Portraits littéraires, Tome II

Chapter 20

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Ses études se firent ainsi de neuf ans à treize, en ce village appelé La Foye-Mongeault, entre Niort et La Rochelle. Il ne les termina point pourtant sans suivre ses hautes classes aux Oratoriens de Niort, d'où sortait son frère aîné; et celui-ci, poëte lui-même, dans leurs promenades aux environs de la ville et le long des bords de la fontaine Du Vivier, l'initiait déjà au jeu de la muse. Il perdit ce frère chéri en 1772. Puis, dans l'intervalle de la mort de son père (1774) à celle de sa mère, qui arriva un an après, il alla séjourner en Normandie, aux Andelys, y apprit l'anglais par occasion, y recueillit, dans ses courses rêveuses, de fraîches impressions poétiques, que sa _Forêt de Navarre_ et son _Vieux Château_ nous ont rendues. Venu à Paris vers 1777, il y commença des liaisons littéraires. Je ne parle pas de Dorat, singulier patron, qu'il se trouva tout d'abord connaître et cultiver plus qu'il ne semble naturel d'après le peu d'unisson de leurs esprits. Il aimait à raconter qu'à la seconde année de ce séjour, se promenant avec Ducis, ils rencontrèrent Jean-Jacques, bien près alors de sa fin. Ducis, qui le connaissait, l'aborda, et, avec sa franchise cordiale, réussissant à l'apprivoiser, le décida à entrer chez un restaurateur. Après le repas, il lui récita quelques scènes de son _Oedipe chez Admète_, et lorsqu'il en fut à ces vers où l'antique aveugle se rend témoignage:

.......Écoutez-moi, grands Dieux! J'ose au moins sans terreur me montrer à vos yeux. Hélas! depuis l'instant où vous m'avez fait naître, Ce coeur à vos regards n'a point déplu peut-être. Vous frappiez, j'ai gémi. J'entrerai sans effroi Dans ce cercueil trompeur qui s'enfuit loin de moi. Vous savez si ma voix, toujours discrète et pure, S'est permis contre vous le plus léger murmure; C'est un de vos bienfaits que, né pour la douleur, Je n'aie au moins jamais profané mon malheur[98]!

[Note 98: Acte III, scène IV.]

Jean-Jacques, qui avait jusque-là gardé le silence, sauta au cou de Ducis, en s'écriant d'une voix caverneuse: «Ducis, je vous aime!» M. de Fontanes, témoin muet et modeste de la scène, en la racontant après des années, croyait encore entendre l'exclamation solennelle.

Il ne vit Voltaire que de loin, couronné à la représentation d'_Irène_; mais il n'eut pas le temps de lui être présenté. Son frère aîné (Marcellin de Fontanes), mort, je l'ai dit, en 1772, à l'âge de vingt ans, et doué lui-même de grandes dispositions poétiques, avait composé une tragédie qu'il avait adressée à Voltaire, aussi bien qu'une épître déjeune homme, et il avait reçu une de ces lettres datées de Ferney, qui équivalaient alors à un brevet ou à une accolade.

Fontanes eut le temps de voir beaucoup d'Alembert: laissons-le dire là-dessus: «Tout homme, écrit-il au _Mercure_ à propos de Beaumarchais[99], tout homme qui a fait du bruit dans le monde a deux réputations: il faut consulter ceux qui ont vécu avec lui, pour savoir quelle est la bonne et la véritable. Linguet, par exemple, représentait d'Alembert comme un homme diabolique, comme _le Vieux de la Montagne_. J'avais eu le bonheur d'être élevé à l'Oratoire par un des amis de ce philosophe, et je l'ai beaucoup vu dans ma première jeunesse. Il était difficile d'avoir plus de bonté et d'élévation dans le caractère. Il se fâchait, à la vérité, comme un enfant, mais il s'apaisait de même. Jamais chef de parti ne fut moins propre à son métier.» Toutes ces relations précoces, ces comparaisons multipliées et contradictoires expliquent bien et préparent la modération de Fontanes dans ses jugements, sa science de la vie, son insouciance de l'opinion, et ne rendent que plus remarquable le maintien de ses affections religieuses. Il écrivait ce mot sur d'Alembert, et il allait tout à l'heure appuyer M. de Bonald.

[Note 99: Mercure, fructidor an VIII.]

L'_Almanach des Muses_ de 1778 nous donne les premières nouvelles littéraires du poëte. On y lit de lui une pièce composée à seize ans, qui a pour titre _le Cri de mon Coeur_, et un fragment d'un _Poëme sur la Nature et sur l'Homme_, qui sort déjà des simples essais juvéniles. Ce _Cri de mon Coeur_ ne serait qu'une boutade adolescente sans conséquence, s'il ne nous représentait assez bien toutes les impressions accumulées de l'enfance douloureuse de Fontanes. La mort de son frère aîné, celle de son père et de sa mère, qui l'ont frappé coup sur coup, achèvent d'égarer son âme. Il s'écrie contre l'existence; il va presque jusqu'à la maudire:

Monarque universel, que peut-être j'outrage, Pardonne à mes soupirs; je connais mon erreur. Pour un jeune arbrisseau que tourmente l'orage, Dois-tu suspendre la fureur?

D'un pas toujours égal, la Nature insensible Marche, et suit les décrets avec tranquillité. Audacieux enfant contre elle révolté, Je me débats en vain sous le bras inflexible De la Nécessité.

Il s'arrête un moment aux projets les plus sinistres et les envisage sans effroi:

Terre, où va s'engloutir ma dépouille fragile, Terre, qui l'entretiens de la cendre des morts, O ma mère, à ton fils daigne ouvrir un asile,! Heureux, si dans ton sein doucement je m'endors! Sous la tombe, du moins, l'infortune est tranquille.

Mais à l'instant la terre s'entr'ouvre, l'Ombre de son père en sort et le rappelle à la raison, à la constance, à la vertu, lui montre une soeur chérie qui lui reste, et l'invite aux beaux-arts, à la poésie noblement consolatrice. Ce _Cri de mon Coeur_ semble avoir exhalé en une fois toute cette ferveur troublée de la jeune âme de Fontanes, et on n'en retrouvera plus trace désormais dans son talent pur, tendre, mélancolique, et moins ardent que sensible[100].

[Note 100: Je veux être tout a fait exact: outre cette même pièce du _Cri de mon Coeur_, le _Journal des Dames_ de 1777 (par conséquent un peu antérieur à l'_Almanach des Muses_ de 1778) contenait une lettre de Fontanes à Dorat, toujours dans ce ton exalté qui contraste singulièrement avec les idées désormais attachées en sens divers à ces deux noms de Dorat et de Fontanes. En voici quelques passages:

«Monsieur, je m'étais promis de cacher avec soin les faibles essais de mon enfance, et de ne cultiver les lettres que pour me consoler de mes malheurs. C'était au fond d'un désert, et non dans le sein delà capitale, que j'avais résolu de vivre. La solitude convient mieux à l'infortune qui veut au moins se plaindre en liberté, que ces prisons fastueuses où des esclaves imitent les travers et les vices d'autres esclaves, où le vrai sage ne peut faire un pas sans colère ou sans pitié.. Je me suis dit de bonne heure: Tu es malheureux, tu es sans appui, tu es trop fier pour ramper; végète donc dans une retraite ignorée. Paris n'est, pas fait pour toi.

Si l'amour de la poésie me forçait, malgré moi, de lui sacrifier quelques heures, je ne peignais que mes douleurs ou les tableaux de la campagne que j'avais sous les yeux. Je me contentais de répandre mes plaintes dans des vers toujours dictés par mon coeur.. J'ai eu pour atelier le bord des mers, les forêts, le sommet des montagnes. Je n'ai tracé que des scènes lugubres, analogues à ma situation. Ma poésie doit avoir des traits un peu sauvages et peut-être barbares.. Quand je portais les yeux sur Paris, j'étais effrayé des périls où je m'exposerais en m'y montrant. Un homme de dix-huit ans, ignorant l'art, de l'intrigue et de l'adulation, pouvait-il espérer, en effet, d'être accueilli dans la république des lettres?.. Ainsi, me disais-je, coulons dans le silence des jours déjà trop agités, et dont, (ma faible santé l'annonce) le terme heureusement sera court.

