Chapter 3
Était-ce donc présage, ô noble Despréaux, Que la hache tombant sur ces arbres si beaux Et ravageant l'ombrage où s'égaya ta muse? Est-ce que des talents aussi la gloire s'use, Et que, reverdissant en plus d'une saison, On finit, à son tour, par joncher le gazon, Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude, Sous les coups des neveux dans leur ingratitude? Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir. Fut d'enseigner leur siècle et de le maintenir, De lui marquer du doigt la limite tracée, De lui dire où le goût modérait la pensée, Où s'arrêtait à point l'art dans le naturel, Et la dose de sens, d'agrément et de sel, Ces talents-là, si vrais, pourtant plus que les autres Sont sujets aux rebuts des temps comme les nôtres, Bruyants, émancipés, prompts aux neuves douceurs, Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs. Si le même conseil préside aux beaux ouvrages, La forme du talent varie avec les âges, Et c'est un nouvel art que dans le goût présent D'offrir l'éternel fond antique et renaissant. Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idée Fut toujours de justesse et d'à-propos guidée, Qui d'abord épuras le beau règne où tu vins, Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains? J'aime ces questions, cette vue inquiète, Audace du critique et presque du poëte. Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu Sortir chez nous du cercle où ta raison s'est plu. Tout poëte aujourd'hui vise au parlementaire; Après qu'il a chanté, nul ne saura se taire: Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix; Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix. Il faudrait bien les suivre, ô Boileau, pour leur dire Qu'ils égarent le souffle où leur doux chant s'inspire, Et qui diffère tant, même en plein carrefour, Du son rauque et menteur des trompettes du jour.
Dans l'époque, à la fois magnifique et décente, Qui comprit et qu'aida ta parole puissante, Le vrai goût dominant, sur quelques points borné, Chassait du moins le faux autre part confiné; Celui-ci hors du centre usait ses représailles; Il n'aurait affronté Chantilly ni Versailles, Et, s'il l'avait osé, son impudent essor Se fût brisé du coup sur le balustre d'or. Pour nous, c'est autrement: par un confus mélange Le bien s'allie au faux, et le tribun à l'ange. Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery: Lequel de nos meilleurs peut s'en croire à l'abri? Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte; L'esprit descend, dit-on:--la sottise remonte; Tel même qu'on admire en a sa goutte au front, Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond. Comment tout démêler, tout dénoncer, tout suivre, Aller droit à l'auteur sous le masque du livre, Dire la clef secrète, et, sans rien diffamer, Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer? Voilà, cher Despréaux, voilà sur toute chose Ce qu'en songeant à toi souvent je me propose, Et j'en espère un peu mes doutes éclaircis En m'asseyant moi-même aux bords où tu t'assis. Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde, J'aime à te voir d'ici parlant de notre monde A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi: Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi?
Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire; A Bâville aussi bien on t'en eût vu sourire, Et tu tâchais plutôt d'en détourner le cours, Avide d'ennoblir tes tranquilles discours, De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage, Comme en un Tusculum, les entretiens du sage, Un concert de vertu, d'éloquence et d'honneur, Et quel vrai but conduit l'honnête homme au bonheur.
Ainsi donc, ce jour-là, venant de ta fontaine, Nous suivions au retour les coteaux et la plaine, Nous foulions lentement ces doux prés arrosés, Nous perdions le sentier dans les endroits boisés, Puis sa trace fuyait sous l'herbe épaisse et vive: Est-ce bien ce côté? n'est-ce pas l'autre rive? A trop presser son doute, on se trompe souvent; Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite, Et sa planche en ployant nous dit de passer vite: On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs; Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs. Et riant, conversant de rien, de toute chose, Retenant la pensée au calme qui repose, On voyait le soleil vers le couchant rougir, Des saules _non plantés_ les ombres s'élargir, Et sous les longs rayons de cette heure plus sûre S'éclairer les vergers en salles de verdure, Jusqu'à ce que, tournant par un dernier coteau, Nous eûmes retrouvé la route du château, Où d'abord, en entrant, la pelouse apparue Nous offrit du plus loin une enfant accourue[13], Jeune fille demain en sa tendre saison, Orgueil et cher appui de l'antique maison, Fleur de tout un passé majestueux et grave, Rejeton précieux où plus d'un nom se grave, Qui refait l'espérance et les fraîches couleurs, Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs, Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tête, Après les jours chargés de gloire et de tempête, Porte légèrement tout ce poids des aïeux, Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.
Au château du Marais, ce 22 août 1843.
