Poesies Populaires Serbes Traduites Sur Les Originaux Avec Une
Chapter 2
Je n'ai pas la prétention de donner une nouvelle définition de cette poésie, dont la véritable nature a été pourtant bien méconnue. Aujourd'hui cependant on est assez d'accord pour reconnaître que ce qui la constitue, ce n'est ni la longueur d'un récit versifié, ni sa division en vingt-quatre ou douze chants, ni une machine pleine de merveilleux, ni (comme les _rêves_ dans la tragédie) une superfétation d'épisodes. A mes yeux, ce qui la caractérise, ce qui en forme l'essence, c'est un sentiment de fraîcheur et de jeunesse, une naïveté séduisante de pensée et d'exécution, et avant tout, comme je viens de le dire, une inspiration collective et impersonnelle, qui lui communique l'empreinte d'une race, d'un peuple, à l'opposé de la poésie lyrique, manifestation d'une pensée, d'une personnalité individuelles.
La classification en genres et en espèces convient à la nature physique, qui reproduit perpétuellement les formes qu'elle s'est prescrites à elle-même; mais, appliquée aux oeuvres de l'esprit humain, plus libres, variables comme la pensée, comme la physionomie individuelles, n'est-elle pas un abus de mots? En quoi, pour me borner à cet exemple, l'_Odyssée_, ce premier des romans, ressemble-t-elle _extérieurement_ à l'_Iliade_? Et voudra-t-on absolument faire une épopée de la _Divine Comédie_, une tragédie de _Faust_, oeuvres au plus haut degré lyriques? Il est trop évident, en effet, que chaque génie vraiment original produit son oeuvre sous une forme propre, étroitement liée avec la pensée et qui en est comme le corps. La forme, en ce sens, est, aussi bien que le style, l'homme même.
L'inspiration collective dont je parle, fondement de la poésie épique, et qui n'existe que chez des nations encore dans l'enfance, tout au plus dans leur jeunesse, se dissipant devant les progrès de la critique et du raisonnement, comme la rosée sous les rayons du soleil, paraît alliée de fort près à la tendance historique, car là où elle règne, les sujets individuels n'ont pas encore d'intérêt, le peuple se passionne uniquement pour ceux qui appartiennent à son histoire générale ou qui la reflètent (les dieux mêmes, à cette période, font partie de la nation), et la manière de les concevoir est la même pour tous les membres de la nation. Cette manière aussi ne comporte que la peinture et le développement des plus simples sentiments de l'humanité; les passions dans leurs traits les plus élémentaires, et non les goûts de l'esprit, les analyses ingénieuses aux mille nuances, ou les combinaisons sociales si multipliées plus tard, lui servent de base. Dans cet état social, où le poëte chante presque comme un oiseau, sans le savoir, où l'homme de lettres n'existe pas encore, les caractères des personnages traditionnels se conservent intacts de génération en génération, et même alors que le souvenir des événements s'altère, ils se transmettent à l'état de types auxquels personne ne songe à toucher, et qu'on ne modifie pas plus que ceux de l'antique statuaire égyptienne, ou, pour me servir d'un exemple plus voisin, que les images sacrées du Christ et des saints de l'Église orientale qu'on voit peintes sur l'iconostase des temples. C'est ainsi qu'on s'explique la fusion en un seul tout, portant l'empreinte d'une puissante unité, sans altération de données primitives, des rapsodies homériques, et des traditions germaniques dans les _Niebelungen_, où le changement partiel de couleur et l'introduction d'éléments plus modernes n'ont rien enlevé aux caractères de leur vieille grandeur barbare. Enfin c'est ainsi que la manière des _pesmas_ serbes n'a point subi d'altérations sensibles pendant plusieurs siècles, et que Marko Kralievitch, pour le Serbe étranger à l'Occident, est toujours le même héros pourfendeur de Turcs, fort et buveur à la façon de Gargantua, féroce comme un Viking Scandinave, et qui, disparu du monde, doit, comme Arthur, s'y remontrer un jour, pour chasser le Turc, l'ennemi national.
Diverses causes ont concouru à maintenir chez les Serbes l'esprit poétique dans cet état de primitive naïveté. L'isolement moral dans lequel vivent les peuples montagnards, la ténacité de leurs habitudes, l'opiniâtreté avec laquelle ils adhèrent à leurs moeurs, à leurs croyances, à leur langue, sont un fait général, mais dont la persistance a été singulièrement favorisée dans la Turquie d'Europe par les circonstances politiques. La domination turque, en effet, a eu cet avantage--au prix d'autres dominations étrangères, bien entendu--qu'elle ne s'est que superposée et n'a point cherché à s'assimiler les populations conquises, à leur faire adopter sa langue[8], sa législation. Contente à l'origine, et dans les temps de première ferveur, d'avoir prouvé la supériorité de l'islam par l'imposition d'un tribut, elle a laissé les races à elles-mêmes et à l'avenir, s'interposant pour ainsi dire entre elles et le mouvement moderne, matériel aussi bien qu'intellectuel, ainsi qu'un nuage qui intercepte les rayons du soleil et arrête le développement de la végétation, sans pourtant la tuer. Les provinces chrétiennes soumises aux Osmanlis rappellent, si l'on me passe cette comparaison, le conte de la _Belle au bois dormant_. Tout y a été plongé dans un sommeil qui dure depuis plusieurs siècles, et qui, pour l'homme de l'Occident, en fait, à certains égards, le pays le plus curieux de l'Europe. La terre, comme les hommes, y ont encore quelque chose de primitif, et c'est ce primitif qui forme le charme des poésies serbes.
Un autre résultat littéraire de cette séquestration, naturelle ou politique, des populations serbes, c'est que leurs facultés poétiques se sont développées spontanément, librement, suivant la loi de leur nature, et à l'abri de toute influence extérieure. Il n'y a pas eu là invasion d'une histoire, d'une religion, d'une mythologie étrangères: tout est resté national, idée, sujets, langue, versification. Aussi la poésie serbe, prise dans son ensemble, a-t-elle une empreinte d'originalité rare et comme une haute saveur de terroir, et peut-elle dire (si nous la personnifions, et quelle qu'elle soit d'ailleurs), comme le poëte que nous venons de perdre, alors qu'il se révoltait contre l'accusation de plagiat:
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
Fait d'autant plus remarquable que les provinces serbes, le Montenégro surtout, eurent de fréquentes relations non-seulement avec Venise, mais avec Raguse (_Doubrovnik_), où, dès la fin du XVe siècle, une littérature florissante, ayant la même langue pour organe, s'était développée sous l'influence italienne, dont elle porte des traces nombreuses et profondes.
Une autre circonstance non moins digne d'être notée, c'est que cette barrière a complètement arrêté l'invasion, dans les moeurs comme dans la poésie, des idées ou des sentiments chevaleresques, qui pourtant, lorsque celle-ci s'est développée, avaient encore beaucoup de force en Europe. La condition des femmes, telle que la retracent les _pesmas_ elles-mêmes et telle qu'elle est dans la réalité (qu'on se rappelle ce que j'ai dit du rapt), et, pour rester dans notre sujet, le personnage poétique, dont mention a déjà été et sera encore faite dans ces pages, celui de Marko Kralievitch, en sont des preuves suffisantes. Marko, il est vrai, venge quelquefois les opprimés d'une manière qui rappellerait celle des chevaliers errants; une fois il reproche à quelqu'un des actes d'inhumanité ou plutôt un manque de charité, et, au début de sa carrière, il va même, par amour de la justice et de la vérité, jusqu'à contredire les prétentions de son père au trône, pour le conserver à l'héritier légitime. Mais c'est le sentiment religieux ou national qui l'anime, et hors de là il n'est pas toujours un modèle de bonne foi ni de bravoure, et en général il se montre vindicatif, brutal, féroce, vices sans doute de son temps, et surtout il n'y a pas, dans sa conduite envers les femmes, la moindre trace de cet esprit chevaleresque qui tempéra la brutalité du moyen âge, car, loin de montrer pour elles de la galanterie ou de la politesse, il les traite souvent avec une barbarie révoltante et qui eût appelé sur lui la vengeance des paladins de l'Occident.
III.
La poésie populaire serbe a été, nous l'avons vu, partagée par celui qui l'a le premier tirée de l'état de tradition orale en deux grandes divisions: en _poésie héroïque_, ou déclamée à l'aide d'un instrument de musique à ce destiné, et en _poésie féminine_ ou chantée. Mais, suivant les sujets qu'elle traite, on peut, dans chacune de ses divisions, distinguer plusieurs catégories. Commençons par la seconde, qui, elle aussi, a plutôt un caractère épique, dans le sens que j'ai donné à ce mot, que lyrique, puisque, outre l'exposition presque toujours dramatique et dialoguée, on ne saurait déduire, de chaque chant pris à part, une individualité d'auteur, mais seulement de l'ensemble, le génie de la race. Elle comprend des pièces se rapportant à des usages domestiques ou agricoles, ou même ayant une couleur obscurément mythologique, mais trop locales et trop dénuées de valeur poétique pour être traduites, surtout dans un recueil aussi borné; et enfin des poésies amoureuses, les plus nombreuses et les seules où j'aie puisé. Remarquons, en passant, que l'amour qu'elles expriment n'est point le sentiment un peu langoureux et transi des Allemands, mais la passion méridionale du _mi piace_, sensuelle, mais naturelle et non sans délicatesse et sans grâce. On y trouve aussi, surtout dans les chansons musulmanes (bosniaques), plus d'imagination, plus de couleur, comme si, à travers l'islam, un reflet de l'Orient était venu les dorer.
Pour ce qui est de la poésie héroïque, c'est l'élément historique, appuyé sur la base patriotique et religieuse, qui y domine et prime tous les autres, et son vrai sujet, ce qui lui donne une sorte d'unité, c'est la guerre contre le Turc.
En effet, la grande masse des _pesmas_ serbes,--soeurs en ce point des _romances_ espagnoles et des chants klephtiques, comme, à d'autres égards, des ballades anglaises sur Robin-Hood,--nous retrace un épisode de cette lutte sanglante entre le croissant et la croix, entre l'islam et le christianisme, qui, commencée par les Arabes sous les murs de Constantinople, au lendemain de la mort de Mahomet, puis transportée par eux en Espagne, s'est étendue presque jusqu'aux glaces du pôle, à travers les steppes russes et polonaises, et a mis aux prises avec les Turcs et les hordes asiatiques presque tous les peuples de l'Europe, de l'histoire desquels elle forme encore aujourd'hui le noeud, sous une autre forme, celle de la question d'Orient. Cette lutte, qui s'est prolongée jusqu'à nos jours, avec quelque chose de son caractère primitif, dans la petite principauté du Montenégro, a traversé, chez les Serbes, quatre phases distinctes, marquées nettement par la poésie, qui les a chantées: une première période de guerre d'égal à égal, entre les tzars serbes et les sultans osmanlis, terminée par la défaite de Koçovo (15 juin 1389), qui fut pour les Serbes ce qu'a été la bataille de Ceuta pour les Espagnols, ce qu'est celle de Mohacs pour les Magyars; après la ruine de l'indépendance, une époque de vasselage, qui trouve sa personnification dans Marko Kralievitch, et pendant laquelle la nation, encore forte et redoutée, est contrainte de prendre part, par le service militaire, aux expéditions guerrières du vainqueur; vient ensuite la période de représailles individuelles, prenant de plus en plus les apparences du brigandage, et ayant pour acteurs les Haïdouks et les Ouskoks; enfin, en dernier lieu, mais dans la principauté seulement, une guerre d'indépendance, où la Muse a salué encore le réveil de la nationalité.
De maigres chroniques monastiques, des biographies de rois regardés comme saints, un essai d'histoire générale (celle de Raïtch), voilà tout ce qu'ont laissé les trois premières époques. Écrits dans la langue liturgique ou dans un style qui s'en rapproche beaucoup, ces documents sont demeurés à peu près inintelligibles et en tout cas inconnus au peuple, qui s'est fait à lui-même, au fur et à mesure des événements, son histoire chantée, histoire non pas toujours telle qu'elle fut, mais telle qu'elle eût dû être, et réformée par la conscience générale, comme on voit, dans nos théâtres de mélodrame, des spectateurs naïfs, emportés par la situation, invectiver le tyran et prendre la défense de l'innocence.
Un exemple remarquable de cette tendance transformatrice de l'imagination populaire, et en même temps la conception la plus nettement dessinée qu'ait produite la poésie serbe, c'est le personnage de Marko Kralievitch, un de ces héros semi-réels, semi-légendaires, qui se rencontrent au début de presque toutes les littératures, ou plutôt à l'origine des peuples: il est de la famille des Roland, des Cid, des Roustem (et aussi des Gargantua); figures réelles, mais que le laps du temps a transformées, agrandies, en faisant d'elles la peinture vivante d'une époque ou la personnification d'une nation tout entière. Devant l'histoire, c'est un traître qui a attiré la ruine sur son pays en appelant les Turcs pour satisfaire son ambition personnelle. Chose étrange! cette action s'est effacée de la mémoire du peuple, qui, une fois asservi, a mis en lui sa prédilection, parce qu'il faisait quelquefois payer cher à l'ennemi commun, aux Turcs, les services qu'il leur rendait comme vassal, et paraissait ainsi, autant que les circonstances le permettaient, le vengeur de sa nation.