Tel était le plan que je m'étais formé. Je vous vis alors, et je compris qu'il y avait plusieurs classes dans la littérature, etc.»

Ce titre sentimental de la pièce, _le Cri de mon Coeur_, fut donné par Dorat lui-même; Fontanes, quand il y resongeait depuis, en rougissait toujours.]

L'_Almanach des Muses_ de 1780 le fit plus hautement connaître, en publiant _la Forêt de Navarre_. Ce petit poëme descriptif, vu à sa date, avait de la fraîcheur et de la nouveauté. L'auteur, en y développant une peinture déjà touchée dans _la Henriade_, y faisait preuve de son admiration pour Voltaire et de son amour pour Henri IV, deux traits essentiels qui ne le quittèrent jamais. Il y marquait par un vers d'éloge sa déférence à Delille, déjà célèbre depuis 1770; mais, même à cette heure de jeunesse première, il semblait plus sobre, plus modéré en hardiesse que ce maître brillant. On remarquait, à travers les exclamations descriptives d'usage, bien des vers heureux et simples, de ces vers trouvés, qui peignent sans effort:

Le poëte aime l'ombre, il ressemble au berger.... L'oiseau se fait, perché sur le rameau qui dort.... Foulant de hauts gazons respectés du faucheur.... Ils ne sont plus ces jours où chaque arbre divin Enfermait sa Dryade et son jeune Sylvain, Qui versaient en silence à la tige altérée La sève à longs replis sous l'écorce égarée.

Il n'y avait pas abus de coupes, quelques-unes pourtant assez neuves, quelques jets un peu libres, que plus tard son ciseau, en y revenant, supprima:

Quel calme universel! je marche: l'ombre immense, L'ombre de ces ormeaux dont les bras étendus Se courbent sur ma tête en voûtes suspendus, S'entasse à chaque pas, s'élargit, se prolonge, _Croît toujours_; et mon coeur dans l'extase se plonge.

Enfin, quelque chose de senti inspirait le tout.

Garât, rendant compte de l'_Almanach des Muses_ dans le _Mercure_ (avril 1780), s'arrêta longuement sur le poëme de Fontanes, et le critiqua avec une sévérité indirecte et masquée, qui put sembler piquante dans les habitudes du temps. Il fait bien ressortir l'absence de plan, les contradictions entre l'appareil didactique et certaines formes convenues d'enthousiasme: _Que de tableaux divers!...A pas lents je m'égare_. Oui, à pas lents. Mais il ne va pas au fond. Quand il en vient au style, il frappe encore plus au hasard et souligne quelques-uns des vers que nous citions précisément à titre de beauté. Fontanes fut très-sensible à l'article de Garât, et faillit en être découragé à cette entrée dans la carrière. La plus sûre preuve de l'impression profonde qu'il en reçut, c'est que trente-sept ans après, lorsqu'il fixa la rédaction dernière de _la Forêt de Navarre_, il tint compte dans sa refonte de presque toutes les critiques de détail, même de celles où Garat avait tort. Voilà de la sensibilité de poëte, mais bien modeste et docile.

Garât, que nous trouvons ainsi au début de Fontanes, et qui, nonobstant son article sévère, d'ailleurs très-convenable, fut et resta lié avec lui dans les années qui précédèrent la Révolution, Garat, plus âgé de plusieurs années, nous offre à certains égards, et en fait de destinée littéraire, le pendant du poëte dans le camp opposé, dans les rangs philosophiques: grand talent de prosateur, s'essayant d'abord aux éloges académiques, se dispersant en tout temps aux journaux, puis intercepté brusquement par la Révolution et désormais lancé à tous les souffles de l'orage; exemple déplorable et frappant du danger de ne se recueillir sur rien, et, avec des facultés supérieures, de ne laisser qu'une mémoire éparse, bientôt naufragée! Durant la Révolution, soit sous la Terreur, soit après Fructidor, Fontanes crut avoir beaucoup à se plaindre de lui, et il rompit tout rapport avec un adversaire au moins indiscret, qui se figurait peut-être, dans son sophisme d'imagination, continuer simplement envers le proscrit politique l'ancienne polémique littéraire. Mais, sans faire injure à aucune mémoire, et dans l'éloignement où l'on est de leur tombe, on ne peut s'empêcher de pousser le rapprochement: Garat, avec plus de verve et bien moins de goût, louant Desaix et Kléber, comme Fontanes louait Washington; Garat se flattant toujours d'élever le monument métaphysique dont on ne sait que la brillante préface, comme Fontanes se flattait de l'achèvement de _la Grèce sauvée_; mais, avec une imagination trop vive chez un philosophe, Garat n'était pas poëte, et l'avantage incomparable de Fontanes, pour la durée, consiste en ce point précis: il lui suffit de quelques pièces qu'on sait par coeur pour sauver son nom.

A leur date, _la Chartreuse_ et _le Jour des Morts_, déjà un peu passés, mais à maintenir dans la suite des tons et des nuances de la poésie française; sans date, et de tous les instants, les _Stances à une jeune Anglaise_, l'ode à une _jeune Beauté_, ou celle du _Buste de Vénus_; en un mot, le flacon scellé qui contient la goutte d'essence; voilà ce qui surnage, c'est assez. Les métaphysiciens échoués n'ont pas de ces débris-là.

Dans les premiers temps de son séjour à Paris, Fontanes travailla beaucoup, et il conçut, ébaucha ou même exécuta dès lors presque tous les ouvrages poétiques qu'il n'a publiés que plus tard et successivement. Un vers de la première _Forêt de Navarre_ nous apprend qu'il avait déjà traduit à ce moment (1779) l'_Essai sur l'Homme_ de Pope, qui ne parut qu'en 1783. Une élégie de Flins, dédiée à Fontanes[101], nous le montre, en 1782, comme ayant terminé déjà son poëme de _l'Astronomie_, qui ne fut publié qu'en 1788 ou 89, et comme poursuivant un poëme en six chants sur _la Nature_, qui ne devait point s'achever. _La Chartreuse_ paraissait en 1783, et on citait presque dans le même temps _le Jour des Morts_, encore inédit, d'après les lectures qu'en faisait le poëte. Ainsi, en ces courtes années, les oeuvres se pressent. Tous les témoignages d'alors, les articles du _Mercure_, une épître de Parny à Fontanes[102], nous montrent celui-ci dans la situation à part que lui avaient faite ses débuts, c'est-à-dire comme cultivant la grande poésie et aspirant à la gloire sévère. Mais bientôt la vie de Paris et du XVIIIe siècle, la vie de monde et de plaisir le prit et insensiblement le dissipa. Il voyait beaucoup les gens de lettres à la mode, Barthe, Rivarol; il dînait chaque semaine chez le chevalier de Langeac, son ami (encore aujourd'hui vivant), qui les réunissait. Et qui ne voyait-il pas, qui n'a-t-il pas connu au temps de cette jeunesse liante, de d'Alembert à Linguet, de Berquin à Mercier, de Florian à Rétif; tous les étages de la littérature et de la vie? Par moments, soit inquiétude d'âme rêveuse et reprise de poésie, soit blessure de coeur, soit nécessité plus vulgaire, et, comme dit André Chénier:

[Note 101: _Almanach des Muses_.]

[Note 102: _Almanach des Muses_, 1782.]

Quand ma main imprudente a tari mon trésor,

il sentait le besoin de se dérober. Il se retirait à Poissy en hiver; il se faisait ermite, et se vouait à l'étude entre son Tibulle et son Virgile. Mais cela durait peu. Les amis heureux le désiraient, le rappelaient. Un voyage en Suisse, vers 1787, auparavant un autre voyage de deux mois en Angleterre, ne tardaient point à le leur rendre. La prospérité pourtant ne venait pas. Si c'était la saison des plaisirs, c'était aussi celle des rudes épreuves:

Redis-moi du malheur les leçons trop amères,

a-t-il écrit plus tard parlant à sa muse secrète et en songeant à ce temps. Ainsi se passèrent pour lui, trop au hasard sans doute, les années faciles et fécondes. La Révolution le surprit, et dans l'Épître à M. de Boisjolin, en 1792, jetant un regard en arrière, à la veille de plus grands orages, il pouvait dire avec un regret senti:

Tu m'as trop imité: les plaisirs, la mollesse, Dans un piége enchanteur ont surpris ta faiblesse. La gloire en vain promet des honneurs éclatants: Un souris de l'amour est plus doux à vingt ans; Mais à trente ans la gloire est plus douce peut-être. Je l'éprouve aujourd'hui. J'ai trop vu disparaître Dans quelques vains plaisirs aussitôt échappés Des jours que le travail aurait mieux occupés. Oh! dans ces courts moments consacrés à l'étude, Combien je chérissais ma docte solitude!...

C'est en cet intervalle de 1780 à 1792 qu'il convient d'examiner dans son premier jour Fontanes: il prend place alors; sa vraie date est là. On a pour habitude, dans les jugements vagues et dans les _à-peu-près_ courants, de faire de lui, à proprement parler, un poëte de _l'Empire_. Il ne se jugeait pas tel lui-même; il n'estimait guère, on le verra, la littérature de cette époque; il n'y faisait qu'une exception éclatante, et s'y effaçait volontiers. Il fut orateur de l'Empire, mais le poëte chez lui était antérieur [103].

[Note 103: Je trouve dans l'_Esprit des Journaux_, août 1787, une _Épître_ en vers _à M. de Fontanes,_ attribuée à un M. de C..., qui n'est autre que Castéra. La pièce est très-médiocre, mais il en ressort évidemment que Fontanes était a cette date un personnage littéraire à qui l'on demandait une sorte de patronage.

Et le mortel heureux dont l'amitié sacrée, Cher Fontanes, par vous se verra célébrée, Est certain que son nom, des muses respecté, Volera dans vos chants à la postérité.

]

La traduction de l'_Essai sur l'Homme_, si perfectionnée depuis, mais déjà fort estimable, et enrichie de son excellent discours préliminaire, parut pour la première fois en 1783, et valut à l'auteur un article de La Harpe, adressé sous forme de lettre au _Mercure [104]_. Un article de La Harpe, c'était la consécration officielle d'un talent. Le critique insistait beaucoup, en louant M. de Fontanes, sur la marche imposante et soutenue de sa phrase poétique, et _cet art de couper le vers sans le réduire à la prose, et de varier le rhythme sans le détruire, deux choses_, dit-il, _si différentes, et qu'aujourd'hui l'ignorance et le mauvais goût confondent si souvent_. Il louait avant tout dans le traducteur, et recommandait avec raison aux jeunes écrivains _l'ensemble_ et _le tissu_ du style, qu'on sacrifiait dès lors à l'effet du détail; il s'élevait à plusieurs reprises contre les métaphores accumulées et les figures nébuleuses: «Ce n'est pas, ajoutait-il, à M. de Fontanes que cet avis s'adresse, il en a trop rarement besoin; mais les vérités communes ne peuvent pas être perdues aujourd'hui; il faut bien les opposer aux nouvelles extravagances des nouvelles doctrines:

[Note 104: Septembre 1783.--La Harpe envoya son article sous forme de _lettre_, parce qu'il s'était retiré de la rédaction du _Mercure_ dès 1779. C'avait été une résolution presque solennelle. La guerre qu'il faisait depuis quelques années aux novateurs, aux rimeurs hasardeux, était devenue si vive, qu'elle les ameuta contre lui, et il y eut ligue pour le forcer à quitter le jeu. Injures, calomnies, menaces, tout fut employé, à ce qu'il semble. A la mort de Voltaire, comme aux funérailles d'un monarque absolu, il y eut redoublement de sédition littéraire; le nom du mort était invoqué contre un disciple trop faible pour son héritage; on se plaisait à remarquer que le grand homme _ne l'avait pas mis sur son testament_. Bref, la place n'était plus tenable. La Harpe fit pourtant bonne et courageuse contenance; il prépara en secret sa pièce des _Muses rivales_, qui répondait à certaines inculpations, et la fit jouer sans qu'on sût à l'avance qu'elle était de lui. Le succès fut grand, et, le lendemain de ce triomphe, il déclara se retirer du _Mercure:_ il abdiqua, mais en vainqueur. Ce fut un des grands événements de ce temps-là. Puis, comme tous ceux qui abdiquent, il ne tarda pas à se repentir, et revint dans la suite de plus belle à ces querelles de journaux qu'il maudissait et qui étaient sa vie.]

«Un tronc jadis sauvage adopte sur sa tige Des fruits dont sa vigueur hâle l'heureux prodige[105];

«_Hâter le prodige des fruits_ est une métaphore très-obscure. C'est peut-être la seule fois que l'auteur s'est rapproché du style à la mode, et Dieu me préserve de le lui passer!» On cherche à qui peut avoir trait, en somme, cette véhémence de La Harpe; ce n'est pas même à Delille, c'est tout au plus à quelques-uns de ses imitateurs, à je ne sais quoi d'énorme aux environs de Roucher ou de Dorat. A la distance où nous sommes, au degré d'hérésie où nous ont poussés le temps et l'usage, cela fuit[106].

[Note 105: _Essai sur l'Homme_, dans la première édition.]

[Note 106: Dans son assez bonne Épître au comte de Schowaloff qui est destinée à célébrer son abdication du _Mercure_ et comme sa retraite à _Salone_, La Harpe, faisant une sortie contre le pittoresque à la mode, disait en des vers dont l'à-propos semble d'hier et nous va au coeur:

Que dis-je? en ses excès Le délire exalté Porta plus loin l'audace et la perversité:

]

Fontanes se tenait sans effort dans les mêmes principes que La Harpe: en traduisant Pope, le sage Pope, il ne l'approuvait pas toujours. Il blâme, dès les premiers vers de son auteur, ces métaphores redoublées, selon lesquelles _l'homme est tour à tour un labyrinthe, un jardin, un champ, un désert_, et n'y voit que manque de goût, de précision et de clarté. Quand il rencontre ce vers tout pétillant:

In folly's cup still laughs the bubble, joy,

_la joie, cette bulle d'eau, rit dans la coupe de la folie_, il le supprime. Il est bien plus que l'abbé Delille de l'école directe de Boileau et de Racine.

Il est mieux que de l'école, il est du sentiment tendre et de l'inspiration émue de ce dernier dans _la Chartreuse_ et dans _le Jour des Morts_. Racine jeune, Racine déjà revenu d'Uzès et à la veille d'_Andromaque_, Racine né au XVIIIe siècle, ayant beaucoup lu, au lieu de _Théagène et Chariclée_, l'Épître de Colardeau, et se promenant, non pas à Port-Royal, mais au Luxembourg, aurait pu écrire _la Chartreuse_.

La manière littéraire a beau changer; les formes du style.

Racine et Despréaux ont vu leur gloire _usée_, Et par des écoliers leur langue méprisée. Voltaire _au seul hasard a dû quelques beaux vers_; Ses succès, soixante ans, ont trompé l'univers. Il n'existe en effet qu'une seule science: C'est des mots discordants la bizarre alliance, Des tropes entassés le chaos monstrueux. L'ignoble barbarisme, aujourd'hui fastueux, Est le trait de la force et le fruit de l'étude, Et sait donner au vers une noble _attitude_. Veut-on que notre mètre, en sa marche arrêté, De la mesure antique ait la variété? Substituez alors (la ressource est aisée) Au rhythme poétique une prose brisée. Enfin sachez frapper le dernier coup de l'art: Que de tous ses rayons Phébus vous illumine; Et, faute d'égaler la langue de Racine, Osez ressusciter le jargon de Ronsard.

Rien n'est donc nouveau, ni l'audace, ni le cri d'alarme, ni l'injure dans un sens et dans l'autre; ne nous attachons qu'au talent, ont beau se renouveler, se vouloir rajeunir, et, même en n'y réussissant pas toujours, faire pâlir du moins la couleur des styles précédents; les idées, sinon la pratique, en matière de goût et d'art sévère, ont beau s'élever, s'affermir, s'agrandir, je le crois, par une comparaison plus studieuse et plus étendue: il est des impressions heureuses, faciles, touchantes, qui, dans de courtes productions, tirent leur principal intérêt du coeur, et qui durent sous un crayon un peu effacé. La lecture de _la Chartreuse_, si l'on a l'imagination sensible, et si l'on n'a pas l'esprit barré par un système, cette lecture mélodieuse et plaintive, faite à certaine heure, à demi-voix, produira toujours son effet, émouvra encore et finira par mêler vos pleurs à ceux du poète: