Portraits littéraires, Tome III
Chapter 33
Notre ami avait toujours ce grand passé littéraire devant les yeux; il aimait ces choses désintéressées en elles-mêmes et s'y absorbait avec oubli. Nous ne le suivrons point ici pas à pas dans la série d'articles qu'il laissa échapper durant les premières années, et qui n'étaient que le trop-plein de ses études constantes. Son fonds acquis sur les sermonnaires du Moyen Âge lui fournit matière à de piquantes appréciations de Michel Menot et des autres prédicateurs dits _macaroniques_. Il donna nombre de morceaux sur l'époque Louis XIII. En même temps, par ses portraits de M. Raynouard et de Népomucène Lemercier, il abordait avec bonheur ce genre délicat de la biographie contemporaine, et contribuait pour sa part à l'élargir.
[Note 249: Il faut voir la même idée rendue comme les anciens savaient faire, c'est-à-dire en des termes magnifiques, au XIIe chapitre du _Traité du Sublime_ qui a pour titre: «Suppose-toi en présence des plus éminents écrivains.» Longin (ou l'auteur, quel qu'il soit) y fait admirablement sentir, et par une gradation majestueuse, le rapport qui unit le tribunal de la postérité à celui des grands prédécesseurs.--Ne pas s'en tenir à la traduction de Boileau.--Racine, dans sa préface de _Britannicus_, a usé aussi, en se l'appliquant, de la pensée de Longin: «Que diraient Homère et Virgile s'ils lisaient ces vers? Que dirait Sophocle s'il voyait représenter cette scène?...»]
Autrefois il existait deux sortes de notices littéraires: l'une toute sèche et positive, sans aucun effort de rhétorique et sans étincelle de talent, la notice à la façon de Goujet et de Niceron, aussi peu agréable que possible et purement utile; elle gisait reléguée dans les répertoires, tout au fond des bibliothèques: et puis il y avait sur le devant de la scène et à l'usage du beau monde la notice élégante, académique et fleurie, _l'éloge_; ici les renseignements positifs étaient rares et discrets, les détails matériels se faisaient vagues et s'ennoblissaient à qui mieux mieux, les dates surtout osaient se montrer à peine: on aurait cru déroger. J'indique seulement les deux extrémités, et je n'oublie pas que dans l'intervalle, entre le Niceron et le Thomas, il y avait place pour l'exquis mélange à la Fontenelle. Pourtant, chez celui-ci même, l'extrême sobriété faisait loi. On a tâché de nos jours (et M. Villemain le premier) de fondre et de combiner les deux genres, d'animer la sécheresse du fait et du document, de préciser et de ramener au réel le panégyrique. Ce genre, ainsi développé et déterminé, a parcouru en peu d'années ses divers degrés de croissance, et Charles Labitte, on peut le dire, l'a poussé au dernier terme du complet dans une ou deux de ses biographies, dans celle de _Marie-Joseph Chénier_ particulièrement. Il était infatigable à féconder un champ qui, en soi, a l'air si peu étendu, et à en tirer jusqu'à la dernière moisson. Il ne se bornait pas aux simples faits principaux ni à l'analyse des ouvrages, ni même à la peinture de la physionomie et du caractère; il voulait tout savoir, renouer tous les rapports du personnage avec ses contemporains, le montrer en action, dans ses amitiés, dans ses rivalités, dans ses querelles; il visait surtout à ajouter par quelque page inédite de l'auteur à ce qu'on en possédait auparavant. Qu'il n'ait pas été quelquefois entraîné ainsi au delà du but et n'ait pas un peu trop disséminé ses recherches, au point d'avoir peine ensuite à les resserrer et à les ressaisir dans son récit, je n'essaierai nullement de le nier; mais il n'a pas moins poussé sa trace originale et vive, il n'a laissé à la paresse de ses successeurs aucune excuse; et il ne sera plus permis après lui de faire les notices écourtées et sèches que quand on le voudra bien. Pour montrer cependant à quel point dans son esprit tout cela se rapportait à des cadres élevés, et quel ensemble il en serait résulté avec le temps, je veux donner ici, tel qu'on le trouve dans ses papiers, le plan d'un ouvrage en deux volumes, où seraient entrés, moyennant corrections, plusieurs des morceaux déjà publiés. Le critique supérieur se fait sentir dans ce simple tracé où les détails ne masquent rien. Nous livrons le brillant programme à remplir à quelques-uns de nos jeunes vivants; mais nul, on peut l'affirmer, ne saura exploiter dans toute leur abondance les ressources que Charles Labitte y embrassait déjà.
LES POËTES DE LA RÉVOLUTION ET DE L'EMPIRE.
PREMIER VOLUME.
I.--Introduction.--Situation des Lettres sous Louis XVI,--De la poésie léguée à la génération de 89 par le XVIIIème siècle, ou _les Jardins_ de Delille, les _Odes_ de Le Brun et les _Élégies_ de Parny.--Vue générale des Lettres pendant la Révolution et sous Bonaparte.--Influence réciproque des événements et des écrits.
II.--BEAUMARCHAIS, ou la transition de Voltaire à la Révolution. (Fragments inédits de _Figaro_.--Lettres autographes de Beaumarchais, etc.)
III.--MARIE-JOSEPH CHÉNIER, ou l'École de Voltaire en présence de la Révolution et de l'Empereur. (Lettres inédites, etc.)
IV.--MICHAUD, ou l'influence de Delille et le royalisme dans la presse. (Berchoux et _la Quotidienne_.)
V.--ANDRIEUX, ou la Comédie et le Conte pendant la Révolution. (Lettres inédites.)--Il y faudrait faire entrer Picard, Collin d'Harleville, dont Andrieux est l'Aristarque.
VI.--ÉTIENNE, ou la Comédie sous l'Empire.--Origine du Libéralisme de la Restauration. (Lettres inédites.)
SECOND VOLUME.
VII.--RAYNOUARD, ou la Tragédie nationale aboutissant à l'érudition, --les Templiers et les Troubadours. (Documents inédits.--Extraits de ses Mémoires autographes.--Vers manuscrits.)
VIII.--DUCIS, ou l'initiation au théâtre étranger. (Ducis grand épistolaire.--Ses poésies annoncent Lamartine.)--Originalité d'_Abufar_.--Shakespeare et les romantiques. (Lettres inédites.)
IX.--LEMERCIER, ou le précurseur des innovations.--Il est le prédécesseur de Victor Hugo, son successeur à l'Académie. (Pièces de théâtre inédites de sa jeunesse et du temps de la Révolution; lettres autographes.)
X.--ANDRÉ CHÉNIER, ou retour à l'Antiquité.--Influence sur l'école nouvelle par l'édition de 1819. (Vers inédits.--Documents nouveaux.)
XI.--MILLEVOYE, ou la transition à Lamartine. (D'après les manuscrits et papiers de sa famille.)
XII.--GEOFFROY, ou la Critique pendant la Révolution et sous l'Empire.--Histoire du _Journal des Débats_.
CONCLUSION.
Résumé sur l'ensemble de cette époque littéraire.--Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël et Chateaubriand.--Les _Méditations_ de Lamartine et _l'Indifférence_ de Lamennais.--Les deux Poésies en présence.
Après avoir été chargé quelque temps d'un cours d'histoire au collège de Charlemagne et à celui d'Henri IV, Charles Labitte avait été envoyé à la Faculté de Rennes par M. Cousin (avril 1840), pour y remplir, provisoirement d'abord, la chaire de littérature Étrangère, dont il devint plus tard titulaire. Ses études, déjà si étendues, durent à l'instant s'élargir encore; il fallut suffire en peu de semaines à ces nouvelles fonctions, et faire face à un enseignement imprévu. Ces brusques et vigoureuses expéditions, où l'on pousse à toute bride la pensée, sont comme la guerre, et elles dévorent aussi bien des esprits. Le jeune professeur partit pour Rennes, non sans s'être auparavant muni des conseils et des bons secours de M. Fauriel, le maître et le guide par excellence en ces domaines étrangers. Du premier jour, il aborda résolument son sujet par les hauteurs et par les sources, c'est-à-dire par Dante et par les origines de _la Divine Comédie_. On a le résultat de ces leçons dans un curieux travail (_la Divine Comédie avant Dante_)[250], où il expose toutes les visions mystiques analogues, tirées des légendaires et hagiographes les plus obscurs. M. Ozanam et lui semblaient s'être piqués d'émulation pour creuser et épuiser la veine étrange. On a dit de cette spirituelle dissertation, devenue l'une des préfaces naturelles du pèlerinage dantesque, que c'était _une histoire complète de l'infini_ tel qu'on se le figurait en ces âges crépusculaires: «Hélas[251]! trois ans à peine s'étaient écoulés, et lui-même allait être initié à ces secrets de la mort, où il semble que, par un triste pressentiment, il s'était plu à s'arrêter avec une curiosité mélancolique.» Il allait savoir le dernier mot (s'il est permis!) de la vie terrestre, de cette sorte de vision aussi qu'on a non moins justement appelée _le songe incompréhensible_.
[Note 250: _Revue des Deux Mondes_, livraison du 1er septembre 1842.]
[Note 251: J'emprunte ici les paroles de M. Charles Louandre, dans son article du _Journal d'Abbeville_ (30 septembre 1845).]
Obligé, d'après les conditions universitaires, d'obtenir le grade de docteur-ès-lettres, Charles Labitte prit pour sujet de thèse une période fameuse de notre histoire politique, ou du moins un point de vue dominant dans cette période, et qui s'étendit aussitôt sous sa plume jusqu'à former le volume intitulé _De la Démocratie chez les Prédicateurs de la Ligue_ (1841). En s'arrêtant à ce choix ingénieux et qui n'était pas sans à-propos dans le voisinage de la Sorbonne, l'auteur ne faisait qu'isoler et développer une des branches de cet ancien premier travail, resté inachevé, sur les sermonnaires. C'en était peut-être le plus piquant épisode, et notre ami l'a élevé aux proportions d'un ouvrage dont il sera tenu compte dorénavant par les historiens. L'esprit de la Ligue, pour être parfaitement saisi dans toute sa complication et démêlé dans ses directions diverses, avait besoin de s'éclairer du jour rétrospectif qu'y jette la Révolution de 89; il ne s'agit que de ne pas abuser des rapprochements. Si jamais la chaire s'est vue réellement l'unique ou du moins le principal foyer de ce qui a depuis alimenté la presse et la tribune aux époques révolutionnaires, ce fut bien alors en effet; c'est de la chaire que partait le mot d'ordre, que se prônait et se commentait, au gré de la politique, le bulletin des victoires ou des défaites; quand il fallut faire accepter aux Parisiens la désastreuse nouvelle d'Ivry, le moine Christin, prêchant à deux jours de là en fut chargé, et il joua sa farce mieux que n'aurait pu le plus habile et le plus effronté des _Moniteurs_. Il réussit bien mieux qu'aucun article du _Moniteur_ n'a jamais fait, il laissa son public tout enflammé et résolu à mourir. Suivre les phases diverses de la chaire à travers la Ligue, c'est comme qui dirait écrire l'histoire des clubs ou des journaux pendant la Révolution française, c'est à chaque moment tâter le pouls à cette révolution le long de sa plus brûlante artère. Charles Labitte comprit dans toute leur étendue les ressources de son sujet, et s'il y avait une critique à lui adresser à cet endroit, ce serait de les avoir épuisées. Que de lectures ingrates, fastidieuses, monotones, il lui fallut dévorer pour nous en rapporter quelque parcelle! De tous les genres littéraires qui sont tous capables d'un si énorme ennui, le plus ennuyeux assurément est le genre _parénétique_, autrement dit _le sermon_; il trouve moyen d'ennuyer, même lorsqu'il est bon; ici il était relevé par les passions politiques, mais elles n'y ajoutaient le plus souvent qu'un surcroît de dégoût et des vomissements de grossièretés. Combien de fois, à propos de ce déluge d'oraisons, d'homélies, de controverses, sur lesquelles il opérait, et qui remontaient de toutes parts sous sa plume, l'auteur dut ressentir et étouffer en lui ce sentiment de trop-plein qu'il ne peut contenir à l'occasion des cent cinquante-neuf ouvrages du curé Benoît (de Saint-Eustache): _C'est l'ennui même!_ Ce sont là de ces cris du coeur qui échappent parfois à l'érudit. Eh bien! l'esprit vif et léger de notre ami triompha le plus habituellement de l'épaisseur du milieu. Les vues neuves et perspicaces, les choses bien saisies et bien dites, abondent et viennent égayer le courant du détail à travers la juste direction de l'ensemble. Quelques assertions trop rapides et par-ci par-là contestables[252] n'affectent point cette justesse générale du sens. On a, de nos jours, fort raisonné théoriquement de la Ligue, et ç'a été une mode, chez plus d'un historien paradoxal comme chez nos jeunes catholiques cavaliers, ou chez nos jacobins néo-catholiques, de se déclarer subitement ligueurs. Que vous dirai-je? on est ligueur en théorie, et on trouve les idylles de Fontenelle très-poétiques, comme on a la barbe en pointe; il ne faut pas disputer des goûts ni des dilettantismes. Charles Labitte, qui était un esprit resté naturel parmi les jeunes (qualité des plus rares aujourd'hui), dans le livre utile où il apporte toutes sortes de preuves nouvelles en aide à la saine tradition, fait justice de ces travers en sens opposé. Il ressort clairement de ce renfort de pièces à l'appui que si la Ligue recelait à certains égards quelques idées d'avenir, elle en représentait encore plus de fixement stupides et d'irrévocablement passées; que si, dans ses hardiesses de doctrine, elle anticipait quelques articles du catéchisme de 1793, elle en reproduisait encore plus de la théocratie du XIIème siècle; qu'enfin elle était fanatique en religion autant qu'anti-nationale en politique. La conclusion de Charles Labitte ne diffère donc en rien de la solution pratique qui a prévalu, de celle de la _Satyre Ménippée_ et des honnêtes gens d'alors, parlementaires et bourgeois; il donne franchement dans cette religion _politique_ des L'Hospital et des Pithou, qu'on peut bien se lasser à la longue de trouver toujours juste comme Aristide, mais qui n'en reste pas moins juste pour cela. Je veux citer le passage excellent où il la définit le mieux:
[Note 252: Celle-ci par exemple: «Il avait fallu répondre à la Ligue par de gros livres, comme le _De Regno_ de Barclay; il suffit au contraire, pour désarçonner la Fronde, des plaisanteries érudites de Naudé dans le _Mascurat_.» Le gros pamphlet de Naudé put être utile à Mazarin auprès de quelques hommes de cabinet et de quelques esprits réfléchis; mais si la Fronde n'avait jamais reçu d'autre coup de lance, elle aurait tenu longtemps la campagne.--La plume de l'auteur, en ce passage et dans quelques autres, a couru plus vite que la pensée.]
«Cette sage honnêteté, dit-il[253], cette modération dont les politiques se piquaient, remontait jusqu'à Érasme, mais à _Érasme modifié par L'Hospital_. L'illustre chancelier fut en effet, par conscience et par supériorité, on l'a très-bien dit, ce que l'auteur des _Colloques_ avait été par circonspection et par finesse d'esprit. Le bon sens d'Érasme, la probité de L'Hospital, ce fut là le double programme de ces politiques d'abord raillés par tout le monde, de ce _tiers-parti_ «auquel, dit d'Aubigné, les réformés croyoient aussi peu qu'au troisième lieu, qui est le purgatoire.» Mais laissez faire le temps, laissez les passions s'amortir, laissez l'esprit français, avec sa logique droite, se retrouver dans ce pêle-mêle, et ce parti grandira, et on saura les noms des magistrats intègres qui l'appuient: Tronson, Édouard Molé, de Thou, Pasquier, Le Maistre, Gay Coquille, Pithou, Loisel, Montholon, l'Estoile, de La Guesle, Harlay, Séguier, Du Vair, Nicolaï; on devinera les auteurs de la _Ménippée_, Pierre Le Roy, Passerat, Gillot, Rapin, Florent Chrestien, Gilles Durant, honnêtes représentans de la bourgeoisie parisienne. Les ligueurs modérés, comme Villeroy et Jeannin, se rangeront même un jour sous ce drapeau qui deviendra celui de Henri IV et de Sully.»
[Note 253: Page 105.]
Voilà le vrai, le sens commun en pareille matière, et Charles Labitte l'a su rafraîchir de toutes sortes de raisons neuves et revêtir de textes peu connus. Cet honorable ouvrage, et la préface qu'il mit depuis à la publication de la _Satyre Ménippée_[254], lui valurent des attaques, parmi lesquelles je ne m'arrêterai qu'à la plus sérieuse, à celle qui touche un point d'histoire saillant et délicat.
[Note 254: Dans l'édition de la Bibliothèque-Charpentier, 1841.]
Pendant que Charles Labitte écrivait son volume sur la Ligue, le gouvernement faisait imprimer pour la première fois (dans la collection des Documents historiques) les _Procès-verbaux des États généraux_, réputés séditieux, _de 1593_; cette publication, confiée à M. Auguste Bernard, déjà connu par ses recherches sur les _D'Urfé_, fut exécutée avec beaucoup de soin, d'exactitude et de conscience, qualités qui distinguent cet investigateur laborieux. Notre ami, toujours bienveillant et en éveil, s'était empressé à l'avance, dans une note de son volume, de signaler la prochaine publication de M. Bernard: «Elle comblera, avait-il dit[255], une lacune fâcheuse dans les annales de nos grandes assemblées. L'histoire politique n'aurait pas seule à profiter de cette publication; ce serait la meilleure pièce justificative de la _Satyre Ménippée_.» Mais le recueil des _Procès-verbaux_ ne répondit pas, du moins dans la pensée de l'éditeur, à cette dernière promesse. Selon M. Auguste Bernard, en effet, ces registres, qui paraissaient si tardivement au jour et qui encore ne paraissaient que mutilés, loin de venir comme pièce à l'appui de la _Ménippée_, en étaient bien plutôt une sorte de réfutation et de démenti perpétuel. M. Bernard accordait à ces pauvres États tant conspués beaucoup plus de crédit qu'on n'avait fait jusqu'alors, et il y avait dans ce penchant de sa part autre chose que de la prévention d'éditeur: il s'y mêlait des vues plus réfléchies. Une note de sa préface[256] recommandait expressément le pamphlet du _Maheustre et du Manant_, testament de la Ligue à l'agonie et dernier mot du parti des _Seize_. Ce pesant écrit était bien en tout le contre-pied de la _Satyre Ménippée_; des deux pamphlets, c'était le rival et le vaincu dans ce combat du frelon et de l'abeille. Mais M. Bernard y voyait, non sans raison, un précis historique très-net de la naissance, des progrès et des différentes péripéties de la Ligue; il y voyait, d'un coup d'oeil moins juste à mon sens, la ligne principale et comme la grande route de l'histoire à ce moment; ce n'en était plus au contraire qu'un sentier escarpé et perdu, qui menait au précipice. En général, l'éditeur des _Procès-verbaux de 1593_ accordait à l'assemblée des États de la Ligue un caractère _national_ et _incontesté_, fait pour surprendre ceux qui avaient été nourris de la vieille tradition française. Les accusations de vénalité, qui sont restées attachées aux noms des principaux meneurs, lui paraissaient _sans base_, faute apparemment d'être consignées aux procès-verbaux. Ces opinions de l'éditeur, qui se décelaient déjà dans l'introduction mise en tête du Recueil, éclatèrent surtout dans un article critique fort rude qu'il lança peu après[257] contre la _Satyre Ménippée_ et contre la _Notice_ qu'y avait jointe Charles Labitte.
[Note 255: Page 158.]
[Note 256: Page XXXIV.]
[Note 257: Dans la _Revue de la Province et de Paris_, 30 septembre 1842.]
Ce dernier, sans répondre à ce qui lui était personnel, reprit en main la discussion et la mena vigoureusement dans un article de cette _Revue_, intitulé _Une Assemblée parlementaire en 1593_[258]. Moi-même, longtemps préoccupé de cette question de la _Ménippée_, j'ai besoin d'ajouter ici dans l'intérêt de notre ami quelques raisons subsidiaires qu'il eût pu donner pour se défendre. Le cas que je fais de M. Auguste Bernard et l'autorité qu'il s'est acquise sur le sujet me serviront d'excuse, si je me prends directement à son opinion, qui rallierait au besoin plus d'un partisan. Et puis il s'agit de la _Ménippée_, du _roi des pamphlets_, comme on l'a nommée; il s'agit de savoir si ce brillant exploit de l'esprit français a usurpé son renom et sa victoire.
[Note 258: Livraison du 15 octobre 1842.]
Je ne puis m'empêcher d'abord de remarquer l'espèce de superstition ou de pédanterie (on l'appellera comme on voudra) qui devient une des manies de ce temps-ci: c'est de vouloir tout traiter et tout remettre en question à l'aide de pièces dites positives, de documents et de procès-verbaux. En réalité pourtant, on a beau chercher à se le dissimuler, plus on s'éloigne des choses, et moins on en a connaissance, j'entends la connaissance intime et vive; tous ces _je ne sais quoi_ que les contemporains possédaient et qui composaient la vraie physionomie s'évanouissent; on perd la tradition pour la lettre écrite. On se met alors à attacher une importance extrême, disproportionnée, à certaines pièces matérielles que le hasard fait retrouver, à y croire d'une foi robuste, à en tirer parti et à les étaler avec une sorte de pédanterie (c'est bien le mot); moins on en sait désormais, et plus on a la prétention d'y mieux voir. Je prie qu'on veuille bien ne pas se méprendre sur ma pensée et n'y rien lire de plus que je ne dis: ce ne sont pas le moins du monde les estimables recherches en elles-mêmes que je viens blâmer; personne au contraire ne les prise plus que moi quand l'esprit s'y contient à son objet; je parle simplement des conclusions exagérées qu'on y rattache. Or, il n'y a qu'une manière de se tenir en garde contre l'abus, c'est de faire toujours entrer la tradition pour une grande part dans ses considérations, et de ne pas la supprimer d'un trait sous prétexte qu'on n'a plus de moyen direct et matériel d'en vérifier tous les éléments. L'éditeur des _Procès-verbaux de 1593_ s'étonne de ne pas les trouver d'accord avec la parodie de la _Satyre Ménippée_: s'il s'attendait à cette conformité dans le sens réel et légal, il avait là une prévention par trop naïve. La _Satyre Ménippée_ nous rend l'_esprit_ même des États, leur rôle turbulent et burlesque; elle simule une sorte de séance _idéale_ qui les résume tout entiers. Certainement, cette séance-là, qu'Aristophane aurait volontiers signée comme greffier, n'a pu être relatée au procès-verbal; il n'y a donc rien de surprenant qu'on ne l'y trouve pas. Pour des séances plus précises et définies, ne sait-on pas d'ailleurs combien les procès-verbaux, en leur enregistrement authentique et sous leur sérieux impassible, ont une manière d'être inexacts et, dans un certain sens, de mentir? Assistez à telle séance de la Chambre des députés, ou écoutez celui qui en sort tout animé de l'esprit des orateurs et vous en exprimant l'émotion, les péripéties, les jeux de scène, et puis lisez le lendemain le procès-verbal de cette séance: cela fait-il l'effet d'être la même chose? lequel des deux a menti?
Mais la _Satyre Ménippée_ ne vint qu'après les États; elle ne parut (sauf la petite brochure du _Catholicon_ qu'on met en tête et qui a précédé en date), elle ne parut, objecte-t-on, qu'aussitôt après l'entrée de Henri IV à Paris, après le 22 mars 1594; on achevait de l'imprimer à Tours quand cette entrée eut lieu, elle partit sur le temps; ce fut une pièce du _lendemain_, les hommes de la _Ménippée_ sont des hommes du _lendemain_. Que dirait-on de quelqu'un qui viendrait confondre _la Parisienne_ avec _la Marseillaise_? Et voilà ce qu'on a fait pourtant au profit du trop célèbre pamphlet, lorsqu'on a complaisamment répété la phrase du président Hénault: «Peut-être la _Satyre Ménippée_ ne fut guère moins utile à Henri IV que la bataille d'Ivry; le ridicule a plus de force qu'on ne croit.»