Portraits littéraires, Tome III

Chapter 38

Chapter 383,906 wordsPublic domain

Les lettres de Rancé à l'abbé Nicaise, sans avoir un intérêt de lecture bien vif, en ont un très-réel pour l'histoire littéraire du temps. Cet abbé Nicaise, que Rancé avait connu durant son voyage de Rome, était, comme on sait, le plus infatigable écriveur de lettres, le nouvelliste par excellence et l'entremetteur officieux entre les savants de tous les pays; c'était un Brossette avec beaucoup plus d'esprit et de variété; il ne résistait pas à l'idée de connaître un homme célèbre et d'entretenir commerce avec lui. Une fois en relation suivie avec M. de la Trappe, il ne lâcha plus prise, et force fut bien au solitaire de continuer une correspondance où la curiosité faisait violence à la charité. Au reste, si l'abbé Nicaise attira plus d'une affaire à son grave et sombre correspondant par les indiscrétions qu'il commit, il lui rendait en revanche mille bons offices, et, pour peu que Rancé eût voulu informer le monde de ses sentiments véritables sur tel ou tel point en litige, il n'aurait eu qu'à s'en rapporter à lui. Ayant-fait un voyage à la Trappe dans le printemps de 1687, l'abbé Nicaise n'eut rien de plus pressé que d'en dresser une Relation pour la donner au public. Dès que Rancé fut informé de son dessein, il lui écrivit pour le prier de _passer la brosse_ sur tout ce qui le concernait; cette lettre du 17 juillet est d'une humiliation de ton, d'un abaissement d'images qui sent plus l'habitué du cloître que l'homme de goût: non content de s'y comparer à un animal (_sicut jumentum factus sum_), Rancé trouve que c'est encore un trop beau rôle pour lui dans le paysage, et il descend l'échelle en ne voulant s'arrêter absolument qu'à l'insecte et à l'araignée. Si les esprits malins croyaient remarquer quelque contradiction entre cette première lettre et celle de septembre suivant, dans laquelle on donne à l'abbé Nicaise quelques notes et renseignements à l'avantage de la Trappe, il est bon de savoir (ce que M. Gonod a remarqué) que la fin de cette lettre n'est pas de Rancé, mais de son secrétaire, M. Maine; et si on recourt en effet à la Relation imprimée de l'abbé Nicaise, on y trouvera aux dernières pages les renseignements mêmes de cette lettre mis en oeuvre et rapportés à M. Maine, ce qui prouve que ce passage un peu glorieux de la correspondance est bien de lui. Au reste, quelque temps après, Rancé pris pour juge reçut la Relation manuscrite de son ami; il la lut sans dégoût, et il lui en écrivit agréablement et assez au long, non sans y insinuer quelques conseils qui ont probablement été suivis: «J'ai lu avec plaisir, disait-il, les marques de votre estime et de votre amitié; vous m'y faites, à la vérité, jouer un personnage que je ne mérite point, et on auroit peine à m'y reconnoître. Cependant, comme il est difficile de se voir peint en beau sans en prendre quelque complaisance, j'appréhende avec raison que je n'y en aie pris plus qu'il n'appartient à un mort, et que vous n'ayez en cela donné une nouvelle vie à mon orgueil et à ma vanité, et je vous en dis ma coulpe.» Voilà qui est de l'homme d'esprit resté tel sous le froc, de celui dont Nicole disait qu'il avait un _style de qualité_. Le reste de la lettre appelle pourtant sur les lèvres un sourire involontaire, lorsqu'on voit Rancé entrer assez avant dans le détail de ce que l'abbé Nicaise _aurait pu_ dire. C'est toujours un rôle délicat de donner des conseils sur un ouvrage dans lequel on se trouve loué, soit que, comme M. de La Rochefoucauld, on revoie d'avance l'article que Mme de Sablé écrivait pour le _Journal des Savants_ sur le livre des _Maximes_, soit qu'ici, comme Rancé, on soit simplement consulté par l'auteur sur la _Relation d'un voyage à la Trappe_, et qu'on lui suggère quelque idée de ce dont il serait plus à propos de parler: «_Comme, par exemple, du nouvel air que vous respirâtes_ en arrivant dans la terre où habitent des gens qui font précisément et uniquement dans le monde ce qu'ils sont obligés d'y faire, etc., etc.; _faire un petit éloge de la solitude et des solitaires_, autant que le peu de moments que vous les avez vus vous ont permis de les connoître, etc., etc.»

Hâtons-nous de corriger ce que notre remarque semblerait avoir d'un peu railleur et enjoué, en déclarant qu'à part ce passage, rien dans cette correspondance n'accuse le moindre vestige subsistant d'amour-propre mondain ni de vanité. Rancé s'y montre aussi mort que possible à tous les mouvements et à tous les bruits du dehors, et aux disputes même où il est en jeu. C'est bien là véritablement celui qui a le droit de se rendre avec sincérité ce témoignage: «Ce que je puis vous dire, Monsieur, c'est qu'il y a longtemps que les hommes parlent de moi comme il leur plaît; cependant _ils ne sont pas venus à bout de changer la couleur d'un seul de mes cheveux_.» L'abbé Nicaise, toujours aux aguets et le nez au vent, met bien des fois la patience du saint à l'épreuve et agace en quelque sorte sa curiosité. La plupart des nouvelles qu'il commente, ou des ouvrages qu'il préconise (voulant toujours savoir le jugement qu'on en porte), n'arrivent point jusqu'à la Trappe; Rancé se tue à le lui dire avec douceur, avec tranquillité: «Nous n'avons vu ni même ouï parler d'aucun des livres dont vous m'écrivez. La république des lettres ne s'étend point dans des lieux où elle sait qu'elle n'a que des ennemis, occupés sans cesse à désapprendre ou à oublier ce que la curiosité leur avoit fait rechercher, pour renfermer toute leur application et leur étude dans le seul livre de Jésus-Christ.» Chaque fois que l'incorrigible Nicaise recommence, Rancé réitère cette profession d'oubli: «Tous les livres dont vous me parlez ne viennent point jusqu'à nous, parce qu'on les regarde comme perdus et _comme jetés dans un puits d'où il ne doit rien revenir_.» Le bon abbé Nicaise ne se décourage point pourtant; à défaut des ouvrages d'autrui, il enverra les siens propres, et il espère apprendre du moins ce qu'on en pense. Passe encore quand l'abbé archéologue soumet au saint homme l'_explication d'un ancien tombeau_ et des symboles ou inscriptions qui le recouvrent; cela donne sujet du moins à son austère ami de moraliser en ces hautes paroles: «Les hommes, lui écrit Rancé à cette occasion, sont à plaindre en bien des choses, mais particulièrement dans la vanité de leurs tombeaux. Quel rapport entre ces enrichissements, cette sculpture si achevée, et cette cendre, cette poussière à laquelle tous ces ornements, quelque précieux qu'ils puissent être, ne donnent ni rehaussement ni valeur? Ces paroles du plus excellent de tous les livres après l'Écriture sainte me reviennent, et je ne puis m'empêcher de vous les dire: _Disce humiliari, pulvis atque cinis_. Voilà, Monsieur, la pensée la plus naturelle et la plus utile que puisse nous donner la vue du plus superbe de tous les tombeaux.» Sur quoi l'abbé Nicaise, en vrai littérateur qu'il est, s'empare des paroles mêmes de Rancé pour en faire un nouvel enrichissement à son tombeau et à sa dissertation; il n'a garde de laisser tomber de si magnifiques pensées sans en profiter comme auteur, sinon comme homme. C'est ainsi que Balzac, si l'on s'en souvient, profitait des paroles de Saint-Cyran. Mais il y a mieux: le même Nicaise ne s'avise-t-il pas, un autre jour, de composer une _Dissertation sur les Sirènes, ou Discours sur leur forme et figure_, et d'envoyer son écrit tout droit à la Trappe? Oh! pour le coup, Rancé ne put s'empêcher de sourire, et on surprend ce mouvement de physionomie, chez lui si rare, à travers les simples lignes de sa réponse: «J'ai jeté les yeux sur votre ouvrage des _Sirènes_, mais je vous avoue que je n'ai osé entrer avant dans la matière. Toutes les espèces fabuleuses se sont réveillées, et j'ai reconnu que je n'étois pas encore autant mort que je le devrois être. C'est une pensée qui a été suivie de beaucoup de réflexions; voilà comme quoi on profite de tout.»

