Portraits littéraires, Tome III
Chapter 37
Le fait est que M. Soumet a eu plus d'une manière: la première atteignit son plein développement dans _Saül_ et dans _Clytemnestre_; la seconde, de plus en plus vaste et qui se ressentait des exemples d'alentour, qui y puisait des redoublements d'émulation et des surcroîts de veine, ne se déclara en toute profusion que par _la Divine Épopée_. On ne l'apprécierait exactement qu'en se permettant de détacher et de discuter quelques-uns des brillants tableaux dont elle est prodigue. Malgré les différences extrêmes dans le degré de croissance et d'épanouissement, une même remarque s'appliquerait toutefois aux deux manières. Saint François de Sales ne se hasardait jamais à dire d'une femme qu'elle était belle, il se contentait de dire qu'elle était _spécieuse_: mot charmant et prudent qui se pourrait détourner sans effort pour qualifier le genre de beauté propre à cette poésie séduisante.
Mais à quoi bon repasser tout à côté sur ce que M. Vitet a touché avec tant de supériorité et d'aisance? Un bon sens élevé, éloquent, règne dans tout ce discours si bien pensé et si littéraire par l'expression comme par l'inspiration. Le nouvel académicien a fait preuve de tact comme de reconnaissance dans l'hommage qu'il a trouvé moyen de rendre à la mémoire de M. Jouffroy. C'est à lui en effet que M. Vitet se rattache de plus près dans le mouvement qui poussait, il y a plus de vingt ans, les jeunes hommes d'alors, comme ils s'appelaient, dans des voies d'innovation studieuse et de découverte. En ce premier partage des rôles divers qui se fit entre amis, selon les vocations et les aptitudes, M. Vitet eut pour mission d'appliquer aux beaux-arts les principes de cette psychologie qui venait enfin, on le croyait, d'être rendue à ses hautes sources: qu'il parlât musique, qu'il traitât d'architecture surtout, comme plus tard de peinture, il multiplia et fit fructifier en tous sens la branche féconde. En fait d'architecture, il a été l'un des premiers chez nous qui ait promulgué des idées générales et produit une théorie historique complète de génération pour les époques du moyen âge: sur ces points-là, bien des notions, aujourd'hui vulgaires, viennent de lui. Le chapitre littéraire à part qu'il mérite dans l'histoire de ces années, nous espérons bien le lui consacrer à loisir; mais aujourd'hui, c'est un peu trop fête pour cela, et il y a trop de distractions alentour. Ce qui l'a distingué de bonne heure, ç'a été le talent de généraliser et de peindre les idées critiques; il y met dans l'expression du feu, de la lumière, et une verve d'élégante abondance. Son morceau sur Lesueur doit se classer en ce genre comme le chef-d'oeuvre de sa maturité. Quant à ses _Scènes de la Ligue_, elles eurent leur à-propos et leur hardiesse dans la nouveauté, et elles ont gardé de l'intérêt toujours. La censure d'alors interdisant au drame tout développement historique un peu vrai et un peu profond, on se jeta dans des genres intermédiaires, on louvoya, on fit des proverbes et des comédies en volume; c'est ce qui s'appelle peloter en attendant partie: je ne sais si la partie est venue, ou plutôt je sais comme tout le monde qu'au théâtre elle n'a pas été gagnée. M. Vitet, au reste, se hâtait de déclarer, à l'exemple du président Hénault, qu'il ne prétendait nullement faire oeuvre de théâtre; il ne voulait que rendre à l'histoire toute sa représentation exactement présumable et sa vivante vraisemblance. Ce genre-là, tel que je me le définis, c'est une espèce de _vignette continue_ qui règne au bas du texte, et qui sert à illustrer véritablement le récit. Le président Hénault et Roederer l'avaient déjà tenté; le premier, qui ne nous paraît grave à distance qu'à cause de son titre de magistrat et de sa _Chronologie_, mais qui était certes le plus dameret des historiens et l'homme de Paris qui soupait le plus[274], se trouvait être avec cela un homme vraiment d'esprit, et la préface de son _François II_ fait preuve de beaucoup de liberté d'idées. Il eut d'ailleurs la justesse de reconnaître tout d'abord que, dans ce genre mixte, où l'auteur n'est ni franchement poëte dramatique ni historien, mais quelque chose entre deux, on pouvait très-bien réussir, sans qu'il y eût pour cela une grande palme à cueillir au bout de la carrière: l'auteur n'a devant lui, disait-il, ni la gloire des Corneille, ni celle des Tite-Live. Or, c'est un inconvénient toujours de s'exercer dans un genre qui, n'étant que la lisière d'un autre ou de deux autres, reste nécessairement secondaire, qui ne se propose jamais le _sublime_ en perspective, et qui ne permet même pas de l'espérer. Il ne serait pas impossible, nous le croyons, d'arriver à donner le sentiment réel, vivant et presque dramatique de l'histoire, par l'excellence même du récit; et, au besoin, les belles pages narratives par lesquelles M. Vitet a comblé les intervalles de sa trilogie nous le prouveraient. Ajoutons qu'il n'a pas moins montré tout ce que le genre intermédiaire pouvait rendre, et qu'il l'a poussé à sa limite d'ingénieuse perfection dans la seconde surtout de ses pièces, _les États de Blois_.
[Note 274: On sait les vers de Voltaire.--Voir encore sur lui le jugement de d'Alembert et ses propres lettres dans le volume intitulé _Correspondance inédite de madame Du Deffand_ (2 vol., 1809); l'opinion de d'Alembert sur le président s'y peut lire au tome I, pages 232 et 251.]
Au discours du récipiendaire, l'un des plus élevés et des plus généreux qu'on ait entendus, M. le comte Molé a répondu, au nom de l'Académie, avec le goût qu'on lui connaît. Cette faveur du public à laquelle il est accoutumé et qui avait accueilli avidement son précédent discours, qui avait comme saisi ce discours au premier mot, si bien que c'était à croire (pour employer l'expression du moment) qu'on venait de lâcher l'écluse,--cette faveur ne lui a point fait défaut cette fois sur une surface plus unie et dans des niveaux plus calmes. M. Molé a cru qu'il était à propos de commencer par quelques considérations sur la puissance de l'esprit en France, et il a trouvé à cette puissance des raisons fines. Lorsqu'il a ensuite abordé son sujet, on a senti, à la façon dont il l'a traité, qu'il aurait pu même ne point chercher d'abord à l'élargir. Il a rendu au talent et aux oeuvres de M. Vitet une éclatante et flatteuse justice. À un moment, lorsqu'il a dit, par allusion à M. Soumet, qui avait été auditeur sous l'Empire: «L'Empereur n'eût pas manqué sans doute de vous nommer auditeur,» il a fait sourire le récipiendaire lui-même. On aurait à noter d'autres mots gracieux. M. Vitet a donné sur les jardins une théorie spirituelle et grandiose, qui les rattache à l'architecture encore; M. Molé ne trouverait à y opposer, a-t-il dit, que le «_for intérieur_ du promeneur pensif et solitaire, auquel notre vie, notre civilisation active et compliquée fait chercher, avant tout, le calme, le silence et la fraîcheur.» Analysant avec détail le beau travail sur Lesueur et sur les révolutions de l'art, insistant sur l'accord mémorable avec lequel ces trois jeunes gens, Poussin, Champagne et Lesueur, se dégagèrent du factice des écoles et vinrent retremper l'art dans le sentiment intérieur et dans la nature, le directeur de l'Académie a fait entendre de nobles et bien justes paroles: «Constatons-le, a-t-il dit, ces trois hommes étaient de moeurs pures, d'une âme élevée; tout en eux était d'accord. C'est une source abondante d'inspiration que l'honnêteté du coeur, que le désintéressement de la vie. L'artiste ou l'écrivain n'ont, après tout, qu'eux-mêmes à confier à leur pinceau ou à leur plume. On ne puise qu'en soi-même, quoi qu'on fasse, et l'on ne met que son âme ou sa vie sur sa toile ou dans ses écrits.»
Cette dernière vérité a une portée plus grande et une application plus rigoureuse qu'on n'est tenté de se le figurer, lorsqu'on est artiste de métier et qu'on croit avant tout à la puissance propre du talent et à une certaine verve de la nature. La nature et son impulsion primitive sont beaucoup, j'admettrai même qu'elles sont tout en commençant; mais l'usage qu'on en fait et le ménagement de la vie deviennent plus importants à mesure qu'on avance vers la maturité, et, dans ce second âge, le caractère définitif du talent, sa forme dernière se ressent profondément de l'arriéré qu'on porte avec soi et qui pèse, même quand on s'en aperçoit peu. Il est assez ordinaire, on le sait, d'être bon dans la première partie de la vie; cette première bonté tient à la nature, à la jeunesse, à ce superflu de toutes choses qu'on sent au-dedans de soi; on a de quoi prêter et rendre aux autres. Ce qui est plus rare et plus méritoire, c'est la bonté dans la seconde moitié de la vie, une bonté active, éclairée, le coeur qui se perfectionne en vieillissant: cela prouve qu'on a fait bon usage de la première part et qu'on n'a pas mésusé du premier fonds. Cette seconde bonté qui est durable, définitive, qui tient au développement de l'être moral à travers les pertes des années, est à la fois une vertu et une récompense. De même, pour le talent de l'artiste et du poëte, je dirai qu'il y a une certaine générosité inhérente qui lui est assez ordinaire dans la jeunesse; mais le développement ultérieur qu'il prendra dépend étroitement de l'usage du premier fonds. Si l'artiste a mal vécu, s'il a vécu au hasard, au seul gré de son caprice et de son plaisir, qu'arrive-t-il le plus souvent lorsqu'il a dépensé ce premier feu, cette première part toute gratuite de la nature? Pour un ou deux peut-être, doués d'une élévation naturelle qui résiste et d'un goût à l'épreuve qui a l'air plutôt de s'aiguiser, qu'arrive-t-il de la plupart en ce qui est de l'oeuvre et de la production même? Ou bien le talent insensiblement s'altère, non point dans les détails du métier (il y devient souvent plus habile), mais dans le choix des sujets, dans la nature des données et des images, dans le raffinement ou le désordre des tableaux. S'il a conscience du mal secret qu'il enferme en soi, et de sa gestion mauvaise, aura-t-il la force, aura-t-il seulement la pensée d'y échapper? il est des talents jactancieux qui se font gloire d'étaler et de produire au jour les tristes objets dont ils ont rempli leur vie. Il en est de plus dignes en apparence, qui croient pouvoir dissimuler, et qui, pour cela, ne trouvent rien de mieux que de renchérir du côté de l'exagéré et de la fausse grandeur. Il en est de plus timorés, qui répugnent à mentir aussi bien qu'à se trahir, et qui arrivent bientôt à se taire, car ils n'ont plus rien de bon à dire ou à chanter. En un mot, la clef de bien des destinées poétiques, à ce second âge de développement, se trouverait dans celle relation étroite avec la vie. Qu'on se demande, au contraire, où n'irait pas un talent vrai, fortifié par des habitudes saines, et recueilli, au sortir de la jeunesse, au sein d'une vertueuse maturité. Manzoni le savait bien, lorsqu'il rappelait ce mot à Fauriel: «L'imagination, quand elle s'applique aux idées morales, se fortifie et redouble d'énergie avec l'âge au lieu de se refroidir.» Racine, après des années de silence, en sort un jour pour écrire _Athalie_.
Mais je m'aperçois que je m'éloigne, et que j'abuse de la permission de moraliser. On m'excusera du moins si j'y ai trouvé un texte naturel à l'occasion d'une séance littéraire aussi judicieuse, aussi régulièrement belle, et des plus honorables pour l'Académie.
1er avril 1846.
LETTRES DE RANCÉ ABBÉ ET RÉFORMATEUR DE LA TRAPPE
Recueillies et publiées par M. Gonod, bibliothécaire de la ville de Clermont-Ferrand.
Est-ce pour faire amende honorable, pour faire pénitence d'avoir publié les charmants Mémoires inédits de Fléchier sur les Grands-Jours, que le même savant éditeur nous donne aujourd'hui les Lettres de Rancé? Le fait est que ces agréables Mémoires, dont nous avons rendu compte dans ce journal en nous y complaisant[275], qui ont été lus ici de chacun avec tant d'intérêt et qui ont singulièrement rajeuni et, pour tout dire, ravivé la renommée sommeillante d'un grave prélat, ont causé dans le pays d'Auvergne un véritable scandale. On a essayé de nier leur authenticité, comme si de tels récits s'inventaient à plaisir, et comme si une langue aussi exquise et aussi polie se retrouvait ou se fabriquait à volonté après le moment unique où elle a pu naître. Puis on s'est rejeté sur le tort qu'une semblable publication faisait à la mémoire de Fléchier, et on s'est porté pour vengeur de sa gloire officielle, comme si, après tout à l'heure deux siècles, il y avait une meilleure recommandation auprès d'une postérité blasée que de parvenir à l'intéresser encore, à l'instruire avec agrément et à faire preuve auprès d'elle des diverses sortes de qualités qui brillent dans cet écrit familier, esprit d'observation, grâce, ironie et finesse. Enfin on a fait jouer les grosses batteries, et on a crié bien haut à l'_immoralité_ et à l'_irréligion_.
[Note 275: Dans le _Journal des Débuts_. Voir aussi au tome III, page 239, des _Portraits contemporains et divers_.]
Le clergé et la noblesse d'Auvergne se sont mis à guerroyer contre le livre, la noblesse surtout; car on se rappelle qu'elle ne fait pas une très-belle figure dans les Grands-Jours. De loyaux militaires, d'anciens officiers de cavalerie se sont piqués d'honneur; ils sont venus, plume en main, discuter le plus ou moins de convenance des historiettes racontées par le jeune abbé dans la société de Mme de Caumartin et s'inscrire en faux contre ses plus insinuantes malices. Ce serait à n'y pas croire, si nous n'avions sous les yeux une brochure par laquelle M. Gonod a jugé à propos de répondre à ces pauvretés qui ont fait orage dans le pays; nous ne savions pas que L'Auvergne fût si loin de Paris encore. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'on nous assure que l'éditeur, pour couper court à ces criailleries de chaque matin, a pris le parti de retirer le plus d'exemplaires qu'il a pu de la circulation. L'ensemble de cette petite tracasserie est un trait de moeurs locales au XIXe siècle. Nous savions bien que le succès des _Mémoires de Fléchier_ avait été grand; nous ne nous doutions pas qu'il eût été tellement à point et de circonstance.
Tant il y a que M. Gonod nous procure aujourd'hui une lecture tout à fait irréprochable et sévère, en nous donnant les _Lettres de Rancé_. L'ouvrage de M. de Chateaubriand a ramené la curiosité publique sur ce grand et saint personnage; la publication de M. Gonod achèvera de la satisfaire. Qu'on ne s'attende ici à rien de brillant, à rien de flatteur ni même d'agréable, à rien de ce que le talent, ce grand enchanteur, va évoquer à distance et deviner ou créer plutôt que de s'en passer. On a dans ces lettres le véritable Rancé tout pur, parlant en personne, simplement, gravement, avec une tristesse monotone, ou avec une joie sans sourire qui ressemble à la tristesse elle-même et qui ne se déride jamais. On sent, en lisant ces paroles unies et en s'approchant de près du personnage, combien il y avait peu, dans la religion toute réelle et pratique de ce temps-là, de cette poésie que nous y avons mise après coup pour accommoder l'idée à notre goût d'aujourd'hui et pour nous reprendre à la croyance par l'imagination. Il y avait, même du temps de Rancé, de ces gens du monde curieux et assez zélés qui allaient volontiers passer vingt-quatre heures à la Trappe et qui s'en faisaient une partie de dévotion. On serait très-aisément disposé ainsi de nos jours; on irait faire volontiers un pèlerinage dont on parlerait longtemps ensuite, et dont on raconterait au public les moindres circonstances et les _impressions_; mais il y a dans l'idée de durée attachée à une telle vie quelque chose qui effraie, qui glace et qui rebute; or ce quelque chose, on le ressent inévitablement à chaque page des lettres du réformateur de la Trappe. Rien de moins poétique, je vous assure, rien de moins littéraire dans le sens moderne du mot, et j'ajouterai presque comme une conséquence immédiate, rien de plus véritablement humble et de plus sincère.
Les lettres recueillies par M. Gonod sont de différentes dates et adressées à plusieurs personnes; sauf un très-petit nombre, elles se divisent naturellement en trois parts: 1° celles à l'abbé Favier, l'ancien précepteur de Rancé; 2° celles à l'abbé Nicaise, de Dijon, l'un des correspondants les plus actifs du XVIIe siècle, et qui tenait assez lieu à Rancé de gazette et de _Journal des Savants_; 3° celles à la duchesse de Guise, fille de Gaston d'Orléans et l'une des âmes du dehors qui s'étaient rangées sous la direction de l'austère abbé.
Quoique les lettres adressées à l'abbé Favier soient, au moins au début, d'une date très-antérieure à la conversion et à la réforme de Rancé, on y chercherait vainement quelque trace de ses dissipations mondaines et de ses brillantes erreurs. Le jeune abbé se contentait, en ces années fougueuses, d'obéir à ses passions, sans en faire parade par lettres: ce sont d'ailleurs de ces choses qu'on n'a guère coutume d'aller raconter à son ancien précepteur. Celui-ci avait laissé le jeune abbé en train de fortes études et de thèses théologiques; il se le figurait toujours sous cet aspect: «Vous avez trop bonne opinion de ma vocation à l'état ecclésiastique, lui écrivait Rancé: pourvu qu'elle ait été agréable à Dieu, c'est tout ce que je désire...» On a beau relire et presser les lettres de cette date, on y trouve de bons et respectueux sentiments pour son ancien précepteur, un vrai ton de modestie quand il parle de lui-même et de ses débuts dans l'école ou dans la chaire, de la gravité, de la convenance, mais pas le plus petit bout d'oreille de l'amant de Mme de Montbazon.
Après la mort de cette dame et pendant les premiers temps de la retraite que fit Rancé à sa terre de Veretz, il se développe un peu plus et laisse entrevoir à son digne précepteur quelque chose de l'état de son âme: «Les marques de votre souvenir m'étant infiniment chères, lui écrit-il à la date du 17 juillet 1658, j'ai lu vos deux lettres avec tous les sentiments que je devois, quoique je me sois vu si éloigné de ce que vous imaginez que je suis, qu'assurément j'y ai trouvé beaucoup de confusion. Je vous supplie de ne me la pas donner si entière une autre fois, et de croire que, hors une volonté fort foible de m'attacher aux choses de mon devoir plutôt qu'à celles qui n'en sont pas, il n'y a rien en moi qui ne soit tout à fait misérable et qui ne soit digne de votre compassion bien plus que de votre estime.» C'est en ces termes voilés, mais significatifs pour nous, plus significatifs peut-être qu'ils ne l'étaient pour le bon abbé Favier, que Rancé donne les premiers signes de son repentir. Ce repentir de sa part est d'autant plus sérieux et plus sûr qu'il ne vient pas s'étaler en vives images, et qu'il ne se plaît point à repasser avec détail sur les traces des faiblesses d'hier. En général, Rancé coupe court aux paroles; il va au fait, et le fait pour lui, c'est l'_éternité_ à laquelle il rapporte toutes choses. Cela rend les lettres qu'on écrit plus simples, mais ne contribue pas à les rendre variées. L'éternité est un grand fond sombre qui supprime sur les premiers plans toutes les figures.
