Portraits littéraires, Tome III
Chapter 34
Je résume les objections que M. Auguste Bernard opposait à Charles Labitte. Sans entrer ici dans une discussion de dates qui avait déjà été très-bien éclaircie par Vigneul-Marville, et que semblent avoir réglée définitivement MM. Leber et Brunet, on peut répondre sans hésiter: Non, les hommes de la _Satyre Ménippée_ n'étaient point des hommes du lendemain[259], et cette oeuvre de leur part ne fut point une attaque tardive, ni le coup de pied à ce qui était à terre. Et d'abord il paraît constant, nonobstant chicanes, que le premier petit écrit dont se compose cette Satyre farcie (l'écrit intitulé _la Vertu du Catholicon_) fut imprimé réellement en 1593, avant la chute de la Ligue; il n'est pas moins certain, pour peu qu'on veuille réfléchir, que tous ces quatrains railleurs, ces _plaisantes rimes_, épîtres et complaintes, que la _Ménippée_ porte avec elle, coururent imprimées ou manuscrites, et durent être placardées, colportées au temps même des événements qui y sont tournés en ridicule. La _Satyre Ménippée_ ne fit que ramasser et enchâsser ces petites pièces qui étaient en circulation; elle rallia en un gros ces troupes légères qui avaient donné séparément.
[Note 259: Voir ce qui est dit dans la _Satyre_ même, ou du moins dans le _Discours de l'imprimeur_, contre les gens du lendemain: «J'en vois d'autres qui n'ont bougé de leurs maisons et de leurs aises, à déchirer le nom du roy et des princes du sang de France tant qu'ils ont pu, et qui, ne pouvant plus résister à la nécessité qui les pressoit, pour avoir eu deux ou trois jours devant la réduction de leur ville quelque bon soupir et sentiment de mieux faire, sont aujourd'hui néanmoins ceux qui parlent plus haut, etc., etc.»]
Il y a plus: je me suis amusé à parcourir les historiens contemporains et auteurs de mémoires, de Thou, d'Aubigné, Cheverny, Le Grain[260]; tous, au moment où ils parlent de la tenue des États de 1593 et durant cette tenue même, mentionnent la _gaie satyre_ et _farce piquante_ qu'en firent ces _bons et gentils esprits_ et ces _plumes gaillardes_, l'honneur de la France. Je n'irai pas jusqu'à conjecturer d'après cette entière concordance qu'il y eut dès lors, et dans les dernière mois de 1593, des copies manuscrites qui coururent (ce qui n'aurait rien d'ailleurs que d'assez vraisemblable); j'admets tout à fait que, de la part de ces historiens si bien informés, c'est là un léger anachronisme résultant d'une association d'idées involontaire. Qu'on conclure? Si, quand l'imprimé parut, tout le monde se récria de la sorte avec transport et adopta par acclamation l'amusante parodie comme vérité, en l'antidatant légèrement et lui attribuant un effet rétroactif, c'est que les honnêtes gens étaient si las de ces horreurs et de ces calamités prolongées, étaient si heureux de retrouver exprimé avec éclat et vigueur ce qu'ils pensaient et se disaient à l'oreille depuis longtemps, qu'ils se prirent à n'en faire qu'un seul écho, en le reportant tant soit peu en arrière par une confusion irrésistible: glorieux et légitime anachronisme, qui prouve d'autant plus pour l'effet moral de la _Ménippée_. Les contemporains eux-mêmes antidatent et font la faute: quel plus bel hommage! Tout atteste que l'action de l'heureux pamphlet fut immense sur l'opinion à travers la France encore soulevée. Si de nos jours, à propos d'un autre pamphlet royaliste bien différent, qui n'exprimait que l'étincelante colère et les représailles d'un écrivain de génie, un moment homme de parti avant d'être l'homme de la France,--si Louis XVIII pourtant a pu dire de la brochure intitulée _De Buonaparte et des Bourbons_, apparue sur la fin de mars 1814, qu'_elle lui avait valu une armée_, Henri IV n'aurait-il pas pu dire plus justement la même chose de sa bonne Satyre nationale? La phrase du président Hénault ne signifie que cela; c'est un de ces mots spirituels qui rendent avec vivacité un résultat et qui font aisément fortune en France. On ne prend de tels mots au pied de la lettre que quand on y met peu de bonne volonté. En résumé, tous les procès-verbaux du monde publiés ou inédits ne prouveront jamais: 1° que les États de 1593 n'aient pas été la _Cour du roi Petaud_; 2° que la _Satyre Ménippée_ n'ait pas été bien et dûment comparée (toute proportion gardée) à la bataille d'Ivry, non pas si vous voulez à la troupe d'avant-garde, mais à cette cavalerie qui, survenant toute fraîche le soir d'une victoire, achève l'ennemi qui fuyait.
[Note 260: Voir de Thou, _Histoire_, livre CV, année 1593;--d'Aubigné, _Histoire universelle_, tome III, livre III, chapitre 13;--Cheverny, _Mémoires d'État_, à l'année 1593;--Le Grain, _Décade_, même année.]
Au moment où Henri IV fit son entrée en ce Paris longtemps rebelle, à ce beau jour du printemps de 1594, il y eut un essaim de grosses abeilles qui sortit on ne sait pas bien d'où, et peut-être, comme on croit, d'un coin de la Cité, d'auprès le jardin de M. le Premier Président; elles marchaient et voletaient devant les lis[261], donnant au visage et dans les yeux des ligueurs fuyards: ce fut la _Ménippée_ même. Les lis alors étaient d'accord avec l'honneur et avec l'espoir de la France. Depuis, quand ils méritèrent d'être rejetés, un autre gros d'abeilles se vit, qui piqua en sens inverse et les harcela longtemps avec gloire: à deux siècles de distance, le rôle national est le même; la Ménippée et la chanson de Béranger sont deux soeurs.
[Note 261: Et si l'on trouvait que je vais bien loin, en appliquant cette gracieuse image à une production quelque peu rabelaisienne, qu'on se rappelle, entre autres, ce riant et beau passage: «Le Roy que nous demandons est déjà fait par la nature, né au vrai parterre des fleurs de lys de France, rejeton droit et verdoyant du tige de saint Louis. Ceux qui parlent d'en faire un autre se trompent et ne sauroient en venir à bout: on peut faire des sceptres et des couronnes, mais non pas des roys pour les porter; on peut faire une maison, non pas un arbre ou un rameau verd...»]
Viendra-t-on maintenant nous préconiser le _Dialogue du Maheustre et du Manant_, l'opposer rationnellement, comme on dit, à la _Ménippée_, lui subordonner celle-ci, en insinuant qu'elle ne devrait reparaître qu'à la suite et dans le cortège de l'autre? En France, tant qu'il y aura du bon sens, de telles énormités ne se sauraient souffrir. Ce pamphlet du _Maheustre_ et du _Manant_[262], très-curieux à titre de renseignement historique, est lourd, assommant, sans aucun sel. Le _Manant_ est un ergoteur, un procureur fanatique comme Crucé; ce _Manant_ n'a rien du véritable esprit français, rien de notre paysan, de notre _Jacques Bonhomme_, ni de notre _badaud_ de Paris malin et mobile. Il raisonne avec une idée fixe, avec cette logique opiniâtre qui mène à l'absurde, qui aboutirait en deux temps à l'Inquisition et à 93. Il n'est, après tout, que l'organe des Seize; ce pamphlet a tout l'air d'une vengeance sournoise décochée par les Seize _in extremis_ contre les faux frères du parti et contre Mayenne. C'est comme qui dirait une apologie de la portion la plus exagérée et la plus _pure_ de la Commune de Paris, qui aurait paru à la veille du 9 thermidor. En ce qui est du sentiment démocratique avancé dont on serait tenté par moments de faire honneur à l'auteur et à sa faction, prenez bien garde toutefois et ne vous y fiez guère: il y a quelque chose qui falsifie à tout instant cette inspiration de bon sens démocratique, qui le renfonce dans le passé et qui l'opprime, c'est l'idée catholique fanatique, l'idée romaine-espagnole[263]. Non, dans l'ordre naturel, la _Satyre Ménippée_ ne saurait venir (comme paraît le désirer M. Bernard) à la queue du _Maheustre_ et du _Manant_; ce _Manant_ reste une excentricité par rapport à l'esprit de la France, tandis que la _Ménippée_ est bien au coeur de cet esprit: c'est elle qui mène le triomphe.
[Note 262: Le _Maheustre_, ainsi nommé par une sorte de sobriquet, représente l'homme d'armes ou le noble sans conviction bien profonde et passé sous les drapeaux du roi de Navarre; le _manant_ représente le franc paroissien de Paris, le ligueur-_ultra_, et qui serait, au besoin, plus catholique que le pape.]
[Note 263: Voir notamment les pages 556, 557 (au tome III, édition de la _Ménippée_ de Le Duchat, 1709), dans lesquelles quelques bonnes vérités sur la noblesse sont contre-pesées tout à côté par les plus serviles soumissions au clergé: les unes ne s'y peuvent séparer des autres.]
Quant aux noms des auteurs anonymes du généreux pamphlet, M. Bernard ne chercha pas moins querelle à notre ami, qui n'était coupable que d'avoir suivi, dans le partage des rôles, les données constamment transmises, et de s'y être joué, comme on fait en lieu sûr, avec quelque complaisance.--Mais qui nous prouve que Pithou a réellement écrit la harangue de d'Aubray, que Passerat et Nicolas Rapin ont fait les vers, que Florent Chrestien...? Oh! pour le coup, il y a le témoignage universel, la tradition consacrée. Que si M. Auguste Bernard exige absolument qu'on lui produise, après plus de deux siècles, un acte notarié et un procès-verbal authentique en faveur de ces noms, il peut se flatter d'avoir gain de cause; mais, faute de ce certificat, auprès de tous ceux qui entendent le mot pour rire, et qui savent encore saisir au vol la voix de la Renommée, cette chose jadis réputée divine et légère, la gloire de Pithou, de Rapin et de Passerat, n'y perdra rien.
C'est assez insister sur ce principal épisode de la vie littéraire de notre ami. Ainsi Charles Labitte trouvait moyen vers le même temps de faire excursion jusque par delà les sources mystiques de Dante, et de se rabattre en pleine Beauce, au coeur de nos glèbes gauloises. Pourtant cette vie de Rennes, loin de Paris, et malgré tous les dédommagements des amitiés qu'il s'était formées, coûtait à ses goûts; il ne tarda pas à désirer de nous revenir. Je trouve dans une lettre de lui, datée des derniers temps de son séjour à Rennes (fin de février 1842) et adressée à ce même ami d'enfance, M. Jules Macqueron, un touchant tableau de sa disposition intérieure. On en aimera la sincérité parfaite du ton, rien d'exagéré, une tristesse tempérée, si j'ose dire, de bonne humeur et de résignation: à vingt-six ans, cette tristesse-là compte plus que bien des violents désespoirs à vingt. On n'y sera pas moins frappé des nobles croyances qui subsistaient debout en lui, même en ses jours d'abattement:
«Quelques indulgentes et illustres amitiés qui me restent fidèles, écrivait-il à son ami en songeant sans doute à MM. Villemain et Cousin qui lui témoignaient un attachement véritable,--un peu de persévérance et d'amour des lettres, voilà les éléments de mon mince avenir. Quoi qu'il arrive d'ailleurs, mon cher Jules, mon ambition ne sera jamais déçue. Ce que j'en ai n'est pour moi qu'un moyen factice d'occuper les heures et de distraire le dégoût de toutes choses par l'activité. Il y a un mot de Bossuet (ou de Fénelon) qui dit: «L'homme s'agite, et Dieu le mène.» Tout le secret de la vie est là; il faut s'étourdir par l'action. De jour en jour, d'ailleurs, j'ai moins la peur d'être détrompé, et ma philosophie se fait toute seule. Je me suis aperçu que le bonheur, comme il faut l'entendre, n'est autre chose, quand on n'en est plus aux idylles, que le parti pris de s'attendre à tout et de croire tout possible. La vie n'est qu'une auberge où il faut toujours avoir sa malle prête. Cette théorie, qui est triste au fond, n'altère en rien ma bonne humeur. Elle me donne le droit de ne plus croire qu'à très-peu de choses, de me lier aux idées plutôt qu'aux hommes, de rire des sols, de mépriser les fripons de toute nuance, de me réfugier plus que jamais dans l'idéale sphère du vrai, du beau, du bien, et d'avoir à coeur encore les bonnes, les vieilles, les excellentes amitiés de quelques fidèles. La beauté dans l'art, la moralité en politique, l'idéalisme en philosophie, l'affection au foyer..., il n'y a rien après. Je ne donnerais pas une panse d'à de tout le reste.»
On voit qu'en faisant bon marché de bien des choses et en jetant à la mer une partie de son bagage, au moment où il entrait dans ce détroit de la seconde jeunesse, la noble nature de notre ami ne se dépouillait pourtant qu'autant qu'il le fallait: il savait garder au moral le plus essentiel du viatique.
M. Tissot, qui avait connu Charles Labitte chez M. de Pongerville et qui, sans préjugé d'école, sachant aimer le talent et la jeunesse, avait été gagné à cette vivacité gracieuse, lui ménagea un honorable motif de retour et de séjour à Paris, en l'adoptant pour son suppléant au Collège de France. C'est dans cette position que Charles Labitte a passé les deux ou trois dernières années. Des fonctions si nouvelles le rejetèrent à l'instant dans l'étude de l'antiquité; et comme il ne faisait rien à demi, comme il portait en toute veine son insatiable besoin de recherches et de lectures complètes, il devint en très-peu de temps un érudit classique des plus distingués; mais s'étonnera-t-on que la vie se consume à cette succession rapide de coups de collier imprévus, à ces entrées en campagne avant l'heure et à ces marches forcées de l'intelligence?
Que sera-ce si l'on ajoute qu'une fois présent à Paris, il redevint le plus utile et le plus fréquent à cette _Revue_, la ressource habituelle en toute rencontre, d'une plume toujours prête à chaque à-propos, innocemment malicieuse, et tout égayée et légère au sortir des doctes élucubrations?
Son ardeur d'application à l'antiquité et à la poésie latine marque l'heure de la maturité de son talent, et elle contribua sans nul doute à la déterminer. Le génie romain en particulier, grave et sobre, était bien propre, par son commerce, à perfectionner cette heureuse nature, à l'affermir et à la contenir, à lui communiquer quelque chose de sa trempe, et à lui imprimer de sa discipline. Dans les derniers temps de son enseignement, Charles Labitte avait fini par triompher d'une certaine timidité qui lui restait en présence du public, et le succès, de plus en plus sensible, qu'il recueillait autour de lui, l'excitait dans cette voie où le conviaient d'ailleurs tant de sérieux attraits. On a imprimé plusieurs des discours d'ouverture prononcés par lui, et dans lesquels, pour le tour des idées et la forme de l'érudition, il semblait d'abord marcher sur la trace de cet autre agréable maître M. Patin; puis, bientôt, par des articles approfondis sur des auteurs de son choix, il dégagea sa propre originalité, il la porta dans ces sujets anciens, en combinant, autant qu'il était possible à cette distance, la biographie et la critique, en poussant l'une en mille sens à travers l'autre. Les érudits, en définitive, étaient satisfaits, les gens instruits trouvaient à y apprendre, et tout esprit sérieux avait de quoi s'y plaire; la conciliation était à point. Les deux articles sur _Varron_ et sur _Lucile_ [264] résolvaient entièrement la question du genre; l'auteur n'avait plus qu'à poursuivre et à en varier les applications. Et que n'eût-il pas fait en peu d'années à travers ce fonds, toujours renaissant, que n'en eût-il pas tiré avec son talent dispos, sa facilité d'excursion et son abondance d'aperçus? Ses papiers nous révèlent l'étendue de ses plans; les titres seuls en sont ingénieux, et attestent l'invention critique: il avait préparé un article sur _les Femmes de la Comédie latine_, particulièrement sur celles de Térence, et un autre intitulé _la Tristesse de Lucrèce_. Ce dernier projet nous touche surtout, en ce que notre ami s'y montre à nous comme ayant sondé plus avant qu'il ne lui semblait habituel les dégoûts amers de la vie et le problème de la mort. Il voyait dans le poète romain, non pas un aride représentant de l'épicuréisme, mais une victime superbe de l'anxiété: «Fièvre du génie, disait-il, désordonnée, mais géométrique; ne vous y fiez pas: sous ces lignes sévères, il y a du trouble.» Il disait encore: «C'est le dernier cri de la poésie du passé. A la veille du Calvaire, elle prophétise le _oui_ par le _non_; elle prouve le trouble, l'attente, le désir d'une solution. C'est un Colomb qui se noie avant d'arriver, ou plutôt qui s'en retourne.--Ajax en révolte s'écriait: _Je me sauverai malgré les Dieux_; et Lucrèce: _Je m'abîmerai à l'insu des Dieux_.» Il s'attachait, dans la lecture du livre, à dessiner l'âme du poète, à ressaisir les plaintes émues que le philosophe mettait dans la bouche des adversaires, et qui trahissaient peut-être ses sentiments propres; il relevait avec soin les affections et les expressions modernes, cet ennui qui revient souvent, ce _veternus_, qui sera plus tard l'_acediu_ des solitaires chrétiens, le même qui engendrera, à certain jour, l'_être invisible_ après lequel courra Hamlet, et qui deviendra enfin la _mélancolie_ de René. Ce suicide final qu'on raconte de Lucrèce ne lui semblait peut-être qu'un retour d'accès d'un mal ancien: «L'air d'autorité, écrivait-il, ne suffit pas à déguiser ses terreurs; voyez, il s'en revient pâle comme Dante; l'armure déguise mal l'émotion du guerrier.» Il croyait discerner, sous cet athéisme dogmatique, comme sous la foi de Pascal, le démon de la _peur_. Je n'oserais affirmer que toutes ces vues soient parfaitement exactes et conformes à la réalité: en général, on est tenté de s'exagérer les angoisses des philosophes qui se passent des croyances que nous avons; on les plaint souvent bien plus qu'ils ne sont malheureux. Quiconque a traversé, dans son existence intellectuelle, l'une de ces phases d'incrédulité stoïque et d'épicuréisme élevé, sait à quoi s'en tenir sur ces monstres que de loin on s'en figure. Si Lucrèce nous rend avec une saveur amère les angoisses des mortels, nul aussi n'a peint plus fermement et plus fièrement que lui la majesté sacrée de la nature, le calme et la sérénité du sage; à ce titre auguste, le pieux Virgile lui-même, en un passage célèbre, le proclame heureux: _Félix qui potuit rerum_, etc... Quoi qu'il en soit cependant de l'énigme que le poëte nous propose, et si tant est qu'il y ait vraiment énigme dans son oeuvre, c'était aux expressions de trouble et de douleur que s'attachait surtout notre ami; le livre III, où il est traité à fond de l'âme humaine et de la mort, avait attiré particulièrement son attention; dans son exemplaire, chaque trait saillant des admirables peintures de la fin est surchargé de coups de crayon et de notes marginales, et il s'arrêtait avec réflexion sur cette dernière et fatale pensée, comme devant l'inévitable perspective: «Que nous ayons vécu peu de jours, ou que nous ayons poussé au delà d'un siècle, une fois morts, nous n'en sommes pas moins morts pour une éternité; et celui-là ne sera pas couché moins longtemps désormais, qui a terminé sa vie aujourd'hui même, et celui qui est tombé depuis bien des mois et bien des ans:
Mors aeterna tamen nihilominus illa manebit; Nec minus ille diu jam non erit, ex hodierno Lumine qui finem vitaï fecit, et ille Mensibus atque annis qui multis occidit ante.»
[Note 264: Livraisons de la _Revue_ du 1er août et du 1er octobre 1845.]
Notre ami était donc en train d'attacher ses travaux à des sujets et à des noms déjà éprouvés, et les moins périssables de tous sur cette terre fragile; il voguait à plein courant dans la vie de l'intelligence; des pensées plus douces de coeur et d'avenir s'y ajoutaient tout bas, lorsque tout d'un coup il fut saisi d'une indisposition violente, sans siège local bien déterminé, et c'est alors, durant une fièvre orageuse, qu'en deux jours, sans que la science et l'amitié consternées pussent se rendre compte ni avoir prévu, sans aucune cause appréciable suffisante, la vie subitement lui fit faute; et le vendredi 19 septembre 1845, vers six heures du soir, il était mort quand il ne semblait qu'endormi.
«Il est mort, s'écriait Pline en pleurant un de ses jeunes amis[265], et ce qui n'est pas seulement triste, mais lamentable, il est mort loin d'un frère bien-aimé, loin d'une mère, loin des siens... _procul a paire amantissimo, procul a matre_... Que n'eût-il pas atteint, si ses qualités heureuses eussent achevé de mûrir! De quel amour ne brûlait-il pas pour les lettres! que n'avait-il pas lu! combien n'a-t-il pas écrit! _Quo Me studiorum amore flagrabat! quantum legit! quantum etiam scripsit!» Toutes ces paroles ne sont que rigoureusement justes appliquées à Charles Labitte, et celles-ci le sont encore[266], que je détourne à peine: «Fidèle à la tradition, reconnaissant des aînés et même des maîtres (pour mieux le devenir à son tour), qu'il ressemblait peu à nos autres jeunes gens! Ceux-ci savent tout du premier jour, ils ne reconnaissent personne, ils sont à eux-mêmes leur propre autorité: _statim sapiunt, statim sciunt omnia,... ipsi sibi exempla sunt_; tel n'était point Avitus...» Nous pourrions continuer ainsi avec les paroles du plus ingénieux des anciens bien mieux qu'avec les nôtres, montrer cette ambition honorable que poursuivait notre ami, non point l'_édilit_ comme Julius Avitus, mais la pure gloire littéraire qu'il avait tout fait pour mériter, et dont il était sur le point d'être investi... _et honor quem meruit tantum_. Pourtant nous nous garderions d'ajouter que tous ces fruits de tant d'espérance s'en sont allés avec lui, _quae nunc omnia cum ipso si ne fructu posteritatis aruerunt_. Non, tout de lui ne périra point; quelques-uns de ses écrits laisseront trace et marqueront son passage. Oh! que du moins les Lettres qu'il a tant aimées le sauvent! Et tâchons nous-mêmes, nous qui l'avons si bien connu, de les cultiver assez pour mériter d'arriver jusqu'au rivage, et pour y déposer en lieu sûr ce que nous portons de plus cher avec nous, la mémoire de l'ami mort dans la traversée et enseveli à bord du navire!
1er mai 1846.
[Note 265: Lettre XI du livre V.]
[Note 266: Lettre XXIII du livre VIII.]
RÉCEPTION DE M. LE Cte ALFRED DE VIGNY À L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
M. ÉTIENNE.