui le doute n’était plus possible. L’an passé, il avait ordonné à madame Jourdeaux, pour son enfant, le pays où ils se rendaient eux-mêmes. Le séjour dans le même hôtel n’avait pas été une simple coïncidence: Fernand y avait attiré la veuve,--Thérèse se le rappelait, à cette heure,--en lui fournissant toutes les références sur l’établissement. Ne l’aimait-il pas déjà? La pensée d’être trompée depuis longtemps peut-être envahit Thérèse et l’atterra. Elle souffrit d’abord dans son estime pour Fernand. Avec la plénitude de sa confiance, elle avait cru lui voir une âme aussi limpide que la sienne; mais il la décevait en secret. Cette duplicité chez celui qu’elle aimait lui fut la plus cruelle douleur. La jalousie proprement dite ne s’infiltra que plus lentement dans cette âme fière. Mais quand cette orgueilleuse Thérèse eut bien compris qu’on délaissait une femme comme elle pour une madame Jourdeaux, elle endura des tourments moins nobles, plus profonds, plus terribles.
Elle imagina des espionnages indignes: elle irait les surprendre, un jour; ce serait sa vengeance que leur confusion. Ou bien elle le ferait suivre et le confondrait d’une autre manière... Et elle ne rêvait pas à ces différentes formes de revanche au cours de longues heures d’oisiveté, comme une autre femme, mais pressée, harcelée du matin au soir par sa tâche virile. Elle emportait sa torture avec elle, et sans cesse ressassait son chagrin, en fiacre, dans la rue, en franchissant les portes de ses clientes, en gravissant les étages. Il lui fallait un effort pour s’en libérer au chevet de ses malades. C’étaient, la plupart du temps, de jeunes épouses près de qui veillaient des maris anxieux, dont l’amour se révélait dans les yeux, dans les gestes. Alors l’impassible doctoresse, supérieure et illisible, de qui la malade attendait éperdument son salut, frémissait, se sentait faiblir, les enviait, souffrait, retenait ses larmes.
Elle soignait le petit Adeline avec un zèle acharné, se rendant deux fois chaque jour rue de Buci pour les pansements, les bains, la morphine. La morgue légère qu’elle montrait autrefois envers la pauvre Jeanne Adeline, si triviale avec sa vulgarité de sage-femme populaire, s’évanouissait dans un sentiment d’égalité douloureuse. Ce lui fut une compensation à tout ce qu’elle endurait que de rendre à cette mère son enfant.
Mais, de retour à la maison, elle retrouvait le compagnon déloyal dont le cœur recélait un mystère, et le chagrin de Thérèse prenait une autre forme de rancune, de colère, qui, devant son mari, l’angoissait, l’étouffait.