Chapter 18
Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages, Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, Il s'admire et se plaît de se voir si savant. Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaître Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être. Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant La couture invisible et qui va serpentant, Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère...
Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons été _vers lui_, et lui-même nous a étonné par la quantité de ces industrieuses coutures qu'il nous a révélées çà et là: _junctura callidus acri_. Quand il n'a l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Médée:
Au sang de ses enfants, de vengeance égarée, Une mère plongea sa main dénaturée, etc.,
il se souvient d'Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau; il se souvient des vers de Virgile (églogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois traduits étant au collége. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi de ces réminiscences à triple fond, de ces imitations à triple _suture_. Son Bacchus, _Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée!_ est un composé du Bacchus des _Métamorphoses_, de celui des _Noces de Thétis et de Pélée_; le Silène de Virgile s'y ajoute à la fin[70]. Quand on relit un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait André par coeur, les imitations sortent à chaque pas. Dans ce fragment d'élégie:
Mais si Plutus revient, de sa source dorée, Conduire dans mes mains quelque veine égarée, A mes signes, du fond de son appartement, Si ma blanche voisine a souri mollement...,
je croyais n'avoir affaire qu'à Horace:
Nunc et latentis proditor intimo Gratus puellae risus ab angulo;
et c'est à Perse qu'on est plus directement redevable:
... Visa est si forte pecunia, sive
[Note 70: Je trouve ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus:
C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange, Au visage de vierge, au front ceint de vendange, Qui dompte et fait courber sous son char gémissant Du Lynx aux cent couleurs le front obéissant...
J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils décorent:
Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents... Vous, du blond Anio Naïade au pied fluide; Vous, filles du Zéphire et de la Nuit humide, Fleurs... Syrinx parle et respire aux lèvres du berger... Et le dormir suave au bord d'une fontaine... Et la blanche brebis de laine appesantie...,
et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguisé d'Horace, à l'adresse prochaine de quelque sot,
Grand rimeur aux dépens de ses ongles rongés.
]
Candida vicini subrisit molle puella, Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . .
On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du _Mendiant_:
Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines;
il est traduit des _Noces de Thétis et de Pélée_:
Queis permulsa domus jucundo risit odore.
On est tenté de croire qu'André avait devant lui, sur sa table, ce poëme entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la même forme le poëme mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n'est plus Catulle; on est en plein Lucrèce:
Sur leurs bases d'argent, des formes animées Élèvent dans leurs mains des torches enflammées... Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes Lampedas igniferas manibus retinentia dextris.
Mais ce Lucrèce n'est lui-même ici qu'un écho, un reflet magnifique d'Homère (_Odyssée_, liv. VII, vers 100). André les avait tous présents à la fois.--Jusque dans les endroits où l'imitation semble le mieux couverte, on arrive à soupçonner le larcin de Prométhée. L'humble Phèdre a dit:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit Fons prima multos: rara mens intelligit Quod _interiore_ condidit cura _angulo_;
et Chénier:
. . . . . . L'inventeur est celui... Qui, _fouillant_ des objets les plus _sombres retraites_, Étale et fait briller leurs richesses secrètes.
N'est-ce là qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du prosaïque _interior angulus_, et _fouillant_ pour _intelligit_?--On a un échantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.
Au sein de cette future édition difficile, mais possible, d'André Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté les profils un peu évanouis de tant de poëtes antiques; on ferait passer devant soi toutes les fines questions de la poétique française; on les agiterait à loisir. Il y aurait là, peut-être, une gloire de commentateur à saisir encore; on ferait son oeuvre et son nom, à bord d'un autre, à bord d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe. Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie qu'on ne franchira pas, c'est là le train de la vie.
Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes querelles politiques et de formidables assauts, à ce qu'on assure[71], de croire intéresser le monde avec ces débris de mélodie, de pensée et d'étude, uniquement propres à faire mieux connaître un poëte, un homme, lequel, après tout, vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour voulu, à l'heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre sur la brèche sociale, et mourir?
1er Février 1839.
[Note 71: C'était le moment de ce qu'on a appelé la _Coalition_, dans laquelle les gagnants de Juillet, sous prétexte qu'on n'avait pas le vrai gouvernement parlementaire, s'étaient mis à assiéger le ministère et à le vouloir renverser coûte que coûte, comme si la dynastie était assez fondée et de force à résister au contre-coup.]
GEORGE FARCY[72]
[Note 72: Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de Farcy, publié chez M. Hachette (1831).]
La Révolution de Juillet a mis en lumière peu d'hommes nouveaux, elle a dévoré peu d'hommes anciens; elle a été si prompte, si spontanée, si confuse, si populaire, elle a été si exclusivement l'oeuvre des masses, l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guère donné aux personnages déjà connus le temps d'y assister et d'y coopérer, sinon vers les dernières heures, et qu'elle ne s'est pas donné à elle-même le temps de produire ses propres personnages. Tout ce qui avait déjà un nom s'y est rallié un peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a dû s'en retirer trop tôt. Consultez les listes des héroïques victimes; pas une illustration, ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une gloire antérieure; c'était bien du pur et vrai peuple, c'étaient bien de vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs. Le nom de Farcy est peut-être le seul qui frappe et arrête, et encore combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée! comme il disparaissait timidement dans le bruit et l'éclat de tant de noms contemporains! comme il avait besoin de travaux et d'années pour signifier aux yeux du public ce que l'amitié y lisait déjà avec confiance! Mais la mort, et une telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinée de notre ami que pour la couronner.
Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa vocation était ailleurs: son goût, ses études, son talent original, les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la philosophie; il semblait né pour soutenir et continuer avec indépendance le mouvement spiritualiste émané de l'École normale. Il n'avait traversé la poésie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment où les forces de son esprit plus rassis et plus mûr se rassemblaient sur l'objet auquel il était éminemment propre et qui allait devenir l'étude de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces rêves inachevés, ces soupirs exhalés çà et là dans la solitude, le long des grandes routes, au sein des îles d'Italie, au milieu des nuits de l'Atlantique; ces vagues plaintes de première jeunesse, qui, s'il avait vécu, auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec quelque fleur séchée, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces mystères qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pâles et indécis où sont pourtant épars tous les traits de son âme, nous les publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au début, frappé à la poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps à tous ceux qui l'ont connu, ne saurait désormais demeurer indifférent à la patrie.
Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction honnête, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois lorsqu'il perdit son père et sa mère; sa grand'mère le recueillit et le fit élever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le faubourg Saint-Jacques; il y commença ses études, et lorsqu'il fut assez avancé, il les poursuivit au collège de Louis-le-Grand, dont l'institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses études terminées, il entra à l'École normale, et il en sortait lorsque l'ordonnance du ministre Corbière brisa l'institution en 1822.
Durant ces vingt-deux années, comment s'était passée la vie de l'orphelin Farcy? La portion extérieure en est fort claire et fort simple; il étudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia l'amitié de ses condisciples et de ses maîtres; il allait deux fois le jour au collège; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes les quinzaines pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il fit régulièrement durant toutes ces belles et fécondes années; mais ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il désirait secrètement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la nature, la société; mais ces tourbillons de sentiments que la puberté excitée et comprimée éveille avec elle; mais son jeune espoir, ses vastes pensées de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus intime, son point sensible et caché, son côté pudique; mais son roman, mais son coeur, qui nous le dira?
Une grande timidité, beaucoup de réserve, une sorte de sauvagerie; une douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux, de pétulant, de fugitif; le commerce très-agréable et assez prompt, l'intimité très-difficile et jamais absolue; une répugnance marquée à vous entretenir de lui-même, de sa propre vie, de ses propres sensations, à remonter en causant et à se complaire familièrement dans ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il n'avait jamais été apprivoisé au sein de la famille, comme s'il n'y avait rien eu d'aimé et de choyé, de doré et de fleuri dans son enfance; une ardeur inquiète, déjà fatiguée, se manifestant par du mouvement plutôt que par des rayons; l'instinct voyageur à un haut degré; l'humeur libre, franche, indépendante, élancée, un peu fauve, comme qui dirait d'un chamois ou d'un oiseau [73]; mais avec cela un coeur d'homme ouvert à l'attendrissement et capable au besoin de stoïcisme: un front pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisément; l'adoration du beau, de l'honnête; l'indignation généreuse contre le mal; sa narine s'enflant alors et sa lèvre se relevant, pleine de dédain; puis un coup d'oeil rapide et sûr, une parole droite et concise, un nerf philosophique très-perfectionné: tel nous apparaît Farcy au sortir de l'École normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone, beaucoup senti déjà et beaucoup vu; il s'était donné à lui-même, à côté de l'éducation classique qu'il avait reçue, une éducation morale plus intérieure et toute solitaire.
[Note 73: «A sa taille mince, à des favoris d'un blond vif, on l'eût pris pour un Écossais,» a dit de lui M. de Latouche (_Vallée-aux-Loups_). Ce trait est saisi d'après nature, il peint tout Farcy au physique et résume les plus minutieuses descriptions qu'on pourrait faire de lui: Écossais de physionomie et aussi de philosophie, c'est juste cela.]
L'École normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, près de son maître et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa à poursuivre les études philosophiques vers lesquelles il se sentait appelé. Mais le régime déplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait aux jeunes hommes libéraux et indépendants aucun espoir prochain de trouver place, même aux rangs les plus modestes. Une éducation particulière chez une noble dame russe se présenta, avec tous les avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaînes; Farcy accepta. Il avait beaucoup désiré connaître le monde, le voir de près dans son éclat, dans les séductions de son opulence, respirer les parfums des robes de femmes, ouïr les musiques des concerts, s'ébattre sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'égalité qu'il aurait voulu, et il en souffrait amèrement. C'était là une arrière-pensée poignante que toute l'amabilité délicate et ingénieuse de la mère[74] ne put assoupir dans l'âme du jeune précepteur. Il se contint durant près de trois ans. Puis enfin, trouvant son pécule assez grossi et sa chaîne par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des notes qu'il écrivait alors, l'expression exagérée, mais bien vive, du sentiment de fierté qui l'ulcérait: «Que me parlez-vous de joie? Oh! voyez, voyez mon âme encore marquée des flétrissantes empreintes de l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux être libre... Ah! j'ai dédaigné de plus douces chaînes; je veux être libre. J'aime mieux vivre avec dignité et tristesse que de trouver des joies factices dans l'esclavage et le mépris de moi-même.»
[Note 74: La belle madame de Narischkin.]
Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur (1825) qu'il publia une traduction du troisième volume des _Éléments de la Philosophie de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart. Ce travail, entrepris d'après les conseils de M. Cousin, était précédé d'une introduction dans laquelle Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait avec précision divers points délicats de psychologie. Il donna aussi quelques articles littéraires au _Globe_ dans les premiers temps de sa fondation.
Enfin, vers septembre 1826, voilà Farcy libre, maître de lui-même; il a de quoi se suffire durant quelques années, il part; tout froissé encore du contact de la société, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre que tout poëte, que tout savant, que tout chrétien, que tout amant désire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de voir et de sentir, de s'inonder de lumière, de se repaître de la couleur des lieux, de l'aspect général des villes et des campagnes, de se pénétrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une âme harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là, peu de choses l'intéressent; l'antiquité ne l'occupe guère, la société moderne ne l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression fut particulière. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines désolées où plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome moderne ne remplit pas son attente; son goût simple et pur repoussait les colifichets: «Décidément, écrivait-il, je ne suis pas fort émerveillé de Saint-Pierre, ni du pape, ni des cardinaux, ni des cérémonies de la Semaine sainte, celle de la bénédiction de Pâques exceptée.» De plus, il ne trouvait pas là assez d'agréable mêlé à l'imposant antique pour qu'on en pût faire un séjour de prédilection. Mais Naples, Naples, à la bonne heure! Non pas la ville même, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y révoltent: «Quel peuple abandonné dans ses allures, dans ses paroles, dans ses moeurs! Il y a là une atmosphère de volupté grossière qui relâcherait les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur santé doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs[75].» Mais le golfe, la mer, les îles, c'était bien là pour lui le pays enchanté où l'on demeure et où l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage admirable, appuyé contre une colonne, et la vague se brisant amoureusement à ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières, ce charme indicible, cet attiédissement voluptueux, cette transformation éthérée de tout son être, si divinement décrite par Chateaubriand au cinquième livre des _Martyrs_! Ischia, qu'a chantée Lamartine, fut encore le lieu qu'il préféra entre tous ces lieux. Il s'y établit, et y passa la saison des chaleurs. La solitude, la poésie, l'amitié, un peu d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre français, d'un caractère aimable et facile, d'un talent bien vif et bien franc, se trouvait à Ischia en même temps que Farcy; tous deux se convinrent et s'aimèrent. Chaque matin, l'un allait à ses croquis, l'autre à ses rêves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Pétrarque, André Chénier, Byron; songeant à la beauté de quelque jeune fille qu'il avait vue chez son hôtesse; se redisant, dans une position assez semblable, quelqu'une de ces strophes chéries, qui réalisent à la fois l'idéal comme poésie mélodieuse et comme souvenir de bonheur:
Combien de fois, près du rivage Où Nisida dort sur les mers, La beauté crédule ou volage Accourut à nos doux concerts! Combien de fois la barque errante Berça sur l'onde transparente Deux couples par l'amour conduits, Tandis qu'une déesse amie Jetait sur la vague endormie Le voile parfumé des nuits!
[Note 75:
Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet,
a dit Stace de Naples: la dernière partie du vers se vérifie à Naples, mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la première. Le _miscet_ règne; c'est l'_honos_ qui n'est pas resté.]
En passant à Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre d'introduction auprès de son illustre compatriote, il composa des vers et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet _qu'il fit le plus cavalier possible_, comme il l'écrivit depuis à M. Viguier, de peur que le grand poëte ne crût voir arriver un rimeur bien pédant, bien humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable encouragèrent Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa donc plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia; il les envoyait en France à son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maître à l'École normale, réclamant de lui un avis sincère, de bonnes et franches critiques, et, comme il disait, _des critiques antiques avec le mot propre sans périphrase_. Pour exprimer toute notre pensée, ces vers de Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit d'une puissante et riche faculté très-fatiguée, et en quelque sorte épuisée avant la production: on y trouve peu d'éclat et de fraîcheur; son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le sentiment qui l'inspire est profond, continu, élevé; la faculté philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui résulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un stoïcisme triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée à un ami victime de l'amour; elle est sublime de gravité tendre et d'accent à la fois viril et ému. Dans la pièce à madame O'R...., alors enceinte, on remarquera une strophe qui ferait honneur à Lamartine lui-même: c'est celle où le poëte, s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa mère, s'écrie:
Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence, N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance, Épuisé les faveurs d'un climat enchanté; Comme au sein de l'artiste une sublime image, N'es-tu pas né parmi les oeuvres du vieil âge? N'es-tu pas fils de la beauté?
Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il le sentit lui-même de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement la poésie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en abstenir: «Je ne voudrais pas, écrivait-il à M. Viguier, que mes vers fussent de ceux dont on dit: _Mais cela n'est pas mal en vérité!_ et qu'on laisse là pour passer à autre chose.» Sans donc renoncer, dès le début, à cette chère et consolante poésie, il ne s'empressa aucunement de s'y livrer tout entier. D'autres idées le prirent à cette époque: il avait dû aller en Grèce avec son ami Colin; mais ce dernier ayant été obligé par des raisons privées de retourner en France, Farcy ajourna son projet. Ses économies d'ailleurs tiraient à leur fin. L'ambition de faire fortune, pour contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort coûteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement l'abusa[76]. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin de l'année 1827, revint à Paris, où il ne passa que huit jours, et ne vit qu'à peine ses amis, pour éviter leurs conseils et remontrances, puis partit en Angleterre, d'où il s'embarqua pour le Brésil. Nous le retrouvons à Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette année d'absence s'était passée pour lui dans les ennuis, les mécomptes, et que sa candeur avait été jouée. Il ne s'expliquait jamais là-dessus qu'avec une extrême réserve; il avait ceci pour constante maxime: «Si tu veux que ton secret reste caché, ne le dis à personne; car pourquoi un autre serait-il plus discret que toi-même dans tes affaires? Ta confidence est déjà pour lui un mauvais exemple et une excuse.» Et encore: «Ne nous plaignons jamais de notre destinée: qui se fait plaindre se fait mépriser.» Mais nous avons trouvé, dans un journal qu'il écrivait à son usage, quelques détails précieux sur cette année de solitude et d'épreuves: