Part 11
Il n’est pas jusqu’au domaine où la Stéréochimie a connu les plus beaux triomphes, celui des isoméries optiques, où l’on ne puisse voir déjà les premiers symptômes de décrépitude, précurseurs de la faillite finale.
Que dire alors de la stéréochimie de l’azote quintivalent et de certains métaux, où, en dépit des beaux travaux de Werner, il resterait encore plus à faire pour concilier les prévisions schématiques avec les résultats expérimentaux?
Les chimistes sont donc forcément amenés à n’user de toutes ces figures planes ou à trois dimensions, que comme des systèmes de notation commodes, sortes de procédés graphiques, schémas ou symboles.
En aucune façon, ils ne peuvent avoir la prétention de nous donner ainsi l’idée de la vraie structure de la molécule.
Ainsi, toutes nos données sensibles se trouvent mises en déroute dès que nous sortons du champ grossier de l’observation; bien mieux, nous commençons maintenant à comprendre que nos lois géométriques de l’espace, déduites de l’étendue, telle que nos sens nous la laissent imaginer, qui nous suffisent par conséquent pour guider notre expérience journalière et commune, cessent d’être vraies dès que nous voulons dépasser les limites assignées à notre sensibilité.
Lorsque nous considérons la particule ultime, nous n’avons pas davantage le droit de parler d’étendue que de lui prêter les qualités inhérentes à des groupements complexes et moléculaires. Éclat, couleur, dureté, mollesse, densité, malléabilité, flexibilité, élasticité, dilatabilité, sonorité, ténacité, fragilité, beauté, laideur, autant de mots qui n’ont aucun sens si nous les appliquons au dernier élément de la matière.
A plus forte raison n’avons-nous aucun droit de supposer que les particules doivent se grouper, c’est-à-dire en fin de compte, agir réciproquement les unes sur les autres, suivant les lois spatiales tridimensionnelles que notre sensibilité nous a suggérées, que nous avons formulées au moyen des abstractions de notre esprit agissant sur les données fournies par le toucher ou par la vue.
Voilà ce à quoi conduit le raisonnement; or, il est vraiment curieux de constater que toutes les difficultés de la chimie moléculaire s’aplanissent dès qu’on introduit dans les formules de structure une quatrième coordonnée d’espace.
Ainsi, l’Hyperespace nous fournirait l’explication du réel, mais du même coup s’évanouit pour le physicien l’espoir d’arriver jamais à une représentation mécanique et sensible de l’Univers.
Ces conclusions n’ont rien d’extraordinaire, à la vérité, si l’on veut bien réfléchir à ce fait que certaines réactions chimiques doivent se passer au sein même de ce petit monde complexe qu’est l’atome, auquel cas, nous l’avons déjà montré, notre Géométrie euclidienne s’était avouée impuissante à nous fournir une représentation sensible des phénomènes.
Voilà donc l’Hyperespace, simple hypothèse au début, qui fait son entrée triomphale dans la Physique et la Chimie, par le monde des atomes.
On a essayé de la même méthode pour résoudre les difficultés mécaniques soulevées par la nature de l’éther dont les particules transmettraient cette force mystérieuse nommée gravitation. En fait, les explications auxquelles le procédé a conduit, sont beaucoup plus intéressantes que celles des relativistes inlassablement cantonnés dans leurs formules. Je vais essayer de donner au lecteur une idée de la façon dont on utiliserait, dans ce cas, la notion d’Hyperespace.
Sur un mur vertical bien plan, dessinons des disques de différentes grandeurs; les uns représenteront des planètes, les autres des soleils. Choisissons une planète, qui sera la Terre je suppose, et sur son contour (circonférence du disque) imaginons des êtres-surfaces, comme dans le chapitre VI, avec une épaisseur excessivement faible.
Bien que ces êtres se meuvent autour du disque vertical, nous pouvons supposer qu’ils y sont retenus, appliqués pour ainsi dire, par une force s’exerçant latéralement, donc dans une troisième dimension, et ils n’en ont aucune idée. Mais si le centre du disque les attire, ils concevront une force analogue à celle de la pesanteur. Les plus habiles arriveront à égratigner le pourtour de leur disque et à y creuser des puits; d’autres se décolleront de la circonférence et parviendront à s’élever dans l’air comme nos aviateurs. Imaginons encore un fluide analogue à nos gaz et s’étendant suivant une faible épaisseur sur toute la surface du mur: les physiciens de ce monde à deux dimensions concevront parfaitement l’idée de cette sorte de milieu bizarre qui transmet les radiations des astres, qui est un support d’énergie à la fois souple et résistant, mais ils seront totalement impuissants à expliquer comment un tel milieu pénètre tous les corps et les baigne en quelque sorte; comment, par exemple, la chaleur de leur soleil, qui n’est qu’une ligne pour eux, ne trouve pas un obstacle insurmontable en rencontrant cette autre ligne qui forme la limite de leur corps, mais les enveloppe entièrement, mettant ainsi en défaut les principes les plus sûrs de leur Physique mathématique déduite de leur Géométrie à deux dimensions.
De même, dans notre monde à trois dimensions, nous ne comprenons pas comment les actions de l’éther ne se transmettent pas suivant les lois de notre Mécanique classique; alors qu’elles devraient tenir compte des surfaces, elles s’exercent par rapport aux masses; elles agissent donc comme si tous les corps étaient transparents, pour ainsi dire, par rapport à elles, pénétrant jusqu’au sein de la matière et n’étant jamais arrêtées par les substances les plus compactes.
Qui ne voit ici l’analogie et qu’il suffit pour tout expliquer d’admettre que la force de la gravitation s’exerce suivant une quatrième direction de l’espace?
Nous n’aurions rien changé aux conditions de l’exemple précédent, si nous avions installé nos disques (soleils et planètes) sur une surface courbe appartenant à une sphère d’un diamètre immense et si nous en avions rempli l’intérieur d’une sorte de fluide transmettant toutes les vibrations. Nos êtres à deux dimensions auraient évolué, cette fois, sans le savoir, sur un monde volume à trois dimensions dont ils auraient été la surface limitante.
De même pouvons-nous dire, notre espace à trois dimensions, ainsi que le démontre la Métagéométrie[73], pourrait être la surface limitante d’un espace éthéré à quatre dimensions, monde matériel comme le nôtre, mais que nous ne connaîtrons jamais au moyen de nos sens actuels. Si telle était notre condition, si un tel monde hyperspatial servait de support au nôtre, l’éther nous pénétrerait par la quatrième dimension. Ainsi s’expliquerait ce fait étrange, quoique réel, que l’éther puisse se trouver en contact avec toutes les parties de nos corps.
[73] Cf. E. JOUFFRET, _op. cit._, p. 214 et Chap. II.
CHAPITRE IX
QU’EST-CE QUE LE TEMPS?
La difficulté qu’on éprouve à définir le Temps ne date pas précisément de l’ère relativiste; les philosophes de l’antiquité l’avaient fort bien remarquée et Zénon n’a pas manqué de mettre à profit l’obscurité entourant le mystère de cette notion primordiale; ses arguments sont des sophismes, tout le monde est d’accord sur ce point, et cependant je ne connais aucun philosophe du Moyen-Age qui les ait réfutés d’une façon péremptoire. C’est qu’en fait la Métaphysique, ainsi que le veut son étymologie, doit s’appuyer sur la Physique, science de l’observation et des phénomènes, et, jusqu’à ce jour, les physiciens eux-mêmes, nous avons déjà insisté sur ce point, avaient transporté dans le monde phénoménal les idées des mathématiciens sur le continu.
De là cette opposition toujours renaissante entre les faits et nos abstractions: l’espace, généralisation de l’étendue, peut être continu, du moins le croyons-nous tel sans contradiction; pure illusion! La continuité n’existe pas et cela suffit à expliquer toutes les antinomies.
En serait-il de même pour le Temps? C’est ce que nous allons voir. Essayons tout d’abord d’atteindre le fond même du sujet; la tâche est plus malaisée qu’on serait porté à le croire, à première vue: «Qu’est-ce donc que le Temps? dit saint Augustin, dans ses _Confessions_; si nul ne me le demande, je le sais; mais si je veux l’expliquer à qui me pose la question, je ne le sais pas[74].» Et cependant l’idée de temps préside à toutes nos constructions logiques; elle est la base même du principe de contradiction: celui-ci nous enseigne en effet qu’il y a impossibilité pour une chose d’_être_ et de _ne pas être_ en même temps. Ainsi, l’être et le non-être ne sont contradictoires pour une même chose que si nous introduisons la _simultanéité_ dans l’affaire, c’est-à-dire le _même temps_; donc le principe de contradiction suppose le temps[75].
[74] Cf. au livre II, chap. XIV.
[75] Voici le principe de contradiction auquel sont subordonnés tous les autres: «Il est impossible qu’une même chose soit et ne soit pas en même temps et sous le même rapport.»
On n’explique rien encore en disant que le temps implique succession; _succession_ sous-entend des choses qui se succèdent, un _avant_ et un _après_; donc on présuppose le Temps, c’est-à-dire la durée. Durer, c’est _continuer_ d’être, et il n’y a pas de durée sans des choses qui durent, qui se succèdent; d’où il suit que le Temps n’est rien en dehors des choses et cependant il est objet de science, puisque nous le mesurons par le mouvement.
Le mouvement nous révèlerait-il donc l’essence du temps? Voyons les choses de plus près. Nous mesurons le temps par le mouvement, par une horloge, je suppose; mais celle-ci, qui la règle? L’astronome au moyen de la rotation de la Terre; mais vous supposez donc que la Terre possède une rotation uniforme. Qui nous avertira, au cas où la non-uniformité disparaîtrait ou même n’existerait pas?
J’entends bien que nous pouvons choisir un autre phénomène physique, mais la même question angoissante reviendra toujours; si le temps est la mesure du mouvement, le phénomène peut s’accélérer et le temps restera le même. Or du fait que nous concevons une accélération possible, c’est que nous rapportons la vitesse à un certain temps indépendant de nos mesures, à un temps que nous concevons comme absolu et qui règle les mouvements et les vitesses.
Les relativistes paraissent échapper à cette nécessité, mais c’est pure illusion; sans s’en douter, ils réintroduisent par leur postulat, la notion du temps absolu, dont ils veulent s’affranchir.
--Le temps, disaient les anciens philosophes, est la mesure du mouvement, et le mouvement se mesure par le temps; voilà qui ressemble fort à un cercle vicieux dont on ne sait comment sortir.
--Le temps est relatif, disent les Einsteiniens.
--Très bien; mais il faut cependant le mesurer; or, pour vous, l’unité de mesure sera la distance parcourue par la lumière et qui est constante dans une même durée, et nous voilà revenus à notre cercle vicieux de tout à l’heure.
--Pardon, nous répondront-ils; nous ne définissons que la simultanéité, simplement, c’est-à-dire le même instant.
--Oui, et ce faisant, vous pensez avoir défini le temps; erreur, encore! Toute durée apparaît comme divisible; elle semble faite d’éléments infiniment petits qui se succèdent et dont l’un n’est pas l’autre. Pour concevoir un temps existant, il faut le saisir en un instant divisible et actuel, mais alors cet instant seul n’est plus le Temps, puisque _seul_, il n’implique aucune _succession_, ni _avant_, ni _après_.
Ainsi, à y regarder de très près, les relativistes ont commencé par introduire dans leurs formules, et implicitement, un paramètre absolu, la vieille notion du Temps qui semble disparaître ensuite, grâce à des conventions: simultanéité optique, temps local de Lorentz, etc...
Ils ont, penserez-vous, rendu un grand service à la science et à la mesure du temps, en montrant que celui-ci est toujours relatif; soit, nous verrons dans quelques instants ce qui reste de cette opinion; en attendant, continuons notre enquête sur le Temps.
De même que l’Espace n’est rien en dehors des choses matérielles qui forment l’étendue phénoménale, le Temps n’est rien en dehors des choses qui durent; mais alors que l’espace suppose des parties coexistantes, une multiplicité actualisée, le temps peut être conçu à propos d’un même être non étendu; ici, plus de coexistence nécessaire. Un seul être qui change et voilà le temps introduit dans la nature.
Ainsi, la durée n’implique pas essentiellement le mouvement, à moins que ce mot soit synonyme de changement. Mon esprit conçoit le temps par le fait même qu’il a conscience des états différents qui l’affectent: je pense, je veux, j’aime, je hais; je veux une chose, ma volonté est sous quelque rapport; je ne veux plus la même chose, ma volonté est changée; il y a donc un mode d’être qui disparaît pour faire place à un autre mode différent; je dirai qu’un _être_ a succédé au _non-être_: destruction de l’un, apparition de l’autre, voilà la succession, et là où est la succession se trouve toujours le changement.
La théorie s’applique aussi bien au monde matériel: considérons une série de particules élémentaires B, C, D, E, F, G, et une septième particule A agissant sur B sans agir sur C contiguë elle-même à B (fig. 15). Son action sur B cesse et A agit sur C, puis sur D, etc... j’ai l’idée de mouvement matériel; les actions passent du non-être à l’être et s’offrent à mon esprit sous une forme nouvelle que j’intitule succession.
La substance peut demeurer telle dans son essence, n’être pas détruite, mais se modifier, apparaître sous des modes divers; ces modes impliquent succession s’ils _s’excluent_ les uns les autres; nous reviendrons d’ailleurs sur ce dernier point; en attendant, concluons que le temps dans les choses est la succession des choses mêmes, leur être et leur non-être. Le temps pour l’entendement, c’est la _perception_ de ce changement, de cet être et de ce non-être.
Cette définition du temps «prouve qu’il n’est point absolu. Ce temps dans les choses, n’est pas l’être seul ou le non-être seul, mais le _rapport_ de l’être et du non-être. Le temps dans l’entendement est la perception de ce rapport.
«Mesure du temps: comparaison des changements entre eux; si le ciel et le système terrestre tout entier accéléraient leur mouvement, de telle sorte toutefois que le mouvement de nos idées restât le même, dans cette supposition, nous apercevrions un changement que nous ne saurions à quoi attribuer... _dans le cas contraire_, il nous serait impossible d’apercevoir le changement...
«Une preuve que le temps n’a rien d’absolu, c’est l’impossibilité où nous sommes de distinguer, à moins d’être aidés par une horloge ou toute autre mesure, s’il s’est écoulé 11 heures 1/2 ou 12 heures dans un temps donné. L’homme isolé en lui-même perdrait toute mesure du temps; donc l’idée de cette mesure est essentiellement relative. Perception de rapports entre divers changements; ces rapports restant les mêmes, le temps pour nous ne changera point[76].»
[76] Cf. BALMÈS: _Philos. fondam._; Liv. VII, chapitre V.
Et qui donc a pu écrire ces lignes? Ne reconnaissez-vous pas là les idées d’un Poincaré, ou d’un Lorentz ou d’Einstein, en un mot celles d’un relativiste moderne?--Point: tout ce passage est d’un philosophe, de Jacques Balmès qui raisonnait ainsi il y a près de soixante-dix ans! Les relativistes n’ont donc rien inventé, au fond, de bien sensationnel. Quand on songe que la théorie de la relativité appliquée au temps a été présentée au public comme une véritable révolution, on ne peut que déplorer l’outrecuidance de certains savants qui méconnaissent à ce point l’histoire de la pensée humaine ou de la philosophie et l’ignorance de ce même public toujours prêt à applaudir les nouvelles idoles qu’on lui présente.
Au point de vue strictement scientifique, je ne me lasserai pas de le répéter, la nécessité d’introduire, dans certaines équations de la Physique, un _temps local_ a été envisagée par Lorentz bien avant Einstein; la théorie semble jusqu’ici cadrer assez bien avec les faits, pour ce qui concerne les grandes vitesses, mais il ne faut jamais oublier que même la doctrine de la relativité restreinte, la mieux assise, repose sur des postulats invérifiables et sur des conventions purement formelles; au point de vue philosophique, nous ne sommes pas plus avancés; bien mieux, le _temps_ que nous avons employé jusqu’ici en Mécanique, n’est pas plus absolu que celui de Lorentz: l’un et l’autre sont relatifs et conventionnels.
Quant à la Relativité généralisée, elle n’est qu’une construction artificielle dont la base n’a aucune valeur même dans l’ordre expérimental, puisqu’elle repose sur une conception fausse du Temps.
Comment en effet se rallier aux idées de Minkowski qui n’a pas hésité à faire du _temps_ une quatrième dimension du monde matériel, sans renier toute logique.
Concevoir un _espace_ sans coexistence de ses parties, c’est détruire son essence: une étendue sans particules matérielles échangeant des rapports est quelque chose d’inconcevable. L’analogie de continuité, apparente entre le Temps et l’Espace, ne saurait suffire pour identifier ces deux entités; dans le Temps, en effet, plus de coexistence; les parties ne sont plus présentes, mais successives; les imaginer coexistantes, c’est détruire l’essence du temps; on voit l’essentielle différence.
L’espace ne peut s’appliquer qu’au monde matériel; le temps, par contre, s’étend à tout ce qui est successif et notre pensée n’y échappe point; l’idée d’espace est purement géométrique, celle de temps se mêle à tous nos actes, à nos pensées comme à nos volitions. En tant que force substantielle et consciente, notre esprit peut se concevoir indépendant de l’espace; mais en tant que fini, contingent, sujet au mieux être, donc, au changement, l’esprit ne saurait faire abstraction du temps; seul l’Etre infini, nécessaire, s’enveloppe dans son immutabilité; pour Lui, le temps est un non-sens, une contradiction, le temps ne peut l’atteindre; Lui seul possède la véritable éternité.
Nous voilà loin de cette éternité dont parlait M. Langevin à propos d’Einstein! Celle-là échappe aux relativistes qui ne peuvent s’élever plus haut que leur pauvre définition de la simultanéité optique.
Quant à la «lueur projetée sur le mystère des choses» par l’idée simpliste d’associer le temps aux trois dimensions spatiales, il faut craindre, après ce que nous venons de voir, qu’elle soit bien falote; en fait, le procédé ne peut nous donner que des résultats numériques: _continuum_ espace-temps, lignes d’univers, champs de gravitation, tenseurs, pieuvres et mollusques de référence, espaces einsteiniens, autant de symboles dissimulant sous une phraséologie creuse, la pauvreté des explications sur la nature des forces mystérieuses en action dans l’Univers.
A tout prendre, aux expressions alambiquées des relativistes, je préfère l’humilité d’un Newton découvrant la gravitation universelle et nous avouant en toute simplicité que «les choses se passent comme si les corps s’attiraient en raison directe des masses, etc...»
Ainsi, que nous soyons Einsteiniens ou Newtoniens, même quand nous posons en principe un temps tout relatif à la manière des philosophes, nous restons dupes des mots que nous employons, car dans notre esprit nous concevons un _temps absolu_ auquel nous rapportons tous nos _temps_, quels qu’ils soient. Malgré nous, nous imaginons une sorte de temps vide, immuable, qui sert à mesurer la durée des choses; la mesure du temps nous apparaît seule relative, le reste nous semble absolu; une heure pour nous est une heure indépendamment de la montre qui peut ne pas la marquer exactement.
De même, nous n’avons pas confondu la mesure de l’espace avec l’espace lui-même et quoi que nous fassions, notre esprit imagine l’espace comme un récipient vide où le Créateur peut déposer toute matière actuelle ou possible.
Le mystère nous a finalement semblé se dissiper après l’étude rationnelle de l’espace et nous avons conclu qu’en vertu de la non-continuité, il nous est impossible maintenant de confondre l’espace avec la mesure d’espace; c’est celle-ci seule qui est relative; il existe une _unité absolue_ d’espace, et le fait que nous sommes encore impuissants à la déterminer, n’implique pas sa non-existence. Bref, l’introduction de la notion de discontinuité ou de multiplicité dans l’analyse de nos idées d’espace, a suffi pour faire disparaître toutes les antinomies.
Une étude plus approfondie du Temps pourrait bien nous amener à des conclusions analogues et jeter quelque lumière nouvelle sur un sujet qui divise encore philosophes et physiciens.
* * * * *
Le Temps, avons-nous dit, _objectivement_, est la succession des choses mêmes, leur être et leur non-être; appliqué à _une_ substance qui dure, le temps sera la succession de ses modifications; mais si nous avons ainsi fait un pas en avant dans l’analyse du temps, ce dernier n’est pas encore défini, car une bonne définition ne doit jamais renfermer le terme à définir. Or, ici, le mot _succession_, même, implique le temps; pour se succéder, il faut un _avant_ et un _après_; le temps préexiste donc à la succession.
Que si je constate que l’être vient après le non-être et le remplace, le mot _après_ que j’introduis, m’annonce encore que je ne me suis pas débarrassé de la notion de _temps_ et que tout est à recommencer.
Peut-être serons-nous plus heureux en cherchant du côté subjectif. Pour notre entendement, le temps est la perception du rapport de l’être et du non-être dans les choses, idée forcément abstraite, idée pure comme celle d’infini et d’espace, et qui nous explique pourquoi sous cette forme, le temps, comme l’espace, peut nous apparaître tout relatif, parce que forcément indéterminé; mais cette généralisation même est féconde et c’est par elle que nous entrevoyons la vraie définition de la succession, seul point embarrassant.
Lorsque je dis que le temps est la perception du rapport entre l’être et le non-être dans les choses, je ne pose pas nécessairement la succession; être et non-être n’excluent point la simultanéité dans des choses distinctes; de même pour un objet unique, ils ne sont contradictoires que s’ils sont rapportés à un même temps. Le dernier cas seul est intéressant ici, car il montre que le principe de contradiction et la nature du temps sont liés l’un à l’autre et s’expliquent l’un par l’autre ou, pour tout dire en un mot, ne sont l’un et l’autre que le même principe sous des termes différents.
Voici deux changements affectant un même objet: si ces deux modes s’excluent l’un l’autre, en ce sens que la non-existence de l’un paraisse la condition de l’existence de l’autre, auquel cas je ne pourrai les apercevoir ensemble, ce qui serait contradictoire, je dirai que ces deux changements se sont succédé. Ainsi, la contradiction cesse par le fait que les deux phénomènes--opposés par essence--n’apparaissent pas _ensemble_; c’est le mot _ensemble_ qui indiquerait la simultanéité et c’est l’aperception de ces phénomènes distincts, mais _exclusifs_, qui forme la succession.
Voilà pourquoi on a pu dire avec quelque raison, qu’en un certain sens, la succession était la contradiction réalisée.
Considérons maintenant notre particule A de tout à l’heure échangeant des rapports d’action avec B, C, D, etc... Dès lors que ces rapports n’apparaissent pas tous à la fois à ma conscience et qu’ils s’excluent les uns les autres pour venir chacun à l’existence, je conclurai qu’il y a mouvement dans l’Espace et succession dans le Temps (v. fig. 15).
Ainsi, toute variation implique exclusion et par là même succession; percevoir des exclusions réalisées, c’est percevoir la succession, donc le temps; compter ces exclusions, les énumérer, c’est compter ou mesurer le temps.
La relativité va donc s’emparer de cette notion de la même façon qu’elle a paru s’imposer en ce qui concerne l’espace.