Portraits littéraires, Tome III

Chapter 47

Chapter 474,035 wordsPublic domain

Revenons à la maladie. La manière dont les médecins avaient annoncé à Mesdames la petite vérole du roi leur parut, non pas un présage, mais une assurance de guérison. Elles répétèrent qu'il était bien préparé, citant cinq ou six exemples de gens de soixante-dix ans qui avaient eu la petite vérole, et allèrent se coucher persuadées que le roi était en bon état, puisqu'il avait la petite vérole. Quelques personnes de l'intérieur prirent aussi part à cette joie, et presque tout le monde se dit dans le premier moment: «Voilà qui va bien; c'est l'affaire de neuf jours et d'un peu de patience.» Je n'étais point de l'avis de tout le monde, et, sans dire le mien, je dis à Bordeu: «_Écoutez ces messieurs qui sont charmés parce que le roi a la petite vérole._»--«_Sandis! dit Bordeu, c'est apparemment qu'ils héritent de lui. La petite vérole à soixante-quatre ans, avec le corps du roi, c'est une terrible maladie._» Il me quitta pour aller annoncer cette triste antienne à Mme Dubarry, qui n'avait pas vu le roi de la journée, et qu'il effraya infiniment en lui disant à peu près les mêmes choses qu'il m'avait dites. Peut-être lui fit-il le danger moins fort qu'il ne me l'avait fait; mais il m'a toujours assuré lui avoir dit, à cette première visite, qu'il n'y avait préparation qui tînt, et que l'inquiétude de tout ce qui s'intéressait au roi devait être fort considérable. Pendant que Bordeu était chez Mme Dubarry, on agitait, dans une chambre auprès de celle du roi, si on lui dirait ou si on lui cacherait qu'il avait la petite vérole. Mesdames, en s'en allant coucher, s'étaient reposées, pour la décision de cette question, sur notre prudence, et s'en rapportaient à notre avis et à celui des médecins. Je fus appelé comme les autres à ce conseil, que je trouvai composé de toute la Faculté, hors Bordeu, de M. de Bouillon, de M. d'Aumont, de M. de Villequier. Les avis étaient assez partagés. Les médecins disaient beaucoup de mots sans prononcer rien qui conclût, et voulaient que nous décidassions. M. d'Aumont, plus verbeux que personne, faisait plus de phrases; mais, plus timide et plus sot, il n'était d'aucun avis; son fils[317] était un peu plus décidé pour qu'on cachât absolument au roi la nature de son mal, et M. de Bouillon voulait qu'on ne lui laissât rien ignorer. M. d'Aumont même se recordait à cet avis, car M. de Bouillon parlait plus fort, et c'est toujours ce qui entraîne les sots. J'étais le plus jeune, et, outre le peu de désir que j'avais de parler, ma jeunesse m'interdisait de donner mon avis sans qu'on me le demandât. Je fus interpellé, et je dis que je ne mettais point en doute que, si le roi apprenait qu'il avait la petite vérole, cette nouvelle ne fût pour lui le coup de la mort. Je parlai de sa peur, de sa faiblesse, que je donnai pour motif de mon opinion, et je conclus avec fermeté à ce qu'on ne lui dit pas. On verra bien aisément que je donnais l'avis qui était le moins selon mes désirs; mais il était selon ma conscience, et j'aurais été coupable de soutenir celui de M. de Bouillon, dont pourtant je désirais l'exécution, puisqu'en donnant au roi la certitude qu'il avait une maladie aussi dangereuse, il le déterminait à recevoir les sacrements et à renvoyer tout cet odieux tripot, toute cette infâme et honteuse clique. D'ailleurs, je trouvais, au dedans de moi, assez juste que le roi, qui n'avait jamais dans sa vie goûté plus délicieusement aucun plaisir que celui d'inquiéter tous les gens qui l'entouraient sur leur santé, de leur annoncer la mort future ou prochaine, savourât d'avance, à son tour, la sienne, et se minât d'inquiétude. Je vis mon avis prévaloir, non sans regret, mais sans remords, et j'en aurais eu beaucoup de ne l'avoir pas donné, quoiqu'encore une fois je fusse très-contrarié de le voir suivi. Il fut donc décidé qu'on ne parlerait point au roi du caractère de sa maladie, qu'on ne la lui nommerait point, mais qu'on ne l'empêcherait pourtant pas de la deviner, si le traitement qu'on lui ferait et les boutons qui se multiplieraient lui en donnaient connaissance.

[Note 317: Le duc de Villequier.]

Cependant la joie qu'avaient eue MM. de Bouillon et d'Aumont, en apprenant que le roi avait la petite vérole, ne dura pas longtemps. Leur espérance ou plutôt leur certitude d'une guérison prochaine ne tarda pas à s'évanouir, et ils s'aperçurent, après quelques moments de réflexion, qu'un vieillard de plus de soixante ans, qui a la petite vérole, ne se porte pas bien, et est dans quelque danger. D'ailleurs, l'état du roi était même plus fâcheux que ne l'est communément à cette époque celui de ceux qui ont cette maladie. Son affaissement continuait; il se plaignait de douleurs sourdes de tête, et l'agitation était excessive malgré l'abattement. Il ne parlait pas, et avait les yeux fixes et hagards. La fièvre, qui était toujours très-considérable, augmentait fréquemment et par bouffées, et Lemonnier, qui le veillait, en disant qu'il était comme il devait être, avait bien l'air de ne pas dire ce qu'il pensait. J'aurais dès lors été fort effrayé de l'état du roi si j'avais pris quelque intérêt à la conservation de ses jours. Son affaissement, le peu d'inquiétude qu'il témoignait, lui qui était l'homme du monde le plus douillet et le plus penaud, me paraissaient la preuve la plus décisive du danger de son état à ajouter au danger seul de la nature de sa maladie. MM. d'Aumont et de Bouillon, qui veillaient comme moi, se montraient d'une grande inquiétude. Ils se donnaient l'un et l'autre pour aimer le roi tendrement, et s'entretenaient toujours de ses rares et sublimes qualités. Leur conversation était souvent interrompue par de tendres et profonds soupirs, par des sanglots, par des gémissements, et quelquefois aussi par des moments de sommeil; car heureusement leur inquiétude et leur douleur ne leur ôtaient pas toute faculté de dormir. Sur le matin, et dans les moments où ils voyaient avec plus d'effroi l'état du roi, M. de Bouillon, qui, tout en pleurant, venait de s'éveiller, regarda tendrement La Martinière, et lui avançant les deux bras: «_Vous voyez bien cela_, lui dit-il, _mon cher La Martinière, ce sont mes deux bras, c'est certainement ce que j'aime le plus au monde; eh bien! s'il les fallait pour sauver la vie du roi, je vous dirais: Mon ami, coupez-les-moi tous les deux; c'est un si bon maître!_» Il est bon de remarquer, en passant, que ce si bon maître, que ce pauvre M. de Bouillon aimait tant, ne lui parlait jamais, disait toujours que c'était une triste et plate espèce, et lui avait, trois ou quatre ans auparavant, fait défendre, à la réquisition de son père, de paraître à la Cour, après en avoir dit tout le mal que l'on peut dire de quelqu'un. Il faut ajouter aussi que ce tendre serviteur du roi, qui l'aimait tant depuis vingt-quatre heures qu'il était malade, venait le voir environ huit jours par an quand il était en santé. Il y a des gens qui sont nés valets; je crois que, sans calomnie, on peut ranger M. de Bouillon dans cette classe, et cela est assez simple, si, comme on le dit, il est fils d'un frotteur. M. d'Aumont ne restait pas court aux expressions de douleur et de regret de M. de Bouillon; il enchérissait encore en assurance de dévouement, et, à l'offre que faisait l'autre de ses chers bras, il marquait peu d'étonnement, et disait, avec un verbiage emphatique et que j'aurais peine à rendre, que si au lieu d'une vie il en avait quatre, il les perdrait pour racheter celle du roi avec une satisfaction et un bonheur inimaginables, quoiqu'il priât d'observer qu'il était fort heureux dans ce monde. J'entendais cette scène dans un coin, près de ces messieurs, et, trouvant ma sensibilité bien au-dessous de la leur, je me taisais, et me contentais de ne pas rire. Cependant les médecins étaient arrivés pour la consultation, et, d'après l'état du roi et le compte de la nuit, ils avaient opiné pour les vésicatoires; ils avaient été mis, et quoiqu'en général ces messieurs ne disent pas leur avis, ils paraissaient peu contents. M. le duc d'Orléans, M. le prince de Condé, M. de Penthièvre, s'étaient déterminés à garder le roi et à s'enfermer avec lui. M. le duc de Chartres s'était retiré pour rester avec M. le Dauphin, pour le voir quand il le pourrait, et M. le duc de Bourbon avait suivi son exemple. La nuit du roi, qui avait été mauvaise, fut dite dans Versailles encore plus mauvaise qu'elle n'avait été réellement, et, hors M. d'Aiguillon, tout le monde croyait le roi à deux jours de sa mort. La joie était grande parmi les ennemis de sa maîtresse; on la voyait chassée dans la journée, on voyait tout le tripot dispersé, anéanti, écrasé, et chacun, se forgeant à son gré sa chimère la plus agréable, voyait le ministère présent succédé par lui ou par ses amis. M. le Dauphin, qui s'était montré triste et inquiet la veille au soir, le paraissait encore davantage le matin. Il s'était, ainsi que Mme la Dauphine et ses frères, renfermé dans son plus petit intérieur, et à son service près, qu'il voyait seulement à l'heure de son lever et de son coucher, il vivait en famille; il voyait aussi un demi-quart d'heure, à midi et demi, les princes qui ne voyaient pas le roi. Voilà comme il a passé le temps de la maladie. Il allait avec une grande exactitude aux prières des quarante heures, toujours avec une très-bonne contenance, avec un air réellement abattu, et ne prenait part à rien en public.

La nouvelle de la petite vérole fut se répandre à Paris, et chacun dans ce premier moment ne douta pas que le roi ne succombât à cette maladie. L'effet était bien différent dans le peuple que trente ans auparavant, où le même roi, malade à Metz, aurait réellement trouvé dans sa capitale un millier d'hommes assez fous pour sacrifier leur vie pour sauver la sienne, et où tout son peuple, d'une voix unanime, lui avait donné, on ne sait pas trop pourquoi, le beau nom de _Bien-aimé_, dont il n'a jamais senti la douceur et le prix. Sa philosophie avait fait de grands, progrès depuis cette époque, et la conduite avilie du roi, les infamies qui avaient été faites en son nom et auxquelles sa faiblesse apathique s'était prêtée, avaient fort aidé à cette philosophie. On ne voyait point dans Paris de gens inquiets courir, s'empresser, s'arrêter, pour savoir de ses nouvelles. Tout avait l'air calme et tranquille, et tout était joyeux et content. Quoique ce sentiment fût le même à Versailles, l'air d'inquiétude y était plus général; c'est d'abord le pays du déguisement, et si le déguisement est permis dans un cas, c'est bien dans celui où quand on peut, sans blesser l'honneur, cacher ce qu'on pense, on ne peut pas le faire paraître sans étourderie et sans courir le risque à peu près sûr d'une Bastille éternelle. On parlait déjà, quoique vaguement, des sacrements dans tout le château; on disait que le roi, qui avait tant de religion, allait les demander dès qu'il se verrait bien malade, ce qui ne pourrait pas manquer d'arriver bientôt. Mesdames en étaient persuadées, et avaient l'air de le désirer. Elles en parlaient ainsi, et attendaient le moment où la piété de leur père lui ferait désirer cette consolation dans sa maladie. Quelque ferme que l'on soit dans son opinion, quand on y attache un grand prix, et quelque raison que l'on croie avoir de l'être, on la voit encore avec plaisir être celle des autres, et cette idée y confirme davantage. Telle était la position où se trouvaient dans ce moment les ennemis du tripot; la connaissance qu'ils avaient du goût du roi pour les sacrements, de son idée sur l'efficacité d'un acte de contrition, et sur le besoin qu'il en avait, leur persuadait bien qu'on touchait au moment où son amour pour la religion, ou son envie de donner un bon exemple en ce genre, allaient lui faire demander son confesseur; mais leur opinion, partagée par Mesdames, la leur rendait encore plus certaine. Ils nageaient dans la joie, et cette joie n'était troublée alors par aucune inquiétude. La tranquillité n'était pas aussi entière en haut. Bordeu y était monté dans la matinée, et avait fort effrayé la maîtresse. Il lui avait dit dans ce moment que le roi était assez mal, que sa maladie prenait une mauvaise tournure, et qu'il lui conseillait de prendre ses arrangements pour partir bientôt, et pour partir d'elle-même, sans attendre qu'elle fût renvoyée. La manière de Bordeu est tranchante, assez franche, même quelquefois dure. Il était médecin de Mme Dubarry depuis sa naissance, et l'avait vue dans toutes les différentes époques de sa vie. Il l'amusait par ses contes et par sa gaieté, et avait alors plus de crédit que personne sur son esprit. C'est encore assez le propre des filles: les confidences qu'elles sont obligées de faire à leur médecin leur donnent presque toujours une entière confiance en eux, et on en voit peu n'en pas raffoler. Les conseils de Bordeu lui firent dans le moment assez d'impression; mais comme elle était fille dans toute l'acception du terme, et que les filles ne réfléchissent ni ne calculent, et n'ont aucune suite, après avoir un instant pleuré, elle dit qu'elle verrait, et parut peu inquiète de la santé du roi. Ce que je rapporterai de l'intérieur de Mme Dubarry dans tout le cours de ce récit, je le tiens de Bordeu, qui m'a toujours assuré me dire la vérité. Elle ne tarda pas de faire part à M. d'Aiguillon de sa conversation, et de l'inquiétude où elle était. Celui-ci était instruit de son côté par Lorry, et plus encore par M. d'Aumont, de l'état du roi, des inquiétudes de la nuit et de l'opinion générale. Soit qu'il affectât de n'y vouloir pas prendre part, soit que le si grand intérêt... (_Le reste manque dans la copie._)

_Note_.--Cette Relation avait été imprimée en 1846, à un très-petit nombre d'exemplaires. En la reproduisant ici, je n'ai eu qu'un but, c'est de montrer dans un frappant et hideux tableau comment les monarchies finissent, comment elles sont atteintes en quelque sorte de gangrène sénile. Louis XIV avait dit, dans ses Instructions au Dauphin, une belle parole trop méconnue par son indigne petit-fils: «Les empires, mon fils, ne se conservent que comme ils s'acquièrent: c'est-à-dire par la vigueur, par la vigilance et par le travail.»

PENSÉES

On me permettra de terminer ce volume comme j'ai fait déjà pour quelques-uns des volumes précédents, je veux dire par quelques Pensées familières qui s'adressent moins au public des lecteurs qu'à des habitués et à des amis.

I

(Près d'Aigues-Mortes, 1839.)

Mon âme est pareille à ces plages où l'on dit que saint Louis s'est embarqué: la mer et la foi se sont depuis longtemps, hélas! retirées, et c'est tout si parfois, à travers les sables, sous l'aride chaleur ou le froid mistral, je trouve un instant à m'asseoir à l'ombre d'un rare tamarin.

II

(Marseille, 1839.)

A quoi suis-je sensible désormais? à des éclairs: l'autre jour j'en eus un bien doux. Nous voguions le soir hors du port, nous allions rentrer: une musique sortit, elle était suivie d'une quarantaine de petites embarcations qu'elle enchaînait à sa suite et qui la suivaient en silence et en cadence. Nous suivîmes aussi. Le soleil couché n'avait laissé de ce côté que quelques rougeurs; la lune se levait et montait déjà pleine et ronde: la Réserve et les petits lieux de plaisance aussi bien que les fanaux du rivage s'illuminaient. Cette musique ainsi encadrée et bercée par les flots nous allait au coeur: «Oh! rien n'y manque, m'écriai-je en montrant le ciel et l'astre si doux.»---«Oh! non! rien n'y manque!» répéta après moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-là, que je n'entendrai peut-être jamais plus. Je crus sentir une intention dans cette voix si fine de jeune fille: je crus (Dieu me pardonne!) qu'une pensée d'elle venait droit au poëte, et je répétai encore, en effleurant cette fois son doux oeil bleu: «_Non! rien._»---Et, semblables à ces échos de nos coeurs, les sons déjà lointains de la musique mouraient sur les flots.

III

(1839.)

Ce soir, 31 mai, en descendant du Vésuve à cinq heures et demie, admirable vue du golfe: fines projections des îles sur une mer blanche, sous un ciel un peu voilé; ineffable beauté! découpures élégantes; Capri sévère, Ischia prolongée, les bizarres et gracieux chaînons de Procida; le cap Misène isolé avec sa langue de terre mince et jolie, le château de l'Oeuf en petit l'imitant, le Pausilippe entre deux doucement jeté: en tout un grand paysage de lointain, dessiné par Raphaël.---Oh! vivre là, y aimer quelqu'un, et puis mourir!

IV

J'aime encore beaucoup à respirer les fleurs, mais je n'en cueille plus.

V

Pourquoi je ne fais plus de romans?---L'imagination pour moi n'a jamais été qu'au service de ma sensibilité propre. Écrire un roman pour moi, ce n'était qu'une manière indirecte d'aimer et de le dire.

VI

(À 44 ans.)

La nature est admirable, on ne peut l'éluder. Depuis bien des jours, je sens en moi des mouvements tout nouveaux. Ce n'est plus seulement une femme que je désire, une femme belle et jeune, comme toutes celles que j'ai précédemment désirées. Celles-là plutôt me répugnent. Ce que je veux, c'est une femme toute jeune et toute naissante à la beauté; je consulte mon rêve, je le presse, je le force à s'expliquer et à se définir: cette femme dont le fantôme agite l'approche de mon dernier printemps, est une toute jeune fille. Je la vois; elle est dans sa fleur, elle a passé quinze ans à peine; son front plein de fraîcheur se couronne d'une chevelure qui amoncelle ses ondes, et qui exhale des parfums que nul encore n'a respirés. Cette jeune fille a le velouté du premier fruit. Elle n'a pas seulement cette primeur de beauté; si je me presse pour dire tout mon voeu, ses sentiments par leur naïveté répondent à la modestie et à la rougeur de l'apparence. Qu'en veux-je donc faire? et si elle s'offrait à moi, cette aimable enfant, l'oserais-je toucher, et ai-je soif de la flétrir? Je dirai tout: oui, un baiser me plairait, un baiser plein de tendresse; mais surtout la voir, la contempler, rafraîchir mes yeux, ma pensée, en les reposant sur ce jeune front, en laissant courir devant moi cette âme naïve; parer cette belle enfant d'ornements simples où sa beauté se rehausserait encore, la promener les matins de printemps sous de frais ombrages et jouir de son jeune essor; la voir heureuse: voilà ce qui me plairait surtout et ce qu'au fond mon coeur demande. Mais qu'est-ce? tout d'un coup le voile se déchire, et je m'aperçois que ce que je désirais sous une forme équivoque est quelque chose de naturel et de pur, c'est un regret qui s'éveille, c'est de n'avoir pas à moi, comme je l'aurais pu, une fille de quinze ans qui ferait aujourd'hui la chaste joie d'un père et qui remplirait ce coeur de voluptés permises, au lieu des continuels égarements. Ma prévoyance, il y a quinze ans, n'y a point songé, ou j'ai résisté à la Nature qui tout bas me l'insinuait, et la Nature aujourd'hui me le rappelle.

Nos goûts vicieux et dépravés ne sont le plus souvent que des indications naturelles faussées et détournées de leur vrai sens.

VII

Comme Salomon et comme Épicure, j'ai pénétré dans la philosophie par le plaisir. Cela vaut mieux que d'y arriver péniblement par la logique, comme Hegel ou comme Spinosa.

VIII

Il y a des hommes qui ont l'_imagination catholique_ (indépendamment du fond de la croyance): ainsi Chateaubriand, Fontanes; les pompes du culte, la solennité des fêtes, l'harmonie des chants, l'ordre des cérémonies, l'encens, tout cet ensemble les touche et les émeut.---Il y en a d'autres qui (raisonnement à part) ont la _sensibilité chrétienne_, et je suis de ce nombre. Une vie sobre, un ciel voilé, quelque mortification dans les désirs, une habitude recueillie et solitaire, tout cela me pénètre, m'attendrit et m'incline insensiblement à croire.

