Poésies religieuses Préface de J. K. Huÿsmans

Part 4

Chapter 43,624 wordsPublic domain

Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point La douleur de voir encore du fini!... Triste corps! Combien faible et combien puni!

X

La bise se rue à travers Les buissons tout noirs et tout verts, Glaçant la neige éparpillée, Dans la campagne ensoleillée. L'odeur est aigre près des bois, L'horizon chante avec des voix, Les coqs des clochers des villages Luisent crûment sur les nuages. C'est délicieux de marcher A travers ce brouillard léger Qu'un vent taquin parfois retrousse. Ah! fi de mon vieux feu qui tousse! J'ai des fourmis plein les talons. Debout, mon âme, vite, allons! C'est le printemps sévère encore, Mais qui par instant s'édulcore D'un souffle tiède juste assez Pour mieux sentir les froids passés Et penser au Dieu de clémence... Va, mon âme, à l'espoir immense!

XI

Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées! L'espoir qu'il faut, regret des grâces dépensées, Douceur de coeur avec sévérité d'esprit, Et cette vigilance, et le calme prescrit, Et toutes!--Mais encor lentes, bien éveillées, Bien d'aplomb, mais encor timides, débrouillées A peine du lourd rêve et de la tiède nuit. C'est à qui de vous va plus gauche, l'une suit L'autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune. «Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une, Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés, La tête à terre, et l'air des plus embarrassés, Faisant ce que fait leur chef de file: il s'arrête, Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi[2].» Votre pasteur, ô mes brebis, ce n'est pas moi, C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes, Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes, Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai. Suivez-le. Sa houlette est bonne. Et je serai, Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle, Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.

[2] DANIEL, _Le Purgatoire_.

XII

L'échelonnement des haies Moutonne à l'infini, mer Claire dans le brouillard clair Qui sent bon les jeunes baies.

Des arbres et des moulins Sont légers sous le vert tendre Où vient s'ébattre et s'étendre L'agilité des poulains.

Dans ce vague d'un Dimanche Voici se jouer aussi De grandes brebis aussi Douces que leur laine blanche.

Tout à l'heure déferlait L'onde, roulée en volutes, De cloches comme des flûtes Dans le ciel comme du lait.

XIII

L'immensité de l'humanité, Le Temps passé vivace et bon père, Une entreprise à jamais prospère: Quelle puissante et calme cité!

Il semble ici qu'on vit dans l'histoire, Tout est plus fort que l'homme d'un jour. De lourds rideaux d'atmosphère noire Font richement la nuit alentour.

O civilisés que civilise L'Ordre obéi, le Respect sacré! O dans ce champ si bien préparé Cette moisson de la Seule Église!

XIV

La mer est plus belle Que les cathédrales, Nourrice fidèle, Berceuse de râles, La mer sur qui prie La Vierge Marie!

Elle a tous les dons Terribles et doux. J'entends ses pardons Gronder ses courroux. Cette immensité N'a rien d'entêté.

O! si patiente, Même quand méchante! Un souffle ami hante La vague, et nous chante: «Vous sans espérance, Mourez sans souffrance!»

Et puis sous les cieux Qui s'y rient plus clairs, Elle a des airs bleus, Roses, gris et verts... Plus belle que tous, Meilleure que nous!

XV

La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches Où rage le soleil comme en pays conquis. Tous les vices ont leur tanière, les exquis Et les hideux, dans ce désert de pierres blanches.

Des odeurs! Des bruits vains! Où que vague le coeur, Toujours ce poudroiement vertigineux de sable, Toujours ce remuement de la chose coupable Dans cette solitude où s'écoeure le coeur!

De près, de loin, le Sage aura sa thébaïde Parmi le fade ennui qui monte de ceci, D'autant plus âpre et plus sanctifiante aussi, Que deux parts de son âme y pleurent, dans ce vide!

XVI

Toutes les amours de la terre Laissent au coeur du délétère Et de l'affreusement amer, Fraternelles et conjugales, Paternelles et filiales, Civiques et nationales, Les charnelles, les idéales. Toutes ont la guêpe et le ver.

La mort prend ton père et ta mère, Ton frère trahira son frère, Ta femme flaire un autre époux, Ton enfant, on te l'aliène, Ton peuple, il se pille ou s'enchaîne Et l'étranger y pond sa haine, Ta chair s'irrite et tourne obscène, Ton âme flue en rêves fous.

Mais, dit Jésus, aime, n'importe! Puis, de toute illusion morte Fais un cortège, forme un choeur, Va devant, tel aux champs le pâtre, Tel le coryphée au théâtre, Tel le vrai prêtre ou l'idolâtre, Tels les grands-parents près de l'âtre, Oui, que devant aille ton coeur!

