Portraits littéraires, Tome I

Chapter 2

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Mais ces accidents champêtres, et toujours et avant tout ingénieux, sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec l'Age.--Puisque nous en sommes à ce détail, ne laissons pas de remarquer encore que la fontaine _Polycrècne_, dont il est question dans la même épître et qui arrose la vallée de Saint-Chéron, près de Bàville, fontaine chantée en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du temps, Rapin, Huet, etc., est restée connue dans le pays sous le nom de _fontaine de Boileau_. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le bassin a été abattu il y a peu d'années. Était-ce un présage? (Voir ci-après l'épître en vers sur ce sujet.)]

Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et profonde intelligence des choses naturelles, de s'en aller bien loin, au delà des mers, parcourant les contrées aimées du soleil et la patrie des citronniers, se balançant tout le soir dans une gondole, à Venise ou à Baïa, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit: voyez Horace, comme il s'accommode, pour rêver, d'un petit champ, d'une petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, _et paulùm sylvae super his foret_; voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et s'oublier de longues heures sous un chêne; comme il entend à merveille les bois, les eaux, les prés, les garennes et les lapins broutant le thym et la rosée, les fermes avec leurs fumées, leurs colombiers et leurs basses-cours. Et le bon Ducis, qui demeura lui-même à Auteuil, comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les revers de coteaux! «J'ai fait une lieue ce matin, écrit-il à l'un de ses amis, dans les plaines de bruyères, et quelquefois entre des buissons qui sont couverts de fleurs et qui chantent.» Rien de tout cela chez Boileau. Que fait-il donc à Auteuil? Il y soigne sa santé, il y traite ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y cause, après boire, nouvelles de cour, Académie, abbé Cotin, Charpentier ou Perrault, comme Nicole causait théologie sous les admirables ombrages de Port-Royal; il écrit à Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode, qu'il _y hasarde des choses fort neuves, jusqu'à parler de la plume blanche que le roi a sur son chapeau_; les jours de verve, il rêve et récite aux échos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namùr. Ce qu'il fait de mieux, c'est assurément une ingénieuse _épître à Antoine_: encore ce bon jardinier y est-il transformé en _gouverneur_ du jardin; il ne _plante_ pas, mais _dirige_ l'if et le _chèvre-feuil_, et _exerce_ sur les espaliers _l'art de la Quintinie_; il y avait même à Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses infirmités augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et Racine lui sont enlevés. Disons, à la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le talent avec une attention sévère, disons qu'il fut sensible à l'amitié plus qu'à toute autre affection. Dans une lettre, datée de 1695 et adressée à M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce passage, le seul touchant peut-être que présente la correspondance de Boileau: «Il me semble, monsieur, que voilà une longue lettre. Mais quoi? le loisir que je me suis trouvé aujourd'hui à Auteuil m'a comme transporté à Reims, où je me suis imaginé que je vous entretenois dans votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium surgentis.» Aux infirmités de l'âge se joignirent encore un procès désagréable à soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau, depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds à Versailles; il jugeait tristement les choses et les hommes; et même, en matière de goût, la décadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'à regretter le temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine à concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil et qu'il vint mourir, en 1711, au cloître Notre-Dame, chez le chanoine Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la piété sans doute, comme le dit le Nécrologe de Port-Royal; mais l'économie y entra aussi pour quelque chose, car il ne haïssait pas l'argent[4]. La vieillesse du poëte historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du Monarque.

[Note 4: Cizeron-Rival, d'après Brossette, _Récréations littéraires_.]

On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion sur Boileau. Ce n'est pas du tout un poëte, si l'on réserve ce titre aux êtres fortement doués d'imagination et d'âme: son _Lutrin_ toutefois nous révèle un talent capable d'invention, et surtout des beautés pittoresques de détail. Boileau, selon nous, est un esprit sensé et fin, poli et mordant, peu fécond; d'une agréable brusquerie; religieux observateur du vrai goût; bon écrivain en vers; d'une correction savante, d'un enjouement ingénieux; l'oracle de la cour et des lettrés d'alors; tel qu'il fallait pour plaire à la fois à Patru et à M. de Bussy, à M. Daguesseau et à madame de Sévigné, à M. Arnauld et à madame de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agréer aux vieux, pour être estimé de tous honnête homme et d'un mérite solide. C'est le _poète-auteur_, sachant converser et vivre[5], mais véridique, irascible à l'idée du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par sentiment d'équité littéraire à une sorte d'attendrissement moral et de rayonnement lumineux, comme dans son Épître à Racine[6]. Celui-ci représente très-bien le côté tendre et passionné de Louis XIV et de sa cour; Boileau en représente non moins parfaitement la gravité soutenue, le bon sens probe relevé de noblesse, l'ordre décent. La littérature et la poétique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion, la philosophie, l'économie politique, la stratégie et tous les arts du temps: c'est le même mélange de sens droit et d'insuffisance, de vues provisoirement justes, mais peu décisives.

