Princesses de science

Part 19

Chapter 193,824 wordsPublic domain

Ce jour-là, il sortit de chez elle éperdu, ravagé, et lucide: elle l’aimait! La pitié, la douceur, la tendresse, le dévouement, elle lui avait tout donné depuis des semaines. Et voici qu’aujourd’hui, tourmentée par le désir de l’oblation absolue, elle lui offrait son corps, non point dans une vulgaire obéissance passionnelle à la loi du plaisir, mais pour un sacrifice très pur au génie qu’elle croyait voir en lui. Et cette folie dans le don de soi, cette intrépidité dans l’immolation, la hauteur où pouvait atteindre cette abnégation d’une femme aimante, l’éblouissaient. Il frémissait maintenant au seul souvenir de son visage. Au premier baiser que lui donna Thérèse, il comprit où était désormais son amour.

CINQUIÈME PARTIE

I

Un soir que Thérèse rentrait lasse de sa journée, accablée par la précoce chaleur printanière, la femme de chambre frappa à sa porte:

--Que Madame ne défasse pas son chapeau; il y a là une demoiselle qui voudrait...

La servante n’acheva pas; derrière elle, dans l’escalier, un galop d’enfant retentissait, et Lucie Adeline, la fille aînée de la doctoresse, brunette de quinze ans à l’air décidé, entra tout droit, criant:

--Monsieur Guéméné est-il là? Maman lui demande de venir tout de suite: il y a Julien, mon petit frère, qui s’est ébouillanté!

--Votre petit frère! ah! mon Dieu! s’écria Thérèse. Il vit encore, au moins?...

Sans autre réflexion tout d’abord, elle ne pensait qu’à la malheureuse mère. Mais la fillette reprit:

--Oui, oui. Si monsieur Guéméné est ici, qu’il vienne tout de suite, tout de suite; je l’emmènerai dans mon sapin.

--Non, répondit Thérèse, un peu stupéfaite de ce que son mari fût appelé préférablement à elle par madame Adeline, cette confrère qui l’estimait; monsieur Guéméné ne rentrera que ce soir, mais je suis là, je vais vous suivre.

--Ah! c’est que maman m’avait dit: «Ramène monsieur Guéméné, je veux qu’il voie Julien...» Elle n’avait pas parlé de vous. Sans doute qu’elle n’y avait pas songé, car vous êtes aussi bien médecin que lui... et qu’elle... Et puis, voyez-vous, elle est drôle, maman: elle trouve qu’une doctoresse, c’est assez bon pour ses clients, puisqu’elle les soigne. Mais quand il s’agit de l’un de nous, elle a tout de même plus confiance dans un homme... C’est bête, mais on est tous comme ça... Ma foi, madame, moi, je crois que vous en savez aussi long que votre mari. D’abord, je voudrais aussi être femme médecin...

Pendant ce verbiage, Thérèse, en hâte, devant la glace, avait assujetti son chapeau, repris sa trousse, son thermomètre, ses gants. La profession médicale crée, chez ceux qui l’exercent, une admirable impersonnalité en présence du mal grave. Toute sa pensée bandée vers l’enfant qu’elle allait secourir, elle sentait à peine l’injure discrète et voilée qui lui était faite. Ce fut seulement en fiacre, emportée aux côtés de cette petite fille garçonnière et délibérée, que son amour-propre s’éveilla et s’offensa. Elle courait à ce chevet où l’on avait dédaigné de l’appeler, où sa science n’était nullement requise; et sa dignité se révoltait. L’idée lui vint de rebrousser chemin pour laisser Jeanne Adeline libre d’appeler quelque autre médecin, puisque cette singulière doctoresse n’accordait sa confiance qu’aux hommes. Mais la fillette bavardait toujours:

--Voilà: Julien avait mal à la gorge, et maman avait dit ce matin: «Je ne veux pas qu’il aille en classe aujourd’hui...» Puis, monsieur Artout lui ayant téléphoné hier pour le chloroforme à donner dans une opération, la voilà partie dès neuf heures boulevard de Courcelles. A midi, je rentre du cours supérieur où je prépare mon brevet: pas de maman, bien entendu; pas de papa non plus. Pauvre père! il n’avait pas raté l’apéritif... Alors on déjeune seuls, nous quatre. A une heure et demie, je retourne à l’école avec ma petite sœur Georgette; Alfred, qui est externe, s’en va au lycée. Julien reste avec la bonne. Elle devait aller au lavoir, mais, pour qu’elle puisse surveiller le petit, maman lui avait recommandé de faire son savonnage à la lessiveuse sur le fourneau de la cuisine, sans bouger. Ah bien, oui! voilà le savon qui manque, ou «la carbonade», je ne sais quoi; elle court chez l’épicier, rue de l’Ancienne-Comédie: l’affaire d’une minute, à ce qu’elle dit. N’empêche que Julien a le temps de monter sur une chaise, de soulever le couvercle de la lessiveuse pour voir comment fait l’eau qui sort en bouillonnant par les petits trous de la pompe. La vapeur l’échaude, il bondit en arrière, s’accroche à la lessiveuse qui bascule et lui déverse un grand jet d’eau chaude sur tout le corps... Quand la bonne lui a ôté ses habits, elle dit que la peau est venue avec!... Dieu merci, maman est rentrée à quatre heures. Monsieur Artout l’avait retenue à déjeuner chez lui; elle n’avait pas osé refuser, crainte de le contrarier, car, comme dit papa, monsieur Artout c’est la «vache à lait» de maman, et elle le ménage comme le bon Dieu... Moi, je l’aime bien aussi monsieur Artout; je lui ai dit, un jour, que je voulais faire ma médecine. Il s’est écrié: «Pourquoi pas?»

--Mais, reprit Thérèse, qui déjà ne pensait plus à sa dignité froissée, à quelle partie du corps votre petit frère a-t-il été le plus atteint? Que lui a-t-on fait? L’a-t-on baigné?

--Ah! non, pour sûr! Maman a, je crois bien, perdu la tête, et le pauvre gosse crie tant dès qu’on le touche!

--Quel âge a-t-il donc, le pauvre enfant?

--Neuf ans, madame, et on lui en donnerait plutôt dix, tant il est grand!

Le fiacre, qui avait suivi les quais, s’engageait dans l’étroite rue Dauphine, où un embarras de voitures le retint quelques minutes. Thérèse revivait les heures où elle avait attendu la mort de son enfant; il lui semblait éprouver ce qu’endurait la malheureuse doctoresse. Impatiente d’arriver, elle préparait mentalement plusieurs ordonnances appropriées aux divers genres de brûlures que pouvait présenter le petit garçon. C’est à l’hôpital, en chirurgie, plus que dans la clientèle, qu’elle avait eu occasion d’exercer la thérapeutique spéciale en pareil cas. Elle se souvint qu’Artout préconisait le sous-nitrate de bismuth, et Boussard l’acide picrique, aussi exclusivement l’un que l’autre. Enfin le fiacre s’arrêta devant la noire maison de la rue de Buci dont Jeanne Adeline occupait l’entresol.

Il y avait, au fond du corridor obscur, un escalier dont le pied tâtonnant de Thérèse trouva enfin la première marche. La fillette, reprise par une anxiété qui l’avait quelque peu quittée au cours de sa promenade, était partie en avant comme une flèche. Familière de l’escalier noir, elle l’eut gravi en quelques bonds. Thérèse, accrochée à la rampe, devait chercher chaque marche du bout de sa bottine. Et l’on sentait, répandue par toute la maison, l’odeur douceâtre, alcaline et savonneuse, de cette lessive meurtrière qui, sa colère monstrueuse et stupide passée sur le pauvre enfant, avait continué de bouillonner doucement sur le fourneau de la cuisine.

N’ayant personne pour l’introduire, car Lucie était déjà au chevet de son frère, Thérèse se dirigea au hasard des portes ouvertes, traversa l’étroite salle à manger au tapis rouge tendu sur la table ronde, puis le salon d’attente minuscule prenant jour sur une cour infecte, un tronçon de couloir où les jupes de madame Adeline pendaient au porte-manteau, et elle arriva enfin dans la chambre où l’enfant geignait, étendu sur son petit lit de fer. La mère, toute contractée, penchée sur lui, le regardait en pleurant. Quand elle aperçut Thérèse:

--Ah! vous êtes venue!... examinez-le vite. Je n’ai pas une idée à moi.

