Popular Tales

Part 10

Chapter 103,532 wordsPublic domain

Il estoit une fois un homme qui avoit de belles maisons a la Ville & a la Campagne, de la vaisselle d'or & d'argent, des meubles en broderie, & des carosses tout dorez; mais par malheur cet homme avoit la Barbe-bleuee: cela le rendoit si laid & si terrible, qu'il n'estoit ni femme ni fille qui ne s'enfuit de devant luy. Une de ses Voisines, Dame de qualite avoit deux filles parfaitement belles. Il luy en demanda une en Mariage, & luy laissa le choix de celle qu'elle voudroit luy donner. Elles n'en vouloient point toutes deux, & se le renvoyoient l'une a l'autre, ne pouvant se resoudre a prendre un homme qui eut la barbe bleuee. Ce qui les degoutoit encore, c'est qu'il avoit deja epouse plusieurs femmes, & qu'on ne scavoit ce que ces femmes estoient devenues. La Barbe bleue pour faire connoissance, les mena avec leur Mere, & trois ou quatre de leurs meilleures amies, & quelques jeunes gens du voisinage, a une de ses maisons de Campagne, ou on demeura huit jours entiers. Ce n'estoit que promenades, que parties de chasse & de pesche, que danses & festins, que collations: on ne dormoit point, & on passoit toute la nuit a se faire des malices les uns aux autres: enfin tout alla si bien, que la Cadette commenca a trouver que le Maistre du logis n'avoit plus la barbe si bleuee, & que c'estoit un fort honneste homme. Des qu'on fust de retour a la Ville, le Mariage se conclut. Au bout d'un mois la Barbe bleuee dit a sa femme qu'il estoit oblige de faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de consequence; qu'il la prioit de se bien divertir pendant son absence, qu'elle fit venir ses bonnes amies, qu'elle les menast a la Campagne si elle vouloit, que par tout elle fit bonne chere: Voila, luy dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles, voila celles de la vaisselle d'or & d'argent qui ne sert pas tous les jours, voila celles de mes coffres forts, ou est mon or & mon argent, celles des cassettes ou sont mes pierreries, & voila le passe-par-tout de tous les appartemens: pour cette petite clef-cy, c'est la clef du cabinet au bout de la grande gallerie de l'appartement bas: ouvrez tout, allez par tout, mais pour ce petit cabinet je vous deffens d'y entrer, & je vous le deffens de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colere. Elle promit d'observer exactement tout ce qui luy venoit d'estre ordonne: & luy, apres l'avoir embrassee, il monte dans son carosse, & part pour son voyage. Les voisines & les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyast querir pour aller chez la jeune Mariee, tant elles avoient d'impatience de voir toutes les richesses de sa Maison, n'ayant ose y venir pendant que le Mari y estoit, a cause de sa Barbe bleue qui leur faisoit peur. Les voila aussi-tost a parcourir les chambres, les cabinets, les garderobes, toutes plus belles & plus riches les unes que les autres. Elles monterent en suite aux gardemeubles, ou elles ne pouvoient assez admirer le nombre & la beaute des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des gueridons, des tables & des miroirs, ou l'on se voyoit depuis les pieds jusqu'a la teste, & dont les bordures les unes de glace, les autres d'argent, & de vermeil dore, estoient les plus belles & les plus magnifiques qu'on eut jamais veues: Elles ne cessoient d'exagerer & d'envier le bon heur de leur amie, qui cependant ne se divertissoit point a voir toutes ces richesses, a cause de l'impatience qu'elle avoit d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas. Elle fut si pressee de sa curiosite, que sans considerer qu'il estoit malhonneste de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier derobe, & avec tant de precipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Estant arrivee a la porte du cabinet, elle s'y arresta quelque temps, songeant a la deffense que son Mari luy avoit faite, & considerant qu'il pourrait luy arriver malheur d'avoir este desobeissante; mais la tentation estoit si forte qu'elle ne put la surmonter: elle prit donc la petite clef, & ouvrit en tremblant la porte du cabinet. D'abord elle ne vit rien, parce que les fenestres estoient fermees; apres quelques momens elle commenca a voir que le plancher estoit tout couvert de sang caille, & que dans ce sang se miroient les corps de plusieurs femmes mortes, & attachees le long des murs. (C'etoit toutes les femmes que la Barbe bleue avoit epousees & qu'il avoit egorgees l'une apres l'autre.) Elle pensa mourir de peur, & la clef du cabinet qu'elle venoit de retirer de la serrure luy tomba de la main: apres avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la porte, & monta a sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n'en pouvoit venir a bout, tant elle estoit emeue. Ayant remarque que la clef du cabinet etoit tachee de sang, elle l'essuia deux ou trois fois, mais le sang ne s'en alloit point; elle eut beau la laver, & mesme la frotter avec du sablon & avec du grais, il demeura toujours du sang, car la clef estait Fee, & il n'y avoit pas moyen de la nettoyer tout-a-fait: quand on otoit le sang d'un coste, il revenoit de l'autre. La Barbe-bleue revint de son voyage des le soir mesme, & dit qu'il avoit receu des Lettres dans le chemin, qui luy avoient appris que l'affaire pour laquelle il estoit party, venoit d'estre terminee a son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour luy temoigner qu'elle estoit ravie de son promt retour. Le lendemain il luy redemanda les clefs, & elle les luy donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'estoit passe. D'ou vient, luy dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres: il faut, dit-elle, que je l'aye laissee la-haut sur ma table. Ne manquez pas, dit la Barbe bleue de me la donner tantost; apres plusieurs remises il falut apporter la clef. La Barbe bleue l'ayant consideree, dit a sa femme, pourquoy y a-t-il du sang sur cette clef? je n'en scais rien, repondit la pauvre femme, plus pasle que la mort: Vous n'en scavez rien, reprit la Barbe bleue, je le scay bien moy, vous avez voulu entrer dans le cabinet? He bien, Madame, vous y entrerez, & irez prendre vostre place aupres des Dames que vous y avez veues. Elle se jetta aux pieds de son Mari, en pleurant et en luy demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas este obeissante. Elle auroit attendri un rocher, belle & affligee comme elle estoit; mais la Barbe bleue avoit le coeur plus dur qu'un rocher: Il faut mourir, Madame, luy dit-il, & tout a l'heure. Puis qu'il faut mourir, repondit-elle, en le regardant, les yeux baignez de larmes, donnez moy un peu de temps pour prier Dieu. Je vous donne un demy-quart-d'heure, reprit la Barbe bleuee, mais pas un moment davantage. Lors qu'elle fut seule, elle appella sa soeur, & luy dit, ma soeur Anne, car elle s'appelloit ainsi, monte je te prie sur le haut de la Tour, pour voir si mes freres ne viennent point, ils m'ont promis qu'ils me viendroient voir aujourd'huy, & si tu les vois, fais-leur signe de se hater. La soeur Anne monta sur le haut de la Tour, & la pauvre affligee luy crioit de temps en temps, _Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir_. Et la soeur Anne luy repondoit, _je ne vois rien que le Soleil qui poudroye, & l'herbe qui verdoye_. Cependant la Barbe bleuee tenant un grand coutelas a sa main, crioit de toute sa force a sa femme, descens viste, ou je monteray la-haut. Encore un moment s'il vous plaist, luy repondoit sa femme, & aussi-tost elle crioit tout bas, _Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir_, & la soeur Anne repondoit, _je ne voy rien que le Soleil qui poudroye, & l'herbe qui verdoye_. Descens donc viste, crioit la Barbe bleue, ou je monteray la haut. Je m'en vais, repondoit sa femme, & puis elle crioit _Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir_. Je vois, repondit la soeur Anne, une grosse poussiere qui vient de ce coste-cy. Sont-ce mes freres? Helas, non, ma soeur, c'est un Troupeau de Moutons. Ne veux-tu pas descendre, crioit la Barbe bleue. Encore un moment repondoit sa femme & puis elle crioit, _Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir_. Je vois, repondit-elle, deux Cavaliers qui viennent de ce coste-cy, mais il sont bien loin encore: Dieu soit loue, s'ecria-t'elle un moment apres, ce sont mes freres; je leur fais signe tant que je puis de se haster. La Barbe bleuee se mit a crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, & alla se jetter a ses pieds tout epleuree & toute echevelee: Cela ne sert de rien, dit la Barbe bleue, il faut mourir, puis la prenant d'une main par les cheveux, & de l'autre levant le coutelas en l'air, il alloit luy abbattre la teste. La pauvre femme se tournant vers luy, & le regardant avec des yeux mourans, le pria de luy donner un petit moment pour se recueillir: Non, non, dit-il, recommande-toy bien a Dieu; & levant son bras.... Dans ce moment on heurta si fort a la porte, que la Barbe bleue s'arresta tout court: on ouvrit, & aussitost on vit entrer deux Cavaliers, qui mettant l'epee a la main, coururent droit a la Barbe bleuee. Il reconnut que c'etoit les freres de sa femme, l'un Dragon & l'autre Mousquetaire, desorte qu'il s'enfuit aussi-tost pour se sauver: mais les deux freres le poursuivirent de si pres, qu'ils l'attraperent avant qu'il pust gagner le perron: Ils luy passerent leur epee au travers du corps, & le laisserent mort. La pauvre femme estoit presque aussi morte que son Mari, & n'avoit pas la force de se lever pour embrasser ses Freres. Il se trouva que la Barbe bleuee n'avoit point d'heritiers, & qu'ainsi sa femme demeura maitresse de tous ses biens. Elle en employa une partie a marier sa soeur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle estoit aimee depuis long-temps; une autre partie a acheter des Charges de Capitaine a ses deux freres; & le reste a se marier elle-mesme a un fort honneste homme, qui luy fit oublier le mauvais temps qu'elle avoit passe avec la Barbe bleue.

MORALITE.

_La curiosite malgre tous ses attraits, Couste souvent bien des regrets; On en voit tous les jours mille exemples paroistre, C'est, n'en deplaise au sexe, un plaisir bien leger, Des qu'on le prend il cesse d'estre, Et toujours il couste trop cher._

Autre Moralite.

_Pour peu qu'on ait l'esprit sense, Et que du Monde on scache le grimoire, On voit bien-tost que cette histoire Est un conte du temps passe; Il n'est plus d'Epoux si terrible, Ny qui demande l'impossible; Fut-il mal-content & jaloux, Pres de sa femme on le voit filer doux; Et de quelque couleur que sa barbe puisse estre, On a peine a juger qui des deux est le maistre._

LE MAISTRE CHAT,

OU

LE CHAT BOTTE.

_CONTE._

Un Meusnier ne laissa pour tout biens a trois enfans qu'il avoit, que son Moulin, son Asne, & son Chat. Les partages furent bien-tot faits, ny le Notaire, ny le Procureur n'y furent point appelles. Ils auroient eu bien-tost mange tout le pauvre patrimoine. L'aisne eut le Moulin, le second eut l'Asne, & le plus jeune n'eut que le Chat. Ce dernier ne pouvoit se consoler d'avoir un si pauvre lot: Mes freres, disoit-il, pourront gagner leur vie honnestement en se mettant ensemble; pour moi, lors que j'aurai mange mon chat, & que je me seray fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. Le Chat qui entendoit ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, luy dit dun air pose & serieux, ne vous affliges point, mon maistre, vous n'avez qu'a me donner un Sac, & me faire une paire de Bottes pour aller dans les brousailles, & vous verez que vous n'etes pas si mal partage que vous croyez. Quoique le Maistre du Chat ne fit pas grand fond la-dessus, il lui avoit veu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des Rats & des Souris; comme quand il se pendoit par les pieds, ou qu'il se cachoit dans la farine pour faire le mort, qu'il ne desespera pas d'en estre secouru dans sa misere. Lorsque le chat eut ce qu'il avoit demande, il se botta bravement; & mettant son sac a son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, & s'en alla dans une garenne ou il y avoit grand nombre de lapins. Il mit du son & des lasserons dans son sac, & s'estendant comme s'il eut este mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vint se fourer dans son sac pour manger ce qu'il y avoit mis. A peine fut-il couche, qu'il eut contentement; un jeune etourdi de lapin entra dans son sac, & le maistre chat tirant aussitost les cordons le prit & le tua sans misericorde. Tout glorieux de sa proye, il s'en alla chez le Roy & demanda a luy parler. On le fit monter a l'Appartement de sa Majeste, ou estant entre il fit une grande reverence au Roy, & luy dit, voyla, Sire, un Lapin de Garenne que Monsieur le Marquis de Carabas (c'estoit le nom qu'il lui prit en gre de donner a son Maistre) m'a charge de vous presenter de sa part. Dis a ton Maistre, repondit le Roy, que je le remercie, & qu'il me fait plaisir. Un autre fois il alla se cacher dans un ble tenant toujours son sac ouvert; & lors que deux Perdrix y furent entrees, il tira les cordons, & les prit toutes deux. Il alla ensuite les presenter au Roy, comme il avoit fait le Lapin de garenne. Le Roy receut encore avec plaisir les deux Perdrix, & luy fit donner pour boire. Le chat continua ainsi pendant deux ou trois mois a porter de temps-en-temps au Roy du Gibier de la chasse de son Maistre. Un jour qu'il sceut que le Roy devoit aller a la promenade sur le bord de la riviere avec sa fille, la plus belle Princesse du monde, il dit a son Maistre: si vous voulez suivre mon conseil, vostre fortune est faite; vous n'avez qu'a vous baigner dans la riviere a l'endroit que je vous montreray, & ensuite me laisser faire. Le Marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseilloit, sans scavoir a quoy cela seroit bon. Dans le temps qu'il se baignoit, le Roy vint a passer, & le Chat se mit a crier de toute sa force: au secours, au secours, voila Monsieur le Marquis de Carabas qui se noye. A ce cry le Roy mit la teste a la portiere, & reconnoissant le Chat qui luy avoit apporte tant de fois du Gibier, il ordonna a ses Gardes qu'on allast viste au secours de Monsieur le Marquis de Carabas. Pendant qu'on retiroit le pauvre Marquis de la riviere, le Chat s'approcha du Carosse, & dit au Roy que dans le temps que son Maistre se baignoit, il estoit venu des Voleurs qui avoient emporte ses habits, quoy qu'il eut crie au voleur de toute sa force; le drosle les avoit cachez sous une grosse pierre. Le Roy ordonna aussi-tost aux Officiers de sa Garderobbe d'aller querir un de ses plus beaux habits pour Monsieur le Marquis de Carabas. Le Roy luy fit mille caresses, & comme les beaux habits qu'on venoit de luy donner relevoient sa bonne mine (car il estoit beau; & bien fait de sa personne) la fille du Roy le trouva fort a son gre, & le Comte de Carabas ne luy eut pas jette deux ou trois regards fort respectueux, & un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse a la folie. Le Roi voulut qu'il motast dans son Carosse, & qu'il fust de la promenade: Le Chat ravi de voir que son dessein commencoit a reussir, prit les devants, & ayant rencontre des Paysans qui fauchoient un Pre, il leur dit, _bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au Roy que le pre que vous fauchez appartient a Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachez menu comme chair a paste_. Le Roy ne manqua pas a demander aux Faucheux a qui estoit ce Pre qu'ils fauchoient. C'est a Monsieur le Marquis de Carabas, dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avoit fait peur. Vous avez la un bel heritage, dit le Roy, au Marquis de Carabas. Vous voyez, Sire, repondit le Marquis, c'est un pre qui ne manque point de rapporter abondament toutes les annees. Le maistre chat qui alloit toujours devant, rencontra des Moissonneurs, & leur dit, _Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blez appartiennent a Monsieur le Marquis de Carabas, vouz serez tous hachez menu comme chair a paste_. Le Roy qui passa un moment apres, voulut scavoir a qui appartenoient tous les bles qu'il voyoit. C'est a Monsieur le Marquis de Carabas, repondirent les Moissonneurs, & le Roy s'en rejoueit encore avec le Marquis. Le Chat qui alloit devant le Carosse, disoit toujours la meme chose a tous ceux qu'il rencontroit; & le Roy estoit estonne des grands biens de Monsieur le Marquis de Carabas. Le maistre Chat arriva enfin dans un beau Chateau dont le Maistre estoit un Ogre, le plus riche qu'on ait jamais veu, car toutes les terres par ou le Roy avoit passe estoient de la dependance de ce Chasteau: le Chat qui eut soin de s'informer qui estoit cet Ogre, & ce qu'il scavoit faire, demanda a luy parler, disant qu'il n'avoit pas voulu passer si pres de son Chasteau, sans avoir l'honneur de luy faire la reverence. L'Ogre le receut aussi civilement que le peut un Ogre, & le fit reposer. On m'a assure, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d'Animaux, que vous pouviez, par exemple, vous transformer en Lyon, en Elephant? cela est vray, repondit l'Ogre brusquement, & pour vous le montrer, vous m'allez voir devenir Lyon. Le Chat fut si efraye de voir un Lyon devant luy, qu'il gagna aussi-tost les goutieres, non sans peine & sans peril, a cause de ses bottes qui ne valoient rien pour marcher sur les tuiles. Quelque temps apres le Chat ayant veu que l'Ogre avoit quitte sa premiere forme, descendit, & avouea qu'il avoit eu bien peur. On m'a assure encore, dit le Chat, mais je ne scaurois le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits Animaux, par exemple, de vous changer en un Rat, en une souris; je vous avouee que je tiens cela tout a fait impossible. Impossible? reprit l'Ogre, vous allez voir, & en meme temps il se changea en une Souris qui se mit a courir sur le plancher. Le chat ne l'eut pas plustost apercue, qu'il se jetta dessus, & la mangea. Cependant le Roy qui vit en passant le beau Chasteau de l'Ogre, voulut entrer dedans. Le Chat qui entendit le bruit du Carosse qui passoit sur le pont levis, courut au devant, & dit au Roy: Vostre Majeste soit la bien venue dans le Chasteau de Monsieur le Marquis de Carabas. Comment Monsieur le Marquis, s'ecria le Roy, ce Chasteau est encore a vous, il ne se peut rien de plus beau que cette cour & que tous ces Bastimens qui l'environnent: voyons les dedans s'il vous plaist. Le Marquis donna la main a la jeune Princesse, & suivant le Roy qui montoit le premier, ils entrerent dans une grande Sale ou ils trouverent une magnifique colation que l'Ogre avoit fait preparer pour ses amis qui le devoient venir voir ce meme jour-la mais qui n'avoient pas ose entrer, scachant que le Roi y estoit. Le Roy charme des bonnes qualitez de Monsieur le Marquis de Carabas, de meme que sa fille qui en estoit folle; & voyant les grands biens qu'il possedoit, luy dit, apres avoir beu cinq ou six coups, il ne tiendra qu'a vous Monsieur le Marquis que vous ne soyez mon gendre. Le Marquis faisant de grandes reverences, accepta l'honneur que luy faisoit le Roy; & des le meme jour epousa la Princesse. Le Chat devint grand Seigneur, & ne courut plus apres les souris, que pour se divertir.

MORALITE.

_Quelque grand que soit l'avantage, De joueir d un riche heritage Venant a nous de pere en fils, Aux jeunes gens pour l'ordinaire, L'industrie & le scavoir faire, Vallent mieux que des biens acquis._

Autre Moralite.

_Si le fils d'un Meunier, avec tant de vitesse, Gagne le coeur d'une Princesse, Et s'en fait regarder avec des yeux mourans, C'est que l'habit, la mine & la jeunesse, Pour inspirer de la tendresse, N'en sont pas des moyens toujours indifferens._

LES FEES.

_CONTE._

Il estoit une fois une veuve qui avoit deux filles, l'ainee luy ressembloit si fort & d'humeur & de visage, que qui la voyoit voyait la mere. Elles etoient toutes deux si desagreables & si orgueilleuses qu'on ne pouvoit vivre avec elles. La cadette qui estoit le vray portrait de son Pere pour la douceur & l'honnestete, estoit avec cela une des plus belles filles qu'on eust sceu voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mere estoit folle de sa fille ainee, & en meme temps avoit une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisoit manger a la Cuisine & travailler sans cesse.