[Note 5: Voir l'agréable conversation entre Despréaux, Racine, M. Daguesseau, l'abbé Renaudot, etc., etc., écrite par Valincour et publiée par Adry, à la fin de son édition de la _Princesse de Clèves_ (1807).--Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du sceptre, passa la très-grande moitié de sa vie à converser et à tenir tête à tout venant: «Il est heureux comme un roi (écrivait Racine, 1698), dans sa solitude ou plutôt son hôtellerie d'Auteuil. Je l'appelle ainsi, parce qu'il n'y a point de jour où il n'y ait quelque nouvel écot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour moi, j'aurois cent fois vendu la maison.» Ce qui pourtant explique qu'à la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.]

[Note 6: «La raison, dit Vauvenargues, n'était pas en Boileau distincte du sentiment.» Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot) ajoute: «C'était, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se sentait saisi de la raison et de la vérité. La raison fut son génie; c'était en lui un organe délicat, prompt, irritable, blessé d'un mauvais sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant comme une partie offensée sitôt que quelque chose venait à la choquer.» Cette même raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il, dès quinze ans, _la haine_ d'un sot livre, lui faisait _bénir_ son siècle après _Phèdre_.]

Il réforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort le code, avec des idées de détail. Brossette le comparait à M. Domat qui restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui écrivait du camp près de Namur: «La vérité est que notre tranchée est quelque chose de prodigieux, embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs vallées avec une infinité de tours et de retours, autant presque qu'il y a de rues à Paris.» Boileau répondait d'Auteuil, en parlant de la Satire des Femmes qui l'occupait alors: «C'est un ouvrage qui me tue par la multitude des transitions, qui sont, à mon sens, le plus difficile chef-d'oeuvre de la poésie.» Boileau faisait le vers à la Vauban; les transitions valent les circonvallations; la grande guerre n'était pas encore inventée. Son Épître sur le passage du Rhin est tout à fait un tableau de Van der Meulen. On a appelé Boileau le janséniste de notre poésie; _janséniste_ est un peu fort, _gallican_ serait plus vrai. En effet, la théorie poétique de Boileau ressemble souvent à la théorie religieuse des évêques de 1682; sage en application, peu conséquente aux principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et dans la polémique avec Perrault, que se trahit cette infirmité propre à la logique du sens commun. Perrault avait reproché à Homère une multitude de mots bas, et _les mots bas_, selon Longin et Boileau, _sont autant de marques honteuses qui flétrissent l'expression_. Jaloux de défendre Homère, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique de Perrault et d'en décorer son poëte à titre d'éloge, au lieu d'oser admettre que la cour d'Agamemnon n'était pas tenue à la même étiquette de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que Longin, qui reproche des termes bas à plusieurs auteurs et à Hérodote en particulier, ne parle pas d'Homère: preuve évidente que les oeuvres de ce poëte ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses expressions sont nobles. Mais voilà que, dans un petit traité, Denis d'Halicarnasse, pour montrer que la beauté du style consiste principalement dans l'arrangement des mots, a cité l'endroit de l'Odyssée où, à l'arrivée de Télémaque, les chiens d'Eumée n'aboient pas et remuent la queue; sur quoi le rhéteur ajoute que c'est bien ici l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrément; car, dit-il, la plupart des mots employés sont _très-vils_ et _très-bas_. Racine lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, et vite il la communique à Boileau qui niait les termes prétendus vils et bas, reprochés par Perrault à Homère: «J'ai fait réflexion, lui écrit Racine, qu'au lieu de dire que le mot d'âne est en grec un mot très-noble, vous pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce _très-noble_ me paraît un peu trop fort.» C'est là qu'en étaient ces grands hommes en fait de théorie et de critique littéraire. Un autre jour, il y eut devant Louis XIV une vive discussion à propos de l'expression _rebrousser chemin_, que le roi désapprouvait comme basse, et que condamnaient à l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau seul, conseillé de son bon sens, osa défendre l'expression; mais il la défendit bien moins comme nette et franche en elle-même que comme reçue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas et d'Ablancourt l'avaient employée.

Si de la théorie poétique de Boileau nous passons à l'application qu'il en fait en écrivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur ce point l'idée générale tant de fois énoncée dans cet article. Le style de Boileau, en effet, est sensé, soutenu, élégant et grave; mais cette gravité va quelquefois jusqu'à la pesanteur, cette élégance jusqu'à la fatigue, ce bon sens jusqu'à la vulgarité. Boileau, l'un des premiers et plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers la manie des périphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe; car quel misérable progrès de versification, comme dit M. Émile Deschamps, qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est _chiendent_ ou _carotte_? «Je me souviens, écrit Boileau à M. de Maucroix, que M. de La Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il estimait davantage, c'étaient ceux où je loue le roi d'avoir établi la manufacture des points de France à la place des points de Venise. Les voici: c'est dans la première épître à Sa Majesté:

Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles Que payoit à leur art le luxe de nos villes.»

Assurément, La Fontaine était bien humble de préférer ces vers laborieusement élégants de Boileau à tous les autres; à ce prix, les siens propres, si francs et si naïfs d'expression, n'eussent guère rien valu. «Croiriez-vous, dit encore Boileau dans la môme lettre en parlant de sa dixième Épître, croiriez-vous qu'un des endroits où tous ceux à qui je l'ai récitée se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit autre chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois plus prétendre à l'approbation publique? cela est dit en quatre vers, que je veux bien vous écrire ici, afin que vous me mandiez si vous les approuvez:

Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue, A jeté sur ma tête avec ses doigts pesants Onze lustres complets surchargés de deux ans.

«Il me semble que la perruque est assez heureusement frondée dans ces vers.» Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle dans l'Ode à Namur, Boileau parle _de la plume blanche que le roi a sur son chapeau_[7]. En général, Boileau, en écrivant, attachait trop de prix aux petites choses: sa théorie du style, celle de Racine lui-même, n'était guère supérieure aux idées que professait le bon Rollin. «On ne m'a pas fort accablé d'éloges sur le sonnet de ma parente, écrit Boileau à Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des choses de ma façon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas avoir rien dit de plus gracieux que:

A ses jeux innocents enfant associé,

et

Rompit de ses beaux jours le fil trop délié,

et

Fut le premier démon qui m'inspira des vers.

[Note 7: «Il ne s'est jamais vanté, comme il est dit dans le _Boloeana_, d'avoir le premier parlé en vers de notre artillerie, et son dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs vers d'anciens poëtes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parlé le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en avoir le premier parlé poétiquement, et par de nobles périphrases.» (RACINE fils, _Mémoires_ sur la vie de son père.)]

«C'est à vous à en juger.» Nous estimons ces vers fort bons sans doute, mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une lettre à Brossette, on lit encore ce curieux passage: «L'autre objection que vous me faites est sur ce vers de ma Poétique:

De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents.

Vous croyez que

Du Styx, de l'Achéron peindre les noirs torrents,

seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille un peu prosaïque, et qu'un homme vraiment poëte ne me fera jamais cette difficulté, parce que _de Styx et d'Achéron_ est beaucoup plus soutenu que _du Styx, de l'Achéron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire_ seroit bien plus noble dans un vers, que _sur les bords fameux de la Seine et de la Loire_. Mais ces agréments sont des mystères qu'Apollon n'enseigne qu'à ceux qui sont véritablement initiés dans son art.» La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. Où en serions-nous, bon Dieu! si en ces sortes de choses gisait la poésie avec tous ses _mystères_? Chez Boileau, cette timidité du bon sens, déjà signalée, fait que la métaphore est bien souvent douteuse, incohérente, trop tôt arrêtée et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue et comme à pleins bords.

Le François, né malin, forma le vaudeville, Agréable indiscret, qui, conduit par le chant, Passe de bouche en bouche et s'accroît en marchant.

Qu'est-ce, je le demande, qu'un _indiscret_ qui _passe de bouche en bouche_ et _s'accroît en marchant_? Ailleurs Boileau dira:

Inventez des ressorts qui puissent m'attacher,

comme si l'on _attachait_ avec des _ressorts_; des _ressorts poussent, mettent en jeu_, mais _n'attachent_ pas. Il appellera Alexandre _ce fougueux l'Angeli_, comme si l'Angeli, fou de roi, était réellement un fou privé de raison; il fera _monter la trop courte beauté sur des patins_, comme si une _beauté_ pouvait être _longue_ ou _courte_. Encore un coup, chez Boileau la métaphore évidemment ne surgit presque jamais une, entière, indivisible et tout armée: il la compose, il l'achève à plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on aperçoit la trace des soudures[8]. A cela près, et nos réserves une fois posées, personne plus que nous ne rend hommage à cette multitude de traits fins et solides, de descriptions artistement faites, à cette moquerie tempérée, à ce mordant sans fiel, à cette causerie mêlée d'agrément et de sérieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau[9]. Il nous est impossible pourtant de ne pas préférer le style de Regnier ou de Molière.

[Note 8: Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera des modifications apportées à cette théorie trop absolue que je donnais ici de la métaphore. La métaphore, je suis venu à le reconnaître, n'a pas besoin, pour être légitime et belle, d'être si complètement armée de pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur matérielle si soutenue jusque dans le moindre détail. S'adressant à l'esprit et faite avant tout pour lui figurer l'idée, elle peut sur quelques points laisser l'idée elle-même apparaître dans les intervalles de l'image. Ce défaut de cuirasse, en fait de métaphore, n'est pas d'un grand inconvénient; il suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit la beauté de l'image employée, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une image, et que c'est à l'idée surtout qu'il a affaire. Il en est de la perfection métaphorique un peu comme de l'illusion scénique à laquelle il ne faut pas trop sacrifier dans le sens matériel, puisque l'esprit n'en est jamais dupe. Il y a même de l'élégance vraie et du gallicisme dans l'incomplet de certaines métaphores.]

[Note 9: Dans son éloge de Despréaux (_Hist. de l'Acad. des Inscript._), M. de Boze a dit très-judicieusement: «Nous croyons qu'il est inutile de vouloir donner au public une idée plus particulière des Satires de M. Despréaux. Qu'ajouterions-nous à l'idée qu'il en a déjà? Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations, combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naître dans notre langue! et de la nôtre, combien en ont-elles fait passer dans celle des étrangers! Il y a peu de livres qui aient plus agréablement exercé la mémoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il fût aujourd'hui plus aisé de restituer, si toutes les copies et toutes les éditions en étoient perdues.»]

Que si maintenant on nous oppose qu'il n'était pas besoin de tant de détours pour énoncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous n'avons prétendu rien inventer; que nous avons seulement voulu rafraîchir en notre esprit les idées que le nom de Boileau réveille, remettre ce célèbre personnage en place, dans son siècle, avec ses mérites et ses imperfections, et revoir sans préjugés, de près à la fois et à distance, le correct, l'élégant, l'ingénieux rédacteur d'un code poétique abrogé.

Avril 1829.

Comme correctif à cet article critique, on demande la permission d'insérer ici la pièce de vers suivante, qui est postérieure de près de quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jeté la pierre aux statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute réponse, a droit maintenant de faire remarquer qu'en écrivant _les Larmes de Racine_ et _la Fontaine de Boileau_, il a témoigné, très-incomplètement sans doute, de son admiration sincère pour ces deux poëtes, mais qu'en cela même il a donné bien autant de gages peut-être que ne l'ont fait certains de ses accusateurs.

LA FONTAINE DE BOILEAU[10]

[Note 10: Il est indispensable, en lisant la pièce qui suit, d'avoir présente à la mémoire l'Épître VI de Boileau à M. de Lamoignon, dans laquelle il parle de Bâville et de la vie qu'on y mène.]

ÉPÎTRE

A MADAME LA COMTESSE MOLÉ.

Dans les jours d'autrefois qui n'a chanté Bâville? Quand septembre apparu délivrait de la ville Le grave Parlement assis depuis dix mois, Bâville se peuplait des hôtes de son choix, Et, pour mieux animer son illustre retraite, Lamoignon conviait et savant et poëte. Guy Patin accourait, et d'un éclat soudain Faisait rire l'écho jusqu'au bout du jardin, Soit que, du vieux Sénat l'âme tout occupée, Il poignardât César en proclamant Pompée, Soit que de l'antimoine il contât quelque tour. Huet, d'un ton discret et plus fait à la cour, Sans zèle et passion causait de toute chose, Des enfants de Japhet, ou même d'une rose. Déjà plein du sujet qu'il allait méditant, Rapin[11] vantait le parc et célébrait l'étang. Mais voici Despréaux, amenant sur ses traces L'agrément sérieux, l'à-propos et les grâces.

O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi, Veux-tu bien, Despréaux, que je parle de toi, Que j'en parle avec goût, avec respect suprême, Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime!

Fier de suivre à mon tour des hôtes dont le nom N'a rien qui cède en gloire au nom de Lamoignon, J'ai visité les lieux, et la tour, et l'allée Où des fâcheux ta muse épiait la volée; Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas; La fontaine surtout, chère au vallon d'en bas, La fontaine en tes vers _Polycrène_ épanchée, Que le vieux villageois nomme aussi _la Rachée_[12], Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau, Chacun salue encor _Fontaine de Boileau_. Par un des beaux matins des premiers jours d'automne, Le long de ces coteaux qu'un bois léger couronne, Nous allions, repassant par ton même chemin Et le reconnaissant, ton Épître à la main. Moi, comme un converti, plus dévot à ta gloire. Épris du flot sacré, je me disais d'y boire: Mais, hélas! ce jour-là, les simples gens du lieu Avaient fait un lavoir de la source du dieu, Et de femmes, d'enfants, tout un cercle à la ronde Occupaient la naïade et m'en altéraient l'onde. Mes guides cependant, d'une commune voix, Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois, Hautes cimes longtemps à l'entour respectées, Qu'un dernier possesseur à terre avait jetées. Malheur à qui, docile au cupide intérêt, Déshonore le front d'une antique forêt, Ou dépouille à plaisir la colline prochaine! Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine!