Poésies religieuses Préface de J. K. Huÿsmans

Part 5

Chapter 53,551 wordsPublic domain

Voici trois tintements comme trois coups de flûtes, Trois encor, trois encor! l'_Angélus_ oublié Se souvient, le voici qui dit: Paix à ces luttes! Le Verbe s'est fait chair pour relever tes chutes, Une vierge a conçu, le monde est délié!

Ainsi Dieu parle par la voix de _sa_ chapelle Sise à mi-côte à droite et sur le bord du bois... O Rome, ô Mère! Cri, geste qui nous rappelle Sans cesse au bonheur seul et donne au coeur rebelle Et triste le conseil pratique de la Croix.

--La nuit est de velours. L'estacade laissée Tait par degrés son bruit sous l'eau qui refluait, Une route assez droite heureusement tracée Guide jusque chez moi ma retraite pressée Dans ce noir absolu sous le long bois muet.

THERE

A ÉMILE LE BRUN

«Angels», seul coin luisant dans ce Londres du soir, Où flambe un peu de gaz et jase quelque foule, C'est drôle que, semblable à tel très dur espoir, Ton souvenir m'obsède et puissamment enroule Autour de mon esprit un regret rouge et noir:

Devantures, chansons, omnibus et les danses Dans le demi-brouillard où flue un goût de rhum, Décence, toutefois, le souci des cadences, Et même dans l'ivresse un certain décorum, Jusqu'à l'heure où la brume et la nuit se font denses.

«Angels»! jours déjà loin, soleils morts, flots taris; Mes vieux péchés longtemps ont rôdé par tes voies, Tout soudain rougissant, misère! et tout surpris De se plaire vraiment à tes honnêtes joies, Eux pour tout le contraire arrivés de Paris!

Souvent l'incompressible Enfance ainsi se joue, Fût-ce dans ce rapport infinitésimal, Du monstre intérieur qui nous crispe la joue Au froid ricanement de la haine et du mal, Ou gonfle notre lèvre amère en lourde moue.

L'Enfance baptismale émerge du pécheur, Inattendue, alerte, et nargue ce farouche D'un sourire non sans franchise ou sans fraîcheur, Qui vient, quoi qu'il en ait, se poser sur sa bouche A lui, par un prodige exquisement vengeur.

C'est la Grâce qui passe aimable et nous fait signe. O la simplicité primitive, elle encor! Cher recommencement bien humble! Fuite insigne De l'heure vers l'azur mûrisseur de fruits d'or! «Angels»! ô nom _revu_, calme et frais comme un cygne!

UN CRUCIFIX

A GERMAIN NOUVEAU

Église Saint-Géry, Arras.

Au bout d'un bas-côté de l'église gothique, Contre le mur que vient baiser le jour mystique D'un long vitrail d'azur et d'or finement roux, Le Crucifix se dresse, ineffablement doux, Sur sa croix peinte en vert aux arêtes dorées, Et la gloire d'or sombre en langues échancrées Flue autour de la tête et des bras étendus, Tels quatre vols de flamme en un seul confondus. La statue est en bois, de grandeur naturelle, Légèrement teintée, et l'on croirait sur elle Voir s'arrêter la vie à l'instant qu'on la voit. Merveille d'art pieux, celui qui la fit doit N'avoir fait qu'elle et s'être éteint dans la victoire D'être un bon ouvrier trois fois sûr de sa gloire. «Voilà l'homme!» Robuste et délicat pourtant. C'est bien le corps qu'il faut pour avoir souffert tant, Et c'est bien la poitrine où bat le Coeur immense: Par les lèvres le souffle expirant dit: «Clémence», Tant l'artiste les a disjointes saintement, Et les bras grands ouverts prouvent le Dieu clément; La couronne d'épine est énorme et cruelle Sur le front inclinant sa pâleur fraternelle Vers l'ignorance humaine et l'erreur du pécheur, Tandis que, pour noyer le scrupule empêcheur D'aimer et d'espérer comme la Foi l'enseigne, Les pieds saignent, les mains saignent, le côté saigne; On sent qu'il s'offre au Père en toute charité, Ce vrai Christ catholique éperdu de bonté, Pour spécialement sauver vos âmes tristes, Pharisiens naïfs, sincères jansénistes! --Un ami qui passait, bon peintre et bon chrétien Et bon poète aussi--les trois s'accordent bien-- Vit cette oeuvre sublime, en fit une copie Exquise, et surprenant mon regard qui l'épie, Très gracieusement chez moi vint l'oublier. Et j'ai rimé ces vers pour le remercier.--

