Portraits littéraires, Tome I

Chapter 19

Chapter 193,918 wordsPublic domain

«J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire _George et Mary_, sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le dimanche matin; il m'a fallu le joindre à Gravesend: c'est de là que j'ai adressé mes derniers adieux à mes amis de France. J'ai encore éprouvé une fois combien les émotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, sont rares pour moi; à moins que ce ne soient pas là mes occasions solennelles. J'ai quitté l'Angleterre pour l'Amérique, avec autant d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un mille: il en a été de même de la France, mais il n'en a pas été de même de l'Italie: c'est là que j'ai joui pour la première fois de mon indépendance, c'est là que j'ai été le plus puissant de corps et d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employé de temps et de forces! Ai-je mérité ma liberté?--Quand je pense que je n'avais déjà plus alors que des réminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacité et la fraîcheur de mes sensations et de mes pensées d'autrefois! Était-ce seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'étais devenu plus sévère avec moi-même?--Mais la pureté d'âme, mais les croyances encore naïves, mais les rêves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur rien, c'en était déjà fait pour moi. Je ne voyais qu'un présent dont il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni bonheur à faire partager à personne, parce que l'avenir ne m'offrait que des jouissances déjà usées avec des moyens plus restreints; et ne pas croître dans la vie, c'est déchoir.--Et cependant, du moins, tout ce que je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fête dans la nature; c'était vraiment un concert de la terre, des cieux, de la mer, des forêts et des hommes; c'était une harmonie ineffable, qui me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et quand je croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon tour, par un travail et par un succès égal à mes forces et au ton du choeur qui m'environnait, j'étais heureux;--oui, j'étais heureux, quoique seul; heureux par la nature et avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement dans cette félicité. La peur de quelque dépense m'a retenu, et la vanité, et pis encore, m'ont emporté plus d'argent qu'il n'en eût fallu pour jouir en roi de ce que j'avais sous les yeux.--La société?...--moi qui ne vaux rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être plus jamais rien que la solitude et _le sombre plaisir d'un coeur mélancolique_.--Mais il faudrait des événements et des sentiments pour appuyer cela; il faudrait au moins des études sérieuses pour me rendre témoignage à moi-même. Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et c'est pourquoi il est si aisé au premier venu de me faire abandonner ce qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marqué assez profondément au fond de mon âme, et il me reste toujours une part qu'on ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce secret parfum lui-même s'évaporera-t-il?»

[Note 76: M. Jacques Coste, qui vendit au ministère les _Tablettes universelles_ en 1823 et qui fonda ensuite le journal _le Temps_.]

Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation, son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude du ciel, tout contribuait à développer démesurément chez lui son habitude de rêverie sans objet et sans résultat.

«29 _juillet_.--Encore dix jours au plus, j'espère, et nous serons à Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis maintenant passer la moitié d'une belle nuit, seul, à rêver en me promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour à la chambre et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui m'entoure. C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que l'âge, en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables à qui veut occuper son esprit. La pensée arrive alors, non plus seulement comme vérité, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une tristesse dans tout ce qui vous environne, qui pénètre par tous les sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à goutte sur le coeur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais rien qui doive être plus doux que de se promener à cette heure-là avec une femme aimée.» Pauvre Farcy! voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne un démenti à son projet contemplatif, et qu'avec un seul être de plus, avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans les plus doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en effet il ne lui a manqué d'abord qu'une femme aimée, pour entrer en pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes.

«29 _novembre, Rio-Janeiro_.--Que n'ai-je écouté ma répugnance à m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes antérieures, et qui, du côté du caractère, me semblait plus habile qu'estimable! Mais l'amour de m'enrichir m'a séduit. En voyant ses relations rétablies sur le pied de l'amitié et de la confiance avec les gens les plus distingués, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et de la pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne fût que l'ennui de me déranger qui me déconseillât cette démarche. Je me suis dit qu'il fallait s'habituer à vivre avec tous les caractères et tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au succès. J'ai résisté à mes penchants, qui me portaient à la vie solitaire et contemplative. J'ai ployé mon caractère impatient jusqu'à condescendre aux désirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais au-dessous de moi en tout, excepté dans un talent équivoque de faire fortune. Si je m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce sous les yeux, où je vivais avec Molière (_le philhellène_), avec qui j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien! cet argent que je me suis refusé d'une part, je l'ai dépensé de l'autre inutilement, ennuyeusement, à voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous mes goûts, l'espoir assez voisin de quelque réputation par mes vers, et, par là encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce faisant, j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me préparer de grands éloges de la part de la prudence humaine, et, l'événement arrivé, il se trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voilà à deux mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, forcé de recourir à la pitié des autres, en leur présentant pour titre à leur confiance une histoire qui ressemble à un roman très-invraisemblable;--et, pour terminer peut-être ma peine et cette plate comédie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet, reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulté grossièrement en public, sans que je lui en eusse donné le moindre motif;--convaincu que le duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et ne pouvant m'y soustraire;--ne sachant, si je suis blessé, où trouver mille reis pour me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misère extrême, et peut-être la mort ou l'hôpital;--et cependant, _content et aimé des Dieux_.--Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (_les Dieux_) prendront cette dernière folie. _Je ne sais_, oui, c'est le seul mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché de bonne foi et de sang-froid; d'où je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de mal dans cette démarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, de voler, de calomnier, et même d'être adultère (quoique la chose soit aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains cas). Je conclus donc que, pour un coeur droit qui se présentera devant eux avec cette ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la justice humaine: _Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus doux_; transportant ici le doute, comme il convient à des Dieux, de l'esprit des juges à celui de l'accusé.»

L'affaire du duel terminée (et elle le fut à l'honneur de Farcy), l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en sortir, grâce à l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois, qui allèrent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda à tous deux une profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici.

De retour en France, Farcy était désormais un homme achevé: il avait l'expérience du monde, il avait connu la misère, il avait visité et senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractère était mûr par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette dernière métamorphose de son être lui donnait une sorte d'aisance au dehors dont il était fier en secret: «Voici l'âge, se disait-il, où tout devient sérieux, où ma personne ne s'efface plus devant les autres, où mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec moi en toutes manières, où mes pensées et mes sentiments ne sont plus seulement des rêves de jeune homme auxquels on s'intéresse si on en a le temps, et qu'on néglige sans façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi même, tout prend dans mes rapports avec les autres un caractère plus positif; sans entrer dans les affaires, je ne me défie plus de mes idées ou de mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que je les désapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions demandent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague, ont un but; je veux influer sur les autres, etc.»

En même temps que cette défiance excessive de lui-même faisait place à une noble aisance, l'âpreté tranchante dans les jugements et les opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidité, cédait chez lui à une vue des choses plus calme, plus étendue et plus bienveillante. Les élans généreux ne lui manquaient jamais; il était toujours capable de vertueuses colères; mais sa sagesse désespérait moins promptement des hommes; elle entendait davantage les tempéraments et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier, ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries abandonnées, à lui épancher quelque chose de son impartialité intelligente, il lui arrivait de rencontrer à l'improviste dans l'âme de Farcy je ne sais quel endroit sensible, pétulant, récalcitrant, par où cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui échappait; c'était comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette facilité à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en jour chez Farcy. Il en était venu à tout considérer et à tout comprendre. Je le comparerais, pour la sagesse prématurée, à Vauvenargues, et plusieurs de ses pensées morales semblent écrites en prose par André Chénier:

«Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre dans ses jugements, passionné dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses actions.

«Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses actions et ses paroles sont sans conséquence.

«Il n'a pas encore d'idées arrêtées; il cherche à connaître et vit avec les livres plus qu'avec les hommes; il ramène tout, par désir d'unité, par élan de pensée, par ignorance, au point de vue le plus simple et le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait.

«Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout intérêt son droit, toute action son explication et presque son excuse.

«On s'établit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de contemplatif dans les premières années de la jeunesse; on est un peu plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a à vivre pour soi, pour son bien-être, son plaisir, pour le développement de toutes ses facultés, et non-seulement pour réaliser un type abstrait et simple; on vit de tout son corps et de toute son âme, avec des hommes, et non seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de l'action et de la réaction, remplace la conception de l'idée abstraite et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnée dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a vécu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugements d'autrefois nous revient à l'esprit avec honte; on laisse désormais pour le monde le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-à-dire éclairer les esprits, modérer les passions.»

Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Université; le ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait donné qu'un court espoir. Il accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M. Morin, à Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le reste du temps il vivait à Paris, jouissant de ses anciens amis et des nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire était alors divisé en partis, en écoles, en salons, en coteries. Farcy regarda tout et n'épousa rien inconsidérément. Dans les arts et la poésie, il recherchait le beau, le passionné, le sincère, et faisait la plus grande part à ce qui venait de l'âme et à ce qui allait à l'âme. En politique, il adoptait les idées généreuses, propices à la cause des peuples, et embrassait avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité humaine. Quant aux individus célèbres, représentants des opinions qu'il partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait dans la solitude, il les aimait, il les révérait sans doute, mais il ne relevait d'aucun, et, homme comme eux, il savait se conserver en leur présence une liberté digne et ingénue, aussi éloignée de la révolte que de la flatterie. Parmi le petit nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au _Globe_, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre à faire apprécier l'étendue de ses idées politiques et la mesure de son indépendance personnelle.

Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant, c'était l'amour; cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées du tropique, il avait soupçonné devoir être si doux; cet amour dont il n'avait guère eu en Italie que les délices sensuelles, et dont son âme, qui avait tout anticipé, regrettait amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors. Il écrivait dans une note:

«Je rends grâces â Dieu;

«De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;

«De ce qu'il m'a fait Français;

«De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de caractère.

«Je me plains du sort,

«Qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni naissance.

«Je me plains de moi-même,

«Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma pudeur naturelle, tué en moi la foi et l'amour.»

Non, Farcy, ton regret même l'atteste, non, tu n'avais pas rejeté ta pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton âme! Mais chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisément cédé par le côté sensuel, s'était comme infiltrée et développée outre mesure dans l'esprit, et, au lieu de la mâle assurance virile qui charme et qui subjugue, au lieu de ces rapides étincelles du regard,

Qui d'un désir craintif font rougir la beauté[77],

elle s'était changée avec l'âge en défiance de toi-même, en répugnance à oser, en promptitude à se décourager et à se troubler devant la beauté superbe. Non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton coeur; tu en étais plutôt resté au premier, au timide et novice amour; mais sans la fraîcheur naïve, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le mystère; avec la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacité judicieuse qui te représentait les inconvénients, les difficultés et les suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient plus, comme à dix-neuf ans, l'être unique de la vapeur d'une émanation lumineuse et odorante; ce n'était pas l'amour, c'était l'harmonie de tes facultés et de leur développement que tu avais brisée dans ton être! Ton malheur est celui de bien des hommes de notre âge.

[Note 77: Lamartine.]

Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait en idées et ce qu'il avait éprouvé en sentiments devait cesser dans son âme, et qu'il était temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tête, chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un défi, il se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, à cette époque, une femme connue par ses ouvrages, par l'agrément de son commerce et sa beauté[78], s'imaginant qu'il en était épris, et tâchant, à force de soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimât trop obscurément, soit que la préoccupation de cette femme distinguée fût ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux. Pourtant il l'était, quoique moins profondément qu'il n'eût fallu pour que cela fût une passion. Voici quelques vers commencés que nous trouvons dans ses papiers:

Thérèse, que les Dieux firent en vain si belle, Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle, Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs, Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire, Et qui rêvez d'amour comme on rêve de gloire, L'oeil fier et non voilé de pleurs;

Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire, Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière, La foule des vassaux s'empressant sur vos pas; Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre, Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendre Des voeux qu'on murmure plus bas;

Thérèse, pour longtemps adieu!.....

[Note 78: Le respect nous empêche de la nommer; mais Béranger l'a chantée, et tous ses amis la reconnaîtront ici sous le nom d'Hortense.]

La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été crayonnée en prose. Les vers y auraient peu ajouté, je pense, pour l'éclat et le mouvement; ils auraient retranché peut-être à la fermeté et à la concision.

«Thérèse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que d'aimer; pour qui la beauté n'est qu'une puissance, comme le courage et le génie;

«Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui rêvez d'amour comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide;

«Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire, que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat;

«Thérèse, pour longtemps adieu! car j'espérerais en vain auprès de vous de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce qu'il m'offre;

«Car, où mon amour est dédaigné, mon orgueil n'accepte pas d'autre place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par mes respects.

«Mon âge n'est point fait à ces empressements paisibles, à ce partage si nombreux; je sais mal, auprès de la beauté, séparer l'amitié de l'amour; j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement auprès de vous.

«Une âme plus faible ou plus tendre accueillera peut-être celui que d'autres ont dédaigné; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une autre image charmera mes tristesses rêveuses, et je ne verrai plus vos lèvres dédaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas.

«Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux où la nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps où mon coeur sera paisible, où mes yeux seront distraits auprès de vous! Adieu jusques à nos vieux jours!»

Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante se rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait marqué le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit, le tableau que Farcy a tracé de souvenir est un chef-d'oeuvre de délicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas conté autrement.

«19 _juin_.--Hélène se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur; elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain, tandis que ses lèvres se contractaient, agitées par la colère. Elle retomba sur le divan, à demi assise, à demi couchée, appuyant sa tête sur une main, tandis que l'autre était fort occupée à ramener les plis de sa robe.--Ghérard jeta les yeux sur elle; à l'instant toute sa colère se changea en confusion. Il vint à quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminée, ému et inquiet. Après un moment de silence: «Hélène, lui dit-il d'une voix troublée, je vous ai affligée, et pourtant je vous jure...»--«Moi, monsieur? non, vous ne m'avez point affligée; vos offenses n'ont pas ce pouvoir sur moi.»--«Hélène, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi, je l'avoue; mais pardonnez-moi...»--«Vous pardonner!... Je n'ai pour vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai déjà oublié vos paroles.»

«Ghérard s'approcha vivement d'elle:--«Hélène, lui dit-il en cherchant à s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens...»--«Laissez-moi, lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne vous suffit-il pas d'une injure?»

«Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant son front dans ses mains, puis tout à coup se retourna, les yeux humides de larmes; il se jeta à ses pieds, et ses mains s'avançaient vers elle, de sorte qu'il la serrait presque dans ses bras.

«Oui, s'écria-t-il, je vous ai offensée, je le sais bien; oui, je suis rude, grossier; mais je vous aime, Hélène; oh! cela, je vous défie d'en douter. Et si vous n'avez pas pitié de moi, vous qui êtes si bonne, Hélène, qui réconciliez ceux qui se haïssent...» Et voyant qu'elle se défendait faiblement: «Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des reproches, punissez-moi, châtiez-moi, j'ai tout mérité. Oui, vous devez me châtier comme un enfant grossier. Hélène, dit-il en osant poser son visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'après m'avoir puni, vous me pardonnez.»

«Ghérard était beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine. Il était là, tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se sentit pas la force de l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage; puis sa tête s'abaissa elle-même avec sa main: elle sourit doucement en le voyant ainsi penché sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en se laissant aller à son coeur et à sa pensée, qui achevaient le tableau commencé devant ses yeux, sur le visage de Ghérard, au lieu de sa main, elle posa ses lèvres.

«Elle se leva au même instant, effrayée de ce qu'elle avait fait, et cherchant à se dégager des bras de Ghérard qui l'avaient enlacée. Le coeur de Ghérard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient chercher les yeux d'Hélène sous leurs paupières abaissées. «Oh! ma belle amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chrétien, j'aurais baisé la main qui m'eût frappé; voudriez-vous m'empêcher d'achever ma pénitence?» Et plus hardi à mesure qu'elle était plus confuse, il la serra dans ses bras, et il rendit à ses lèvres qui fuyaient les siennes, le baiser qu'il en avait reçu.