Portraits littéraires, Tome III

Chapter 45

Chapter 453,586 wordsPublic domain

[Note 307: Ce que j'ai lu de plus favorable à Louis XV est dans un petit écrit intitulé: _Portraits historiques de Louis XV et de Mme de Pompadour, faisant partie des oeuvres posthumes de Charles-Georges Leroy, pour servir à l'histoire du siècle de Louis XV_; Paris, chez Valade, imprimeur, rue Coquillière, au X (1802). L'auteur, qui avait eu l'occasion de voir continuellement Louis XV dans ses chasses dont il était lieutenant, parle de ce roi d'un ton de vérité plutôt bienveillante; mais il insiste autant que personne sur sa timidité; sa défiance de lui-même, son impuissance totale de s'appliquer, et cette inertie, cette apathie incurable qui ne fit que croître avec les années.]

On ne peut s'empêcher de penser, à bien regarder la situation de la France au sortir du ministère du cardinal de Fleury, que si le duc de Choiseul et Mme de Pompadour elle-même n'étaient venus pour s'entendre, et redonner quelque consistance et quelque suite à la politique de la France, la révolution, ou plutôt la dissolution sociale, serait arrivée trente ans plus tôt; tant les ressorts de l'État étaient relâchés! Et la nation, les hommes de 89, qui se formaient à l'amour du bien public, à l'aspect de toutes ces bassesses, n'auraient pas été prêts pour ressaisir les débris de l'héritage et donner le signal d'une ère nouvelle.

Il y avait, rappelons-le pour ne pas être injuste dans notre sévérité, il y avait, au sein de ce Versailles d'alors et de cette Cour si corrompue, un petit coin préservé, une sorte d'asile des vertus et de toutes les piétés domestiques dans la personne et dans la famille du Dauphin, père de Louis XVI. Ce prince estimable et tout ce qui l'entourait, sa mère, son épouse, ses royales soeurs, toute sa maison, faisaient le contraste le plus absolu et le plus silencieux aux scandales et aux intrigues du reste de la Cour. Il serait touchant de rapprocher les détails de sa fin prématurée, et sa mort si courageusement chrétienne, de la triste agonie du roi son père. On raconte qu'à son dernier automne (1765), ayant désiré revoir à Versailles le bosquet qui portait son nom et dans lequel s'était passée son enfance, il dit avec pressentiment, en voyant les arbres à demi dépouillés: «Déjà la chute des feuilles!» Et il ajouta aussitôt: «Mais on voit mieux le ciel!» Nous avons en ce moment sous les yeux une suite d'anecdotes et de particularités intéressantes sur ce fils de Louis XV, qu'a rassemblées M. Varin, conservateur à la bibliothèque de l'Arsenal, et nous y reviendrons peut-être quelque jour; mais aujourd'hui il nous a paru utile de présenter isolément, et sans correctif, le spectacle d'une mort beaucoup moins belle, et qui, dans ses détails les plus domestiques (c'est le lot des monarchies absolues), appartient de droit à l'histoire.

Le Dauphin, fils de Louis XV, quelque hommage qu'on soit disposé à rendre à ses qualités et à ses vertus, n'était pas de ceux desquels on peut dire autrement que par une fiction de poète: _Tu Marcellus eris_; tout en lui révèle un saint, mais c'était un roi qu'il eût fallu à la monarchie et à la France. Louis XVI, héritier des vertus de son père, ne sut pas être ce roi, et rien n'autorise à soupçonner que le père lui-même, s'il eût vécu, eût été d'étoffe à l'être. Il reste clair pour tous qu'avec Louis XV mourant, la monarchie était condamnée déjà, et la race retranchée. Voyons donc comment Louis XV était en train de mourir.

On ne dira pas: Voilà comment meurent les voluptueux, car les voluptueux savent souvent finir avec bien de la fermeté et du courage. Louis XV ne mourut pas comme Sardanapale, il mourut comme mourra plus tard Mme Dubarry, laquelle, on le sait, montée sur l'échafaud, se jetait aux pieds du bourreau en s'écriant, les mains jointes: «Monsieur le bourreau, encore un instant!» Louis XV disait quelque chose de tel à toute la Faculté assemblée.

Et quel était donc celui qui va épier et prendre ainsi sur le fait les pusillanimités et les misères du maître durant sa maladie suprême? Dans cette ancienne monarchie, les rois et les grands ne songeaient pas assez à qui ils se révélaient ainsi dans leur déshabillé et dans leur ruelle. Parmi cette foule de courtisans qui se livraient au torrent de chaque jour, et qui songeaient à profiter de ce qu'ils observaient sans le dire, il se rencontrait parfois des écrivains et des peintres, des moralistes et des hommes. Qu'on relise les surprenantes et incomparables pages de Saint-Simon où revivent les scènes si contrastées de la mort du grand Dauphin: les princes avaient parfois de tels historiographes à leur Cour sans s'en douter. Les Condé logeaient dans leur hôtel La Bruyère. La duchesse du Maine avait parmi ses femmes cette spirituelle Delaunay qui a écrit: «Les grands, à force de s'étendre, deviennent si minces, qu'on voit le jour au travers; c'est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.» Et encore: «Elle (la duchesse du Maine) a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que _les princes étaient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les autres hommes._» C'est en effet dans cet esprit qu'il faut étudier les grands, surtout depuis qu'on a appris à connaître les petits: ce n'est pas tant comme grands que comme hommes qu'il convient de les connaître. De tout autres qu'eux à leur place auraient fait plus ou moins de même. La vraie morale à en tirer, c'est, sans s'exagérer le présent, et tout en y reconnaissant bien des grossièretés et des vices, de ne jamais pourtant regretter sérieusement un passé où de telles monstruosités étaient possibles, étaient inévitables dans l'ordre habituel.

L'homme qui a écrit les pages qu'on va lire n'est pas difficile à deviner et à reconnaître: son grand-père (lui-même nous l'indique) était collègue d'un duc de Bouillon durant la maladie du roi à Metz, en 1744, et le voilà qui se trouve à son tour côte à côte d'un duc de Bouillon dans cette maladie royale de 1774. Il nomme chacun des principaux seigneurs qui sont en fonction autour de lui, et s'en distingue; il n'est donc ni le grand-chambellan (M. de Bouillon), ni le premier gentilhomme de la chambre (M. d'Aumont); ce ne peut être que leur égal, le grand-maître de la garde-robe en personne, M. le duc de Liancourt, qui avait alors la survivance du duc d'Estissac, son père, et qui en exerçait la charge; c'est celui même que tout le monde a connu et vénéré sous le nom de duc de La Rochefoucauld-Liancourt, et qui n'est mort qu'en mars 1827. Voilà le témoin, un des plus vertueux citoyens, un homme de 89, tel qu'il s'en préparait à cette époque dans tous les rangs, et particulièrement au sein de la jeune noblesse éclairée et généreuse. De pareils spectacles, il faut en convenir, étaient bien propres à exciter de nobles coeurs et à leur donner la nausée des basses intrigues. Si l'on veut connaître le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, sa vie est partout, son souvenir revit dans de nombreuses institutions de bienfaisance. Ce fut lui qui, grâce à cette intime charge de grand-maître de la garde-robe, pénétrant de nuit jusqu'à Louis XVI, le faisant réveiller pour lui apprendre la prise de la Bastille, et lui entendant dire comme première parole: _C'est une révolte!_ lui répondit: _Non, Sire, c'est une révolution!_ Tel est l'homme qui, jeune et condamné par les devoirs de sa charge à subir le spectacle des derniers moments de Louis XV, eut l'idée de nous en faire profiter. Ami de M. de Choiseul, ennemi du ministère d'Aiguillon et de la maîtresse favorite, il eût pu dire aux approches du danger, comme Saint-Simon à la nouvelle de la mort de Monseigneur: «La joie néanmoins perçoit à travers les réflexions momentanées de religion et d'humanité par lesquelles j'essayois de me rappeler.» A nos yeux comme aux siens, est-il besoin d'en avertir? de pareils récits et les turpitudes mêmes où ils font passer ont un sens sérieux: la nécessité et la légitimité de 89 sont au bout, comme une conséquence irrécusable. La scène où l'on réveille Louis XVI est le contre-coup fatal de celles où, quinze ans auparavant, on suivait la fin honteuse de Louis XV. L'enseignement historique ressort avec toute sa gravité. C'est dans cette conviction qu'en livrant ces pages au public, nous sommes assuré de ne manquer en rien ni à la mémoire ni à la pensée de celui qui les a écrites.

Nous reproduisons la copie qui est entre nos mains, sans chercher à y apporter même la correction, ni à plus forte raison, l'élégance. M. Lacretelle, qui fut attaché au duc de Liancourt, comme secrétaire intime pendant les premières années de la Révolution, a raconté, dans un intéressant chapitre de ses _Dix années d'épreuves_, comment on vivait à Liancourt, en cette sorte de paradis terrestre, et quelles occupations rurales, bienfaisantes ou littéraires y variaient les heures: «Après de laborieuses recherches, écrit M. Lacretelle, après avoir dépouillé une vaste et touchante correspondance, il (le duc de Liancourt) rédigeait ses Mémoires[308], les soumettait à ma critique, à ma révision. J'avoue que ce fut d'abord pour moi une torture que de chercher des embellissements à un travail tout uni, mais parfaitement conforme au sujet. Mon style me paraissait à moi-même trop ambitieux et trop fleuri. Je voyais bien que l'auteur en portait tout bas le même jugement. Il me dit un jour: _Ma prose fait tache dans la vôtre_. Ce compliment plus ou moins sincère fut pour moi un avertissement d'user avec réserve de mon métier de polisseur. Plus j'y mis de discrétion et d'économie, et mieux nous nous entendîmes.» Nous ne nous sommes pas même cru en droit de nous permettre ce soin si sobre; à part un ou deux endroits où la copie était évidemment fautive, nous en avons respecté tout le négligé. Cette copie provient de celle que possède la Bibliothèque de l'Arsenal, et qui, perdue dans la masse des papiers de M. de Paulmy, a été récemment retrouvée par M. Varin.

15 février 1846.

[Note 308: Ils ont, par malheur, été détruits.]

MÉMOIRES SUR LA MORT DE LOUIS XV

La maladie d'un roi, d'un roi qui a une maîtresse, et une c... pour maîtresse, d'un roi dont les ministres et les courtisans n'existent que par cette maîtresse, dont les enfants sont opposés d'intérêts et d'inclination à cette maîtresse, est une trop grande époque pour un homme qui vit et qui est destiné à vivre à la Cour, pour ne pas mériter toutes ses observations. C'est d'ailleurs un événement à peu près unique dans la vie, et qui sert plus qu'aucun autre à la connaissance parfaite de cette classe d'hommes qu'on appelle courtisans. Destiné, comme je l'étais, à voir un jour le roi malade, je m'étais toujours proposé de suivre avec la plus grande attention toute la scène de sa maladie, et tous les différents mouvements qu'elle devait produire. L'idée que j'avais avec toute la Cour de l'effet que ferait sur le roi le second accès de fièvre, rendait à ma curiosité ce moment intéressant, il me l'était d'ailleurs encore plus par le renvoi, que je regardais comme certain, de sa maîtresse, et par la chute d'un ministre, et d'un ministre odieux, qui devait être la suite nécessaire du renvoi de cette maîtresse. La santé du roi, le soin qu'il en avait, sa vigueur, paraissaient devoir éloigner cet événement, quand tout à coup il arriva au moment où on s'y attendait le moins.

Le mercredi 27 avril[309] au matin, le roi, étant à Trianon de la veille, se sentit incommodé de douleurs de tête, de frissons et de courbature. La crainte qu'il avait de se constituer malade, ou l'espérance du bien que pourrait lui faire l'exercice, l'engagea à ne rien changer à l'ordre qu'il avait donné la veille. Il partit en voiture pour la chasse; mais, se sentant plus incommodé, il ne monta pas à cheval, resta en carrosse, fit chasser, se plaignit un peu de son mal, et revint à Trianon vers les cinq heures et demie, s'enferma chez Mme Dubarry, où il prit plusieurs lavements. Il n'en fut guère soulagé, et quoiqu'il ne mangeât rien à souper, et qu'il se couchât de fort bonne heure, il fut plus tourmenté pendant la nuit des douleurs qu'il avait ressenties pendant le jour, et auxquelles se joignirent des maux de reins. Lemonnier[310] fut éveillé pendant la nuit; il trouva de la fièvre. L'inquiétude et la peur prirent au roi; il fit éveiller Mme Dubarry. Cependant cette inquiétude du roi ne paraissait encore point fondée, et Lemonnier, qui connaissait sa disposition naturelle à s'effrayer de rien, regardait cette inquiétude plutôt comme un effet ordinaire d'une telle disposition que comme le présage d'une maladie. Il voyait avec les mêmes yeux les douleurs dont le roi se plaignait, et en rabattait dans son esprit les trois quarts, toujours par le même calcul. Voilà ce qui arrive toujours aux gens douillets; ils sont comme les menteurs: à force d'avoir abusé de la crédulité des autres, ils perdent le droit d'être crus quand ils devraient réellement l'être. Mme Dubarry, qui connaissait le roi comme Lemonnier, pensait comme lui sur la réalité des douleurs dont le roi se plaignait et s'inquiétait, mais regardait comme un avantage pour elle les soins qu'elle pourrait lui rendre, et l'occupation qu'elle pourrait lui montrer avoir de lui. La bassesse de M. d'A...[311] la servit parfaitement dans cette circonstance. Ce plat gentilhomme de la chambre, au mépris de son devoir, renonça au droit qu'il avait d'entrer chez le roi, d'en savoir des nouvelles lui-même, de le servir, pour empêcher d'entrer ceux qui avaient le même droit que lui, et pour laisser le roi malade passer honteusement la journée à un quart de lieue de ses enfants, entre sa maîtresse et son valet de chambre. C'est là où commence l'histoire des plates et viles bassesses de M. d'Aumont; elles tiendront quelque place dans ce récit. Il est de cette lâche espèce d'hommes qui n'ont pas même le courage d'être bas et vils pour leurs intérêts, et dont la platitude est toujours au service de celui qui a l'apparence de la faveur.

[Note 309: 1774.]

[Note 310: Premier médecin ordinaire.]

[Note 311: Le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, qui était d'_année_ en 1774.]

Cependant il était trois heures, et personne n'avait encore pu pénétrer chez le roi. On n'en savait qu'imparfaitement des nouvelles, et par celles qui transpiraient on jugeait le roi seulement incommodé d'une légère indisposition. Mme Dubarry en avait fait part à M. d'Aiguillon, qui était à Versailles, et avait, d'après ses conseils, formé le projet de faire rester le roi à Trianon tant que durerait cette incommodité. Elle passait par ce moyen plus de temps seule auprès de lui, et plus que tout encore elle satisfaisait son aversion contre M. le Dauphin, Mme la Dauphine et Mesdames, en écartant le roi d'eux, et rendait vis-à-vis de lui leur conduite embarrassante. L'incertitude où était Lemonnier de la suite de cette incommodité, l'embarras dont était dans une chambre aussi petite le service du roi, le scandale et l'indécence dont ce séjour prolongé devait être, rien ne pouvait déranger Mme Dubarry de ce projet déraisonnable et indécent, conçu pour narguer la famille royale. M. d'Aumont s'y prêtait de toute sa bassesse, et n'avait même mandé à personne l'état du roi, pour faciliter à cette femme le parti qu'elle voudrait prendre. La famille royale n'en était même pas instruite par lui, mais elle l'était d'ailleurs; et n'osant pas venir, comme elle l'aurait voulu, pénétrer dans son intérieur pour savoir de ses nouvelles, elle se bornait à désirer qu'on le déterminât à revenir à Versailles. La Martinière[312], sur la nouvelle de l'incommodité du roi, qui s'était répandue, avait accouru à Trianon, et y trouva le parti pris d'y faire rester le roi jusqu'à sa parfaite guérison, que l'on jugeait devoir être dans deux ou trois jours, cette incommodité n'étant alors jugée qu'une forte indigestion. Quelque désir qu'eût Lemonnier de faire revenir le roi à Versailles, il n'avait pas la force de s'opposer à la volonté de Mme Dubarry. Sa position, et plus encore son caractère, l'engageaient à tout ménager, et, ne voulant rien mettre contre lui, il ne pouvait pas avoir cette conduite franche et assurée, cette décision ferme et inébranlable qu'a l'honnêteté désintéressée. Le caractère brusque et décidé de La Martinière lui donnait cette force. Ce vieux serviteur du roi avait, depuis qu'il lui était attaché, pris l'habitude de lui parler avec une liberté qui tenait de la familiarité, et même souvent de l'indécence. Il ne s'était jamais adressé qu'au roi pour tout ce qu'il avait obtenu de lui, et avait pris sur son esprit un ascendant qui le faisait réussir dans tout ce qu'il lui demandait, et qui même l'en faisait craindre. Il s'était, quatre ans auparavant, opposé à l'arrivée de Mme Dubarry. Il savait qu'il lui déplaisait et, sans s'en embarrasser, il n'agissait pas plus contre elle qu'en sa faveur. La résolution où il trouva le roi de demeurer à Trianon ne l'empêcha pas de travailler fortement à l'en détourner, et il y réussit avec facilité; car le roi, qui n'avait jamais eu dans sa vie que la volonté des autres, n'avait pas plus la sienne dans ce moment. Il fut donc décidé, malgré le désir obstiné de Mme Dubarry, que le roi partirait pour Versailles dès que les carrosses qu'on avait envoyé chercher seraient arrivés. Pour donner une idée de la manière brusque et souvent grossière dont La Martinière parlait au roi, je rapporterai que le roi, déterminé à suivre son avis, lui disait, en lui parlant de sa maladie et de la diminution journalière de ses forces: «_Je sens qu'il faut enrayer.»---«Sentez plutôt_, lui répliqua La Martinière, _qu'il faut dételer_.»

[Note 312: Premier chirurgien du roi.]

M. de Beauvau, M. de Boisgelin, M. le prince de Condé, qui, par le manège de M. d'Aumont dont j'ai parlé, n'avaient pas encore pu voir le roi de la journée, le virent enfin à quatre heures; et quoiqu'ils le trouvassent très-affaissé, très-inquiet et très-plaignant, ils jugèrent son état moins inquiétant et moins douloureux qu'il ne le disait, toujours par la connaissance de sa pusillanimité. Cependant les voitures étaient arrivées, et le roi s'était laissé porter dans son carrosse, se plaignant toujours beaucoup de mal de tête, de maux de reins, de maux de coeur. Ses plaintes continuelles, ses inquiétudes, sa profonde tristesse, confirmèrent M. de Beauvau et les autres dans l'opinion qu'ils avaient de sa faiblesse et de sa peur; et il n'y avait personne à Trianon ou à Versailles qui imaginât encore que l'incommodité du roi pût être le commencement d'une maladie. Cependant tout Paris fut averti que le roi avait resté dans son lit jusqu'à quatre heures, qu'il était revenu en robe de chambre et au pas de Trianon, et qu'il s'était couché en arrivant. Tous les princes, tous les grands officiers arrivèrent; j'arrivai comme les autres, mais sans beaucoup d'empressement, parce que je voulais voir, avant de partir de Paris, une _personne_ qui me tenait plus au coeur que le roi et toute la Cour, et que par parenthèse je ne vis pas[313]. Je trouvai à mon arrivée le roi couché. Lemonnier, que je vis, me dit qu'il espérait, comme tout le monde, que la fièvre du roi cesserait dans la nuit, mais que son affaissement lui faisait craindre que non, et qu'alors le lendemain matin il lui demanderait du secours et de choisir un renfort de médecins. J'appris aussi que la famille royale, qui était venue le voir à son arrivée, n'y était restée qu'un instant, et que le roi lui avait dit qu'il l'enverrait chercher quand il voudrait la voir. Tout cela était l'effet des persécutions de Mme Dubarry, qui, enragée du retour du roi à Versailles, voulait se renfermer avec lui autant qu'il serait possible, et en exclure ses enfants. Quand je dis que Mme Dubarry voulait, j'entends que M. d'Aiguillon voulait; car cette femme, comme les trois quarts de celles de son espèce, n'avait jamais eu de volonté. Toutes ses volontés se bornaient à des fantaisies, et toutes ses fantaisies étaient des diamants, des rubans, de l'argent. L'hommage de toute la France lui était à peu près indifférent. Elle était ennuyée de toutes les affaires dont son odieux favori voulait qu'elle se mêlât, et n'avait de plaisir qu'à gaspiller en robes et en bijoux les millions que la bassesse du contrôleur général lui fournissait avec profusion; soit crainte, soit goût, soit faiblesse, elle était entièrement livrée aux volontés despotiques de M. d'Aiguillon, qui, s'en étant servi quatre ans plus tôt pour se tirer des horreurs d'un procès criminel, l'avait employée depuis pour l'aider à se venger de tous ses ennemis, c'est-à-dire de tous les gens honnêtes, et pour se servir de tout le crédit qu'elle avait sur la faiblesse apathique du roi. Il lui avait conseillé de tenir le roi à Trianon; il la pressait actuellement de s'enfermer le plus souvent avec lui, et d'en écarter les princes et Mesdames. Il lui conseillait aussi de s'appliquer à ne faire appeler que tard ceux qui avaient droit d'entrer chez le roi et d'obtenir de lui qu'il les fit sortir de bonne heure. Il voulait qu'il ne fût livré qu'à elle et à ceux qu'elle y introduirait, te roi, comme je l'ai dit, avait déjà fait acte de soumission en disant à ses enfants de ne pas revenir sans qu'il les envoyât chercher. Il l'avait fait encore en n'appelant ses grands-officiers à Trianon qu'à quatre heures, et en les congédiant à neuf heures et demie; et voilà vraisemblablement ce qui se serait passé pendant le cours de la maladie du roi, si elle se fût prolongée sans devenir plus grave.

[Note 313: Une _personne_, c'est-à-dire une maîtresse. Les plus vertueux ont leur côté faible et leur coin chatouilleux. M. de La Rochefoucauld-Liancourt avait été galant dans sa jeunesse, et il n'est pas fâché de le faire sentir.]