Poesies Populaires Serbes Traduites Sur Les Originaux Avec Une

Chapter 3

Chapter 33,516 wordsPublic domain

Pour une pareille poésie, le mode de traduction était clairement indiqué. Il n'y avait là ni conceptions puissantes, ni pensées ingénieuses ou profondes, ni expressions renfermant un sens concentré qu'il faut faire jaillir, et qui établissent une lutte entre le traducteur et son original, mais un art de composition purement instinctif, une clarté continue, sans trivialité, mais sans ornements poétiques, point d'images, à peine une rare comparaison ou une épithète pittoresque pour relever la simplicité, on pourrait dire la nudité, de ces productions naïves, tout en action, où l'imagination de l'auditeur semble chargée de compléter par la formé l'idée dramatique qui lui est transmise en germe. Être exact, au risque même d'être incorrect, surtout ne point _embellir_, c'est-à-dire altérer, voilà ce que je me suis proposé. Je me suis seulement permis des coupures (les répétitions et la prolixité sont les grands défauts des poëtes populaires) là où un sentiment de fatigue me faisait craindre la même impression pour le lecteur. C'est poussé par ce scrupule de fidélité que j'ai appliqué aux chants non héroïques, et même à quelques-uns de ceux-ci, destinés à servir de spécimens exacts de la manière de l'original, la méthode de traduction si heureusement employée pour les poésies de _Burns_ par M. Léon de Wailly, et qui consiste à rendre chaque vers à part. Si je suis ainsi parvenu à faire passer le lecteur sous l'impression de cette poésie, peu brillante dans les détails, mais originale et saisissante dans l'ensemble, si son intérêt est captivé un moment par le tableau des moeurs d'un peuple qui s'est peint lui-même lentement et sans en avoir conscience, mon ambition sera satisfaite.

AUG. DOZON.

Belgrade, 1er décembre 1857.

NOTES

[Note 1: La traduction de Mme Élise Voiart (2 volumes in-8, Paris, 1834) a été au contraire exécutée d'après une version allemande, singulièrement heureuse il est vrai, celle de Mme Robinson (Talvj). Mon travail aussi renferme plusieurs pièces dont l'original n'a été publié que depuis.]

[Note 2: Outre un premier spécimen publié à Vienne en 1815, les _Narodné serbské pésmé_ (poésies nationales ou populaires serbes) ont eu deux éditions, l'une imprimée en 4 volumes grand in-12 à Leipzig, de 1823 à 1834, l'autre à Vienne, de 1841 à 1846, en 3 volumes in-8, qui doivent être complétés par un quatrième, pour lequel l'auteur rassemble encore des matériaux. Le nombre des poésies héroïques, qui forment deux tomes de cette dernière édition, s'élèvent à 190.--Comme singularité, et pour prouver combien cette poésie est encore à l'état oral, il faut dire que la collection imprimée de M. Vouk est à peu près inconnue même en Serbie, où son introduction est interdite par un ordre du gouvernement, à raison d'un système d'orthographe différent de l'orthographe officielle, et il m'est arrivé d'écrire, sous la dictée de gens qui en ignoraient l'existence, des pièces ayant plus de cent vers.]

[Note 3: Préface de la première édition, Leipzig, 1823.]

[Note 4: La coutume d'enlever les filles était générale parmi les Serbes sous la domination turque et, selon M. Vouk, elle règne encore chez ceux qui relèvent directement de la Porte Ottomane. Ce rapt avait lieu à main armée et entraînait souvent l'effusion du sang. Voici, parmi les détails que donne notre auteur dans son _Dictionnaire serbe_ (au mot OTMITZA), ceux qui m'ont semblé les plus caractéristiques: «S'il arrive que la fille résiste et ne veuille point suivre les ravisseurs, ceux-ci l'entraînent en la tirant par les cheveux, et en la frappant à coups de bâton, comme _des boeufs dans un champ de choux_,» et «on l'entraîne dans un bois, et on la marie dans quelque cabane de pâtre ou tout autre endroit, le pope est contraint, bon gré mal gré, et sous peine d'être abîmé de coups, de faire le mariage.»]

[Note 5: Il a fallu plus de quinze jours à M. Vouk pour recueillir de la bouche d'un seul rapsode (_pévatch_), un vieillard nommé Milia, la _pesma_ des _noces de Maxime Tzèvnoiévitch_, qui n'a pas moins de douze cent vingt-six vers, il est vrai, et qui, avec celle intitulée _Banovitch Stralnma_, renfermant huit cent dix vers, est le plus long des poëmes serbes.]

[Note 6: Un des hommes les plus distingués de la principauté me disait qu'étant ministre de l'intérieur, il y a environ dix ans de cela, il s'était vu obligé d'interdire, dans quelques districts, le chant public des _pesmas_, qui exaltaient encore assez les auditeurs pour en pousser quelques-uns à s'enfuir dans les montagnes et à se faire haïdouks.]

[Note 7: _Ivana Gundulitcha Osman, u dvadeset pievaniah, u Zagrebu_ 1844.]

[Note 8: Le serbe n'a guère pris au turc des mots désignant des choses usuelles, des objets fabriqués surtout, et des noms de métiers. Les Bosniaques, tout zélés musulmans qu'ils ont la prétention d'être, ont conservé, comme on sait, les noms, la langue et beaucoup des usages slaves. Je me suis diverti plus d'une fois à voir l'embarras et le dépit de quelqu'un de ces grands et solides gaillards, au turban rouge en spirale, alors qu'un Turc lui adressait la parole, et qu'il se trouvait dans l'impossibilité de comprendre les plus simples questions, ou même d'y répondre.]

[Note 9: On peut citer pour exemple une _pesma_ intitulée _Combat entre les habitants d'Arad et ceux de Komadia_. Elle est assez récente, du temps de Joseph II (_Ioçifa kiéçara_). Entre autres aménités, avant le combat, ou plutôt la rixe provoquée par les Serbes, ceux-ci boivent «à la santé du brave, qui apportera une langue de calviniste,» c'est-à-dire de Magyar, comme le montre la suite, où les deux dénominations sont employées indifféremment.]

[Note 10: Veut-on savoir, par exemple, où en est la philosophie en Russie et même ce qu'on y entend par là, que l'on consulte la _Chrestomathie russe_ de Galahov, imprimée a Moscou en 1853, pour l'usage des universités. On sera étonné du caractère des morceaux qui représentent cette branche de la littérature.]

[Note 11: Am. Thierry, Histoire d'Attila, _Revue des Deux-Mondes_, 15 février 1852.]

[Note 12: J'ai imprimé la traduction de deux de ces contes dans l'_Athénaeum français_ du 6 janvier 1855. Quant à l'absence, dans la poésie, des _vampirs_ et autres objets des croyances populaires, c'est ce fait qui excita le premier, chez Mickiewicz, des soupçons sur l'authenticité de la _Guzla_, de M. Mérimée. (_Cours de littérature slave_.)]

[Note 13: Les premières sont des chansons que, le jour de la Pentecôte, des filles, dont l'une prenait le nom de reine, _Kralyitza_, allaient chanter de porte en porte dans les villages; les autres étaient chantées aussi par des jeunes filles, mais nues et couvertes seulement de branchages et de fleurs; aussi des Tziganes étaient-elles ordinairement les actrices de cette cérémonie, qui avait lieu en temps de sécheresse et pour implorer la pluie du ciel.--Je mentionnerai encore ici les lamentations funèbres (_naritzanié_, à Belgrade _zapévanié_) que prononcent les femmes sur le corps des morts, ainsi que cela a lieu encore chez les Corses, les Grecs, les Irlandais. Cet usage, pour le dire en passant, dont j'ai été témoin plusieurs fois, a plutôt excité ma curiosité que mon émotion.]

[Note 14: Les vers, dans ces chansons, sont de trois jusqu'à quatorze syllabes, et sont formés de trochées ou de dactyles, rarement mélangés. Par une coïncidence singulière, deux des vers les plus usités, l'héroïque, et un autre, aussi de dix-sept syllabes, mais coupé par le milieu, sont identiques à deux mètres, aussi employés chez nous. Voici un exemple du second:

Oblak se viye | po vedrom nebu Le nuage flotte dans le ciel clair

Pour toutes les sortes de vers, il y a une remarque presque générale à faire, c'est que la quantité primitive des syllabes y est modifiée suivant les exigences de la métrique. Ainsi le vers héroïque suivant (composé comme tous ceux de cette classe, uniquement de trochées), dont les mots, pris isolément, seraient prononcées

I ponese | tri tovara blaga.

a pour prononciation chantée.

I ponese | tri tovara blaga.

N'y a-t-il pas là, pour le dire en passant, un fait de nature à jeter quelque lumière sur la question si controversée du rôle de l'accent et de la quantité dans l'ancienne poésie grecque? L'accentuation de la langue moderne est fortement marquée, or, les anciens Hellènes auraient-ils pris la peine d'inventer une notation qui n'aurait répondu à rien? et ne modifiaient-ils pas aussi dans la poésie la prononciation habituelle, c'est-à-dire l'accentuation de leur langue, selon les exigences de la métrique?--Ajoutons que la rime était complétement inconnue aux Serbes, et n'a été introduite que récemment dans la poésie savante.]

Afin de reproduire autant que possible la prononciation serbe, et en même temps ne pas m'éloigner trop de l'orthographe originale, j'ai cru convenable d'adopter une méthode de transcription uniforme et en partie conventionnelle pour quelques sons de la langue serbe.

Prononcez

_ai, ei, oi, oui_, comme _ail, eil, oille (oy), ouille_ dans _travail, soleil, foyer, fouille_;

_è_ comme _eu_ dans _heurter_,

_ch_ comme _chercher_,

_j_ comme _jardin_,

_ç_ (au lieu de ss) comme _s dur_,

_tz_ comme _zz Italien_, ex. _tzar_ (tsar)

Les combinaisons _dj_ et, dans les finales des noms patronymiques, _tch_ (ex Kralievitch), représentent des sons mouillés et sifflants, analogues a _di_ dans _Dieu_, et _ti_ dans _tiens_.

Toutes les consonnes finales doivent se prononcer comme si elles étaient suivies d'un _e_ muet, ex. _svat_ (svate).

Les noms de personnes et de lieux et les mots étrangers sont réunis dans un index placé à la fin du volume.

I

LA BATAILLE DE KOÇOVO

NOTICE

Il est nécessaire de donner, au moins en quelques lignes, un aperçu des événements historiques qui ont servi de fondement aux chants compris dans cette première section, ainsi qu'à nombre d'autres, omis ici. Ces détails me dispenseront d'une foule de notes et d'explications.

Les Serbes venus, au VIIe siècle, des bords de la Vistule et de l'Oder, dans la Turquie d'Europe actuelle (Illyrie et Mésie), s'y établirent sous la suzeraineté de l'empereur Héraclius, qui leur assigna des terres, et sous l'autorité immédiate de chefs nationaux appelés _Joupans_. L'un de ces chefs, Étienne Nemania, ayant réussi au XIIe siècle à réunir en une seule toutes les joupanies, parvint à se rendre indépendant des Grecs de Byzance, prit le titre de roi et fonda une dynastie qui dura environ deux siècles. L'avant-dernier des Nemanitch, Étienne Douchan, après avoir étendu considérablement sa domination, surtout aux dépens des empereurs grecs, mourut en 1356, comme il était en marche sur Constantinople, au secours de laquelle l'empereur avait appelé les Turcs. Un mouvement d'expansion féodale suivit cette époque de concentration politique, et Ouroch V, successeur de Douchan, fut assassiné en 1368 par l'un de ses grands feudataires, Voukachine, lequel avait pris le titre de roi, et dont l'autorité s'étendait sur la vieille Serbie, une partie de l'Albanie, l'Acarnanie et la Macédoine. Quelques années après, un autre de ces personnages, dont les noms se trouvent fréquemment dans les _pesmas_, Lazare Greblianovitch, gouverneur de la Matchva, réduisit successivement ses compétiteurs, entre autres Marko Kralievitch, fils aîné de Voukachine, et fut sacré tzar en 1376, bien qu'il prît seulement le titre de knèze.

Les Turcs avaient défait une première fois les Serbes en 1365, au combat de la Maritza; ils reparurent en 1389, et Lazare, ayant refusé le tribut, les attendit dans les vastes plaines de Koçovo, situées dans la partie méridionale de la vieille Serbie (district actuel de Novi Bazar). Le 15/27 juin 1389 eut lieu une sanglante bataille où les Serbes furent vaincus, et à la suite de laquelle périrent Lazare et Murad Ier, le premier décapité par ordre du sultan, que venait de poignarder Miloch Obilitch, gendre du knèze serbe.

Les récits varient sur les circonstances de cet événement. Suivant les uns,--c'est la donnée de nos légendes,--Miloch, semblable au romain Scævola, se serait fait introduire, avant le combat, dans la tente de Murad, où il l'aurait poignardé; suivant les historiens turcs, qui représentent Murad comme un martyr de la foi musulmane, ce serait quand celui-ci, la lutte terminée, parcourait le champ de bataille, que Miloch, blessé, se serait relevé et aurait frappé le sultan, pendant qu'il embrassait en suppliant son étrier[A].

[Note A: _Izvori serbské poviestnitzé_, etc., ou sources de l'histoire serbe, publiées en turc, avec traduction serbe et allemande, par BERNAURR et BERLITCH, Vienne, 1857, page 85.]

Quoi qu'il en soit, après Lazare, il n'y eut plus que des despotes serbes tributaires, jusqu'en 1459, époque où la nation fut définitivement réduite sous la domination directe des sultans. Mais les chants témoignent de l'impression profonde que ces événements avaient laissée dans l'esprit du peuple, qui n'a jamais cessé de célébrer avec tristesse et avec fierté son indépendance perdue.

LA BATAILLE DE KOÇOVO[A].

I

Le tzar Murad fond sur Koçovo, comme il y arrive il écrit une lettre menue[1], et l'envoie vers la ville de Krouchévatz, aux mains du prince Lazare:

«O Lazare, tête de la Serbie, ce qui n'a jamais été, ce qui ne peut être, c'est qu'il y ait une seule terre et deux seigneurs, et que les mêmes rayas payent deux tributs. Régner tous deux nous ne pouvons. Envoie-moi donc clefs et tributs, les clefs d'or de toutes les cités, et le tribut pour sept années; si tu ne veux me les envoyer, viens vers le champ de Koçovo, que nous partagions la terre avec nos sabres.»

Lorsque la lettre menue parvient à Lazare, il la regarde et verse des pleurs amers.

[Note A: Les nos 1, 3 et 4 ne sont que des fragments de chants dont la fin s'est perdue.]

II

LA CHUTE DE L'EMPIRE SERBE.

Un oiseau gris, un faucon, arrive à tire-d'ailes du Lieu saint, de Jérusalem, et il porte une légère hirondelle.... Ce n'est point un oiseau gris, un faucon, mais bien saint Élie; et ce n'est point une légère hirondelle qu'il porte, mais une lettre de la mère de Dieu; il l'apporte au tzar[2], à Koçovo, et sur ses genoux la laisse tomber. Voici ce que la lettre annonce au tzar:

«Lazare, (né d'une) illustre race, pour quel empire te décideras-tu? Veux-tu l'empire du ciel, ou l'empire de la terre? Si tu choisis l'empire terrestre, fais seller les chevaux, et resserrer les sangles; guerriers! ceignez vos sabres, puis ruez-vous sur les Turcs, et leur armée tout entière périra; si tu choisis l'empire céleste, érige un temple à Koçovo, n'y pose point des fondements de marbre, mais seulement de soie et d'écarlate, puis fais communier l'armée et range-la en bataille tout entière elle succombera, et toi, prince, avec elle tu périras.»

Lorsque le tzar a lu ces mots, il songe, il roule bien des pensées: «O mon Dieu, que faire et à quoi me résoudre? Pour quel empire me décider? Sera-ce pour l'empire céleste, ou pour l'empire de la terre? Si c'est la terre que je choisis, l'empire de ce monde est pour peu de temps, tandis que celui du ciel dure dans les siècles des siècles.»

Le tzar a préféré l'empire du ciel à celui de la terre; il érige à Koçovo un temple, il n'y pose point des fondements de marbre, mais seulement de soie et d'écarlate, puis il mande le patriarche de Serbie, avec douze puissants évêques, et l'armée communie, et se range en bataille. A peine le prince avait-il ordonné l'armée, que les Turcs se ruèrent sur Koçovo...[A]

[Note A: Je supprime la suite de ce chant comme offrant peu d'intérêt, et faisant d'ailleurs double emploi avec le n° V.]

III

«Mon pobratime[3], Ivan Koçantchitch, as-tu reconnu l'armée turque? Est-ce que les Turcs ont beaucoup de troupes? pouvons-nous avec eux engager le combat? Est-il possible pour nous de vaincre les Turcs?»

Ivan Koçantchitch lui répond: «O mon frère, Miloch Obilitch, oui, j'ai reconnu l'armée des Turcs, immenses sont leurs troupes; fussions-nous tous (Serbes) jetés dans le sel, nous ne salerions point la nourriture des Turcs. Voilà deux semaines entières que chaque jour je pousse vers les hordes turques, et je n'y ai trouvé ni fin ni nombre: de l'Erable, frère, jusqu'à Sazlia, de Sazlia jusqu'à la route du pont, du pont à la ville de Zvetchan, de Zvetchan, frère, jusqu'à Tchetchan, et au-dessous de Tchetchan jusqu'aux montagnes, l'armée turque a tout occupé: cheval contre cheval, guerrier contre guerrier, des lances de guerre comme une noire forêt, partout des étendards comme des nuages, et des tentes comme des neiges[4]. La pluie tombât-elle à flots du ciel, nulle part elle ne toucherait la terre, mais rien que des bons chevaux et des guerriers. Murad s'est abattu sur la plaine de Mazguite, il commande le Lab et la Sitnitza.»

Miloch derechef l'interroge: «Où est la tente du puissant Murad? car j'ai fait au prince le serment de tuer Murad, le tzar des Turcs, et de lui poser le pied sur la gorge.»

«Es-tu donc fou, mon pobratime? où peut être la tente du puissant Murad, qu'au milieu du camp des Turcs? Tu aurais beau avoir les ailes du faucon, et fondre du haut du ciel serein, tes plumes n'emporteraient point de là ton corps.»

Miloch alors adjura ainsi Ivan: «O Ivan, mon bon frère, non par le sang, mais tout aussi cher[5], ne révèle point au Prince ce que tu sais, car il en concevrait du souci, et toute l'armée s'en épouvanterait, mais au contraire dis-lui ceci: Les Turcs ont une nombreuse armée, mais nous pouvons nous mesurer avec eux, et aisément en venir à bout; car ce n'est point une armée pour la guerre, ce ne sont que vieux prêtres et pèlerins, gens de métier et jeunes marchands, qui jamais n'ont vu de combat, et ne sont venus que pour consommer du pain. Et ces troupes mêmes des Turcs, elles sont atteintes d'une maladie, d'un mal terrible, la dyssenterie, et leurs chevaux sont pris d'un mal...

IV

Le prince des Serbes, Lazare, célèbre sa _slava_[6] à Krouchévatz, lieu retiré; à sa table il a fait asseoir ses seigneurs, ses seigneurs et leurs fils. A droite est le vieux Youg-Bogdan[7], et à côté de lui les neuf Yougovitch; à gauche est Vouk Brankovitch[8], puis les autres seigneurs à sa suite; à l'autre bout est le voïvode Miloch, et à ses côtés deux voïvodes serbes: l'un est Ivan Koçantchitch, l'autre, Milan Toplitza. Le tzar prend une coupe de vin, puis il s'adresse à ses seigneurs serbes: «En l'honneur de qui viderai-je cette coupe? si c'est à l'âge que je la bois, ce sera à Youg-Bogdan le vieillard; si je la bois à la dignité, ce sera à Vouk Brankovitch; si je bois à l'amitié, ce sera à mes neuf beaux frères, mes beaux frères, les neuf Yougovitch; si je la bois à la beauté, ce sera à Ivan Koçantchitch; si je bois à la haute stature, ce sera à Milan Toplitza; si je bois à la vaillance, ce sera au voïvode Miloch; pourtant à aucun autre je ne veux boire, qu'à Miloch Obilitch[9]; à ta santé, Miloch, fidèle ou traître! Demain tu dois me trahir à Koçovo, et passer au tzar des Turcs, Murad; à toi donc! et bois cette santé, bois du vin, et reçois en don cette coupe!»

Miloch bondit sur ses pieds légers, puis il s'incline vers la terre noire: «Grâces à toi, noble prince Lazare, grâces à toi pour cette santé, pour cette santé et ton présent, mais non pour un tel discours, car, et puisse ma loyauté ne m'être point fatale! jamais je ne fus traître, jamais je ne le fus, et jamais je ne le serai, mais demain je pense à Koçovo mourir pour la foi chrétienne. Le traître est assis à ton côté, touchant le pan de tes habits il boit du vin frais, et c'est le maudit Vouk Brankovitch. Demain c'est un beau jour[10], demain nous verrons dans la plaine de Koçovo, qui est fidèle, et qui est traître. J'en jure par Dieu, le très-haut, j'irai demain à Koçovo, j'immolerai le tzar des Turcs, Murad, et lui mettrai le pied sur la gorge; puis si Dieu et la fortune permettent que je revienne sauf à Krouchévatz, je prendrai Vouk Brankovitch, je l'attacherai à ma lance de guerre, comme une femme du lin à sa quenouille, et je le porterai sur la plaine de Koçovo.»

V

LA BATAILLE.

Le tzar Lazare est assis à table, à ses côtés la tzarine Militza; et la tzarine ainsi lui parle: «Tzar Lazare, couronne d'or de la Serbie, Tu pars demain pour Koçovo, avec toi tu emmènes serviteurs et voïvodes, et au logis tu ne laisses, ô tzar pas même un homme qui pût te porter un message à Koçovo, ou en rapporter. Tu m'emmènes neuf frères aimés, neuf frères, les neuf Yougovitch: Laisse-moi au moins un frère, Un frère par qui une soeur puisse jurer.»[11]

Lazare, le prince des Serbes, lui répond: «Ma dame, tzarine Militza, lequel de tes frères aimes-tu mieux que je te laisse dans notre blanc palais?» --Laisse-moi Bochko Yougovitch.»

Et Lazare, le prince des Serbes, reprend: «Madame, tzarine Militza, demain, lorsque naîtra le jour blanc, que naîtra le jour et se lèvera le soleil, alors que s'ouvriront les portes de la ville, lève-toi, et va vers la porte par où sortira l'armée en ordre: tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, et à leur tête Bochko Yougovitch, portant l'étendard de la croix. Va de ma part le saluer (et lui dire) qu'il remette l'étendard à qui bon lui semble et demeure avec toi au logis.»

Le lendemain lorsque parut le jour, et que les portes de la cité s'ouvrirent, la tzarine Militza sortit; à l'issue de la cité elle se tenait, quand voici venir les troupes en ordre: tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, et à leur tête Bochko Yougovitch sur son alezan tout chamarré d'or pur. L'étendard de la croix l'enveloppait, frères! (tombant) jusque sur le coursier; en haut de l'étendard est une pomme d'or; de la pomme (sortent) des croix d'or, aux croix pendent des glands d'or qui flottent sur l'épaule de Bochko.