Part 9
Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui regnoit alors, & qui estoit d'une autre famille que la Princesse endormie, estant alle a la chasse de ce coste-la, demanda ce que c'estoit que des Tours qu'il voyoit au dessus d'un grand bois fort epais, chacun luy repondit selon qu'il en avoit oui parler. Les uns disoient que c'estoit un vieux Chateau ou il revenoit des Esprits; les autres que tous les Sorciers de la contree y faisoient leur sabbat. La plus commune opinion estoit qu'un Ogre y demeuroit, & que la il emportoit tous les enfans qu'il pouvoit attraper, pour les pouvoir manger a son aise, & sans qu'on le pust suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le Prince ne scavoit qu'en croire, lors qu'un vieux Paysan prit la parole, & luy dit: Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j'ay oui dire a mon pere, qu'il y avoit dans ce Chasteau une Princesse, la plus belle du monde; qu'elle y devoit dormir cent ans, & qu'elle seroit reveillee par le fils d'un Roy, a qui elle estoit reservee. Le jeune Prince a ce discours se sentit tout de feu; il crut sans balancer qu'il mettroit fin a une si belle avanture, & pousse par l'amour & par la gloire, il resolut de voir sur le champ ce qui en estoit. A peine s'avanca-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces & ces epines s'ecarterent d'elles-mesmes pour le laisser passer: il marche vers le Chasteau qu'il voyoit au bout d'une grande avenue ou il entra, & ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avoient pu suivre, parce que les arbres s'estoient rapprochez des qu'il avoit este passe. Il ne laissa pas de continuer son chemin: un Prince jeune & amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avancour ou tout ce qu'il vit d'abord estoit capable de le glacer de crainte: c'estoit un silence affreux, l'image de la mort s'y presentoit par tout, & ce n'estoit que des corps etendus d'hommes & d'animaux, qui paroissoient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonne, & a la face vermeille des Suisses, qu'ils n'estoient qu'endormis, & leur tasses ou il y avoit encore quelques goutes de vin, montroient assez qu'ils s'estoient endormis en beuvant. Il passe une grande cour pavee de marbre, il monte l'escalier, il entre dans la salle des Gardes qui estoient rangez en haye, la carabine sur l'epaule, & ronflans de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes & de Dames, dormans tous, les uns de bout, les autres assis; il entre dans une chambre toute doree, & il vit sur un lit, dont les rideaux estoient ouverts de tous cotez, le plus beau spectacle qu'il eut jamais veu: Une Princesse qui paroissoit avoir quinze ou seize ans, & dont l'eclat resplendissant avoit quelque chose de lumineux & de divin. Il s'approcha en tremblant & en admirant, & se mit a genoux aupres d'elle. Alors comme la fin de l'enchantement estoit venue, la Princesse s'eveilla; & le regardant avec des yeux plus tendres qu'une premiere veue ne sembloit le permettre; est-ce vous, mon Prince, luy dit-elle, vous vous estes bien fait attendre. Le Prince charme de ces paroles, & plus encore de la maniere dont elles estoient dites, ne scavoit comment luy temoigner sa joye & sa reconnoissance; il l'assura qu'il l'aimoit plus que luy-mesme. Ses discours furent mal rangez, ils en plurent davantage, peu d'eloquence, beaucoup d'amour: Il estoit plus embarasse qu'elle, & l'on ne doit pas s'en estonner; elle avoit eu le temps de songer a ce qu'elle auroit a luy dire; car il y a apparence, (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne Fee pendant un si long sommeil, luy avoit procure le plaisir des songes agreables. Enfin il y avoit quatre heures qu'ils se parloient, & ils ne s'etoient pas encore dit la moitie des choses qu'ils avoient a se dire.
