Portraits littéraires, Tome II
Chapter 21
Cloître sombre, où l'amour est proscrit par la Ciel, Où l'instinct le plus cher est le plus criminel, Déjà, déjà ton deuil plaît moins à ma pensée! L'imagination, vers les murs élancée, Chercha leur saint repos, leur long recueillement; Mais mon âme a besoin d'un plus doux, sentiment. Ces devoirs rigoureux font trembler ma faiblesse. Toutefois, quand le temps, qui détrompe sans cesse, Pour moi des passions détruira les erreurs, Et leurs plaisirs trop courts souvent mêlés de pleurs; Quand mon coeur nourrira quelque peine secrète; Dans ces moments plus doux, et si chers au poëte, Où, fatigué du monde, il veut, libre du moins, Et jouir de lui-même et rêver sans témoins; Alors je reviendrai, Solitude tranquille, Oublier dans ton sein les ennuis de la ville, Et retrouver encor, sous ces lambris déserts, Les mêmes sentiments retracés dans ces vers.
De tels vers, pour la couleur mélancolique à la fois et transparente, étaient dignes contemporains des belles pages des _Études de la Nature_.
_Le Jour des Morts_ offre plus de composition que _la Chartreuse_; c'est moins une méditation, une rêverie, et davantage un tableau. Il dut plaire plus vivement peut-être aux contemporains; il a plus passé aujourd'hui. Le XVIIIe siècle y a jeté de ses couleurs de convention. Ce curé de village, _rustique Fénelon_, qu'on n'ose pas appeler _curé_, et qui n'est que _pasteur, mortel respecté, homme sacré, ce prêtre ami des lois et zélé sans abus_, qui n'ose faire parler la colère céleste contre le mal, et qui ne sait qu'_adoucir la tristesse_ par _l'espérance_, est un de ces chrétiens comme on aimait à se les figurer à la date de _la Chaumière indienne_. On se demande si le poëte partage absolument l'esprit du spectacle qu'il nous retrace avec tant d'émotion. A un endroit de la première version du _Jour des Morts_, il était question de _destin_[107]. Plus d'un vers reste en désaccord avec le dogme; ainsi, lorsqu'il s'agit, d'après Gray, de ces morts obscurs, de ces Turenne peut-être et de ces Corneille inconnus:
Eh bien! si de la foule autrefois séparé, Illustre dans les camps ou sublime au théâtre, Son nom charmait encor l'univers idolâtre, Aujourd'hui son sommeil en serait-il plus doux?
dernier vers charmant, imité de La Fontaine avant sa conversion; mais depuis quand la mort, pour le chrétien, est-elle un doux sommeil et le cercueil un oreiller? En somme, la religion du _Jour des Morts_ est une religion toute d'imagination, de sensibilité, d'attendrissement (le mot revient sans cesse); c'est un christianisme affectueux et flatté, à l'usage du XVIIIe siècle, de ce temps même où l'abbé Poulle, en chaire, ne désignait guère Jésus-Christ que comme _le Législateur des chrétiens_. Ici, ce mode d'inspiration, plus acceptable chez un poëte, cette onction sans grande foi, et pourtant sincère, s'exhale à chaque vers, mais elle se déclare surtout admirablement dans le beau morceau de la pièce au moment de l'élévation pendant le sacrifice:
[Note 107: Dans une église de Naples, à Sainte-Claire, je crois, se voit un élégant tombeau de jeune fille par Jean de Nola, avec des vers latins; tombeau grec, épitaphe païenne:
.......................................... At nos perpetui gemitus, tu, nata, sepulchri Esto haeres, ubi sic impia fata volunt.
Cet _impia fata_ dans une église catholique ne choque personne.]
O moment solennel! ce peuple prosterné, Ce temple dont la mousse a couvert les portiques, Ses vieux murs, son jour sombre, et ses vitraux gothiques; Cette lampe d'airain, qui, dans l'antiquité, Symbole du soleil et de l'éternité, Luit devant le Très-Haut, jour et nuit suspendue; La majesté d'un Dieu parmi nous descendue; Les pleurs, les voeux, l'encens, qui montent vers l'autel, Et de jeunes beautés, qui, sous l'oeil maternel, Adoucissent encor par leur voix innocente De la religion la pompe attendrissante; Cet orgue qui se tait, ce silence pieux, L'invisible union de la terre et des cieux, Tout enflamme, agrandit, émeut l'homme sensible; Il croit avoir franchi ce monde inaccessible, Où, sur des harpes d'or, l'immortel séraphin Aux pieds de Jéhovah chante l'hymne sans fin. C'est alors que sans peine un Dieu se fait entendre: Il se cache au savant, se révèle au coeur tendre; Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir.
Il y avait longtemps à cette date que la poésie française n'avait modulé de tels soupirs religieux. Jusqu'à Racine, je ne vois guère, en remontant, que ce grand élan de Lusignan dans _Zaïre_. M. de Fontanes essayait, avec discrétion et nouveauté, dans la poésie, de faire écho aux accents épurés de Bernardin de Saint-Pierre, ou à ceux de Jean-Jacques aux rares moments où Jean-Jacques s'humilie. Son grand tort est de s'être distrait sitôt, d'avoir récidivé si peu.
Dans _le Jour des Morts_, il s'était souvenu de Gray et de son _Cimetière de Campagne_; il se rapproche encore du mélancolique Anglais par un _Chant du Barde_:[108] tous deux rêveurs, tous deux délicats et sobres, leurs noms aisément s'entrelaceraient sous une même couronne. Gray pourtant, dans sa veine non moins avare, a quelque chose de plus curieusement brillant et de plus hardi, je le crois. Les deux ou trois perles qu'on a de lui luisent davantage. Celles de Fontanes, plus radoucies d'aspect, ne sont peut-être pas de qualité moins fine: le chantre plaintif du _Collège d'Eton_ n'a rien de mieux que ces simples _Stances à une jeune Anglaise_.
[Note 108: _Almanach des Muses_, 1783.--Fontanes, dans son voyage à Londres, d'octobre 1785 à janvier 1780, vit beaucoup le poëte Mason, ami et biographe de Gray. Les filles d'un ministre, chez qui il logeait, lui chantaient d'anciens airs écossais: «Il est très-vrai, écrit-il dans une lettre de Londres à son ami Jouhert, que plusieurs hymnes d'Ossian ont encore gardé leurs premiers airs. On m'a répété son apostrophe à la lune. La musique ne ressemble à rien de ce que j'ai entendu. Je ne doute pas qu'on ne la trouvât très-monotone à Paris: je la trouve, moi, pleine de charme. C'est un son lent et doux, qui semble venir du rivage éloigné de la mer et se prolonger parmi des tombeaux.»]
Une affinité naturelle poussait Fontanes vers les poëtes anglais: on doit regretter qu'il n'ait pas suivi plus loin cette veine. Il avait bien plus nettement que Delille le sentiment champêtre et mélancolique, qui distingue la poésie des Gray, des Goldsmith, des Cowper: son imagination, où tout se terminait, en aurait tiré d'heureux points de vue, et aurait importé, au lieu du descriptif diffus d'alors, des scènes bien touchées et choisies. Mais il aurait fallu pour cela un plus vif mouvement d'innovation et de découverte que ne s'en permettait Fontanes. Il côtoya la haie du _cottage_, mais il ne la franchit pas. L'anglomanie qui gagnait le détourna de ce qui, chez lui, n'eût jamais été que juste. De son premier voyage en Angleterre, il rapporta surtout l'aversion de l'opulence lourde, du faste sans délicatesse, de l'art à prix d'or, le dégoût des parcs anglais, de ces ruines factices, et de cet inculte arrangé qu'il a combattu dans son _Verger_. De l'école française en toutes choses, il ne haïssait pas dans le ménagement de la nature les allées de Le Nôtre et les directions de La Quintinie, comme, dans la récitation des vers, il voulait la mélopée de Racine. En se gardant de l'abondance brillante de Delille, il négligea la libre fraîcheur des poëtes anglais paysagistes, desquels il semblait tout voisin. Son descriptif, à lui, est plutôt né de l'Épître de Boileau à _Antoine_.
Son étude de Pope et son projet d'un poème sur _la Nature_ le conduisirent aisément à son Essai didactique _sur l'Astronomie_: M. de Fontanes n'a rien écrit de plus élevé. Je sais les inconvénients du genre: on y est pressé, comme disait en son temps Manilius, entre la gêne des vers et la rigueur du sujet:
.....Duplici circumdalus aestu Carminis et rerum........
Il faut exprimer et chanter, sous la loi du rhythme, des lois célestes que la prose, dans sa liberté, n'embrasse déjà qu'avec peine. Comme si ces difficultés ne se marquaient pas assez d'elles-mêmes, le poëte, dans sa marche logique et méthodique, dans sa pénible entrée en matière et jusque dans ce titre d'_Essai_, n'a rien fait pour les dissimuler. Mais combien ce défaut peu évitable est racheté par des beautés de premier ordre! et, d'abord, par un style grave, ferme, soutenu, un peu difficile, mais par là-même pur de toute cette monnaie poétique effacée du XVIIIe siècle, par un style de bon aloi, que Despréaux eût contre-signe à chaque page, ce qu'il n'eût pas fait toujours, même pour le style de M. de Fontanes. Cette fois, l'auteur, pénétré de la majesté de son sujet, n'a nulle part fléchi; il est égal par maint détail, et par l'ensemble il est supérieur aux Discours en vers de Voltaire; il atteint en français, et comme original à son tour, la perfection de Pope en ces matières, concision, énergie:
Vers ces globes lointains qu'observa Cassini, Mortel, prends ton essor; monte par la pensée, Et cherche où du grand Tout la borne fut placée. Laisse après toi Saturne, approche d'Uranus; Tu l'as quitté? poursuis: des astres inconnus, A l'aurore, au couchant, partout sèment ta route; Qu'à ces immensités l'immensité s'ajoute. Vois-tu ces feux lointains? Ose y voler encor: Peut-être ici, fermant ce vaste compas d'or Qui mesurait des cieux les campagnes profondes, L'éternel Géomètre a terminé les mondes. Atteins-les: vaine erreur! Fais un pas; à l'instant Un nouveau lieu succède, et l'univers s'étend. Tu t'avances toujours, toujours il t'environne. Quoi! semblable au mortel que sa force abandonne, Dieu, qui ne cesse point d'agir et d'enfanter, Eût dit: «Voici la borne où je dois m'arrêter!»
Cette grave et stricte poésie s'anime heureusement, par places, d'un sentiment humain, qui repose de l'aspect de tant de justes orbites et répand une piété toute _virgilienne_ à travers les sphères:
Tandis que je me pends en ces rêves profonds, Peut-être un habitant de Vénus, de Mercure, De ce globe voisin qui blanchit l'ombre obscure, Se livre à des transports aussi doux que les miens. Ah! si nous rapprochions nos hardis entretiens! Cherche-t-il quelquefois ce globe de la terre, Qui, dans l'espace immense, en un point se resserre? A-t-il pu soupçonner qu'en ce séjour de pleurs Rampe un être immortel qu'ont flétri les douleurs?
Et tout ce qui suit.--Le style, dans le détail, arrive quelquefois à un parfait éclat de vraie peinture, à une expression entière et qui emporte avec elle l'objet: on compte ces vers-là dans notre poésie classique, même dans Racine, qui en offre peut-être un moins grand nombre que Boileau:
Quand la lune arrondie en cercle lumineux Va, de son frère absent, nous réfléchir les feux, Il[109] vous dira pourquoi, d'un crêpe enveloppée, _Par l'ombre de la terre elle pâlit frappée_.
[Note 109: Cassini.]
En terminant cet Essai qui est devenu un _chant_ ou du moins un _tableau_, le poëte invite de plus hardis que lui à l'étude entière et à la célébration de la nature et des cieux: il se rappelle tout bas ce que Virgile se disait au début du troisième livre des Géorgiques:
Omnia jam vulgala: quis aut Eurysthea durum, Aut illaudati nescit Busiridis aras? Cui non dictus Hylas puer?...... ........................................ ... Tentanda via est, qua me quoque possim Tollere humo, victorque virûm volitare per ora.
Faut-il offrir toujours, sur la scène épuisée, Des tragiques douleurs la pompe trop usée? Des sentiers moins battus s'ouvrent devant nos pas.[110]
[Note 110: On pourrait aussi croire que le poëte s'est ressouvenu de Manilius, qui exprime la même pensée en maint endroit de son poëme des _Astronomiques_, et s'y complaît particulièrement au début du livre II. Après avoir énuméré les différents genres de poésie, ce successeur, souvent rival, de Lucrèce, ajoute:
Omne genus rerum doctae cecinere Sorores: Omnis ad accessus Heliconis sernita trita est, Et jam confusi manant de fontibus amnes, Nec capiunt haustum turbamque ad nota ruentem: Integra quaeramus rorantes prata per herbas.
Pourtant Fontanes semble s'être tenu uniquement à Virgile, à Lucrèce, et n'avoir pas assez pris en considération le poëme de Manilius, duquel il eût pu s'inspirer pour agrandir et féconder son _Essai_. Une fois seulement il s'est rencontré directement avec lui, mais peut-être par identité d'objet plutôt que par imitation:
Soleil, ce fut un jour de l'année éternelle. Aux portes du Chaos Dieu s'avance et t'appelle! Le noir Chaos s'ébranle, et, de ses flancs ouverts, Tout écumant de feux, tu jaillis dans les airs. De sept rayons premiers ta tête est couronnée: L'antique nuit recule, et par toi détrônée. Craignant de rencontrer ton oeil victorieux, Te cède la moitié de l'empire des cieux.
Et Manilius, au livre Ier, passant en revue les différentes origines possibles du monde, soit l'absence d'origine, l'éternité, soit la création du sein du Chaos, dit avec une précision qui certes a aussi sa beauté:
Seu permixta Chaos rerum primordia quondam Discrevit partu, mundumque enixa nitentem Fugit in infernas caligo puisa tenebras.
Ce _recul_ de l'ombre primitive, aussitôt le monde et la lumière enfantés, est rendu à merveille.--En feuilletant ces livres de Manilius, où les noms des constellations amènent d'intéressants épisodes, comme celui d'Andromède, et où les rêveries astrologiques n'étouffent pas tant de beaux passages inspirés par le panthéisme, par l'idée de la parenté de l'homme avec le ciel et par la conscience sublime des hauts mystères, on conçoit un grand poëme dont, en effet, celui de Fontanes ne serait, que l'_essai_.]
Mais nul poëte depuis n'a tenté ces hauts sentiers, et les descriptifs moins que les autres. Cet _Essai sur l'Astronomie_, qui n'a pas été classé jusqu'ici comme il le mérite, pourrait presque sembler, par sa juste et belle austérité, une critique en exemple, une contre-partie et un contre-poids que Fontanes aurait voulu opposer aux excès et aux abus de l'école envahissante.
Il a laissé du pur descriptif lui-même; sa _Maison rustique_ (l'ancien _Verger_ refondu) n'est pas autre chose. N'oublions pas pourtant que ce _Verger_, qui parut en 1788, fort court et un peu pressé entre notes et préface, était encore une protestation indirecte contre la manie du jour, un _sous-amendement_ respectueux au poëme des _Jardins_. Fontanes se sauvait dans le verger pour faire de là opposition, pour jeter en quelque sorte son caillou de derrière les saules. Il s'élevait fort contre ces colifichets soi-disant champêtres, contre cette négligence acquise à grands frais,
Où la simplicité n'est qu'un luxe de plus.
Ermenonville, avec son _Temple de la Philosophie_ et sa _Tour de Gabrielle_, ne trouvait pas grâce absolument devant son goût sans fadaise. L'ouvrage d'un Allemand, Hirschfeld, sur les jardins et les paysages, lui fournissait surtout matière à gaieté. Le professeur d'esthétique avait conseillé au bout du verger un étang, d'où monterait en choeur le cri des grenouilles, effectivement si harmonieux de loin le soir, dans la tranquillité des airs. Mais cette harmonie, qui sentait trop Aristophane, et que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas réhabilitée, ne revenait guère à Fontanes, non plus que l'étang bourbeux. Il prenait de là occasion pour se jeter sur le germanisme en littérature, et il en prévoyait dès lors, il en combattait les conséquences en tout genre, avec une vivacité qui prouve encore moins sa prévention extrême que sa promptitude de coup d'oeil et d'avant-goût. Quand vint madame de Staël, elle le trouva tout armé à l'avance et très-averti.
On voit que M. de Fontanes n'était pas un homme de révolution; aussi la nôtre de 89 ne l'enleva point d'un entier élan. A trente ans passés, sa situation restée si précaire semblait le pousser en avant: sa modération d'esprit le retint. Il partagea pourtant avec presque toute la France le premier mouvement et les espérances de l'aurore de 89; l'on a même un chant de lui sur la fête de la Fédération en 90. Mais ce fut sa limite extrême. Dès le commencement de 90, il participait avec son ami Flins à la rédaction d'un journal, _le Modérateur_, qui remplissait son titre. On distingue difficilement les articles de Fontanes dans cette feuille, qui d'ailleurs a peu vécu; et comme il n'y a que l'esprit général qui en soit remarquable, il importe peu de les distinguer. _Le Modérateur_ suit, avec moins de verve et d'audace, la ligne d'André Chénier. J'aime à y voir[111] le chevalier de Pange, cet autre André, loué pour ses _Réflexions sur la Délation et sur le Comité des Recherches_. On y devine, à quelques mots jetés çà et là, combien Fontanes jugeait le moment peu favorable aux vers; et il n'était pas homme à s'armer de l'ïambe. Des ébauches de tragédies qu'il conçut alors, _Thrasybule, Thamar, Mazaniel_, n'eurent pas de suite et n'aboutirent qu'à quelques scènes. Il quitta Paris peu après, et, retiré à Lyon, il adressait de là cette gracieuse et un peu jeune Épître à Boisjolin.[112] Un grand calme, un sourire d'imagination y règne. Il a retrouvé les champs, il a repris l'étude, et le voilà qui resonge à la belle gloire. Dans les conseils qu'il donne, lui-môme il se peint, et, à cette lenteur de poésie qu'il exprime si merveilleusement, on reconnaît son propre talent d'abeille:
[Note 111: Numéro du 13 février 1790.]
[Note 112: M. de Boisjolin, traducteur de _la Forêt de Windsor_ dans sa jeunesse, et rédacteur du Mercure avant 89, longtemps sous-préfet a Louviers mais qui n'a pas cessé d'aimer les lettres. Il est proche parent de nos poëtes Deschamps du _Cénacle_, l'aimable Emile et le grave Antony. (1838.)]
Comme on voit, quand l'hiver a chassé les frimas, Revoler sur les Heurs l'abeille ranimée, Qui six mois dans sa ruche a langui renfermée, Ainsi revole aux champs, Muse, fille du Ciel! De poétiques fleurs compose un nouveau miel; Laisse les vils frelons qui te livrent la guerre A la hâte et sans art pétrir un miel vulgaire; Pour toi, saisis l'instant: marque d'un oeil jaloux Le terrain qui produit les parfums les plus doux; Reposant jusqu'au soir sur la tige choisie, Exprime avec lenteur une douce ambroisie, Épure-la sans cesse, et forme pour les cieux Ce breuvage immortel attendu par les Dieux.
Je suis porté à placer alors la première inspiration de _la Grèce sauvée_; je conjecture que l'_Anacharsis_ de l'abbé Barthélémy, dont l'impression sur lui fut si vive, et qu'il célébra dans une épître, lui en donna idée par contre-coup. Son poëme de _la Grèce sauvée_, en effet, eût été pour la couleur le contemporain du _Voyage d'Anacharsis_, comme sa _Chartreuse_ et son _Jour des Morts_ étaient bien des élégies contemporainesdes _Études de la Nature_. Arrivé à trente-cinq ans, et songeant à se recueillir enfin dans une oeuvre, Fontanes se disait sans doute un peu pour lui-même ce qu'il écrivait à l'abbé Barthélémy:
Tandis que le troupeau des écrivains vulgaires Se fatigue à chercher des succès éphémères, Et, dans sa folle ambition, Prête une oreille avide à tous les vents contraires De l'inconstante opinion, Le grand homme, puisant aux sources étrangères, Trente ans médite en paix ses travaux solitaires; Au pied du monument qu'il fut lent à finir Il se repose enfin, sans voir ses adversaires, Et l'oeil fixé sur l'avenir.
Mais, au moment où il reportait son regard vers l'idéal avenir, les orages s'amoncelaient et ne laissaient plus d'horizon. Fontanes se maria à Lyon en 92. Cette union, dans laquelle il devait constamment trouver tant de vertu, de dévouement et de mérite, fut presque aussitôt entourée des plus affreuses images. Le siège de Lyon commença. Madame de Fontanes accoucha de son premier enfant dans une grange, au moment où elle fuyait les horreurs de l'incendie. Les bombes des assiégeants tombaient souvent près du berceau, que le père dut plus d'une fois changer de place. Il revint à Paris en novembre 93, pour y vivre oublié, lorsque les députés de Lyon, de _Commune-Affranchie_, chargés de dénoncer à la Convention de Robespierre les horreurs de Collot-d'Herbois et de Fouché, qui avait fait regretter Couthon, lui vinrent demander d'écrire leur discours. Il l'écrivit dans la matinée du 20 décembre; le brave Changeux le lut le jour même à la barre, d'une voix sonore.[113]
[Note 113: Un premier incident d'_étiquette_ signala leur présence au sein de la Convention: dans le _Moniteur_ du 2 nivôse an II, qui rend compte de la séance du 30 frimaire, on lit que les pétitionnaires se présentèrent à la barre _le chapeau sur la tête_. Couthon s'en formalisa et, interrompant Changeux, demanda que tout pétitionnaire fût tenu d'ôter son chapeau en paraissant devant les représentants du peuple. Robespierre prit la parole, et, tout en approuvant Couthon, excusa bénignement l'intention des pétitionnaires. Ceux-ci donc ôtèrent leur chapeau, et Changeux commença.]
L'effet sur la Convention fut grand. On a comparé cet énergique langage à celui du paysan du Danube en plein Sénat romain. L'art pourtant, qui se dérobait, y était d'autant moins étranger. Fontanes avait adroitement emprunté et prodigué les formes sacramentelles du jour: «Une grande Commune a mérité l'indignation nationale: mais qu'avec l'aveu de ses égarements vous parvienne aussi l'expression de ses douleurs et de son repentir! Ce repentir est vrai, profond, unanime; il a devancé le moment de la chute des traîtres qui nous ont égarés.» Mais toute cette phraséologie obligée de _peuple magnanime_ et de _traitres_ n'était qu'une précaution oratoire pour amener la Convention à entendre face à face ceci:
«Les premiers députés (_après le siège de Lyon_) avaient pris un arrêté, à la fois juste, ferme et humain: ils avaient ordonné que les chefs conspirateurs perdissent seuls la tête, et qu'à cet effet on instituât deux Commissions qui, en observant les formes, sauraient distinguer le conspirateur du malheureux qu'avaient entraîné l'aveuglement, l'ignorance et surtout la pauvreté. Quatre cents têtes sont tombées dans l'espace d'un mois, en exécution des jugements de ces deux Commissions. De nouveaux juges ont paru et se sont plaints que le sang ne coulât point avec assez d'abondance et de promptitude. En conséquence, ils ont créé une Commission révolutionnaire, composée de sept membres, chargée de se transporter dans les prisons et de juger, en un moment, le grand nombre de détenus qui les remplissent. A peine le jugement est-il prononcé, que ceux qu'il condamne sont exposés en masse au feu du canon chargé à mitraille. Ils tombent les uns sur les autres frappés «par la foudre, et, souvent mutilés, ont le malheur de ne perdre, à la première décharge, que la moitié de leur vie. Les victimes qui respirent encore, après avoir subi ce supplice, sont achevées à coups de sabres et de mousquets. La pitié même d'un sexe faible et sensible a semblé un crime: deux femmes ont été traînées au carcan pour avoir imploré la grâce de leurs pères, de leurs maris et de leurs enfants. On a défendu la commisération et les larmes. La nature est forcée de contraindre ses plus justes et ses plus généreux mouvements, sous peine de mort. La douleur n'exagère point ici l'excès de ses maux; ils sont attestés par les proclamations de ceux qui nous frappent. Quatre milles têtes sont encore dévouées au même supplice; elles doivent être abattues avant la fin de frimaire. Des suppliants ne deviendront point accusateurs: leur désespoir est au comble, mais le respect en retient les éclats; ils n'apportent dans ce sanctuaire que des gémissements et non des murmures.»