Le temps de sa retraite à Veretz se marque par quelques traits plus adoucis et par quelques expressions de contentement, si ce mot est applicable à une nature comme celle de Rancé: «Je vis chez moi assez seul. Je ne suis vu que de très-peu de gens, et toute mon application est pour mes livres et pour ce que j'imagine qui est de ma profession. J'y trouve assez de goût pour croire que je ne m'ennuierai point de la vie que je fais...» Mais, après cette sorte d'étape et ce premier temps de repos, Rancé se relève et se met en marche pour une pénitence infatigable et presque impitoyable, à l'envisager humainement: «Je vous assure, Monsieur, écrit-il à l'abbé Favier (24 janvier 1670), que depuis que l'on veut être entièrement à Dieu et dans la séparation des hommes, la vie n'est plus bonne que pour être détruite; et nous ne devons nous considérer que _tanquam oves occisionis._» A côté de ces austères et presque sanglantes paroles, on ne peut qu'être d'autant plus sensible aux témoignages constants de cette affection toujours grave, toujours réservée, mais de plus en plus profonde avec les années, qu'il accorde au digne vieillard, son ancien maître; les jours où, au lieu de lui dire _Monsieur_, il s'échappe jusqu'au _très-cher Monsieur_, ce sont les jours d'effusion et d'attendrissement.
Une pensée historique ressort avec évidence de la lecture de ces lettres de Rancé et jusque du sein de la réforme qu'il tente avec une énergie si héroïque: c'est que le temps des moines est fini, que le monde n'en veut plus, ne les comprend ni ne les comporte plus. Cela est vrai de l'aveu de Rancé lui-même, et il nous l'exprime à sa manière, quand il dit (lettre du 3 octobre 1675): «Puisque vous voulez savoir des nouvelles de notre affaire, je vous dirai, quelque juste qu'elle fût, qu'elle a été jugée entièrement contre nous; et, pour vous parler franchement, ma pensée est que l'Ordre de Cîteaux est rejeté de Dieu; qu'étant arrivé au comble de l'iniquité, il n'étoit pas digne du bien que nous prétendions y faire, et que nous-mêmes, qui voulions en procurer le rétablissement, ne méritions pas que Dieu protégeât nos desseins ni qu'il les fît réussir.» Il revient en plusieurs endroits sur cette idée désespérée; son jugement sur son Ordre est décisif: _les ruines mêmes_, s'écrie-t-il, _en sont irréparables_.
Et que ne dirait-il pas des autres Ordres s'il se permettait également d'en juger? Il avait résigné à l'abbé Favier son abbaye de Saint-Symphorien-lez-Beauvais, dont ce dernier ne savait trop que faire. Le peu de religieux qui y restaient vivaient avec scandale: «D'y en mettre de réformés, lui écrivait Rancé, cela n'est plus possible; les réformes sont tellement décriées, et en partie par la mauvaise conduite des religieux, qu'on ne veut plus souffrir qu'on les introduise dans les lieux où il n'y en a point. Ce sont nos péchés qui en sont cause.» (Lettre du 14 septembre 1689).--Ainsi le grand siècle, ce siècle de Louis XIV que nous nous figurons de loin comme fervent, était à bout des moines, et cela de l'aveu du plus saint et du plus pur des réformateurs monastiques du temps. La différence profonde qui, dans le sentiment de Rancé et d'après l'institution rigoureuse de l'Église, devait distinguer les moines proprement dits d'avec le corps du clergé séculier, s'effaçait de plus en plus dans les esprits et n'était plus parfaitement comprise, même des estimables Sainte-Marthe, même des vénérables Mabillon. Aussi on s'aperçoit, dans tout le cours de cette correspondance, à quel point Rancé fit _scandale de sainteté_ à son époque.
«_Nous vivons_, écrivait-il encore (à l'abbé Nicaise), _nous vivons dans des siècles plus prudents et plus sages_, je dis de la sagesse du monde, et non pas de celle de Jésus-Christ.» Depuis tantôt deux siècles que cette prudence et cette sagesse tout humaines n'ont fait que croître, l'anachronisme du saint réformateur n'est pas devenu moins criant. C'est une réflexion qui ne se peut étouffer en le lisant, et qui en entraîne à sa suite beaucoup d'autres.