Et que toutes ces voix dolentes S'élèvent rapides ou lentes, Aigres ou douces, composant A la gloire de Ma souffrance Instrument de ta délivrance, Condiment de ton espérance Et mets de ta propre navrance, L'hymne qui te sied à présent!

XVII

Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit La reine d'ici-bas, et littéralement! Elle dit peu de mots de ce gouvernement Et ne s'arrête point aux détails de surcroît;

Mais le Point, à son sens, celui qu'il faut qu'on voie Et croie, est ceci dont elle la complimente; Le libre arbitre pèse, arguë et parlemente. Puis le pauvre-de-coeur décide et suit sa voie.

Qui l'en empêchera? De voeux il n'en a plus Que celui d'être un jour au nombre des élus, Tout-puissant serviteur, tout-puissant souverain,

Prodigue et dédaigneux, sur tous, des choses eues, Mais accumulateur des seules choses sues, De quel si fier sujet, et libre, quelle reine!

XVIII

C'est la fête du blé, c'est la fête du pain Aux chers lieux d'autrefois revus après ces choses! Tout bruit, la nature et l'homme, dans un bain De lumière si blanc que les ombres sont roses.

L'or des pailles s'effondre au vol siffleur des faux Dont l'éclair plonge, et va luire, et se réverbère. La plaine, tout au loin couverte de travaux, Change de face à chaque instant, gaie et sévère.

Tout halète, tout n'est qu'effort et mouvement Sous le soleil tranquille, auteur des moissons mûres, Et qui travaille encore imperturbablement A gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures.

Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, Nourris l'homme du lait de la terre, et lui donne L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin. Moissonneurs, vendangeurs là-bas! votre heure est bonne!

Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins La Chair et le Sang pour le calice et l'hostie!

AMOUR

PRIÈRE DU MATIN

O Seigneur, exaucez et dictez ma prière, Vous la pleine Sagesse et la toute Bonté, Vous sans cesse anxieux de mon heure dernière, Et qui m'avez aimé de toute éternité.

Car--ce bonheur terrible est tel, tel ce mystère Miséricordieux, que, cent fois médité, Toujours il confondit ma raison qu'il atterre,-- Oui, vous m'avez aimé de toute éternité,

Oui, votre grand souci, c'est mon heure dernière, Vous la voulez heureuse et pour la faire ainsi, Dès avant l'univers, dès avant la lumière, Vous préparâtes tout, ayant ce grand souci.

Exaucez ma prière après l'avoir formée De gratitude immense et des plus humbles voeux, Comme un poète scande une ode bien-aimée, Comme une mère baise un fils sur les cheveux.

Donnez-moi de vous plaire, et puisque pour vous plaire Il me faut être heureux, d'abord dans la douleur Parmi les hommes durs sous une loi sévère, Puis dans le ciel tout près de vous sans plus de pleur,

Tout près de vous, le Père éternel, dans la joie Éternelle, ravi dans les splendeurs des saints, O donnez-moi la foi très forte, que je croie Devoir souffrir cent morts s'il plaît à vos desseins;

Et donnez-moi la foi très douce que j'estime N'avoir de haine juste et sainte que pour moi, Que j'aime le pécheur en détestant son crime, Que surtout j'aime ceux de nous encor sans foi;

Et donnez-moi la foi très humble, que je pleure Sur l'impropriété de tant de maux soufferts, Sur l'inutilité des grâces et sur l'heure Lâchement gaspillée aux efforts que je perds;

Et que votre Esprit Saint qui sait toute nuance Rende prudent mon zèle et sage mon ardeur; Donnez, juste Seigneur, avec la confiance, Donnez la méfiance à votre serviteur:

Que je ne sois jamais un objet de censure Dans l'action pieuse et le juste discours; Enseignez-moi l'accent, montrez-moi la mesure; D'un scandale, d'un seul, préservez mes entours;

Faites que mon exemple amène à vous connaître Tous ceux que vous voudrez de tant de pauvres fous, Vos enfants sans leur Père, un état sans le Maître, Et que, si je suis bon, toute gloire aille à vous;

Et puis, et puis, quand tout des choses nécessaires, L'homme, la patience et ce devoir dicté, Aura fructifié de mon mieux dans vos serres, Laissez-moi vous aimer en toute charité,

Laissez-moi, faites-moi de toutes mes faiblesses Aimer jusqu'à la mort votre perfection, Jusqu'à la mort des sens et de leurs mille ivresses, Jusqu'à la mort du coeur, orgueil et passion,

Jusqu'à la mort du pauvre esprit lâche et rebelle Que votre volonté dès longtemps appelait Vers l'humilité sainte éternellement belle, Mais lui gardait son rêve infernalement laid,

Son gros rêve éveillé de lourdes rhétoriques, Spéculation creuse et calculs impuissants, Ronflant et s'étirant en phrases pléthoriques. Ah! tuez mon esprit, et mon coeur et mes sens!

Place à l'âme qui croie, et qui sente et qui voie Que tout est vanité fors elle-même en Dieu; Place à l'âme, Seigneur, marchant dans votre voie Et ne tendant qu'au ciel, seul espoir et seul lieu!

Et que cette âme soit la servante très douce Avant d'être l'épouse au trône non pareil. Donnez-lui l'Oraison comme le lit de mousse Où ce petit oiseau se baigne de soleil,

La paisible oraison comme la fraîche étable Où cet agneau s'ébatte et broute dans les coins D'ombre et d'or quand sévit le midi redoutable Et que juin fait crier l'insecte dans les foins,

L'oraison bien en vous, fût-ce parmi la foule, Fût-ce dans le tumulte et l'erreur des cités. Donnez-lui l'oraison qui sourde et d'où découle Un ruisseau toujours clair d'austères vérités:

La mort, le noir péché, la pénitence blanche, L'occasion à fuir et la grâce à guetter; Donnez-lui l'oraison d'en haut et d'où s'épanche Le fleuve amer et fort qu'il lui faut remonter:

Mortification spirituelle, épreuve Du feu par le désir et de l'eau par le pleur Sans fin d'être imparfaite et de se sentir veuve D'un amour que doit seule aviver la douleur,

Sécheresses ainsi que des trombes de sable En travers du torrent où luttent ses bras lourds, Un ciel de plomb fondu, la soif inapaisable Au milieu de cette eau qui l'assoiffe toujours,

Mais cette eau-là jaillit à la vie éternelle, Et la vague bientôt porterait doucement L'âme persévérante et son amour fidèle Aux pieds de votre Amour fidèle, ô Dieu clément!

La bonne mort pour quoi Vous-Même vous mourûtes Me ressusciterait à votre éternité. Pitié pour ma faiblesse, assistez à mes luttes Et bénissez l'effort de ma débilité!

Pitié, Dieu pitoyable! et m'aidez à parfaire L'oeuvre de votre coeur adorable, en sauvant L'âme que rachetaient les affres du Calvaire; Père, considérez le prix de votre enfant.

ÉCRIT EN 1875

A EDMOND LEPELLETIER

J'ai naguère habité le meilleur des châteaux Dans le plus fin pays d'eau vive et de coteaux: Quatre tours s'élevaient sur le front d'autant d'ailes, Et j'ai longtemps, longtemps habité l'une d'elles. Le mur, étant de brique extérieurement, Luisait rouge au soleil de ce site dormant, Mais un lait de chaux, clair comme une aube qui pleure, Tendait légèrement la voûte intérieure. O diane des yeux qui vont parler au coeur, O réveil pour les sens éperdus de langueur, Gloire des fronts d'aïeuls, orgueil jeune des branches, Innocence et fierté des choses, couleurs blanches! Parmi des escaliers en vrille, tout aciers Et cuivres, luxes brefs encore émaciés, Cette blancheur bleuâtre et si douce à m'en croire, Que relevait un peu la longue plinthe noire, S'emplissait tout le jour de silence et d'air pur Pour que la nuit y vînt rêver de pâle azur. Une chambre bien close, une table, une chaise, Un lit strict où l'on pût dormir juste à son aise, Du jour suffisamment et de l'espace assez, Tel fut mon lot durant les longs mois là passés, Et je n'ai jamais plaint ni les mois ni l'espace, Ni le reste, et du point de vue où je me place, Maintenant que voici le monde de retour, Ah! vraiment, j'ai regret aux deux ans dans la tour! Car c'était bien la paix réelle et respectable, Ce lit dur, cette chaise unique et cette table, La paix où l'on aspire alors qu'on est bien soi, Cette chambre aux murs blancs, ce rayon sobre et coi, Qui glissait lentement en teintes apaisées, Au lieu de ce grand jour diffus de vos croisées. Car à quoi bon le vain appareil et l'ennui Du plaisir, à la fin, quand le malheur a lui, (Et le malheur est bien un trésor qu'on déterre) Et pourquoi cet effroi de rester solitaire Qui pique le troupeau des hommes d'à présent, Comme si leur commerce était bien suffisant? Questions! Donc j'étais heureux avec ma vie, Reconnaissant de biens que nul, certes, n'envie. (O fraîcheur de sentir qu'on n'a pas de jaloux! O bonté d'être cru plus malheureux que tous!) Je partageais les jours de cette solitude Entre ces deux bienfaits, la prière et l'étude, Que délassait un peu de travail manuel. Ainsi les Saints! J'avais aussi ma part de ciel, Surtout quand, revenant au jour, si proche encore, Où j'étais ce mauvais sans plus qui s'édulcore En la luxure lâche aux farces sans pardon, Je pouvais supputer tout le prix de ce don: N'être plus là, parmi les choses de la foule, S'y dépensant, plutôt dupe, pierre qui roule, Mais de fait un complice à tous ces noirs péchés, N'être plus là, compter au rang des coeurs cachés, Des coeurs discrets que Dieu fait siens dans le silence, Sentir qu'on grandit bon et sage, et qu'on s'élance Du plus bas au plus haut en essors bien réglés, Humble, prudent, béni, la croissance des blés!-- D'ailleurs, nuls soins gênants, nulle démarche à faire. Deux fois le jour ou trois, un serviteur sévère Apportait mes repas et repartait muet. Nul bruit. Rien dans la tour jamais ne remuait Qu'une horloge au coeur clair qui battait à coups larges. C'était la liberté (la seule!) sans ses charges, C'était la dignité dans la sécurité! O lieu presque aussitôt regretté que quitté, Château, château magique où mon âme s'est faite, Frais séjour où se vint apaiser la tempête De ma raison allant à vau-l'eau dans mon sang, Château, château qui luis tout rouge et dors tout blanc, Comme un bon fruit de qui le goût est sur mes lèvres Et désaltère encor l'arrière-soif des fièvres, O sois béni, château d'où me voilà sorti Prêt à la vie, armé de douceur et nanti De la Foi, pain et sel et manteau pour la route Si déserte, si rude et si longue, sans doute, Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets. Et soit aimé l'AUTEUR de la Grâce, à jamais!

(Stickney, Angleterre.)

UN CONTE

A J.-K. HUYSMANS

Simplement, comme on verse un parfum sur une flamme Et comme un soldat répand son sang pour la patrie, Je voudrais pouvoir mettre mon coeur avec mon âme Dans un beau cantique à la sainte Vierge Marie.

Mais je suis, hélas! un pauvre pécheur trop indigne, Ma voix hurlerait parmi le choeur des voix des justes: Ivre encor du vin amer de la terrestre vigne, Elle pourrait offenser des oreilles augustes.

Il faut un coeur pur comme l'eau qui jaillit des roches, Il faut qu'un enfant vêtu de lin soit notre emblème, Qu'un agneau bêlant n'éveille en nous aucuns reproches Que l'innocence nous ceigne un brûlant diadème,

Il faut tout cela pour oser dire vos louanges, O vous Vierge Mère, ô vous Marie Immaculée, Vous, blanche à travers les battements d'ailes des anges, Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.

Du moins je ferai savoir à qui voudra l'entendre Comment il advint qu'une âme des plus égarées, Grâce à ces regards cléments de votre gloire tendre, Revint au bercail des Innocences ignorées.

Innocence, ô belle après l'Ignorance inouïe, Eau claire du coeur après le feu vierge de l'âme, Paupière de grâce sur la prunelle éblouie, Désaltèrement du cerf rompu d'amour qui brame!

Ce fut un amant dans toute la force du terme: Il avait connu toute la chair, infâme ou vierge, Et la profondeur monstrueuse d'un épiderme, Et le sang d'un coeur, cire vermeille pour son cierge!

Ce fut un athée, et qui poussait loin sa logique Tout en méprisant les fadaises qu'elle autorise, Et comme un forçat qui remâche une vieille chique Il aimait le jus flasque de la mécréantise.

Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues, Ce fut un mari comme on en rencontre aux barrières; Bon que les amours premières fussent disparues, Mais cela n'excuse en rien l'excès de ses manières.

Ce fut, et quel préjudice! un Parisien fade, Vous savez, de ces provinciaux cent fois plus pires Qui prennent au sérieux la plus sotte cascade Sans s'apercevoir, ô leur âme, que tu respires;

Race de théâtre et de boutique dont les vices Eux-mêmes, avec leur odeur rance et renfermée, Lèveraient le coeur à des sauvages, leurs complices, Race de trottoir, race d'égout et de fumée!

Enfin un sot, un infatué de ce temps bête (Dont l'esprit au fond consiste à boire de la bière) Et par-dessus tout une folle tête inquiète, Un coeur à tous vents, vraiment mais vilement sincère.

Mais sans doute, et moi j'inclinerais fort à le croire, Dans quelque coin bien discret et sûr de ce coeur même, Il avait gardé comme qui dirait la mémoire D'avoir été ces petits enfants que Jésus aime.

Avait-il,--et c'est vraiment plus vrai que vraisemblable, Conservé dans le sanctuaire de sa cervelle Votre nom, Marie, et votre titre vénérable, Comme un mauvais prêtre ornerait encor sa chapelle?

Ou tout bonnement peut-être qu'il était encore, Malgré tout son vice et tout son crime et tout le reste, Cet homme très simple qu'au moins sa candeur décore En comparaison d'un monde autour que Dieu déteste.

Toujours est-il que ce grand pécheur eut des conduites Folles à ce point d'en devenir trop maladroites, Si bien que les tribunaux s'en mirent,--et les suites! Et le voyez-vous dans la plus étroite des boîtes?

Cellules! Prisons humanitaires! il faut taire Votre horreur fadasse et ce progrès d'hypocrisie... Puis il s'attendrit, il réfléchit. Par quel mystère, O Marie, ô vous, de toute éternité choisie?

Puis il se tourna vers votre Fils et vers Sa Mère. O qu'il fut heureux, mais là promptement, tout de suite! Que de larmes, quelle joie, ô Mère! et pour vous plaire, Tout de suite aussi le voilà qui bien vite quitte

Tout cet appareil d'orgueil et de pauvres malices, Ce qu'on nomme esprit et ce qu'on nomme la Science, Et les rires et les sourires où tu te plisses, Lèvre des petits exégètes de l'incroyance!

Et le voilà qui s'agenouille et, bien humble, égrène Entre ses doigts fiers les grains enflammés du Rosaire, Implorant de Vous, la Mère, et la Sainte, et la Reine, L'affranchissement d'être ce charnel, ô misère!

O qu'il voudrait bien ne plus savoir plus rien du monde Qu'adorer obscurément la mystique sagesse, Qu'aimer le coeur de Jésus dans l'extase profonde De penser à vous en même temps pendant la Messe.

O faites cela, faites cette grâce à cette âme, O vous, vierge Mère, ô vous Marie Immaculée, Toute en argent parmi l'argent de l'épithalame, Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.

BOURNEMOUTH

A FRANCIS POICTEVIN

Le long bois de sapins se tord jusqu'au rivage, L'étroit bois de sapins, de lauriers et de pins, Avec la ville autour déguisée en village: Chalets éparpillés rouges dans le feuillage Et les blanches villas des stations de bains.

Le bois sombre descend d'un plateau de bruyère, Va, vient, creuse un vallon, puis monte vert et noir Et redescend en fins bosquets où la lumière Filtre et dore l'obscur sommeil du cimetière Qui s'étage bercé d'un vague nonchaloir.

A gauche la tour lourde (elle attend une flèche) Se dresse d'une église invisible d'ici, L'estacade très loin; haute, la tour, et sèche: C'est bien l'anglicanisme impérieux et rêche A qui l'essor du coeur vers le ciel manque aussi.

Il fait un de ces temps ainsi que je les aime, Ni brume ni soleil! le soleil deviné, Pressenti, du brouillard mourant, dansant à même Le ciel très haut qui tourne et fuit, rose de crème; L'atmosphère est de perle et la mer d'or fané.

De la tour protestante il part un chant de cloche, Puis deux et trois et quatre, et puis huit à la fois, Instinctive harmonie allant de proche en proche, Enthousiasme, joie, appel, douleur, reproche, Avec de l'or, du bronze et du feu dans la voix;

Bruit immense et bien doux que le long bois écoute! La musique n'est pas plus belle. Cela vient Lentement sur la mer qui chante et frémit toute, Comme sous une armée au pas sonne une route Dans l'écho qu'un combat d'avant-garde retient.

La sonnerie est morte. Une rouge traînée De grands sanglots palpite et s'éteint sur la mer, L'éclair froid d'un couchant de la nouvelle année Ensanglante là-bas la ville couronnée De nuit tombante, et vibre à l'ouest encore clair.

Le soir se fonce. Il fait glacial. L'estacade Frissonne et le ressac a gémi dans son bois Chanteur, puis est tombé lourdement en cascade Sur un rythme brutal comme l'ennui maussade Qui martelait mes jours coupables d'autrefois:

Solitude du coeur dans le vide de l'âme, Le combat de la mer et des vents de l'hiver, L'orgueil vaincu, navré, qui râle et qui déclame, Et cette nuit où rampe un guet-apens infâme, Catastrophe flairée, avant-goût de l'Enfer!...