Août 1880

UN VEUF PARLE

Je vois un groupe sur la mer. Quelle mer? Celle de mes larmes. Mes yeux mouillés du vent amer Dans cette nuit d'ombre et d'alarmes Sont deux étoiles sur la mer.

C'est une toute jeune femme Et son enfant déjà tout grand Dans une barque où nul ne rame, Sans mât ni voile, en plein courant... Un jeune garçon, une femme!

En plein courant dans l'ouragan! L'enfant se cramponne à sa mère Qui ne sait plus où, non plus qu'en..., Ni plus rien, et qui, folle, espère En le courant, en l'ouragan.

Espérez en Dieu, pauvre folle, Crois en notre Père, petit. La tempête qui vous désole, Mon coeur de là-haut vous prédit Qu'elle va cesser, petit, folle!

Et paix au groupe sur la mer, Sur cette mer de bonnes larmes! Mes yeux joyeux dans le ciel clair, Par cette nuit sans plus d'alarmes, Sont deux bons anges sur la mer.

1878

IL PARLE ENCORE

Ni pardon ni répit, dit le monde, Plus de place au sénat du loisir! On rend grâce et justice au désir Qui te prend d'une paix si profonde, Et l'on eût fait trêve avec plaisir, Mais la guerre est jalouse: il faut vivre Ou mourir du combat qui t'enivre.

Aussi bien tes voeux sont absolus Quand notre art est un mol équilibre. Nous donnons un sens large au mot: libre, Et ton sens va: Vite ou jamais plus. Ta prière est un ordre qui vibre; Alors nous, indolents conseilleurs, Que te dire, excepté: Cherche ailleurs?

Et je vois l'Orgueil et la Luxure Parmi la réponse: tel un cor Dans l'éclat fané d'un vil décor, Prêtant sa rage à la flûte impure. Quel décor connu mais triste encor! C'est la ville où se caille et se lie Ce passé qu'on boit jusqu'à la lie,

C'est Paris banal, maussade et blanc, Qui chantonne une ariette vieille En cuvant sa «noce» de la veille Comme un invalide sur un banc. La Luxure me dit à l'oreille: Bonhomme, on vous a déjà donné. Et l'Orgueil se tait comme un damné.

O Jésus, vous voyez que la porte Est fermée au Devoir qui frappait, Et que l'on s'écarte à mon aspect. Je n'ai plus qu'à prier pour la morte. Mais l'agneau, bénissez qui le paît! Que le thym soit doux à sa bouchette! Que le loup respecte la houlette!

Et puis, bon pasteur, paissez mon coeur: Il est seul désormais sur la terre, Et l'horreur de rester solitaire Le distrait en l'étrange langueur D'un espoir qui ne veut pas se taire, Et l'appelle aux prés qu'il ne faut pas. Donnez-lui de n'aller qu'en vos pas.

1879.

SAINT GRAAL

A LÉON BLOY

Parfois je sens, mourant des temps où nous vivons, Mon immense douleur s'enivrer d'espérance. En vain l'heure honteuse ouvre des trous profonds, En vain bâillent sous nous les désastres sans fonds Pour engloutir l'abus de notre âpre souffrance, Le sang de Jésus-Christ ruisselle sur la France.

Le précieux Sang coule à flots de ses autels Non encor renversés, et coulerait encore Le fussent-ils, et quand nos malheurs seraient tels Que les plus forts, cédant à ces effrois mortels, Eux-mêmes subiraient la loi qui déshonore, De l'ombre des cachots il jaillirait encore,

Il coulerait encor des pierres des cachots, Descellerait l'horreur des ciments, doux et rouge Suintement, torrent patient d'oraisons, D'expiation forte et de bonnes raisons Contre les lâchetés et les «feux sur qui bouge!» Et toute guillotine et cette Gueuse rouge...!

Torrent d'amour du Dieu d'amour et de douceur, Fût-ce parmi l'horreur de ce monde moqueur, Fleuve rafraîchissant de feu qui désaltère, Source vive où s'en vient ressusciter le coeur Même de l'assassin, même de l'adultère, Salut de la patrie, ô sang qui désaltère!

ANGÉLUS DE MIDI

Je suis dur comme un juif et têtu comme lui, Littéral, ne faisant le bien qu'avec ennui, Quand je le fais, et prêt à tout le mal possible;

Mon esprit s'ouvre et s'offre, on dirait une cible; Je ne puis plus compter les chutes de mon coeur; La charité se fane aux doigts de la langueur;

L'ennemi m'investit d'un fossé d'eau dormante; Un parti de mon être a peur et parlemente: Il me faut à tout prix un secours prompt et fort.

Ce fort secours, c'est vous, maîtresse de la mort Et reine de la vie, ô Vierge immaculée, Qui tendez vers Jésus la Face constellée Pour lui montrer le Sein de toutes les douleurs Et tendez vers nos pas, vers nos ris, vers nos pleurs Et vers nos vanités douloureuses les paumes Lumineuses, les Mains répandeuses de baumes. Marie, ayez pitié de moi qui ne vaux rien Dans le chaste combat du Sage et du Chrétien; Priez pour mon courage et pour qu'il persévère, Pour de la patience, en cette longue guerre, A supporter le froid et le chaud des saisons; Écartez le fléau des mauvaises raisons; Rendez-moi simple et fort, inaccessible aux larmes, Indomptable à la peur; mettez-moi sous les armes, Que j'écrase, puisqu'il le faut, et broie enfin Tous les vains appétits, et la soif et la faim, Et l'amour sensuel, cette chose cruelle, Et la haine encore plus cruelle et sensuelle, Faites-moi le soldat rapide de vos voeux, Que pour vous obéir soit le rien que je peux. Que ce que vous voulez soit tout ce que je puisse! J'immolerai comme en un calme sacrifice Sur votre autel honni jadis, baisé depuis, Le mauvais que je fus, le lâche que je suis. La sale vanité de l'or qu'on a, l'envie D'en avoir mais pas pour le Pauvre, cette vie Pour soi, quel soi! l'affreux besoin de plaire aux gens, L'affreux besoin de plaire aux gens trop indulgents, Hommes prompts aux complots, femmes tôt adultères, Tous préjugés, mourez sous mes mains militaires! Mais pour qu'un bien beau fruit récompense ma paix, Fleurisse dans tout moi la fleur des divins Mais, Votre amour, Mère tendre, et votre culte tendre. Ah! vous aimer, n'aimer Dieu que par vous, ne tendre A lui qu'en vous sans plus aucun détour subtil, Et mourir avec vous tout près.

Ainsi soit-il!

A VICTOR HUGO

EN LUI ENVOYANT «SAGESSE»

Nul parmi vos flatteurs d'aujourd'hui n'a connu Mieux que moi la fierté d'admirer votre gloire: Votre nom m'enivrait comme un nom de victoire, Votre oeuvre, je l'aimais d'un amour ingénu.

Depuis, la Vérité m'a mis le monde à nu. J'aime Dieu, son Église, et ma vie est de croire Tout ce que vous tenez, hélas! pour dérisoire, Et j'abhorre en vos vers le Serpent reconnu.

J'ai changé. Comme vous. Mais d'une autre manière. Tout petit que je suis j'avais aussi le droit D'une évolution, la bonne, la dernière.

Or, je sais la louange, ô maître, que vous doit L'enthousiasme ancien; la voici franche, pleine, Car vous me fûtes doux en des heures de peine.

SAINT BENOIT-JOSEPH LABRE

JOUR DE LA CANONISATION

Comme l'Église est bonne en ce siècle de haine, D'orgueil et d'avarice et de tous les péchés, D'exalter aujourd'hui le caché des cachés, Le doux entre les doux à l'ignorance humaine

Et le mortifié sans pair que la Foi mène, Saignant de pénitence et blanc d'extase, chez Les peuples et les saints, qui, tous sens détachés, Fit de la Pauvreté son épouse et sa reine,

Comme un autre Alexis, comme un autre François, Et fut le Pauvre affreux, angélique, à la fois Pratiquant la douceur, l'horreur de l'Évangile!

Et pour ainsi montrer au monde qu'il a tort Et que les pieds crus d'or et d'argent sont d'argile, Comme l'Église est tendre et que Jésus est fort!

PARABOLES

Soyez béni, Seigneur, qui m'avez fait chrétien Dans ces temps de féroce ignorance et de haine; Mais donnez-moi la force et l'audace sereine De vous être à toujours fidèle comme un chien,

De vous être l'agneau destiné qui suit bien Sa mère et ne sait faire au pâtre aucune peine, Sentant qu'il doit sa vie encore, après sa laine, Au maître, quand il veut utiliser ce bien,

Le poisson, pour servir au Fils de monogramme, L'ânon obscur qu'un jour en triomphe il monta, Et, dans ma chair, les porcs qu'à l'abîme il jeta.

Car l'animal, meilleur que l'homme et que la femme, En ces temps de révolte et de duplicité Fait son humble devoir avec simplicité.

SONNET HÉROIQUE

La Gueule parle: «L'or, et puis encore l'or, Toujours l'or, et la viande, et les vins, et la viande, Et l'or pour les vins fins et la viande, on demande Un trou sans fond pour l'or toujours et l'or encor!»

La Panse dit: «A moi la chute du trésor! La viande, et les vins fins, et l'or, toute provende, A moi! Dégringolez dans l'outre toute grande Ouverte du Seigneur Nabuchodonosor!»

L'oeil est de pur cristal dans les suifs de la face: Il brille, net et franc, près du vrai, rouge et faux, Seule perfection parmi tous les défauts.

L'Ame attend vainement un remords efficace, Et dans l'impénitence agonise de faim Et de soif, et sanglote en pensant à LA FIN.

PENSÉE DU SOIR

A ERNEST RAYNAUD

Couché dans l'herbe pâle et froide de l'exil, Sous les ifs et les pins qu'argente le grésil, Ou bien errant, semblable aux formes que suscite Le rêve, par l'horreur du paysage scythe, Tandis qu'autour, pasteurs de troupeaux fabuleux, S'effarouchent les blancs Barbares aux yeux bleus, Le poète de l'art d'Aimer, le tendre Ovide Embrasse l'horizon d'un long regard avide Et contemple la mer immense tristement.

Le cheveu poussé rare et gris que le tourment Des bises va mêlant sur le front qui se plisse, L'habit troué livrant la chair au froid, complice, Sous l'aigreur du sourcil tordu, l'oeil terne et las, La barbe épaisse, inculte et presque blanche, hélas! Tous ces témoins qu'il faut d'un deuil expiatoire Disent une sinistre et lamentable histoire D'amour excessif, d'âpre envie et de fureur Et quelque responsabilité d'Empereur. Ovide morne pense à Rome et puis encore A Rome que sa gloire illusoire décore.

Or, Jésus! vous m'avez justement obscurci: Mais n'étant pas Ovide, au moins je suis ceci.

BONHEUR

I

L'incroyable, l'unique horreur de pardonner, Quand l'offense et le tort ont eu cette envergure, Est un royal effort qui peut faire figure Pour le souci de plaire et le soin d'étonner;

L'orgueil, qu'il faut, se doit prévaloir sans scrupule Et s'endormir pur, fort des péchés expiés, Doux, le front dans les cieux reconquis, et les pieds Sur cette humanité toute honte et crapule

Ou plutôt et surtout, gloire à Dieu qui voulut Au coeur qu'un rien émeut, tel sous des doigts un luth, Faire un peu de repos dans l'entier sacrifice.

Paix à ce coeur enfin de bonne volonté Qui ne veut battre plus que vers la Charité, Et que votre plaisir, ô Jésus, s'assouvisse.

II

La vie est bien sévère A cet homme trop gai: Plus le vin dans le verre Pour le sang fatigué,

Plus l'huile dans la lampe Pour les yeux et la main, Plus l'envieux qui rampe Pour l'orgueil surhumain,

Plus l'épouse choisie Pour vivre et pour mourir, En qui l'on s'extasie Pour s'aider à souffrir,

Hélas! et plus les femmes Pour le coeur et la chair, Plus la Foi, sel des âmes, Pour la peur de l'Enfer,

Et ni plus l'Espérance Pour le ciel mérité Par combien de souffrance! Rien. Si. La Charité.

Le pardon des offenses Comme un déchirement, L'abandon des vengeances Comme un délaissement,

Changer au mieux le pire, A la méchanceté Déployant son empire, Opposer la bonté,

Peser, se rendre compte. Faire la part de tous, Boire la bonne honte, Être toujours plus doux...

Quelque chaleur va luire Pour le coeur fatigué, La vie enfin sourire A cet homme trop gai.

Et puisque je pardonne, Mon Dieu, pardonnez-moi, Ornant l'âme enfin bonne D'espérance et de foi.

III

Après la chose faite, après le coup porté Après le joug très dur librement accepté, Et le fardeau, plus lourd que le ciel et la terre, Levé d'un dos vraiment et gaîment volontaire, Après la bonne haine et la chère rancoeur, Le rêve de tenir, implacable vainqueur, Les ennemis du coeur et de l'âme et les autres; De voir couler des pleurs plus affreux que les nôtres De leurs yeux dont on est le Moïse au rocher, Tout ce train mis en fuite, et courez le chercher! Alors on est content comme au sortir d'un rêve, On se retrouve net, clair, simple, on sent que crève Un abcès de sottise et d'erreur, et voici Que de l'éternité, symbole en raccourci Toute une plénitude afflue, alme et s'installe, L'être palpite entier dans la forme totale, Et la chair est moins faible et l'esprit moins prompt; Désormais, on le sait, on s'y tient, fleuriront Le lys du faire pur, celui du chaste dire, Et, si daigne Jésus, la rose du martyre. Alors on trouve, ô Dieu si lent à vous venger, Combien doux est le joug et le fardeau léger!

Charité, la plus forte entre toutes les Forces, Tu veux dire, saint piège aux célestes amorces, Les mains tendres du fort, de l'heureux et du grand Autour du sort plaintif du faible et du souffrant. Le regard franc du riche au pauvre exempt d'envie Ou jaloux, et ton nom encore signifie Quelle douceur choisie, et quel droit dévouement, Et ce tact virginal, et l'ange exactement! Mais l'ange est innocent, essence bienheureuse, Il n'a point à passer par notre vie affreuse Et toi, Vertu sans pair, presqu'Une, n'es-tu pas Humaine en même temps que divine, ici-bas? Aussi la conscience a dû, pour des fins sûres, Surtout sentir en toi le pardon des injures.

Par toi nous devenons semblables à Jésus Portant sa croix infâme et qui, cloué dessus, Priait pour ses bourreaux d'Israël et de Rome, A Jésus qui, du moins, homme avec tout d'un homme, N'avait, lui, jamais eu de torts de son côté, Et, par Lui, tu nous fais croire en l'éternité.

IV

De plus, cette ignorance de Vous! Avoir des yeux et ne pas vous voir, Une âme et ne pas vous concevoir. Un esprit sans nouvelles de Vous!

O temps, ô moeurs qu'il en soit ainsi, Et que ce vase de belles fleurs, Qu'un tel vase, précieux d'ailleurs, De la plus belle se passe ainsi!

Religion, unique raison, Et seule règle et loi, piété, Rien, là, de vous n'a jamais été, Pas un penser juste, une oraison!

Aussi cette ignorance de tout! Et de soi-même, droits et devoirs Et des autres, leurs justes pouvoirs, Leur action légitime et tout!

Jusqu'à méconnaître en moi quel nom, Quel titre augural et de par Dieu! Et six ans passés à plaire à Dieu, Vertu réelle, effort bel et bon!

Jusqu'à ne pas se douter vraiment Du tour affreux et plus que cruel Qu'un sot grief, à peine réel, Inflige à ses revanches vraiment.

Éclairez ces ténèbres de mort, C'est votre créature après tout. L'ignorance invincible l'absout. Bah! claire et bonne lui soit la mort.

V

L'homme pauvre de coeur est-il si rare, en somme? Non. Et je suis cet homme et vous êtes cet homme, Et tous les hommes sont cet homme ou furent lui, Ou le seront quand l'heure opportune aura lui. Conçus dans l'agonie épuisée et plaintive De deux désirs que, seul, un feu brutal avive, Sans vestige autre nôtre, à travers cet émoi, Qu'une larme de quoi! que pleure quoi! dans quoi! Nés parmi la douleur, le sang et la sanie Nus, de corps sans instinct et d'âme sans génie Pour grandir et souffrir par l'âme et par le corps, Vivant au jour le jour, bernés de voeux discors, Pour mourir dans l'horreur fatale et la détresse, Quoi de nous, dès qu'en nous la question se dresse? Quoi? qu'un être capable au plus de moins que peu En dehors du besoin d'aimer et de voir Dieu Et quelque chose, au front, du fond du coeur te monte Qui ressemble à la crainte et qui tient de la honte, Quelque chose, on dirait, d'encore incomplété, Mais dont la Charité ferait l'Humilité. Lors, à quelqu'un vraiment de nature ingénue Sa conscience n'a qu'à dire: continue, Si la chair n'arrivait à son tour, en disant: Arrête, et c'est la guerre en ce juste à présent. Mais tout n'est pas perdu malgré le coup si rude: Car la chair avant tout est chose d'habitude, Elle peut se plier et doit s'acclimater. C'est son droit, son devoir, la loi de la mater Selon les strictes lois de la bonne nature. Or la nature est simple, elle admet la culture, Elle procède avec douceur, calme et lenteur. Ton corps est un lutteur, fais-le vivre en lutteur, Sobre et chaste abhorrant, l'excès de toute sorte, Femme qui le détourne et vin qui le transporte Et la paresse pire encore que l'excès. Enfin pacifié, puis apaisé,--tu sais Quels sacrements il faut pour cette tâche intense, Et c'est l'Eucharistie après la Pénitence,-- Ce corps allégé, libre et presque glorieux, Dûment redevenu, dûment laborieux, Va se rompre au plutôt, s'assouplir au service De ton esprit d'amour, d'offre et de sacrifice, Subira les saisons et les privations, Enfin sera le temple embaumé d'actions De grâce, d'encens pur et de vertus chrétiennes, Et tout retentissant de psaumes et d'antiennes Qu'habite l'Esprit-Saint et que daigne Jésus Visiter comparable aux bons rois bien reçus. De ce moment, toi, pauvre avec pleine assurance, Après avoir prié pour la persévérance, Car, docte charité tout d'abord pense à soi, Puise au gouffre infini de la Foi--plus de foi-- Que jamais et présente à Dieu ton voeu bien tendre, Bien ardent, bien formel et de voir et d'entendre Les hommes t'imiter, même te dépasser Dans la course au salut, et pour mieux les pousser A ces fins que le ciel en extase contemple, Bien humble, (souviens-toi!) prêcheur, prêche d'exemple!

VI