Et elle restait là immobile, angoissée, le front dans les mains. Vivement, la jeune femme se déganta, rejeta sur le grand lit drapé de cotonnade rouge son ombrelle et sa jaquette, et vint dévêtir de sa chemise le petit garçon, qu’elle soutenait d’un bras sous les omoplates. Le petit corps nu apparut, nerveux et souple, avec des soubresauts qui enflaient le thorax mince et maigre. Le côté droit, depuis l’épaule jusqu’à la cuisse, était marqué de longues traînées rouges, et la peau, soulevée en boursouflures, formait de grosses perles opalines toutes gonflées d’eau: l’une d’elles, énorme, à la hanche, ressemblait à un œuf transparent. Le bras avait été mis à vif lors de l’arrachement des habits.

Toute émotion oubliée, le sourcil froncé, calme, sûre d’elle-même, Thérèse parcourait les brûlures de son regard droit, fort et ardent. Elle recueillait sa science, ses idées, toute sa pensée lucide, rassemblait, d’un effort viril, ses facultés, en vue de la décision prompte qui sauve. Le petit garçon se plaignait et pleurait. Chose étrange, elle n’eut pas vers lui le geste câlin du médecin qui s’attendrit devant l’enfant malade. Son cerveau seul vivait et agissait. La femme qui se hausse aux fonctions de l’homme y dépense trop d’énergie pour gaspiller encore de ses forces en sensibilité. Elle dit, après avoir vu toute la série des brûlures:

--Celles du bras sont douloureuses, mais sans gravité. Il aurait fallu percer les phlytcènes de la hanche. Le pauvre enfant doit souffrir beaucoup. Pourquoi ne pas lui donner un bain avant les pansements?

--Ah! je ne sais plus rien! gémit madame Adeline. Essayez de tout. Calmez-le.

La domestique alla chercher la baignoire d’enfant, qui était devenue trop petite pour ce garçon de neuf ans. Lucie déclara que la lessiveuse était grande et qu’on pourrait y faire tenir son frère accroupi. Le temps pressait. Peu accoutumée à ces intérieurs de la médiocrité, où tout fait défaut, Thérèse, qui ne connaissait guère que les hôtels de l’île Saint-Louis ou la clientèle du faubourg Saint-Germain, ne se déconcerta pas. Elle parcourut l’entresol exigu où logeait toute la famille de la doctoresse. Elle vit le cabinet, dont les fenêtres basses, en cintre, atteignaient au plafond. La table de gynécologie y était représentée par une chaise longue, en reps vert. La table de travail--un vieux bureau d’acajou--s’étalait propre et nette, sans le désordre du journal scientifique qui traîne, du livre nouveau de pathologie que le médecin a laissé entr’ouvert la veille, des brochures repoussées pêle-mêle après une lecture rapide; madame Adeline ne lisait pas. Exténuée par sa clientèle de quartier, ses visites à quarante sous, les accouchements, la médecine auxiliaire à laquelle Artout l’appelait de temps en temps, elle s’en tenait à sa science d’il y a vingt ans, soutenue par son admirable mémoire qui n’avait jamais fléchi. Thérèse vit les deux pièces exiguës où s’entassaient, filles d’un côté, garçons de l’autre, les quatre enfants de la doctoresse, puis elle gagna la cuisine, guidée par l’odeur et le bouillonnement de la lessive. A la servante qui rechignait pour sortir son linge d’un «si beau bouillon» elle fit vider la petite chaudière, en surveilla la purification. Et, sa jupe relevée, elle dictait ses ordres, prévoyait tout, disposait tout, devinait tout, agissait comme si elle avait tout connu dans cette cuisine humide, malodorante, où voltigeait, dans un coin sombre, le papillon jaune d’un bec de gaz, alors que le soleil de mai étincelait encore au plein air. Ensuite, revenant à ce cabinet de sage-femme des quartiers pauvres, elle y chercha un bout de papier où, sûre d’elle-même, de son écriture haute, lisible et nette, elle traça l’ordonnance. Les camions, les fiacres se croisaient dans la rue avec les omnibus; les voyageurs d’impériale montraient, à leur passage cahoté, une brochette de visages hétéroclites atteignant la hauteur des fenêtres. C’était un fracas, une trépidation ininterrompue qui faisait vibrer les vitres dans leur châssis, l’encrier, la sébile de verre, et la bouteille d’acide phénique sur la table. Soudain, dans l’escalier, une chanson se fit entendre, se rapprocha: c’était une voix d’homme un peu timide et hésitante, qui chantait. Puis la porte s’ouvrit; la voix pénétra dans l’appartement: Thérèse perçut le dernier vers lyrique de l’_Internationale_.

«Ah! pensa-t-elle, voilà monsieur Adeline qui rentre, et si gaiement!... Quand il apprendra le drame, quelle terrible secousse!...»

Elle aimait bien ce «bon monsieur Adeline», si tranquille, si résigné, si excellent mari. C’était, à vrai dire, un homme simple, mais sa vie honnête séduisait Thérèse, et le bel exemple qu’il donnait d’un époux entièrement docile aux exigences du métier de sa femme le lui rendait sympathique. Elle se leva vite pour prévenir la terrible émotion qui attendait le pauvre homme dans sa chambre. Mais, avant elle, la doctoresse était arrivée, et toutes deux, dans le salon d’attente à demi obscur, où l’on sentait l’humidité des arrière-cours parisiennes, se trouvèrent en face d’un homme titubant, le chapeau en arrière, qui s’affaissa sur une chaise sans pouvoir aller plus loin.

--Il fait chaud, dit-il d’une voix traînante, sans voir Thérèse. Que Lucie aille m’acheter une canette bien fraîche.

Madame Adeline saisit la main de Thérèse, et l’entraîna aussitôt jusque dans le cabinet de consultation.

Alors, là, dans cette pièce misérable où elle vendait sa science en tranches de vingt sous, la pauvre femme que Thérèse avait toujours connue joyeuse, vaillante, supportant avec plaisir sa prodigieuse vie de labeur, brave, de bonne humeur, ayant conservé jusque dans la maturité cette gaieté gauloise du petit monde parisien, s’abandonna, dégonfla son cœur, dévoila sa secrète misère.

--Vous l’avez vu, murmura-t-elle très bas et sans quitter la main de cette amie plus heureuse et plus forte, vous l’avez vu. J’avais toujours caché son vice qui me fait honte, j’ai tenté l’impossible pour qu’on l’ignore. Chaque jour, il me revient ainsi, quelquefois moins gris, mais souvent davantage encore. Hier le concierge l’a trouvé couché dans l’escalier, inerte, et me l’a remonté comme un paquet en le cognant partout. C’est ignoble... Un homme qui était si sobre autrefois!... Il me tue, je vous assure, il me tue. D’abord il a bu peu: l’apéritif, avec ces autres messieurs de l’économat, tout simplement. Mais le goût lui en est venu plus vif. Il a pris deux absinthes, puis trois, puis quatre. Et maintenant, c’est le matin, c’est le soir, c’est le jour, c’est la nuit. Vous venez de le voir, un homme fini! Ainsi vous concevez quel sort est le mien: mon enfant va mourir, et mon mari m’est devenu un objet de répulsion.

Ses yeux étaient secs, mais ses cheveux blonds, que l’âge et le surmenage avaient décolorés, lui retombaient lamentablement défrisés sur les tempes: elle était vieillie, vaincue, écrasée malgré sa bravoure, sa vaillante bonne humeur, sa lutte héroïque d’humble femme contre l’existence. Thérèse s’émut. Les larmes lui vinrent.

--Ma pauvre madame Adeline! dit-elle seulement.

Et, debout devant la doctoresse, lui serrant la main, elle la considérait avec pitié, avec désolation.

--Le pire, continua celle-ci, c’est que ce désastre de ma maison, j’en suis la seule cause. Oh! ne vous récriez pas: je sais réfléchir et comprendre aujourd’hui. Ma vie fut une longue et grande erreur. Je ne devais pas être médecin; mon devoir était ici, chez moi, à tenir ma maison, à faire fructifier par l’économie, par la bonne organisation et le travail ménager, les appointements de petit employé que m’apportait mon mari. On a trois pièces, on fait soi-même son marché, sa popote, on raccommode son linge, on garde ses enfants, on choie son homme... Mais non! je ne me sentais pas plus sotte qu’une autre, j’aimais l’étude et j’avais l’orgueil du travail cérébral que je pouvais fournir: pourquoi rester dans l’obscurité pauvre d’un tran-tran tout matériel, quand je me sentais capable d’entreprendre un chic métier? Et j’entrevoyais une existence intéressante et distinguée. Il y a vingt ans, ma chère, les femmes médecins ne couraient pas les rues. C’était une profession originale qui vous mettait en relief; on parlait de vous dans les journaux comme d’un cas rare. C’était plus alléchant que de s’enfermer dans trois pièces à surveiller le pot-au-feu, le mari et les enfants. J’ai fait un beau rêve, quoi! Il m’a fallu travailler dur, mais cela ne m’effrayait pas. J’ai passé l’officiat de santé que j’ai converti en doctorat en subissant cinq examens à la suite...

L’oreille tendue, elle s’interrompait à chaque minute, épiait en même temps les gémissements de son fils et les extravagances de l’homme ivre que la bonne menait durement, le forçant à se déchausser, à mettre ses pantoufles, sous peine de lui retirer sa bouteille de bière. Le petit garçon finit par s’assoupir tandis que le mari s’abreuvait tranquillement, somnolent et doux, devant la bouteille, dans la salle à manger.

La doctoresse reprit:

--Il me révolte, il me répugne; mais je le plains et je lui pardonne. Pendant dix années, il fut un mari modèle. La vie du malheureux n’était pas gaie pourtant. A quelque heure qu’il revînt, il trouvait la maison vide ou envahie par le tapage des enfants indisciplinés. Il m’aimait bien, et l’on aurait cru que je le fuyais. Il ne récriminait pas, s’efforçait à me remplacer, peignait les enfants, laçait leurs souliers, trempait la soupe quand la bonne s’était mise en retard. Et l’on espérait que les honoraires rentreraient mieux, qu’Artout me prendrait plus souvent, que la fortune viendrait. Mais Artout s’entichait de madame Lancelevée, ma consultation grouillait de pauvres femmes, de bonnes sans place. J’en ai vu qui m’allongeaient dix sous, une fois l’ordonnance rédigée!... Et quel gâchis dans le ménage! Une domestique à cinquante francs ne suffisait pas, il fallait lui adjoindre une femme de ménage, et payer en sus les mois de nourrice des enfants... Et les mois d’épicerie, de boucherie, que je ne pouvais vérifier! C’est aussi la viande qu’on laissait gâter dans le garde-manger, le beurre qu’on gâchait, le café, le sucre, qu’on volait, et je n’avais pas de contrôle, impossible de parer à ces fuites invisibles de l’argent: il fallait s’en tirer en préparant des rentrées toujours plus fortes... Ainsi, pour faire marcher une maison que les domestiques avaient mise sur le pied de quinze mille francs, je vivais en galérienne. Dieu merci, j’avais un rude tempérament; mais, de plus en plus, je désertais mon intérieur. Adeline, lui, était comme veuf. Même la nuit, il ne m’avait pas... Vous connaissez ça, ma pauvre amie; quelquefois on est à peine dans ses draps que la sonnette vous réveille... Encore vous, vous pouvez en prendre à votre aise, tandis que moi!... Avais-je le droit de refuser un accouchement, dût-il ne me rapporter que quarante francs chez des pauvres?... Voyez-vous, mieux eût valu pour Adeline que je fusse morte. Les hommes sont les hommes: il en aurait trouvé une autre... Moi là, il se résignait, attendait, souffrait et s’ennuyait. Un jour, l’alcool l’a surpris. Il s’y est peu à peu accoutumé et dès lors a cherché dans l’ivresse l’oubli de sa solitude et de ses embêtements... Il ne demandait pourtant qu’à être un brave homme. S’il s’est égaré, la faute en est à moi. Maintenant le mal est sans remède. Revenir au foyer, m’y enfermer pour y remettre l’ordre? c’est trop tard. Déjà, là-bas, à l’économat de la Pitié, les blâmes pleuvent sur Adeline. Indulgemment, le directeur m’a fait avertir que sa conduite était inconvenante, et portait atteinte à la dignité de l’administration. Il est en passe de perdre son emploi. Alors je suis rivée à mon métier, qui sera bientôt le seul gagne-pain de la famille. Quant à lui, le malheureux, je n’ai qu’à le laisser sombrer jusqu’au fond, à me désintéresser de lui, sans pouvoir consacrer seulement une semaine de soins et de sollicitude à un essai de sauvetage... Et si Julien meurt maintenant, n’aura-t-il pas été, lui, la seconde victime de mon métier? Savez-vous que c’est affreux!

Elle était toute blanche. Un grand frisson la secoua; ses yeux, si gais naguère, exprimaient un désespoir immense. Thérèse, qui avait écouté cette confession douloureuse avec un intérêt étrange, eut tellement pitié de la pauvre femme qu’elle la prit à l’épaule, l’embrassa.

--Ma bonne madame Adeline, ne perdez pas courage à ce point! Julien n’est pas en danger de mort. La brûlure de la cuisse intéresse un peu le muscle, je le crains, mais le pouls n’est pas mauvais; la température a peu monté. Après le bain, je lui ferai une piqûre de morphine, puis les pansements. Je vous en prie, consolez-vous. Vous avez mené la vie la plus digne, la plus méritoire. Il n’est personne qui ne vous admire...

--Il vaudrait mieux, répondit la pauvre doctoresse, qu’on m’admirât moins et que j’eusse gardé mon bonheur conjugal.

A ce moment, il se fit dans la salle à manger un bruit de voix hautes et furieuses. C’était la servante qui gourmandait son maître, et une dispute s’ensuivait entre eux. Madame Adeline rougit. Elle s’excusa près de Thérèse et disparut.

La jeune femme, inquiète et émue, resta seule; madame Adeline venait de la bouleverser. Pour achever d’écrire l’ordonnance, sa main trembla. Elle pensait à son bébé. Il aurait deux ans maintenant. Elle essayait de l’imaginer tel qu’il eût été, dans une robe à gros plis, formant de mignonnes phrases, trottinant à pas menus par toute la maison. Et sa maternité défunte ressuscitait en désirs imprécis, en tristesses, en besoins vagues. Elle pensait aussi à son mari qui devenait si froid pour elle, si lointain, si étranger! Et cet abandon subtil, dont elle avait la perception nette, lui causa soudain une angoisse.

Elle signa l’ordonnance:

_Docteur Thérèse Guéméné._

Elle se redressait, très lasse, très rêveuse, quand Lucie Adeline entra en coup de vent:

--L’eau est chaude pour le bain de mon petit frère. Après, on lui fera des pansements. Je vous regarderai, n’est-ce pas? C’est si joli, si doux, l’ouate hydrophile! Je voudrais vous aider; me le permettrez-vous?... Oh! la médecine, la médecine! si vous saviez!...

Elle eut un frissonnement de jeune poulain. Puis, se faisant câline, avec ce goût qu’ont les adolescentes pour les femmes supérieures, leurs aînées, qui incarnent à leurs yeux un idéal, elle s’approcha de Thérèse, lui posa sur l’épaule sa tête brune aux cheveux abondants qu’un ruban rouge nouait à la nuque:

--Parlez à maman pour moi, dites, madame, je vous en prie! Elle ne veut pas que je fasse ma médecine. Alors qu’est-ce que je deviendrai?... Un jour, monsieur Artout a permis que j’aille dans son service à Beaujon. Oh! quels bons moments j’ai passés! Ça me plaisait tant, tous ces lits, tous ces malades, tous ces médecins, ces infirmiers! C’était blanc, c’était propre, ça sentait les remèdes, la pharmacie. Ah! j’aurais voulu y rester toujours, toujours...

Thérèse, devant cette petite fille frémissante, se rappelait sa propre adolescence, l’émotion que lui causait l’odeur d’iodoforme rapportée de l’Hôtel-Dieu dans les vêtements de son père, l’aspect extérieur d’un hôpital aperçu au passage, dans une rue, la seule vue d’une croix de Genève, symbole médical. Et elle sentait ces impressions lointaines se reproduire aujourd’hui dans cette fillette ardente, mordue de ce même mal terrible et voluptueux de la vocation.

--Je veux être médecin; je veux signer, un jour, des ordonnances, comme vous: «Docteur Lucie Adeline...» Je veux guérir des gens, devenir célèbre comme madame Lancelevée. Si l’on m’en empêche, je me tuerai.

Ses yeux lançaient des flammes et se mouillaient de larmes. On devinait combien pouvait être vif et violent chez cette enfant le désir combattu dont elle souffrait déjà comme d’une passion mystérieuse. Thérèse se troubla, s’effraya devant la responsabilité à encourir. Fallait-il, par un acquiescement tacite, orienter cette jeune fille vers cette science fascinante qui prend maintenant les femmes, les absorbe, les asservit, les exige tout entières? Voici qu’un doute s’emparait d’elle, la rendait craintive, timorée, au moment de hasarder ce conseil qui influencerait peut-être à jamais Lucie. Elle n’était plus si sûre qu’autrefois que le bonheur fût là pour une femme. Une incertitude angoissante fermait ses lèvres...