Portraits littéraires, Tome III
Chapter 48
Je pense sur la critique deux choses qui semblent contradictoires et qui ne le sont pas:
1° Le critique n'est qu'un homme _qui sait lire, et qui apprend à lire aux autres_;
2° La critique, telle que je l'entends et telle que je voudrais la pratiquer, est une _invention_, une _création_ perpétuelle.
XIX
Ce que j'ai voulu en critique, ç'a été d'y introduire une sorte de _charme_ et en même temps plus de _réalité_ qu'on n'en mettait auparavant, en un mot, de la _poésie_ à la fois et quelque _physiologie_.
XX
Je n'ai plus qu'un plaisir, j'analyse, j'herborise, je suis un naturaliste des esprits.---Ce que je voudrais constituer, c'est _l'histoire naturelle littéraire_.
XXI
Il y a lieu plus que jamais aux jugements qui tiennent au vrai goût, mais il ne s'agit plus de venir porter des jugements de rhétorique. Aujourd'hui, l'histoire littéraire se fait comme l'histoire naturelle, par des observations et par des collections.
XXII
On a besoin de renouveler, de rafraîchir perpétuellement son observation et sa vue des hommes, même de ceux qu'on connaît le mieux et qu'on a peints, sans quoi l'on court risque de les oublier en partie et de les imaginer en se ressouvenant.--Nul n'a droit de dire: «_Je connais les hommes._» Tout ce qu'on peut dire de juste, c'est: «_Je suis en train de les connaître._»
XXIII
Assembler, soutenir et mettre en jeu à la fois dans un instant donné _le plus de rapports_, agir en masse et avec concert, c'est là le difficile et le grand art, qu'on soit général d'armée, orateur ou écrivain. Il y a des généraux qui ne peuvent assembler et manoeuvrer plus de dix mille hommes, et des écrivains qui ne peuvent manier qu'une ou tout au plus deux idées à la fois.
Il y a des écrivains qui ressemblent au maréchal de Soubise dans la guerre de Sept Ans: quand il avait toutes ses troupes rassemblées sous sa main, il ne savait qu'en faire, et il les dispersait de nouveau pour mieux se faire battre. Je connais ainsi des écrivains qui, avant d'écrire, congédient la moitié de leurs idées, et qui ne savent les exprimer qu'une à une: c'est pauvre. C'est montrer qu'on est embarrassé de ses ressources mêmes.
XXIV
L'homme ne fait jamais, en définitive, que ce à quoi il est obligé. Ceux qui ont la parole si prompte et si sûre sont tentés de rester un peu superficiels et de ne pas creuser les pensées.
Ceux qui, en tout sujet, ont par l'éloquence une grande route toujours ouverte, se croient dispensés de fouiller le pays.
XXV
De même qu'un arbre pousse inévitablement du côté d'où lui vient la lumière et développe ses branches dans ce sens, de même l'homme, qui a l'illusion de se croire libre, _pousse_ et se porte du côté où il sent que sa faculté secrète peut trouver jour à se développer. Celui qui se sent le don de la parole se persuade que le gouvernement de tribune est le meilleur, et il y tend; et ainsi de chacun. En un mot, l'homme est instinctivement conduit par sa faculté à se faire telle ou telle opinion, à porter tel ou tel jugement, et à désirer, à espérer, à agir en conséquence.
XXVI
On peut avoir un idéal plus grand que soi, mais chacun fait commencer le joli au point où il sait atteindre lui-même.
XXVII
La bonne chère, le goût et le choix qu'on y porte, est souvent un signe de délicatesse au moral. Le goût s'applique volontiers aux deux ordres; l'abbé Gédoyn l'a très-bien remarqué: «Le goût, à proprement parler, emporte l'idée de je ne sais quelle matérialité.» Il y entre une part de sens. Le mot _judicium_ des Latins a une acception plus étendue et un peu plus abstraite que notre mot _goût_.--Les gens d'esprit qui, à table, mangent au hasard et engloutissent pêle-mêle, avec une sorte de dédain, ce qui est nécessaire à la nourriture du corps (et j'ai vu la plupart des doctrinaires faire ainsi), peuvent être de grands raisonneurs et de hautes intelligences, mais ils ne sont pas des _gens de goût_.
XXVIII
Je ferai aux hommes politiques de l'École doctrinaire et métaphysique un reproche qui étonnera au premier abord ceux qui les connaissent: c'est d'avoir trop peu d'amour-propre. Ces esprits, dans les théories sophistiquées et super-fines qu'ils appliquent au gouvernement de la société, supposent trop que le commun des hommes leur ressemblent. L'humanité est plus grossière et plus forte en appétits que cela; c'est comme si l'on voulait juger de l'ensemble d'une végétation rustique par quelques fleurs panachées de la serre du Luxembourg.
XXIX
(Après une séance de la Chambre des Pairs:)
Qui n'a pas vu une armée de braves en complète déroute, ou une assemblée politique qui se croyait sage, mise hors de soi par quelque discours passionné, ne sait pas à quel point il reste vrai que l'homme au fond n'est qu'un animal et un enfant:--(O éternelle enfance du coeur humain!)
XXX
Si l'on va au delà des jeux éphémères de la littérature actuelle, qui encombrent le devant de la scène et qui gênent la vue, il y a en ce temps-ci un grand et puissant mouvement dans tous les sens, dans toutes les sciences. Notre XIXe siècle, à la différence du XVIIIe, n'est pas dogmatique; il semble éviter de se prononcer, il n'est pas pressé de conclure; il y a même de petites réactions superficielles qu'il a l'air de favoriser en craignant de les combattre. Mais, patience! sur tous les points on est à l'oeuvre; en physique, en chimie, en zoologie, en botanique, dans toutes les branches de l'histoire naturelle, en critique historique, philosophique, en études orientales, en archéologie, tout insensiblement change de face; et le jour où le siècle prendra la peine de tirer ses conclusions, on verra qu'il est à cent lieues, à mille lieues de son point de départ. Le vaisseau est en pleine mer; on file des noeuds sans compter; le jour où l'on voudra relever le point, on sera tout étonné du chemin qu'on aura fait.
XXXI
En critique, j'ai assez fait l'avocat, faisons maintenant le juge.
XXXII
Puisqu'il faut avoir des ennemis, tâchons d'en avoir qui nous fassent honneur: «L'envie et la médisance l'ont déjà attaqué; _il a eu les faux esprits pour ennemis, c'est une bonne marque_.» Lord Bolingbroke a écrit cela de l'abbé Alari; tâchons qu'on le puisse dire de nous.
XXXIII
Ce serait encore une gloire, dans cette grande confusion de la société qui commence, d'avoir été les derniers des délicats.--Soyons les derniers de notre ordre, de notre ordre d'esprits.
XXXIV
Il faut du loisir pour l'agrément de la vie; les esprits qui ont toute leur charge ne sauraient avoir de douceur.
XXXV
J'avais une _manière_; je m'étais fait à écrire dans un certain tour, à caresser et à raffiner ma pensée; je m'y complaisais. La Nécessité, cette grande muse, m'a forcé brusquement d'en changer: cette Nécessité qui, dans les grands moments, fait que le muet parle et que le bègue articule, m'a forcé, en un instant, d'en venir à une expression nette, claire, rapide, de parler à tout le monde et la langue de tout le monde: je l'en remercie.
FIN DU TOME TROISIÈME
TABLE DES MATIÈRES DU TROISIÈME VOLUME
--Avertissement. --Théocrite. --Virgile et Constantin le Grand, par M. J.-P. Rossignol. --François Ier poëte. --Le chevalier de Méré, ou de l'Honnête homme au XVIIe siècle. --Mademoiselle Aïssé. --Benjamin Constant et madame de Charrière. --Madame de Krüdner et ce qu'en aurait dit Saint-Évremond. --M. de Rémusat. --Charles Labitte. --Réception de M. le comte Alfred de Vigny à l'Académie française. M. Étienne. --Réception de M. Vitet à l'Académie française. --Lettres de Rancé. --Mémoires de madame Staal-Delaunay. --L'abbé Prevost et les Bénédictins. --M. Victor Cousin.--Cours de l'Histoire de la Philosophie moderne. --Sur l'École française d'Athènes. --M. Rodolphe Topffer. --Mort de M. Vinet. --Études sur Pascal, par M. Vinet. --Relation inédite de la dernière maladie de Louis XV. --Pensées.
FIN DE LA TABLE.