Les lettres à l'abbé Nicaise, à part ces éclairs passagers, sont d'ailleurs remplies de pensées graves, élevées, fondamentales, de fréquents rappels à _ce moment qui doit décider pour jamais de nos aventures_. Il y a un endroit qui m'a paru un charmant exemple de ce qu'on peut appeler _l'euphémisme chrétien_: il s'agit de la mort, comme toujours; mais Rancé évite d'en prononcer le nom, tout en y voulant tourner et comme apprivoiser l'esprit un peu faible de son ami, qui est vieux et, de plus, malade en ce moment. Après lui avoir donc proposé les choses d'en haut comme les seules qui méritent d'être désirées, il ajoute: «C'est un sentiment dont vous devez être rempli dans tous les temps, _mais particulièrement quand nous sommes plus près de ressentir le bonheur qu'il y a de les avoir aimées_.» Est-il une manière plus douce et plus insinuante de dire: _à mesure que nous sommes plus près de la mort?_ Les anciens disaient, quand ils voulaient faire allusion à cet instant: _Si quid minus feliciter contigerit_. Aux seuls chrétiens comme Rancé il appartient de renchérir avec vérité sur cette délicatesse d'expression, et de dire, pour rendre en plein la même chose: _Si quid felicius contigerit_. C'est qu'en effet, à ne considérer que ce passage fatal, la perspective entière est retournée. Horace dit de la mort: _In aeternum exilium_, partir pour l'éternel exil; et le chrétien dit: S'en retourner _dans la patrie éternelle_. Toute la différence des points de vue est là[276].

[Note 276: Ce passage, lu dans le _Journal des Débats_ par Mme Swetchine, a passé depuis dans ses _Pensées_ et a été imprimé sous son nom. Erreur bien flatteuse pour nous! (Voir _Madame Swetchine, sa Vie et ses OEuvres_, tome II, page 207.)]

Quoi qu'à la simple lecture ces lettres de Rancé, si on n'y prend pas garde, semblent uniformes, et toutes assez semblables entre elles, on en extrairait quantité de belles et grandes pensées; j'en ai déjà donné plus d'une et je les ai détachées ainsi à dessein, car, comme elles sont dans un fond sombre, il est presque nécessaire de les offrir à part pour les faire remarquer. Quelle plus haute pensée, par exemple, que celle-ci, qui pourrait servir comme d'épigraphe et de devise à la vie du grand réformateur: «Il faut faire de ces oeuvres et de ces actions qui subsistent indépendamment des passions différentes des hommes!»--Et quelle délicatesse encore dans cet autre mot qui décèle une tendresse d'âme subsistante sous la dure écorce: «Ce seroit une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli, que l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis!» Remarquez que cet oubli profond de la part du monde, joint au souvenir fidèle de la part des amis, est la conciliation parfaite qu'embrasse le voeu du solitaire. L'amitié trouve moins son compte dans ce vers ancien si souvent cité:

Oblitusque meorum, obliviscendus et illis,

vers où il ne faudrait pas voir d'ailleurs la pensée d'Horace, mais une boutade d'un moment.

Les lettres à la duchesse de Guise sont toutes d'édification, nobles, assez développées, sobres pourtant. Ce dernier caractère se retrouve partout dans la correspondance de Rancé; même lorsqu'il prend la plume, je l'ai dit, il va sans cesse au but, il coupe court aux phrases. Parlant de la mort de M. de Nocé, pénitent de qualité et l'un des ermites voisins de la Trappe, il écrit à Mme de Guise, qui le questionnait: «Il n'y a point, Madame, de circonstances brillantes dans la mort du solitaire. Son passage a été paisible et tranquille... D'agonie, il n'en eut point, et on s'aperçut seulement qu'il cessoit de vivre parce qu'il ne respiroit plus. Dieu ne voulut pas qu'il dît rien de remarquable, parce que cela abrège les Relations.» _Abréger_, _abréger_ les choses qui passent, c'est là le sentiment permanent de Rancé; il n'aperçoit aucune branche inutile sans y porter à l'instant la serpe ou la cognée.

Cela même nous avertit de ne pas trop prolonger en parlant de lui; il y aurait beaucoup à dire encore sur sa polémique avec Mabillon, dont on peut suivre ici toutes les phases, sur ses relations si constantes et si unies avec Bossuet; mais c'est assez indiquer l'intérêt sérieux de cette publication. Nous aurions voulu que les notes fussent plus fréquentes et plus courantes au bas des pages. Quand on a du goût comme M. Gonod, on se méfie de son érudition et on craint de trop dire. Il en est résulté qu'il n'a pas toujours dit assez; le lecteur a besoin d'être guidé à chaque pas plus qu'on n'imagine. Il est une foule d'allusions qui fuient et qu'on aurait pu atteindre par d'habiles conjectures. À certains endroits, sous des désignations un peu vagues, il me semblait entrevoir de loin Leibniz (pag. 105, 108, 113), à d'autres Bayle (pag. 152); M. Gonod aurait peut-être eu moyen d'éclaircir et de fixer ces aperçus lointains. Nous nous permettons de les lui recommander, si le recueil en vient à une seconde édition.

Indépendamment de l'histoire littéraire, celle de la langue n'est pas sans avoir à profiter ou du moins à glaner dans les Lettres de Rancé. Le style, en sa mâle nudité, offre des singularités intéressantes, des expressions qui sentent leur propriété première, des locutions françaises, mais vieillies et toutes voisines du latin. Ainsi, quand Rancé nous dit que le Père Mabillon a fait un petit traité _très-recherché_ et _très-exact_, ce mot _recherché_ est pris en bonne part, _exquisitus_. On aurait plus d'une remarque à faire en ce genre. Mais que dirait Rancé de voir que nous songions au Dictionnaire de l'Académie en le lisant? C'est pis que n'eût fait l'abbé Nicaise[277].

29 septembre 1846.

[Note 277: J'avais déjà parlé de Rancé à propos de sa Vie par M. de Chateaubriand (Voir au tome Ier, page 36, des _Portraits contemporains_); depuis j'ai reparlé de Rancé tout à fait à fond, au tome III de _Port-Royal_, pages 532 et suiv.]

MÉMOIRES DE MADAME DE STAAL-DELAUNAY

PUBLIÉS PAR M. BARRIÈRE

Nous sommes décidément le plus rétrospectif des siècles; nous ne nous lassons pas de rechercher, de remuer, de déployer pour la centième fois le passé. En même temps que l'activité industrielle et l'invention scientifique se portent en avant dans toutes les voies vers le nouveau et vers l'inconnu, l'activité intellectuelle, qui ne trouve pas son aliment suffisant dans les oeuvres ni dans les pensées présentes, et qui est souvent en danger de tourner sur elle-même, se rejette en arrière pour se donner un objet, et se reprend en tous sens aux choses d'autrefois, à celles d'il y a quatre mille ans ou à celles d'hier: peu nous importe, pourvu qu'on s'y occupe, qu'on s'y intéresse, que l'esprit et la curiosité s'y logent, ne fût-ce qu'en passant. De là ces réimpressions sans nombre qui remettent sous les yeux ce que les générations nouvelles ont hâte d'apprendre, ce que les autres sont loin d'avoir oublié. Aujourd'hui, un homme d'esprit bien connu de nos lecteurs[278], M. Barrière, publie un choix fait avec goût parmi les nombreux Mémoires du XVIIIe siècle, depuis la Régence jusqu'au Directoire; c'est une heureuse idée, et qui permettra de revoir au naturel une époque déjà passée pour plusieurs à l'état de roman.

[Note 278: Des lecteurs du _Journal des Débats_ dans lequel écrit M. Barrière, et où cet article sur Mme de Staal-Delaunay fut d'abord inséré.]

Voilà, si je compte bien, la troisième fois depuis 1800 que la vogue et la publication se tournent aux Mémoires de ce temps-là. Le premier moment de reprise a été celui même de la renaissance de la société, sous le Consulat et aux premières années de l'Empire. C'est alors que le vicomte de Ségur publia les Mémoires de Bezenval, que M. Craufurd publia ceux de Mme du Hausset, et qu'on vit paraître cette suite de petits volumes chez le libraire Léopold Collin: _Lettres de Mmes de Villars, de Tencin, de Mlle Aïssé_, etc., etc. Le second moment a été sous la Restauration; ici l'intérêt historique et politique dominait. On vit de longues séries complètes de Mémoires sur le XVIIIe siècle et sur la Révolution française; M. Barrière y eut grande part comme éditeur. Aujourd'hui, dans ce retour de vogue, ce n'est plus que d'un intérêt de goût qu'il s'agit, et, selon nous, cette indifférence curieuse n'est pas la disposition la moins propice pour bien juger, pour rectifier ses anciennes impressions et s'en faire de définitives.

Mme de Staal méritait à bon droit d'ouvrir la série, car c'est avec elle que commencent véritablement le genre et le ton propres aux femmes du XVIIIe siècle. Un maître éloquent, M. Cousin, dans l'esquisse pleine de feu qu'il a tracée dès femmes du XVIIe, leur a décerné hautement la préférence sur celles de l'âge suivant; je le conçois: du moment qu'on fait intervenir la grandeur, le contraste des caractères, l'éclat des circonstances, il n'y a pas à hésiter. Qu'opposer à des femmes dont les unes ont porté jusque dans le cloître des âmes plus hautes que celles des héroïnes de Corneille, et dont les autres, après toutes les vicissitudes et les tempêtes humaines, ont eu l'heur insigne d'être célébrées et proclamées par Bossuet? Pourtant comme, en fait de personnes du sexe, la force et la grandeur ne sont pas tout, je ne saurais pour ma part pousser la préférence jusqu'à l'exclusion. Ni les femmes du XVIe siècle elles-mêmes, bien qu'elles aient eu le tort d'être effleurées par Brantôme, ni celles du XVIIIe, bien que ce soit l'air du jour de leur être d'autant plus sévère qu'elles passent pour avoir été plus indulgentes, ne me paraissent tant à dédaigner. De quoi s'agit-il en effet, sinon de grâce, d'esprit et d'agrément (je parle de cet agrément qui survit et qui se distingue à travers les âges)? Or l'élite des femmes, à ces trois époques, en était abondamment et diversement pourvue. Cette diversité me rappelle le charmant conte des Trois Manières, dont chacune, auprès des Athéniens de Voltaire, réussit à son tour; et s'il y avait une quatrième manière de plaire, il ne faudrait pas lui chercher querelle. Je pousserais même la licence jusqu'à ne pas exclure du concours tout d'emblée les femmes du XIXe siècle, si le moment de les juger était venu. Mais n'en demandons pas tant pour le quart d'heure, tenons-nous à Mme de Staal-Delaunay et à notre sujet.

Puisque, à propos de femmes, j'ai prononcé ce mot de siècle (terme bien injurieux), on me passera encore d'insister sur quelques distinctions que je crois nécessaires, et sur le classement, autre vilain terme, mais que je ne puis éviter. Les femmes du XVIe siècle, ai-je dit, ont été trop mises de côté dans les dernières études qu'on a faites sur les origines de la société polie: Roederer les a sacrifiées à son idole, qui était l'hôtel Rambouillet. On reviendra, si je ne me trompe, à ces femmes du XVIe siècle, à ces contemporaines des trois Marguerite, et qui savaient si bien mener de front les affaires, la conversation et les plaisirs: «J'ai souvent entendu des femmes du premier rang parler, disserter avec aisance, avec élégance, des matières les plus graves, de morale, de politique, de physique.» C'est là le témoignage que déjà rendait aux femmes françaises un Allemand tout émerveillé, qui a écrit son itinéraire en latin, et à une date (1616) où l'hôtel Rambouillet ne pouvait avoir encore produit ses résultats [279]. Quoi qu'il en soit, le XVIIe siècle s'ouvre bien en effet avec Mme de Rambouillet, de même qu'il se clôt avec Mme de Maintenon. Le XVIIIe commence avec Mme la duchesse du Maine et avec Mme de Staal, de même qu'on en sort par l'autre Mme de Staël et par Mme Roland: je mets ce dernier nom à dessein, car il marque tout un avénement, celui du mérite solide et de la grâce s'introduisant dans la classe moyenne, pour y avoir sa part croissante désormais. Je sais combien le vrai goût et le plus fin a été longtemps l'apanage presque exclusif du monde aristocratique; combien, à certains égards, et malgré tant de changements survenus, il en est encore un peu ainsi. Il ne devient pas moins évident que plus on va, et plus l'amabilité sérieuse, la distinction du fond et du ton se trouvent naturellement compatibles avec une condition moyenne; et le nom de Mme Roland signifie tout cela. A partir d'elle on a commencé à posséder comme un droit ce qui n'était guère auparavant qu'une audace et une usurpation. Les femmes du XVIIIe siècle proprement dit, dont le type primitif s'est transmis sans altération depuis la duchesse du Maine, et à travers ces noms si connus de Mme de Staal-Delaunay, de Mmes de Lambert, du Deffand, de la maréchale de Luxembourg, de Mme Coislin, de Mme de Créquy, jusqu'à Mme de Tessé et à la princesse de Poix, peuvent pourtant se partager elles-mêmes en deux moitiés assez distinctes, celles d'avant Jean-Jacques et celles d'après. Toutes les dernières, les femmes d'après Jean-Jacques, c'est-à-dire qui ont essuyé son influence et se sont enflammées un jour pour lui, ont eu une veine de _sentiment_ que les précédentes n'avaient point cherchée ni connue. Celles-ci, les femmes du XVIIIe siècle antérieures à Rousseau (et Mme de Staal-Delaunay en offre l'image la plus accomplie et la plus fidèle), sont purement des élèves de La Bruyère; elles l'ont lu de bonne heure, elles l'ont promptement vérifié par l'expérience. A ce livre de La Bruyère, qui semble avoir donné son cachet à leur esprit, ajoutez encore, si vous voulez, qu'elles ont lu dans leur jeunesse _la Pluralité des Mondes_ et _la Recherche de la Vérité_.

[Note 279: Cet Allemand, qui s'appelait _Juste Zinzerling_, a publié son voyage sous ce titre: _Jodoci Sinceri Itinerarium Galliae_..., 1616.]

Mme de Staal commence donc le XVIIe siècle, dans la série des écrivains-femmes, aussi nettement que Fontenelle l'a fait dans son genre. Elle était née bien plus tôt qu'on ne croit et que ne l'ont dit tous les biographes. Un érudit à qui l'on doit tant de rectifications de cette sorte, M. Ravenel, a éclairci ce point, qui ne laisse pas d'être important dans l'appréciation de la vie de Mlle Delaunay. Je l'appelle Mlle Delaunay par habitude, car (autre rectification de M. Ravenel) [280] elle ne se nommait pas ainsi: son père s'appelait _Cordier_; mais, ayant été obligé de s'expatrier pour quelque cause qu'on ne dit pas, il laissa en France sa femme jeune et belle qui reprit son nom de famille (_Delaunay_), et la fille, à son tour, prit le nom de sa mère qui lui est resté. La jeune Cordier-Delaunay naquit à Paris le 30 août 1684, et non pas en 1693, comme on l'a cru généralement. Elle se trouvait ainsi de neuf ans plus âgée qu'on ne l'a supposé; non pas qu'elle ait dissimulé son âge; elle n'indique point, il est vrai, dans ses Mémoires, la date précise de sa naissance (les dates, sous la plume des femmes, c'est toujours peu élégant); mais elle mentionne successivement dans le récit de sa jeunesse certaines circonstances historiques qui pouvaient mettre sur la voie. Il résulte de ces neuf années de plus qu'elle a _sans les paraître_, que le temps qu'elle passe au couvent et avant son entrée à la petite cour de Sceaux remplit toute la durée de sa première jeunesse; qu'elle a vingt-sept ans bien sonnés lorsqu'elle entre chez la duchesse du Maine, et qu'elle est déjà une personne faite qui pourra souffrir de sa condition nouvelle, mais qui n'y prendra aucun pli que celui de la contrainte. Il suit aussi de cette forte avance qu'elle avait trente-cinq ans lors de ses amours à la Bastille avec le chevalier de Ménil, et qu'elle ne se maria enfin avec le baron de Staal que dans sa cinquante et unième année. De là, durant le cours de cette existence dont la fleur fut si courte et si vite envolée, on voit combien les choses vinrent peu à point, et l'on comprend mieux dans ce ferme et charmant esprit, cet art d'ironie fine, ce ton d'enjouement sans gaieté qui naît de l'habitude du contre-temps.

[Note 280: _Journal de la Librairie_, 1836, feuilleton n° 35, page 3.]