Cependant tout le Palais s'estoit reveille avec la Princesse; chacun songeoit a faire sa charge, & comme ils n'estoient pas tous amoureux, ils mouroient de faim; la Dame d'honneur pressee comme les autres, s'impatienta, & dit tout haut a la Princesse que la viande estoit servie. Le Prince aida a la Princesse a se lever; elle estoit tout habillee & fort magnifiquement; mais il se garda bien de luy dire qu'elle estoit habillee comme ma mere grand, & qu'elle avoit un collet monte, elle n'en estoit pas moins belle. Ils passerent dans un Salon de miroirs, & y souperent, servis par les Officiers de la Princesse; les Violons & les Hautbois joueerent de vieilles pieces, mais excellentes, quoy qu'il y eut pres de cent ans qu'on ne les joueast plus; & apres soupe sans perdre de temps, le grand Aumonier les maria dans la Chapelle du Chateau, & la Dame-d'honneur leur tira le rideau; ils dormirent peu, la Princesse n'en avoit pas grand besoin, & le Prince la quitta des le matin pour retourner a la Ville, ou son Pere devoit estre en peine de luy: le Prince luy dit, qu'en chassant il s'estoit perdu dans la forest, & qu'il avoit couche dans la hutte d'un Charbonnier, qui luy avoit fait manger du pain noir & du fromage. Le Roi son pere qui estoit bon-homme, le crut, mais sa Mere n'en fut pas bien persuadee, & voyant qu'il alloit presque tous les jours a la chasse, & qu'il avoit toujours une raison en main pour s'excuser, quand il avoit couche deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eut quelque amourette: car il vecut avec la Princesse plus de deux ans entiers, & en eut deux enfans, dont le premier qui fut une fille, fut nommee l'Aurore, & le second un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paroissoit encore plus beau que sa soeur. La Reine dit plusieurs fois a son fils, pour le faire expliquer, qu'il falloit se contenter dans la vie, mais il n'osa jamais se fier a elle de son secret; il la craignoit quoy qu'il l'aimast, car elle estoit de race Ogresse, & le Roi ne l'avoit epousee qu'a cause de ses grands biens; on disoit meme tout bas a la Cour qu'elle avoit les inclinations des Ogres, & qu'en voyant passer de petits enfans, elle avoit toutes les peines du monde a se retenir de se jetter sur eux; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire. Mais quand le Roy fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, & qu'il se vit le maistre, il declara publiquement son Mariage, & alla en grande ceremonie querir la Reine sa femme dans son Chasteau. On luy fit une entree magnifique dans la Ville Capitale, ou elle entra au milieu de ces deux enfans. Quelque temps apres le Roi alla faire la guerre a l'Empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la Regence du Royaume a la Reine sa mere, & luy recommanda fort sa femme & ses enfans: il devoit estre a la guerre tout l'Este, & des qu'il fut parti, la Reine-Mere envoya sa Bru & ses enfans a une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisement assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours apres, & dit un soir a son Maistre d'Hotel, je veux manger demain a mon diner la petite Aurore. Ah! Madame, dit le Maistre d'Hotel; je le veux, dit la Reine (& elle le dit d'un ton d'Ogresse, qui a envie de manger de la chair fraische) & je la veux manger a la Sausse-robert. Ce pauvre homme voyant bien qu'il ne falloit pas se joueer a une Ogresse, prit son grand cousteau, & monta a la chambre de la petite Aurore: elle avoit pour lors quatre ans, & vint en sautant & en riant se jetter a son col, & luy demander du bon du bon. Il se mit a pleurer, le couteau luy tomba des mains, & il alla dans la basse-cour couper la gorge a un petit agneau, et luy fit une si bonne sausse, que sa Maitresse l'assura qu'elle n'avoit jamais rien mange de si bon. Il avoit emporte en meme temps la petite Aurore, & l'avoit donnee a sa femme pour la cacher, dans le logement qu'elle avoit au fond de la basse-cour. Huit jours apres la mechante Reine dit a son Maistre-d'Hotel, je veux manger a mon souper le petit Jour: il ne repliqua pas, resolu de la tromper comme l'autre fois; il alla chercher le petit Jour, & le trouva avec un petit fleuret a la main, dont il faisoit des armes avec un gros Singe, il n'avoit pourtant que trois ans: il le porta a sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, & donna a la place du petit Jour, un petit chevreau fort tendre, que l'Ogresse trouva admirablement bon.
Cela estoit fort bien alle jusques-la, mais un soir cette mechante Reine dit au Maistre-d'Hotel, je veux manger la Reine a la mesme sausse que ses enfans. Ce fut alors que le pauvre Maistre-d'Hotel desespera de la pouvoir encore tromper. La jeune Reine avoit vingt ans passez, sans compter les cent ans qu'elle avoit dormi: sa peau estoit un peu dure, quoyque belle & blanche; & le moyen de trouver dans la Menagerie une beste aussi dure que cela: il prit la resolution pour sauver sa vie, de couper la gorge a la Reine, & monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire a deux fois; il s'excitoit a la fureur, & il entra le poignard a la main dans la chambre de la jeune Reine: Il ne voulut pourtant point la surprendre, & il lui dit avec beaucoup de respect, l'ordre qu'il avoit receu de la Reine-Mere. Faites vostre devoir, luy dit-elle, en lui tendant le col; executez l'ordre qu'on vous a donne; j'irai revoir mes enfans, mes pauvres enfans que j'ay tant aimez, car elle les croyoit morts depuis qu'on les avoit enlevez sans lui rien dire. Non, non, Madame, lui repondit le pauvre Maistre-d'Hotel tout attendri, vous ne mourrez point, & vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfans, mais ce sera chez moy ou je les ay cachez, & je tromperay encore la Reine, en luy faisant manger une jeune biche en vostre place. Il la mena aussi-tost a sa chambre, ou la laissant embrasser ses enfans & pleurer avec eux: il alla accommoder une biche, que la Reine mangea a son soupe, avec le meme appetit que si c'eut este la jeune Reine. Elle estoit bien contente de sa cruaute, & elle se preparoit a dire au Roy a son retour, que les loups enragez avoient mange la Reine sa femme & ses deux enfans.
Un soir qu'elle rodoit a son ordinaire dans les cours & basse-cours du Chasteau pour y halener quelque viande fraische, elle entendit dans une sale basse le petit Jour qui pleuroit, parce que la Reine sa mere le vouloit faire foueetter, a cause qu'il avoit este mechant, & elle entendit aussi la petite Aurore qui demandoit pardon pour son frere. L'Ogresse reconnut la voix de la Reine & de ses enfans, & furieuse d'avoir este trompee, elle commande des le lendemain au matin, avec une voix epouventable, qui faisoit trembler tout le monde, qu'on apportast au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapaux, de viperes, de couleuvres & de serpens, pour y faire jetter la Reine, & ses enfans, le Maistre-d'Hostel, sa femme & sa servante: elle avoit donne ordre de les amener les mains liees derriere le dos. Ils estoient la, & les bourreaux se preparoient a les jetter dans la cuve, lorsque le Roi qu'on n'attendoit pas si tost, entra dans la cour a cheval; il estoit venu en poste, & demanda tout estonne ce que vouloit dire cet horrible spectacle; personne n'osoit l'en instruire, quand l'Ogresse, enragee de voir ce quelle voyoit, se jetta elle-mesme la teste la premiere dans la cuve, & fut devoree en un instant par les vilaines bestes qu'elle y avoit fait mettre. Le Roi ne laissa pas d'en estre fasche, elle estoit sa mere, mais il s'en consola bientost avec sa belle femme & ses enfans.
MORALITE.
_Attendre quelque temps pour avoir un Epoux, Riche bien-fait, galant & doux, La chose est assez naturelle, Mais l'attendre cent ans et toujours en dormant, On ne trouve plus de femelle, Qui dormist si tranquillement. La Fable semble encor vouloir nous faire entendre, Que souvent de l'Hymen les agreables noeuds, Pour estre differez n'en sont pas moins heureux, Et qu'on ne perd rien pour attendre; Mais le sexe avec tant d'ardeur, Aspire a la foy conjugale, Que je n'ay pas la force ny le coeur, De luy prescher cette Morale._
LE PETIT CHAPERON ROUGE
_CONTE._
Il estoit une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eut scu voir; sa mere en estoit folle, & sa mere grand plus folle encore. Cette bonne femme luy fit faire un petit chaperon rouge, qui luy seioit si bien, que par tout on l'appelloit le Petit chaperon rouge.
Un jour sa mere ayant cui & fait des galettes, luy dit, va voir comme se porte ta mere-grand, car on m'a dit qu'elle estoit malade, porte luy une galette & ce petit pot de beure. Le petit chaperon rouge partit aussi-tost pour aller chez sa mere-grand, qui demeuroit dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compere le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il n'osa, a cause de quelques Bucherons qui estoient dans la Forest. Il luy demanda ou elle alloit; la pauvre enfant qui ne scavoit pas qu'il est dangereux de s'arrester a ecouter un Loup, luy dit, je vais voir ma Mere-grand, & luy porter une galette avec un petit pot de beurre, que ma Mere luy envoye. Demeure-t'elle bien loin, lui dit le Loup? Oh ouy, dit le petit chaperon rouge, c'est par de-la le moulin que vous voyez tout la-bas, la-bas, a la premiere maison du Village. Et bien, dit le Loup, je veux l'aller voir aussi; je m'y en vais par ce chemin icy, & toi par ce chemin-la, & nous verrons qui plutost y sera. Le Loup se mit a courir de toute sa force par le chemin qui estoit le plus court, & la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant a cueillir des noisettes, a courir apres des papillons, & a faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontroit. Le Loup ne fut pas long-temps a arriver a la maison de la Mere-grand, il heurte: Toc, toc, qui est-la? C'est votre fille le petit chaperon rouge (dit le Loup, en contrefaisant sa voix) qui vous apporte une galette, & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. La bonne Mere-grand qui estoit dans son lit a cause qu'elle se trouvoit un peu mal, luy cria, tire la chevillette, la bobinette chera, le Loup tira la chevillette, & la porte s'ouvrit. Il se jetta sur la bonne femme, & la devora en moins de rien; car il y avoit plus de trois jours qu'il n'avoit mange. Ensuite il ferma la porte, & s'alla coucher dans le lit de la Mere-grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps apres vint heurter a la porte. Toc, toc: qui est la? Le petit chaperon rouge qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais croyant que sa Mere-grand estoit enrhumee, repondit, c'est vostre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. Le Loup luy cria, en adoucissant un peu sa voix; tire la chevillette, la bobinette chera. Le petit chaperon rouge tira la chevillette, & la porte s'ouvrit. Le Loup la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture: mets la galette & le petit pot de beurre sur la huche, & viens te coucher avec moy. Le petit chaperon rouge se deshabille, & va se mettre dans le lit, ou elle fut bien estonnee de voir comment sa Mere-grand estoit faite en son deshabille, elle luy dit, ma mere-grand que vous avez de grands bras! c'est pour mieux t'embrasser, ma fille: ma mere-grand que vous avez de grandes jambes? c'est pour mieux courir mon enfant: ma mere-grand que vous avez de grandes oreilles? c'est pour mieux ecouter mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grands yeux? c'est pour mieux voir, mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grandes dens? c'est pour te manger. Et en disant ces mots, ce mechant Loup se jetta sur le petit chaperon rouge, & la mangea.
MORALITE.
_On voit icy que de jeunes enfans, Sur tout de jeunes filles, Belles, bien faites, & gentilles, Font tres-mal d'ecouter toute sorte de gens, Et que ce n'est pas chose etrange, S'il en est tant que le loup mange. Je dis le loup, car tous les loups; Ne sont pas de la mesme sorte; Il en est d'une humeur accorte, Sans bruit, sans fiel & sans couroux, Qui privez, complaisans & doux, Suivant les jeunes Demoiselles, Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles; Mais helas! qui ne scait que ces Loups doucereux, De tous les Loups sont les plus dangereux._
LA BARBE BLEUE.