Portraits littéraires, Tome III
Chapter 44
Les dernières années de M. Vinet ont été remplies de peines sensibles, et il est à croire que sa vie en a été abrégée. On ne sait pas assez en France qu'il y a eu en février 1845, dans le petit canton de Vaud, une révolution du genre de celle dont Genève s'est vue le théâtre en octobre 1846, mais une révolution plus radicale et sans aucun contre-poids. Ce petit canton heureux et florissant, qui depuis quinze ans était un modèle d'ordre, de bien-être, de culture intellectuelle et morale, a été brusquement bouleversé. Quand on voit renverser au nom de la démocratie une république qui possédait déjà à très-peu près le suffrage universel, on se demande ce qu'on peut vouloir y introduire de nouveau, et quel genre de _progrès_ avouable il existe par delà? En fait, c'a été dans le canton de Vaud le triomphe brutal de la force et des cupidités grossières mises en lieu et place de l'esprit, du droit et de la liberté. Quelques hommes plus éclairés, et d'autant plus infidèles, je ne dirai pas à leur conscience, mais à leur intelligence, menaient à l'assaut la plèbe aveugle[302]. Par un juste instinct, la violence s'attaqua d'abord à ce qu'il y avait de plus moral et de plus intellectuel. Le corps des pasteurs et le corps académique furent les premiers frappés. M. Vinet personnellement était résigné à tous les sacrifices; mais, bien qu'il plaçât autre part que dans le monde sa patrie véritable, il dut souffrir et saigner au dedans pour sa chère patrie vaudoise ainsi ravagée et rabaissée. Lorsque nous venions parler, il y a quelques mois, de la mort de Rodolphe Topffer, enlevé à la veille même de la révolution de Genève, nous aurions pu dire qu'il y avait eu une opportunité du moins dans cette mort si prématurée, et, rappelant d'immortels et classiques passages, nous aurions pu, sans parodie, nous écrier qu'il n'avait pas eu du moins la douleur de voir le Sénat assiégé et les magistrats réduits par les armes: _Non vidit obsessam Curiam et clausum armis Senatum_... En parlant de la sorte, nous n'aurions rien dit d'exagéré. Le cadre ici était petit, mais le patriotisme ne se mesure pas au cadre. Il n'est point de petites patries, et le coeur surtout n'y bat ni moins vite ni moins fort que dans les grandes. M. Vinet n'a pas eu le même bonheur que Topffer; il a vu son cher pays en proie aux violents, la culture de quinze années détruite en un jour, ses meilleurs amis dispersés; il a bu tout le calice d'amertume dont était capable sa nature tendre, et il est à croire que, tout en sentant qu'il en souffrait et qu'il en mourait, sa belle âme en tirait un nouveau sujet de rendre grâces et de bénir. Je demande pardon, en parlant de lui, d'emprunter presque son langage; mais quel autre moyen de faire comprendre un ordre de pensées si loin de nous?
17 mai 1847.
[Note 302: M. Druey, par exemple, homme d'une intelligence puissante et un peu grossière, d'une forte éducation allemande, une espèce de sanglier hégélien: les autres étaient purement socialistes et radicaux dans le sens politique et non philosophique. Mais le cours des destinées humaines est tel, et l'ironie des événements, l'indifférence du sort est si parfaite en soi et si profonde que, de cette révolution essentiellement mauvaise dans son principe, est sorti, après quelque temps, un nouvel état de choses paisible, animé et assez reflorissant pour qu'à dix-sept ans de distance, et en nous relisant aujourd'hui, cet excès de plaintes nous étonne un peu nous-même et amène sur nos lèvres un triste sourire (1864).]
ÉTUDES SUR BLAISE PASCAL
PAR M. A. VINET.
Il s'est établi depuis quelques années un vrai concours sur Pascal. Le docteur Reuchlin dans son ouvrage sur Port-Royal, l'Académie française en proposant l'Éloge de l'auteur des _Pensées_, M. Cousin par son célèbre Mémoire qui mettait l'ancien texte en question, M. Faugère par son Édition nouvelle, d'autres encore, ont ouvert une controverse à laquelle ont pris part les critiques étrangers les plus compétents: Néander à Berlin, la _Revue d'Édimbourg_ par un remarquable article de janvier 1847[303], sont entrés dans la lice: il n'a pas fallu moins que la Révolution de Février pour mettre fin au tournoi. Aujourd'hui le débat peut être considéré comme à peu près clos; et, sans parler de l'état des esprits qui ont assez à faire ailleurs, toutes les raisons, tous les arguments sont sortis tour à tour, tellement que la question semble épuisée.
[Note 303: L'auteur de cet article est M. Henry Rogers.]
Un des volumes les plus faits pour conduire à une conclusion satisfaisante est certainement celui que les amis de M. Vinet viennent de recueillir, et qui se compose des leçons et des articles qu'il a donnés en différents temps sur ce sujet. Personne n'a pénétré plus avant que M. Vinet dans la nature morale de Pascal, et n'a fait voir plus sensiblement que sous le héros chrétien il y avait l'_homme_. Pour ceux qui lisent les _Pensées_, le génie de l'écrivain a quelquefois donné le change sur la méthode et sur le fond. L'éclat soudain de cette vive parole, l'impétuosité et presque la brusquerie du geste et de l'accent, font croire à quelque chose d'excessif, et même de maladif, qui tient à une singularité de nature. On se sent en présence d'un individu extraordinaire. Le travail de M. Vinet consiste à montrer qu'en mettant à part la qualité si incomparable du talent, tout homme a dans Pascal un semblable et un miroir, s'il sait bien s'y regarder. Il y a un Pascal dans chaque chrétien, de même qu'il y a un Montaigne dans chaque homme purement naturel. Creusez en vous-même, étudiez et sondez votre propre duplicité, plongez en tous sens au fond de l'abîme de votre coeur, et vous n'y trouverez pas autre chose que ce que Pascal vous a rendu en des traits si énergiques et si saillants. La théologie de l'auteur des _Pensées_, à la bien voir et en la dégageant des accessoires qui n'y tiennent pas essentiellement, porte en plein sur la nature morale de l'homme; c'est là sa force et son honneur. On pourrait dire de M. Vinet lui-même, considéré dans son oeuvre et dans sa vie, qu'il offrait en quelque sorte l'image d'un Pascal réduit et modéré, d'un Pascal plus aisément _circoncis_ dans ses essors et dans ses désirs, mais dont le centre moral était le même et dont le coeur était comme taillé sur le coeur de l'autre.
J'indique l'esprit du travail de M. Vinet; il serait difficile d'analyser ici une série de leçons et d'articles critiques qui sont déjà des analyses. Une idée qui est particulière à M. Vinet et à ses amis, et que les théologiens protestants ont volontiers accueillie, c'est que les _Pensées_ de Pascal, dans l'état où les a mises la controverse récente, et ramenées plus que jamais à l'état de purs fragments grandioses et nus, sont par là même plus propres à un genre de démonstration chrétienne qui prend l'individu au vif, et peuvent devenir la base d'une apologétique véritable, tout entière fondée sur la nature humaine. Sans me permettre de contredire cette vue, qui se lie étroitement à la croyance, je ferai seulement remarquer que tel n'était point exactement le dessein primitif de Pascal, et que, tout en insistant au début sur les preuves morales intérieures, il n'aurait rien négligé, dans son ouvrage, de ce qui pouvait saisir l'imagination des hommes et déterminer indirectement leur persuasion. Il n'aurait point sans doute, comme le fit plus tard l'illustre auteur du _Génie du Christianisme_, porté ses principales couleurs sur le côté magnifique ou touchant du catholicisme, considéré surtout dans ses rapports avec la société; il n'aurait pas cependant négligé les grandeurs et les beautés aimables de la religion. Son livre, en un mot, s'il l'avait exécuté comme il l'avait conçu, n'aurait pas été seulement destiné aux moralistes et aux penseurs; il aurait eu pour objet d'acheminer et d'entraîner tout un peuple moins relevé de lecteurs par l'attrait, par le mouvement graduel et l'émotion presque dramatique d'une marche savamment concertée. La nouvelle apologétique qu'on pourrait déduire des _Pensées_ de Pascal, telles qu'on les possède actuellement, ne saurait s'adresser en réalité qu'à un petit nombre d'esprits et de coeurs méditatifs; et elle mériterait moins le nom d'_apologétique_ que de s'appeler tout simplement une forte étude morale et religieuse faite en présence d'un grand modèle.
Quelque nom qu'on lui donne, cette étude ne peut s'entreprendre désormais en compagnie d'un auxiliaire plus utile et plus sûr que ne l'est M. Vinet, d'un guide connaissant mieux les profondeurs du monde moral, ses défilés étroits et ses détours, ses abîmes et même ses orages cachés.
Ce volume publié par les amis de M. Vinet n'est que le premier de ceux qui paraîtront successivement, et qui nous offriront les Oeuvres complètes du savant et pieux auteur. Les volumes suivants contiendront quelques parties d'un Cours qui embrassait la littérature du dix-septième siècle et celle du dix-huitième. Les moralistes français y sont l'objet d'un examen approfondi, et l'on pourra reconnaître dans le critique qui les juge le coup d'oeil de leur égal et de leur pareil. Parlant du grand sermonnaire Bourdaloue, et de son existence cachée, en apparence si calme, si régulière, et d'où il ne nous est parvenu qu'une parole éloquente, M. Vinet a dit: «Quels Mémoires seraient plus intéressants que ceux de ce religieux, s'il eût pu songer à les écrire? Voir, c'est vivre, et Bourdaloue, ayant beaucoup vu, a beaucoup vécu. Et que savons-nous encore s'il ne vécut que par les yeux? Sa robe n'était pas cette doublure de chêne ou ce triple airain à travers lequel aucun dard ne peut pénétrer jusqu'au coeur. Le mouvement de ses artères n'était pas aussi calme et aussi régulier que l'ordonnance de ses discours. Bourdaloue était vif, il était prompt, impatient peut-être; quelques mots de son biographe, qui paraît l'avoir bien connu, laissent entrevoir qu'il y avait de la fougue dans son tempérament, et que, dans l'art de maîtriser son coeur, il déploya plus de force encore que dans l'art de maîtriser sa pensée. La régularité sévère, la facture savante d'une oeuvre d'art n'est qu'au regard superficiel le signe d'un équilibre imperturbable de l'âme; les plus passionnés sont quelquefois les plus austères, et la force qui règle peut avoir le même principe que la passion qui entraîne et que l'enthousiasme qui crée.»--Si M. Vinet disait cela de Bourdaloue par manière de conjecture, on peut le lui appliquer plus sûrement à lui-même: il était de ceux qui vivent d'une vie complète au dedans, et qui, sans rien laisser éclater, arrivent à savoir par expérience tout ce qu'il a été donné à l'homme de sentir.
Je lui ai dû, pour mon compte, une des plus vives et des plus sérieuses impressions que j'aie éprouvées, et que ce nom de Bourdaloue réveille en moi. Il y a neuf ans[304], je revenais de Rome,--de Rome qui était encore ce qu'elle aurait dû toujours être pour rester dans nos imaginations la ville éternelle, la ville du monde catholique et des tombeaux. J'avais vu dans une splendeur inusitée cette reine superbe: Saint-Pierre m'avait apparu avec un surcroît de baldaquins et d'or, avec de magnifiques tentures et des tableaux où figuraient les miracles d'un certain nombre de nouveaux saints qu'on venait de canoniser. J'avais admiré surtout, d'un des balcons du Vatican, les horizons lointains d'Albano, vers quatre heures du soir. En présence de l'Apollon du Belvédère, j'avais vu notre guide, l'excellent sculpteur Fogelberg[305], qui le visitait presque chaque jour depuis vingt ans, laisser échapper une larme; et cette larme de l'artiste m'avait paru, à moi, plus belle que l'Apollon lui-même. Un bateau à vapeur me transporta en deux jours de Civita-Vecchia à Marseille, et de là je courus à Lausanne, où j'étais six jours après avoir quitté Rome. Le lendemain de mon arrivée, au matin, j'allai à la classe de M. Vinet pour l'entendre,--une pauvre classe de collége, toute nue, avec de simples murs blanchis et des pupitres de bois. Il y parlait de Bourdaloue et de La Bruyère. L'Écossais Erskine (le même qu'a traduit la duchesse de Broglie) était présent comme moi. J'entendis là une leçon pénétrante, élevée, une éloquence de réflexion et de conscience. Dans un langage fin et serré, grave à la fois et intérieurement ému, l'âme morale ouvrait ses trésors. Quelle impression profonde, intime, toute chrétienne, d'un christianisme tout réel et spirituel! Quel contraste au sortir des pompes du Vatican, à moins de huit jours de distance! Jamais je n'ai goûté autant la sobre et pure jouissance de l'esprit, et je n'ai eu plus vif le sentiment moral de la pensée.
[Note 304: Juin 1839.]
[Note 305: Le sculpteur suédois Fogelberg est mort à Trieste le 21 décembre 1854.]
Aujourd'hui tout cela n'est que souvenir; tant de choses ont péri, tant d'autres sont en train de s'abîmer en se transformant, que c'est à peine convenable de venir ainsi rappeler ce qui est déjà si loin de nous.--Remercions du moins, en courant, les amis et les éditeurs de M. Vinet de recueillir ce qu'il avait laissé d'épars, et engageons-les, malgré tout, à continuer de nous donner ce qui reste de son précieux héritage.
Octobre 1848.
J'ai tant de fois parlé de M. Vinet, que j'ai peut-être le droit de mettre ici une lettre de lui, la première que j'ai reçue et qui m'est si honorable. Elle servira en même temps à bien fixer le point de départ de nos rapports, sur lesquels des critiques estimables (M. Saint-René Taillandier entre autres) ont parlé un peu au hasard. Je n'ai pas besoin de faire remarquer que, dans la lettre qu'on va lire, M. Vinet se montre d'une modestie excessive, et qui va jusqu'à l'humilité. C'était une de ses faiblesses ou, comme on le voudra, de ses vertus. Dans un premier voyage que j'avais fait en Suisse pendant l'été de 1837, j'avais appris à le connaître (sans le voir personnellement) et à l'apprécier. À mon retour à Paris, je m'empressai de donner à la _Revue des Deux-Mondes_ une étude dont il était le sujet et qui parut le 15 septembre 1837[306]. C'est à cette occasion que M. Vinet m'écrivit:
«Monsieur, on vient de m'envoyer la livraison de la _Revue des Deux-Mondes_, où se trouve l'article que vous avez bien voulu me consacrer. Il me serait difficile de vous exprimer tous les sentiments que j'ai éprouvés en le lisant; je ne les démêle pas très-bien moi-même. Je ne veux pas vous dissimuler l'espèce d'effroi qui m'a saisi en me voyant tirer du demi-jour qui me convenait si bien vers une lumière si vive et si inattendue; ce sentiment est excusable: il y va de trop pour moi, sous toutes sortes de sérieux rapports, d'être jugé avec une si extrême bienveillance dans un article dont vous êtes l'auteur et que vous avez signé. Il faudrait un bien grand fonds d'humilité pour en prendre facilement et vite mon parti. Cependant, monsieur, je ferais tort à la vérité, si je ne disais pas que j'ai éprouvé, au milieu de ma confusion, un vif plaisir, et je me ferais tort à moi-même si je dissimulais ma reconnaissance, qui a été plus vive encore, et qui a fait la meilleure partie de mon plaisir. C'en est un encore, dût-il en coûter à l'amour-propre (et certes vous avez trop ménagé le mien), que de se voir étudié avec un soin si attentif; tant d'attention ressemble un peu a de l'affection; et quel profit d'ailleurs n'y a-t-il pas à être l'objet d'une si pénétrante critique? Vous semblez, monsieur, confesser les auteurs que vous critiquez; et vos conseils ont quelque chose d'intime comme ceux de la conscience. Je ferais plaisir peut-être à votre esprit de délicate observation, si je vous disais le secret historique de certains défauts de mon style et même de certaines erreurs de mon jugement. Mais vous m'avez trop généreusement donné de votre temps pour que je veuille vous en dérober; et j'aime mieux, monsieur, employer le reste de cette lettre à vous dire combien, sous d'autres rapports que ceux qui frapperont tout le monde, il m'est précieux d'avoir un moment arrêté votre attention. La mienne s'attache à vous depuis longtemps, c'est-à-dire à vos ouvrages; et quoique vous m'accusiez avec douceur de juger des hommes par leurs livres, je veux bien vous donner lieu de me le reprocher encore, et vous avouer que c'est votre pensée intime, votre vrai _moi_, qui m'attache souvent dans vos écrits. Il me semble qu'après beaucoup d'éloges un peu de sympathie doit vous plaire; j'offre la mienne à l'emploi que vous faites de votre talent, qui ne s'est pas contenté d'intéresser l'imagination et d'effleurer l'âme, mais qui veille aux intérêts sacrés de la vie humaine; et moi, qu'une espérance sérieuse a pu seule faire écrivain, je suis heureux que vous ayez reconnu en moi cette intention, que vous l'ayez aimée; et j'accepte avec reconnaissance les voeux par où vous terminez votre article. Oui, je désire être lu, et je vous remercie de m'avoir aidé à l'être; il ne m'est pas permis d'être modeste aux dépens de la cause que je sers; d'ailleurs on verra bientôt, si l'on y regarde, que ces doctrines, qui font la vraie valeur de mon livre, ne sont pas à moi.
[Note 306: Voir au tome II des _Portraits contemporains_.]
«J'apprends, monsieur, que notre Lausanne espère obtenir de vous un Cours de littérature pour cet hiver, et ce Cours aura pour sujet _Port-Royal_! Il y a longtemps que je me réjouissais de vous lire; avec quel intérêt ne vous entendrai-je pas sur une école que je connais trop peu, mais qui m'est si chère par le peu que j'en connais!
«Veuillez agréer, monsieur, avec mes remerciements, l'hommage de ma considération respectueuse,
VINET.
«Montreux, 27 septembre 1837.»
RELATION INÉDITE DE LA DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV.
La pièce suivante est de celles qui appartiennent au genre de Suétone, de Dangeau et de Burchard; c'est un feuillet des historiens de l'_Histoire Auguste_, une page de Procope ou de Lampride, page précieuse, bien qu'elle soit incomplète et à moitié déchirée. L'auteur, appelé par les devoirs de sa haute charge domestique à assister à la dernière maladie de Louis XV, en note tous les détails et les alentours avec cette vérité entière et inexorable qui ne fait grâce de rien; le sentiment qui l'anime n'est pas une curiosité pure, et, dans ce qui semblerait même repoussant, sa probité s'inspire à une source plus haute: témoin de l'agonie d'un monarque et d'une monarchie, il veut flétrir ce qui en a corrompu la sève et ce qui en pourrit le tronc. Ainsi ce grave personnage, Du Vair, ne craignait pas de raconter à Peiresc, qui les a notées, les particularités les plus infamantes des règnes de Charles IX et de Henri III. C'est de la sorte seulement qu'on s'explique bien la chute des vieilles races, et la facilité avec laquelle, au jour soudain des colères divines et populaires, l'orage les déracine, sans que la voix tardive des sages, sans que les intentions les plus pures des innocentes victimes, puissent rien conjurer.
Qu'était-ce que Louis XV? On l'a beaucoup dit, on ne l'a pas assez dit: le plus nul, le plus vil, le plus lâche des coeurs de roi. Durant son long règne énervé, il a accumulé comme à plaisir, pour les léguer à sa race, tous les malheurs. Ce n'était pas à la fin de son règne seulement qu'il était ainsi; la jeunesse elle-même ne lui put jamais donner une étincelle d'énergie. Tel on le va voir au sortir des bras de la Dubarry, dans les transes pusillanimes de la maladie et de la mort, tel il était avant la Pompadour, avant sa maladie de Metz, avant ces vains éclairs dont la nation fut dupe un instant et qui lui valurent ce surnom presque dérisoire de _Bien-aimé_. Il existe un petit nombre de lettres curieuses de Mme de Tencin au duc de Richelieu, écrites dans le courant de 1743; informée par son frère, le cardinal, de tout ce qui se passe dans le Conseil, cette femme spirituelle et intrigante en instruit le duc de Richelieu, alors à la guerre. Rien que ses propres phrases textuelles ne saurait rendre l'idée qu'elle avait du roi; il est bon d'en citer quelque chose ici comme digne préparation à la scène finale qui eut lieu trente ans plus tard.
«Versailles, 22 juin 1743... Il faudrait, je crois, dit-elle, écrire à Mme de La Tournelle (Mme de Châteauroux) pour qu'elle essayât de tirer le roi de l'engourdissement où il est sur les affaires publiques. Ce que mon frère a pu lui dire là-dessus a été inutile: c'est, comme il vous l'a mandé, parler aux rochers. Je ne conçois pas qu'un homme puisse vouloir être nul, quand il peut être quelque chose. Un autre que vous ne pourrait croire à quel point les choses sont portées. Ce qui se passe dans son royaume paraît ne pas le regarder: il n'est affecté de rien; dans le Conseil, il est d'une indifférence absolue; il souscrit à tout ce qui lui est présenté. En vérité, il y a de quoi se désespérer d'avoir affaire à un tel homme. On voit que, dans une chose quelconque, son goût apathique le porte du côté où il y a le moins d'embarras, dût-il être le plus mauvais.» Et plus loin: «Les nouvelles de la Bavière sont en pis... On prétend que le roi évite même d'être instruit de ce qui se passe, et qu'il dit qu'il vaut encore mieux ne savoir rien que d'apprendre des choses désagréables. C'est un beau sang-froid!» Elle rappelle au duc de Richelieu la démarche que tenta Frédéric au commencement de la guerre: ce prince engageait la France à attaquer la reine de Hongrie au centre, en même temps que, lui, il entrerait en Silésie. «Vous devez vous ressouvenir que, quand vous vous fîtes annoncer à Choisy, dans un moment où il était en tête-à-tête avec Mme de La Tournelle pour lui faire part des propositions du roi de Prusse, il ne montra aucun empressement pour recevoir l'envoyé, qui voulait lui parler sans conférer avec les ministres. Ce fut vous qui le pressâtes de vous donner une heure pour le lendemain; vous fûtes étonné vous-même, mon cher duc, du peu de mots qu'il articula à cet envoyé, et de ce qu'il était comme un écolier qui a besoin de son précepteur. Il n'eut pas la force de se décider; il fallut qu'il recourût à ses Mentors.... Le roi de Prusse jugeait Louis XV d'après lui;... mais il avait mal vu, et ne tarda point d'abandonner un allié dont il reconnaissait la nullité, quand il eut retiré tous les avantages qu'il attendait de la campagne.»
Le roi ira-t-il ou non à l'armée? Il fallut monter à cet effet toute une machine: «Mon frère, écrit Mme de Tencin, ne serait pas très-éloigné de croire qu'il serait très-utile de l'engager à se mettre à la tête de ses armées. Ce n'est pas qu'entre nous il soit en état de commander une compagnie de grenadiers; mais sa présence fera beaucoup; le peuple aime son roi par habitude, et il sera enchanté de lui voir faire une démarche qui lui aura été soufflée. Ses troupes feront mieux leur devoir, et les généraux n'oseront pas manquer si ouvertement au leur...» On touche là les ficelles de la campagne tant célébrée de 1744.
Nous pourrions multiplier ces citations accablantes: «Rien dans ce monde ne ressemble au roi,» écrit-elle en le résumant d'un mot. Tel était Louis XV dans toute sa force et dans toute sa virilité, à la veille de ce qu'on a appelé son héroïsme: ce qu'il devint après trente années encore d'une mollesse croissante et d'un abaissement continu, on le va voir lorsque, dans sa peur de la mort, il tirera la langue quatorze fois de suite pour la montrer à ses quatorze médecins, chirurgiens et apothicaires[307].