[Note 11: Auteur du poème latin des _Jardins_: voir au livre III un morceau sur Bâville, et deux odes latines du même. Voir aussi Huet, _Poésies_ latines et _Mémoires_.]
[Note 12: Une _rachée_: on appelle ainsi les rejetons nés de la racine après qu'on a coupé le tronc. Les ormes qui ombrageaient autrefois la fontaine avaient probablement été coupés pour repousser en _rachée_: de là le nom.]
[Note 13: Mademoiselle de Champlâtreux, depuis duchesse d'Ayen.]
Pour compléter enfin la série de mes _rétractations_ ou _retouches_ sur Despréaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI des _Causeries du Lundi_ et qui a été reproduit en tête d'une édition même de Boileau; et puis encore le chapitre à lui consacré au tome V de _Port-Royal_. Êtes-vous content? et pour le coup en est-ce assez?
PIERRE CORNEILLE
En fait de critique et d'histoire littéraire, il n'est point, ce me semble, de lecture plus récréante, plus délectable, et à la fois plus féconde en enseignements de toute espèce, que les biographies bien faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et sèches, ces notices exiguës et précieuses, où l'écrivain a la pensée de briller, et dont chaque paragraphe est effilé en épigramme; mais de larges, copieuses, et parfois même diffuses histoires de l'homme et de ses oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a dû faire; le suivre en son intérieur et dans ses moeurs domestiques aussi avant que l'on peut; le rattacher par tous les côtés à cette terre, à cette existence réelle, à ces habitudes de chaque jour, dont les grands hommes ne dépendent pas moins que nous autres, fond véritable sur lequel ils ont pied, d'où ils partent pour s'élever quelque temps, et où ils retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractère complexe d'analyse et de poésie, s'entendent et se plaisent fort à ces excellents livres. Walter Scott déclare, pour son compte, qu'il ne sait point de plus intéressant ouvrage en toute la littérature anglaise que l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commençons aussi à estimer et à réclamer ces sortes d'études. De nos jours, les grands hommes dans les lettres, quand bien même, par leurs mémoires ou leurs confessions poétiques, ils seraient moins empressés d'aller au-devant des révélations personnelles, pourraient encore mourir, fort certains de ne point manquer après eux de démonstrateurs, d'analystes et de biographes. Il n'en a pas été toujours ainsi; et lorsque nous venons à nous enquérir de la vie, surtout de l'enfance et des débuts de nos grands écrivains et poëtes du dix-septième siècle, c'est à grand'peine que nous découvrons quelques traditions peu authentiques, quelques anecdotes douteuses, dispersées dans les _Ana_. La littérature et la poésie d'alors étaient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient guère le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres affaires; les biographes s'étaient imaginé, je ne sais pourquoi, que l'histoire d'un écrivain était tout entière dans ses écrits, et leur critique superficielle ne poussait pas jusqu'à l'homme au fond du poëte. D'ailleurs, comme en ce temps les réputations étaient lentes à se faire, et qu'on n'arrivait que tard à la célébrité, ce n'était que bien plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque admirateur empressé de son génie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait de penser à sa biographie; ou encore cet historien était quelque parent pieux et dévoué, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son père. De là, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent aux yeux, et en particulier une légèreté courante sur les premières années littéraires, qui sont pourtant les plus décisives.
Lorsqu'on ne commence à connaître un grand homme que dans le fort de sa gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose nous paraît si simple, que souvent on ne s'inquiète pas le moins du monde de s'expliquer comment cela est advenu; de même que, lorsqu'on le connaît dès l'abord et avant son éclat, on ne soupçonne pas d'ordinaire ce qu'il devra être un jour: on vit auprès de lui sans songer à le regarder, et l'on néglige sur son compte ce qu'il importerait le plus d'en savoir. Les grands hommes eux-mêmes contribuent souvent à fortifier cette double illusion par leur façon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs, ils s'effacent, se taisent, éludent l'attention et n'affectent aucun rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le temps n'est pas mûr encore; plus tard, salués de tous et glorieux, ils rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers; ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le Nil n'étale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie de grand écrivain, de grand poëte, est celui-ci: saisir, embrasser et analyser tout l'homme au moment où, par un concours plus ou moins lent ou facile, son génie, son éducation et les circonstances se sont accordés de telle sorte, qu'il ait enfanté son premier chef-d'oeuvre. Si vous comprenez le poëte à ce moment critique, si vous dénouez ce noeud auquel tout en lui se liera désormais, si vous trouvez, pour ainsi dire, la clef de cet anneau mystérieux, moitié de fer, moitié de diamant, qui rattache sa seconde existence, radieuse, éblouissante et solennelle, à son existence première, obscure, refoulée, solitaire, et dont plus d'une fois il voudrait dévorer la mémoire, alors on peut dire de vous que vous possédez à fond et que vous savez votre poëte; vous avez franchi avec lui les régions ténébreuses, comme Dante avec Virgile; vous êtes dignes de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied à travers ses autres merveilles. De _René_ au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand, des premières _Méditations_ à tout ce que pourra créer jamais M. de Lamartine, d'_Andromaque_ à _Athalie_, du _Cid_ à _Nicomède_, l'initiation est facile: on tient à la main le fil conducteur, il ne s'agit plus que de le dérouler. C'est un beau moment pour le critique comme pour le poëte que celui où l'un et l'autre peuvent, chacun dans un juste sens, s'écrier avec cet ancien: _Je l'ai trouvé!_ Le poëte trouve la région où son génie peut vivre et se déployer désormais; le critique trouve l'instinct et la loi de ce génie. Si le statuaire, qui est aussi à sa façon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux l'idée du poëte, pouvait toujours choisir l'instant où le poëte se ressemble le plus à lui-même, nul doute qu'il ne le saisît au jour et à l'heure où le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant et sombre. A cette époque unique dans la vie, le génie, qui, depuis quelque temps adulte et viril, habitait avec inquiétude, avec tristesse, en sa conscience, et qui avait peine à s'empêcher d'éclater, est tout d'un coup tiré de lui-même au bruit des acclamations, et s'épanouit à l'aurore d'un triomphe. Avec les années, il deviendra peut-être plus calme, plus reposé, plus mûr; mais aussi il perdra en naïveté d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver à lui: la fraîcheur du sentiment intime se sera effacée de son front; l'âme prendra garde de s'y trahir: une contenance plus étudiée ou du moins plus machinale aura remplacé la première attitude si libre et si vive. Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe, qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit à plus forte raison le faire; il doit réaliser par son analyse sagace et pénétrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole. La statue une fois debout, le type une fois découvert et exprimé, il n'aura plus qu'à le reproduire avec de légères modifications dans les développements successifs de la vie du poëte, comme en une série de bas-reliefs. Je ne sais si toute cette théorie, mi-partie poétique et mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et tant que les biographes des grands poëtes ne l'auront pas présente à l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute, mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront des anecdotes, détermineront des dates, exposeront des querelles littéraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires; ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les prêtres du dieu.
Cela posé, nous nous garderons d'en faire une sévère application à l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M. Taschereau sur Pierre Corneille[14]. Dans cette histoire, aussi bien que dans celle de Molière, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et de lier tout ce qui nous est resté de traditions sur la vie de ces illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pièces, et de raconter les débats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce assez volontiers à la prétention littéraire de juger les oeuvres, de caractériser le talent, et s'en tient d'ordinaire là-dessus aux conclusions que le temps et le goût ont consacrées. Quand les faits sont clair-semés ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce point d'y suppléer par les suppositions circonspectes et les inductions légitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre, et s'empresse d'arriver à des faits nouveaux: de là chez lui des intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement provoqué à combler. Les vies complètes, poétiques, pittoresques, _vivantes_ en un mot, de Corneille et de Molière, restent à faire; mais à M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une scrupuleuse érudition, amassé, préparé, numéroté en quelque sorte, les matériaux longtemps épars. Pour nous, dans le petit nombre d'idées que nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre qui nous les a suggérées.
[Note 14: Ce morceau a été écrit à l'occasion de l'_Histoire de la Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille_, par M. Jules Taschereau.]
L'état général de la littérature au moment où un nouvel auteur y débute, l'éducation particulière qu'a reçue cet auteur, et le génie propre que lui a départi la nature, voilà trois influences qu'il importe de démêler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire à chacune sa part, et déterminer nettement ce qui revient de droit au pur génie. Or, quand Corneille, né en 1606, parvint à l'âge où la poésie et le théâtre durent commencer à l'occuper, vers 1624, à voir les choses en gros, d'un peu loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands noms de poëtes, aujourd'hui fort inégalement célèbres, lui apparurent avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Théophile. Ronsard, mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renommée immense, et représentant la poésie du siècle expiré; Malherbe vivant, mais déjà vieux, ouvrant la poésie du nouveau siècle, et placé à côté de Ronsard par ceux qui ne regardaient pas de si près aux détails des querelles littéraires; Théophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'éclat de ses débuts semblant promettre d'égaler ses devanciers dans un prochain avenir. Quant au théâtre, il était occupé depuis vingt ans par un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait même pas ses pièces sur l'affiche, tant il était notoirement le _poëte dramatique_ par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai; Théophile, par sa tragédie de _Pyrame et Thisbé_, y avait déjà porté coup; Mairet, Rotrou, Scudery, étaient près d'arriver à la scène. Mais toutes ces réputations à peine naissantes, qui faisaient l'entretien précieux des ruelles à la mode, cette foule de beaux esprits de second et de troisième ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous de Maynard et de Racan, étaient perdus pour le jeune Corneille, qui vivait à Rouen, et de là n'entendait que les grands éclats de la rumeur publique. Ronsard, Malherbe, Théophile et Hardy, composaient donc à peu près sa littérature moderne. Élevé d'ailleurs au collége des jésuites, il y avait puisé une connaissance suffisante de l'antiquité; mais les études du barreau, auquel on le destinait, et qui le menèrent jusqu'à sa vingt et unième année, en 1627, durent retarder le développement de ses goûts poétiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici l'anecdote invraisemblable racontée par Fontenelle, et surtout sa conclusion spirituellement ridicule, que c'est à cet amour qu'on doit le grand Corneille, il est certain, de l'aveu même de notre auteur, que cette première passion lui donna l'éveil et lui apprit à rimer. Il ne nous semble même pas impossible que quelque circonstance particulière de son aventure l'ait excité à composer _Mélite_, quoiqu'on ait peine à voir quel rôle il y pourrait jouer. L'objet de sa passion était, à ce qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en épousant un maître des comptes de cette ville. Parfaitement belle et spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne paraît pas qu'elle ait jamais répondu à son amour respectueux autrement que par une indulgente amitié. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois; mais le génie croissant du poëte se contenait mal dans les madrigaux, les sonnets et les pièces galantes par lesquels il avait commencé. Il s'y trouvait _en prison_, et sentait que _pour produire il avait besoin de la clef des champs. Cent vers lui coûtaient moins_, disait-il, _que deux mots de chanson_. Le théâtre le tentait; les conseils de sa dame contribuèrent sans doute à l'y encourager. Il fit _Mélite_, qu'il envoya au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva _une assez jolie farce_, et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en 1629, pour assister au succès de sa pièce.
Le fait principal de ces premières années de la vie de Corneille est sans contredit sa passion, et le caractère original de l'homme s'y révèle déjà. Simple, candide, embarrassé et timide en paroles; assez gauche, mais fort sincère et respectueux en amour, Corneille adore une femme auprès de laquelle il échoue, et qui, après lui avoir donné quelque espoir, en épouse un autre. Il nous parle lui-même d'un malheur qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succès ne l'aigrit pas contre sa _belle inhumaine_, comme il l'appelle:
Je me trouve toujours en état de l'aimer; Je me sens tout ému quand je l'entends nommer; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et, toute mon amour en elle consommée, Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée. Aussi n'aimé-je rien; et nul objet vainqueur N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.
Ce n'est que quinze ans après, que ce triste et doux souvenir, gardien de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'épouser une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de ménage, dont nul écart ne le distraira au milieu des licences du monde comique auquel il se trouve forcément mêlé. Je ne sais si je m'abuse, mais je crois déjà voir en cette nature sensible, résignée et sobre, une naïveté attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus à y voir ou, si l'on veut, à y rêver tout cela, que j'aperçois le génie là-dessous, et qu'il s'agit du grand Corneille[15].
[Note 15: On ne s'avise guère d'aller chercher dans les poésies diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de _Marie Stuart_, sait réciter et faire valoir à merveille. On y surprend le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et grondeur:
STANCES.
Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux, Souvenez-vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses Se plaît à faire un affront, Et saura faner vos roses Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits: On m'a vu ce que vous êtes, Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps.
Vous en avez qu'on adore; Mais ceux que vous méprisez Pourroient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.
Ils pourroient sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux, Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.
Pensez-y, belle marquise, Quoiqu'un grison fasse effroi, Il vaut bien qu'on le courtise, Quand il est fait comme moi.
Que dites-vous de ce ton? comme il est héroïque encore! Malherbe seul et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diègue, s'il avait affaire à une coquette, ne parlerait pas autrement.]