Part 20
--Je veux bien, pour un instant; et dès lors la symétrie, chère à Platon, serait parfaite. Six gouvernements, c’est-à-dire trois:--despotisme sous sa forme détestable: la tyrannie d’un médiocre ou d’un quelconque; despotisme sous sa forme excellente: la tyrannie d’un infaillible;--aristocratie sous sa forme odieuse et funeste: l’oligarchie; aristocratie sous sa forme excellente: le pouvoir d’un assez grand nombre exercé conformément à des lois;--démocratie sous sa forme stupide: le despotisme capricieux de la foule, la seule loi du nombre; démocratie sous sa forme miraculeuse: la communauté absolue et l’unanimité absolue entre frères.
Oui, l’on ne se tromperait pas complètement et surtout on serait interprète ingénieux à prendre les choses ainsi.
Mais, comme, en donnant l’aristocratie pour la forme bonne de l’oligarchie, il est très sérieux, entre dans le détail, donne des exemples tirés de la réalité;--comme, en présentant la forme bonne de la tyrannie, il est très sérieux, ne fournit pas, à la vérité, et pour cause, étant donné le temps où il parle, d’exemples tirés de la réalité, mais trace nettement la psychologie du tyran bon et éclairé, prévoit Marc-Aurèle, et, en définitive, laisse entendre que le roi à désirer, le roi ayant «la science royale», ce serait Socrate ou lui-même;--et comme enfin, quand il parle du communisme, c’est comme d’un gouvernement idéal et sidéral fait pour les «demi-dieux» et qu’il faut mentionner seulement (car il sait bien pourquoi il le mentionne) afin d’en retenir quelque chose pour _une partie_ de l’État modèle dont il veut tracer le tableau;--j’en reviens à dire qu’il a considéré la démocratie comme un gouvernement mauvais qui ne peut pas avoir de forme bonne; comme le seul gouvernement qui ait sa forme mauvaise sans avoir sa forme acceptable, et qu’en faisant, comme négligemment, sa revue de tous les gouvernements possibles, il n’était pas sans le secret dessein de le faire de telle sorte que toutes les fois qu’il rencontrerait la démocratie il l’écartât, toujours avec plus d’indignation ou d’ironie.
Le gouvernement selon Platon sera donc essentiellement aristocratique.--Il sera _de plus_ essentiellement conservateur.--Il sera _de plus_ communiste, là où il pourra l’être, et relativement «socialiste», pour nous servir d’un mot vague qui s’expliquera tout à l’heure, là où il ne pourra pas être communiste.
Notre gouvernement sera socialiste _en ce sens que par esprit socialiste on peut entendre le désir qu’il n’y ait dans l’État ni richesse ni misère_ et que nous prendrons toutes les dispositions possibles pour qu’il n’y ait dans notre république ni riches ni misérables, mais seulement des pauvres, c’est-à-dire des hommes de fortune médiocre. «Nous prendrons bien garde de donner entrée dans notre État à deux choses, la richesse et la misère, parce que l’une engendre la mollesse, la fainéantise et l’amour des nouveautés; l’autre la bassesse, l’envie de mal faire et, elle aussi, l’amour des nouveautés.»--Dans ce dessein nous ferons un partage égal des terres entre les citoyens de la plèbe et nous défendrons que la part ainsi dévolue à chaque citoyen «entre jamais dans aucun contrat de vente ou d’achat». Nous attacherons à cette loi fondamentale un caractère religieux en affirmant aux citoyens que la part de chacun est «consacrée aux dieux»; en réglant que «les prêtres et prêtresses, dans les premiers, seconds et même troisièmes sacrifices, prieront les dieux de punir d’une peine proportionnée à sa faute quiconque vendra sa terre et sa maison, quiconque l’achètera; en gravant le nom de chaque citoyen avec la désignation de la part qui lui est échue sur des tables de cyprès qui seront exposées dans les temples pour servir d’instruction à la postérité», etc.
Ces règles sont dures et surtout paraîtront telles à des Athéniens. Nous reconnaîtrons de bonne grâce qu’elles ne sont point applicables dans toute leur rigueur; et, pour qu’on ne nous accuse pas d’être chimériques, ce que nous ne sommes nullement, nous dirons: «Il faut convenir qu’il est comme impossible que nous rencontrions des hommes qui ne murmurent point contre un tel établissement; qui souffrent qu’on règle la mesure de leur bien et qu’on la fixe pour toujours à une fortune médiocre. On regardera peut-être cela comme un songe et l’on pensera que c’est là disposer d’un État et de ses habitants comme on dispose de la cire. Ne pensez pas que nous ignorions ce qu’il y a de vrai dans ces objections. Seulement dans toute entreprise nous croyons qu’il est très conforme au bon sens que celui qui en dresse le plan y fasse entrer tout ce qu’il y a de plus beau et de plus vrai et que, s’il rencontre ensuite dans l’exécution quelque chose d’impraticable, il le laisse de côté, de façon pourtant qu’il s’attache à ce qui en approche davantage...»
En second lieu, notre gouvernement sera essentiellement conservateur; c’est-à-dire qu’il sera selon les lois et qu’on changera les lois le moins possible et le moins souvent possible. Nous savons ce qu’il y a à dire et ce que nous avons dit nous-même contre les lois, qui ne sont pas souples, qui n’ont pas d’intelligence particulière, d’intelligence pour chaque cas, qui, en d’autres termes, ont comme une intelligence générale et abstraite et qui ne valent certainement pas un homme d’intelligence vivante, ployable à toute circonstance et du reste supérieure; mais comme, d’une part, cet homme est difficile à trouver, et comme, d’autre part, les lois antiques et respectées sont un élément de conservation, le principe même le plus fort de conservation, nous nous attacherons aux Lois; nous les considérerons comme nous l’avons fait autrefois dans le _Criton_, un peu par fiction, mais avec un sentiment profond de l’utilité sociale, comme des mères nourrices du citoyen, tout en reconnaissant que le citoyen, s’il se sent lésé par ses nourrices au point d’avoir la tentation de les battre, a toujours le droit de changer de patrie; et de cette façon nous serons essentiellement et régulièrement conservateurs, non pas conservateurs par passion, par archaïsme, par régressions capricieuses, mais par sentiment précis et inscrit quelque part de la continuité de la cité.
Cet esprit de conservation, qui n’est pas autre chose que le patriotisme même, car le patriotisme a ceci de particulier qu’il se saisit dans le passé et non, ou beaucoup moins, dans le présent, doit présider à toutes choses, aux ouvrages littéraires, aux ouvrages poétiques, aux arts, aux jeux, qui sont des arts populaires. Les innovations des poètes, des musiciens, des organisateurs de jeux sont des malheurs publics; parce que ce sont et des signes et des causes de mépris à l’égard du passé, c’est-à-dire de mépris à l’égard de la patrie même.
Cette législation conservatrice sera toute pénétrée de moralité et même tâchera de ne pas être autre chose que la moralité elle-même. Elle interdira le meurtre et le vol, comme toutes les législations humaines[5], en tenant compte, pour le meurtre, de la différence entre la préméditation et la colère. Elle interdira sévèrement l’adultère, le concubinage et la pédérastie, qui sont, chacun à sa manière, contraires à la perpétuité de la race et destructeurs de la force de la cité.
[5] Avec d’assez curieuses distinctions. Si un enfant blesse son père ou sa mère avec préméditation, il sera puni de mort; si un frère blesse sa sœur ou la sœur son frère avec préméditation, peine de mort. Mais si un mari blesse sa femme ou la femme son mari _avec l’intention de s’en défaire_, simple bannissement. Faut-il voir là cette idée que le meurtre conjugal a toujours des circonstances atténuantes?
Cette législation aura pour principe essentiel, sinon unique, l’amendement du coupable, «car aucune peine infligée dans l’esprit de la loi n’a pour but le mal de celui qui la souffre; mais son effet doit être de le rendre meilleur ou moins méchant». Mais je dis «principe essentiel» et non «unique»; car dans le cas de crime monstrueux commis par un homme d’excellente éducation, le juge pourra estimer qu’il a affaire à un homme incurable et lui infliger la mort, mal qui est «le moindre des maux pour lui» et châtiment «qui pourra servir d’exemple aux autres».
Cette législation sera appliquée par des magistrats élus. L’élection des magistrats sera faite par un collège électoral composé de tous ceux qui auront une charge ou fonction publique dans l’État. Tous les tribunaux auront au-dessus d’eux une cour suprême, dite assemblée des gardiens des lois. Ces gardiens des lois seront également élus; ils le seront d’une façon assez compliquée: les citoyens portant les armes ou qui les auront portées autrefois dresseront une liste de trois cents noms; sur ces trois cents noms, par une série d’éliminations successives, _le peuple tout entier_ finira par en réserver trente-sept, et ces trente-sept seront les gardiens des lois et constitueront la cour suprême, qui aura ainsi une origine demi-aristocratique, demi-démocratique.
Et, en troisième lieu, notre gouvernement sera aristocratique et, _dans la partie de l’État qui sera organisée aristocratiquement_, il aura un caractère communiste très accusé et presque absolu. Car le communisme a été jugé chimérique pour le corps tout entier de la nation. Mais, en tant qu’il est l’idéal même, il peut être appliqué et doit l’être à une portion de la nation, c’est à savoir à la meilleure.
Au-dessus du peuple agricole, au-dessus du peuple artisan, au-dessus même des magistrats d’ordre judiciaire ou d’ordre civil, il y aura une caste, celle des guerriers, protecteurs et défenseurs de la cité, âme vivante et armée de la République. Ces guerriers pratiqueront la communauté des biens de la manière la plus pure; car ils n’auront point de biens. Ils seront absolument pauvres. «Aucun d’eux n’aura rien qui soit à lui seul et ils n’auront à eux tous ni maison ni magasin où tout le monde ne puisse entrer. Ils seront nourris par les autres citoyens, par l’État, de telle sorte qu’ils n’aient ni trop de nourriture ni trop peu pour l’année. On leur fera entendre que les dieux ont mis dans leur âme de l’or et de l’argent divin et qu’ils n’ont par conséquent aucun besoin de l’or et de l’argent des hommes et qu’il ne leur est pas permis de souiller la possession de cet or immortel par l’alliage de l’or terrestre... et qu’ainsi ils sont les seuls entre les citoyens à qui il soit défendu de manier, de toucher même ni or ni argent, d’en garder sous leur toit, d’en mettre sur leurs vêtements, de boire dans des coupes d’or et d’argent; et que _c’est là l’unique moyen de se conserver eux et l’État_.»
Quant à leurs femmes et quant à leurs enfants, elles leur seront communes, ils leur seront communs, à tous tant qu’ils seront. «Les femmes de nos guerriers seront communes toutes à tous; aucune d’elles n’habitera en particulier avec aucun d’eux; les enfants seront communs et les parents ne connaîtront pas leurs enfants ni les enfants leurs parents.» Cela est de toute importance et de toute nécessité pour le salut de la République. Car ce qu’il faut, c’est que les gardiens de l’État se considèrent comme des frères et comme les membres d’une famille aussi étroitement unie que possible. Il faut que chacun d’eux «croie voir dans les autres un frère ou une sœur, un fils ou une fille, ou quelque parent dans le degré ascendant ou descendant», et pour qu’ils ne se traitent pas ainsi de bouche seulement, et pour que leurs actions répondent à leurs paroles, et pour que leurs paroles ne soient que l’expression même de leurs actes, et «pour qu’ils aient à l’égard de ceux à qui ils donnent le nom de père tout le respect, toutes les attentions, toute la soumission que la loi prescrit aux enfants envers leurs parents», il faut que réellement tous puissent et doivent se considérer comme les membres d’une seule et même famille[6].
[6] C’est une question de savoir si Platon a entendu la communauté des biens, des femmes et des enfants, de tous les citoyens ou seulement de la caste des guerriers. Quelques-uns ont cru qu’il l’entendait de tous les citoyens. Et il faut reconnaître que quelques textes les ont presque autorisés à en juger ainsi. Platon dit, au livre V de _la République_: Le plus grand bien de l’État, n’est-ce pas ce qui en lie toutes les parties et le rend _un_? Or, quoi de plus propre à former cette union que la communauté des plaisirs et des peines entre _tous_ les citoyens, lorsque _tous_ se réjouissent des mêmes bonheurs et s’affligent des mêmes malheurs?... Supposez-les tous également touchés des mêmes choses, l’État jouira d’une parfaite harmonie parce que tous ses membres ne feront plus, pour ainsi parler, qu’un seul homme.»--Et, au début du livre VIII de ce même ouvrage, il écrit: «C’est donc une chose bien reconnue entre nous que dans un État bien gouverné, tout doit être commun, les femmes, les enfants, l’éducation, les exercices...»--Mais d’abord il faut se souvenir que Platon pensant que l’État idéal, irréalisable, serait en effet l’État de communauté absolue, il lui arrive ici et là--très rarement--de se souvenir secrètement de cette idée et de dire de l’État tout entier ce qu’il ne pense _pratiquement_ que des guerriers; et ensuite il faut lire de près tout le chapitre V de la _République_, qui est celui où il organise pratiquement l’aristocratie de son État; il faut lire surtout la partie de ce livre où il donne les raisons pourquoi la communauté des biens et des femmes est nécessaire aux guerriers, et l’on verra bien que, très nettement, il a restreint la communauté des biens, des femmes et des enfants aux guerriers seuls, et pour des raisons qui, ne s’appliquant qu’aux «gardiens de l’État», qu’à ceux qui ont pour mission de défendre et de protéger la République, montrent assez, par cette restriction même, que ce n’est qu’à la caste guerrière que Platon, en définitive, juge bon d’imposer ce régime.
Cette idée, si discutée, il faut surtout la comprendre exactement. Par cette caste communiste, Platon a surtout et même uniquement songé à confier la garde et la défense de la cité à un ordre monastique. Il a pensé que la cité ne pouvait être défendue avec désintéressement que par un ordre faisant vœu de pauvreté et même d’absence de tout bien et renonçant aux joies et aux douceurs du foyer et de la famille. Il a voulu créer, au service de l’État, une Église armée.
L’Église catholique n’a pas fait, au fond, autre chose pour la défense de la foi que ce que Platon institue pour la défense et la protection de la patrie. L’Église, ou un ordre monastique, renonce à la propriété individuelle et à la famille, pour établir entre ses membres une solidarité étroite et une fraternité absolue et, par ces moyens, pour être fort. Platon fait d’avance de même, avec une singulière puissance de prévision, ou plutôt avec une singulière pénétration de psychologue, de moraliste et de politique.
Seulement, au lieu du vœu de chasteté, à quoi il n’aurait pas fallu songer parmi les Grecs, il institue la communauté des femmes, qui certainement n’est pas la même chose, la chasteté en pareille affaire étant la véritable force, mais qui, ne le dissimulons pas, n’est pas chose si extrêmement différente; d’une part procédant du même principe, à savoir du mépris de la femme; d’autre part ayant en partie les mêmes effets, c’est-à-dire interdisant au prêtre-soldat le foyer et la famille, et le réservant ainsi à sa tâche, et le forçant à n’avoir et à ne connaître d’autre famille que son armée, et en définitive le laissant moine. Un moine à qui il serait permis quelquefois de consentir aux exigences de son tempérament, mais à qui du reste toute union durable avec une femme et toute paternité seraient interdites, comme toute fortune, comme toute propriété, comme toute aisance, voilà le guerrier de Platon.
Pourquoi ces rigueurs? Pour qu’il soit fort, pour qu’il soit guerrier et pour qu’il ne soit que guerrier. Par ceci Platon rejoint Nietzsche, qu’ailleurs il combat si énergiquement sous le nom de Calliclès ou sous un autre. Il veut faire une race de _surhommes_, énergique, intrépide, désintéressée, c’est-à-dire d’un désintéressement individuel absolu; toute tournée du côté de la gloire et des grandes choses, extrêmement dure pour elle-même et aussi pour les autres, mais surtout pour elle-même, détachée des ambitions matérielles et des liens alourdissants et affaiblissants, élite sept fois trempés de l’humanité et si digne de la conduire qu’elle mérite presque de l’opprimer.
Pour parler plus simplement, il veut faire une aristocratie et une aristocratie qui soit aristocratie autrement que de nom et par le hasard des circonstances, mais qui soit aristocratie et qui reste telle, et qui se fasse telle continuellement par un régime de vie tout spécial et par une règle d’ordre toute particulière.
On ne commande qu’à la condition de se distinguer de telle sorte qu’on ne puisse plus, en eût-on la tentation, se confondre avec la foule, y rentrer ou même lui ressembler. Platon veut faire une aristocratie véritable et qui dure.
A la vérité, il ne s’y prend pas très bien, ce me semble. Pour la pauvreté, rien de mieux. Nietzsche se trompe en voulant ses _surhommes_ riches et fastueux. Une aristocratie peut être riche collectivement, mais ses membres doivent pratiquer la pauvreté et mépriser l’argent d’une façon absolue. C’est une force, et c’est ce qui montre leur force. Celui-là est un chef et reconnu pour tel, qu’on sait qui ne peut ni être corrompu ni se corrompre.
Mais la communauté des femmes et la famille collective est une sottise. Il y a deux moyens de constituer une élite; mais non pas un troisième. Ou l’élite sera chaste, ne connaîtra pas la femme et ne voudra pas la connaître et se recrutera par cooptation ou adoption, et si elle reste dans les termes de cette institution avec rigueur et fermeté, elle sera d’une incalculable puissance;--ou l’élite se perpétuera par progénitures, partagée, sans être divisée, à quoi elle devra s’appliquer énergiquement, en familles fortement constituées, où se garderont les traditions et où se conserveront les exemples; et cette élite-ci pourra encore être et se maintenir très puissante.
Mais si l’enfant adopté peut être élevé fort bien dans les traditions de l’ordre; si l’enfant du mariage peut être élevé très bien dans les traditions de sa famille particulière et aussi de la grande famille qui est l’aristocratie, on voit peu comment l’enfant collectif pourra être élevé.
--Comme l’enfant adopté!
--Je ne crois pas. L’enfant adopté est un enfant choisi; l’enfant collectif est un enfant trouvé, un enfant du hasard qu’il n’y a guère de raison pour que quelqu’un aime, soigne, cultive et dresse bien. Les enfants des guerriers de Platon ne seront pas la fleur et le surgeon verdissant de la cité guerrière, ils en seront l’encombrement et le poids mort. Platon prévoit le cas où le rejeton de la caste noble sera reconnu indigne d’elle et replongé dans la classe basse. Je ne serais pas étonné que presque tous les fils des guerriers fussent précisément dans ce cas.
Et, d’autre part, j’ai peu besoin de démontrer que la promiscuité féminine, même relativement réglée, comme elle l’est par Platon, est, pour une élite, absolument comme pour tout autre groupement humain, une cause d’affaiblissement sans pareille. Les deux vertus essentielles, et c’est-à-dire les deux forces essentielles d’une aristocratie, d’une élite quelle qu’elle soit, du reste, sont la pauvreté volontaire et la chasteté volontaire. Or il n’y a que deux manières d’être chaste, c’est de n’avoir pas de femme ou de n’en avoir qu’une.
Tout compte fait, Platon a manqué son aristocratie. Il a néanmoins tracé le tableau, appelant des retouches, mais très large et bien composé, d’un gouvernement aristocratique, conservateur et partiellement socialiste, fondé sur l’esprit de justice, l’esprit d’ordre--ces deux idées pour Platon se confondant--et l’esprit de patriotisme.
Il a surtout, en manifestant et caressant son idéal, fait œuvre de polémique et combattu deux choses qu’il exècre également: la ploutocratie et la démocratie. C’est à ces haines qu’il tient principalement. Il semble dire à toutes les lignes: je cherche un idéal de république et j’ai des incertitudes, des indécisions et des contradictions en le cherchant; mais il y a deux choses que j’ai trouvées certainement, c’est que la ploutocratie est une peste des États et que la démocratie en est une autre; c’est qu’une république est perdue quand la foule y gouverne et aussi quand il y a des riches et des misérables; c’est qu’il faut combattre par tous les moyens possibles le gouvernement de tous par tous, qui n’est, en définitive et en pratique, que le gouvernement de ceux qui sauraient gouverner par ceux qui ne le savent pas; et l’inégalité des fortunes, qui ne met que corruption en haut, dépravation en bas et faiblesse partout.
Et remarquez du reste que ces deux choses sont corrélatives et que ces deux fléaux ont ensemble étroit parentage. Car la démocratie enfante la ploutocratie, et la ploutocratie favorise la démocratie. La démocratie enfante la ploutocratie en ce sens que, quand le peuple est le maître, les supérieurs ne pouvant pas employer, et aussi satisfaire, leur supériorité à commander, l’emploient et la satisfont à acquérir. Ils ne recherchent ni les honneurs, ni les dignités, ni le pouvoir, qui leur échappent et qu’ils sentent qui leur échappent; ils se rabattent sur l’argent, qui est une jouissance, et ils laissent le pouvoir ou l’apparence du pouvoir aux politiciens, aux rhéteurs et aux sophistes.
Ou encore ils s’avisent, s’imaginent plutôt que l’argent, au sein d’une plèbe besogneuse et avide, peut leur donner le pouvoir, qu’au fond ils ambitionnent toujours; et ils ne l’obtiennent pas ou l’obtiennent rarement, ou n’en saisissent que les apparences; mais ils s’acharnent à conserver et à augmenter leurs richesses dans l’espoir toujours renaissant de l’obtenir.
La démocratie enfante donc la ploutocratie et l’excite, du reste, à persévérer dans l’être.
Et, d’autre part, la ploutocratie favorise et caresse la démocratie. Ce qu’elle redoute d’instinct, c’est le mérite pauvre. Elle le redoute, le déteste et fait semblant de le mépriser. Elle le redoute; car, lorsqu’il éclate, même au sein des démocraties, il fait au moins son effet, il a son prestige; il a des succès, de courte durée, la foule ayant l’horreur des supériorités et surtout de ce genre de supériorité, mais il a des succès qui sont toujours désagréables et qui peuvent être dangereux.
Elle le déteste, d’abord parce qu’elle le redoute, et on pourrait ne pas aller plus loin; ensuite parce qu’il a un éclat particulier, tout personnel, tout divin en quelque sorte et venu du ciel, que la ploutocratie ne peut pas avoir, qu’elle ne peut pas acheter et qui échappe à ses prises, pourtant si puissantes, dont elle enrage.
Enfin elle fait semblant de le mépriser, ce qui est un jeu si apparent qu’elle en a honte, et ceci même avive ses colères et ses haines.
Pour toutes ces raisons, sachant bien que le grand éteignoir du mérite personnel, c’est la démocratie et qu’il n’est boisseau meilleur à couvrir cette lumière, la ploutocratie ne laisse pas d’avoir pour la démocratie des préférences qui sont presque des tendresses.
Notez encore que la ploutocratie, non seulement favorise la démocratie, mais encore, dans une certaine mesure, la crée. Comme elle a toujours pour effet, d’une façon ou d’une autre, une augmentation de misère en bas, elle augmente, elle étend dans de très grandes proportions cette classe très pauvre qui, selon les temps, selon les circonstances, selon les tempéraments nationaux, est servile ou est arrogante, et qui, quand elle est arrogante, est la force principale de la démocratie et pour ainsi dire la démocratie elle-même.