IX

Je suis arrivé dans la vie à l'indifférence complète. Que m'importe, pourvu que je fasse _quelque chose_ le matin, et que je sois _quelque part_ le soir!

X

Je ne demande plus aux hommes qu'une chose: c'est de me laisser beaucoup de temps à moi, beaucoup de solitude, et pourtant de se prêter quelquefois encore à mon observation.

XI

La pensée est la superfluité de la vie: dans la jeunesse, on peut la mener de front avec les autres dépenses du dedans; mais plus tard elle devient incompatible avec l'excès ou même avec l'usage des plaisirs.

XII

Chaque jour je change; les années se succèdent, mes goûts de l'autre saison ne sont déjà plus ceux de la saison d'aujourd'hui; mes amitiés elles-mêmes se dessèchent et se renouvellent. Avant la mort finale de cet être mobile qui s'appelle de mon nom, que d'hommes sont déjà morts en moi!

Tu crois que je parle de moi personnellement, Lecteur; mais songe un peu, et vois s'il ne s'agit pas aussi de toi.

XIII

(Après avoir lu les _Époques de la Nature_ de Buffon:)

Tout est changement et mobilité: la danseuse Cerrito détrône Taglioni, Verdi fait taire Donizetti; chacun a le cri à son tour, _il grido_, comme disait Dante; c'est ainsi que l'antique Ninive n'est plus que ruine et bas-reliefs indéchiffrables; c'est ainsi que quand l'amiral Wrangel visite la haute Sibérie, il trouve le silence de la mort dans ces contrées qui furent, selon Buffon, les premières florissantes du globe et le berceau touffu des antiques colosses. Contrée, empire, ou individu, ou monde, chacun a eu son jour; et que ce jour ait eu des milliers d'années, ou des milliers de jours, ou des milliers de minutes, il est passé sans retour, et une fois passé, ce n'est plus qu'un point bientôt imperceptible dans la durée infinie.

XIV

L'ensemble des illusions morales au sein desquelles habitent la plupart des hommes ressemble à cette coupole étoilée du firmament qui nous fait l'effet d'être notre dôme sur la terre. Ce n'est pas faux, mais ce n'est pas vrai non plus de la façon dont il nous semble. C'est une apparence qui console, qui enchante et repose et appuie le regard.

XV

Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et crûment par le XVIIIe siècle le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck et la physiologie: là est mon fond véritable. De là je suis passé par l'école doctrinaire et psychologique du _Globe_, mais en faisant mes réserves et sans y adhérer. De là j'ai passé au romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo, et j'ai eu l'air de m'y fondre. J'ai traversé ensuite ou plutôt côtoyé le Saint-Simonisme, et presque aussitôt le monde de La Mennais, encore très-catholique. En 1837, à Lausanne, j'ai côtoyé le Calvinisme et le Méthodisme, et j'ai dû m'efforcer à l'intéresser. Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme), je n'ai jamais engagé ma croyance, mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais _les plus grandes espérances_ aux sincères qui voulaient me convertir et qui me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation m'entraînaient à cette série d'expériences, qui n'ont été pour moi qu'un long Cours de physiologie morale.

XVI

En philosophie comme en amour, il est de ces esprits grossiers qui vont droit au fait, ils pensent aussitôt à réaliser; c'est supprimer le plus délicat des plaisirs, qui est de connaître le vrai, de le goûter, et de savoir qu'il s'altère aussitôt qu'on le veut mettre en action parmi les hommes. Le vrai, c'est le secret de quelques-uns. En un mot, j'aime à filer lentement l'idée comme le sentiment; c'est là la parfaite philosophie, comme c'est le parfait amour. Il faut être philosophe comme Hamilton, et non pas comme Condorcet.

XVII

De ce que la vie serait en définitive (ce que je crois) une partie qu'il faut toujours perdre, il ne s'ensuit point qu'il ne faille pas la jouer de son mieux et tâcher de la perdre le plus tard possible.

XVIII