Cette haine de race et de religion contre les Osmanlis n'est pas la seule qui anime les chants serbes; il en est une autre qui perce par endroits, et dont l'explosion a eu son importance dans les dernières années. Bien que le héros favori de la Hongrie, Jean Hunyadi, sous le nom de Jean de Sibigne, et son apocryphe neveu, le _ban Sekula_, jouent un certain rôle dans les légendes et poésies serbes, le Magyar catholique ou protestant n'y paraît guère moins détesté que le Turc infidèle, et il est de certaines expressions qui font pressentir les horreurs commises dans les guerres de 1848 et 1849[9].
Au sein d'un état social tel que celui des Serbes, dans la poésie d'un peuple dont la vie est une sorte de communion intime et perpétuelle avec la nature, ce qui peut surprendre, c'est l'absence de l'élément mythique. Ce fait doit être attribué au génie pratique et positif, sans profondeur, et ennemi des spéculations abstraites, de la race slave[10]: contraste frappant avec la race teutonique, dont une fraction a laissé, dans les traditions cosmogoniques et héroïques des _Eddas Scandinaves_, un monument de son énergie morale et de ses aptitudes contemplatives. L'existence de poëtes-chanteurs, parmi les Slaves païens, est attestée par les écrivains byzantins du VIe siècle[11]; mais, selon toute apparence, leur tâche était, à l'opposé des druides et des scaldes, de célébrer les exploits guerriers des chefs. Autrement, le christianisme a été introduit si tard et sous une forme si élémentaire parmi les Slaves orientaux, la religion, en prenant pour idiome liturgique la langue nationale ou à peu près, les a tellement _préservés_ des idées et d'une culture étrangères, qu'on devrait, en ce qui concerne les Serbes, trouver les débris nombreux d'une poésie mythique. Or, il n'existe rien de ce genre, car on ne saurait donner ce nom à des traces de la croyance orientale aux dragons et aux serpents, qui forme la base de quelques légendes et surtout de contes en prose[12]: tout vestige même de l'ancien culte a disparu, à l'exception peut-être des refrains inintelligibles des chansons dites _Kralyitchke_ et _Dodolské_[13], lesquels paraissent renfermer des invocations à des divinités païennes; et, chose singulière, la poésie n'a pas admis non plus les superstitions populaires encore aujourd'hui les plus enracinées, telles que la croyance aux vampires (_vampir_, _voukodlak_) et à la sorcellerie. A cela, les _Vilas_ seules font une exception remarquable et heureuse, comme agent surnaturel et vraiment poétique. On pourrait même, à la rigueur, voir en elles un mythe: êtres aux formes indécises que l'imagination n'a pas même déterminées, rarement aperçues, mais faisant souvent retentir leur voix prophétique ou menaçante, redoutables pour l'homme qui va les troubler dans leur solitude, douées d'une puissance bienfaisante par la connaissance des simples, elles sont comme le symbole des forces funestes ou salutaires de la nature, et, dans le silence des forêts, dans la profondeur des montagnes, comme un écho de sa voix mystérieuse. Quant à ces exemples de la parole prêtée aux animaux, à ces colloques qui s'établissent entre les hommes et les astres, il n'y faut voir qu'un effet de la tendance de l'esprit humain à revêtir de ses propres qualités les choses au milieu desquelles il passe son existence, et envers qui la familiarité engendre l'affection.
L'âge des _pesmas_ n'est pas une question facile à résoudre. En présence de l'uniformité de style et de langue qui les caractérise, on n'a pour guide, afin de constater leur ancienneté relative, qu'un reste de couleur plus antique, plus barbare, ou la date des événements qu'elles célèbrent. M. Vouk pense que ce qu'elles offrent de plus ancien sont ces refrains obscurs dont j'ai parlé plus haut. Il croit aussi, non sans vraisemblance, que la poésie serbe était déjà florissante avant la bataille de Koçovo, mais que la commotion terrible produite par cet événement, point de départ d'une nouvelle ère, fit tomber dans l'oubli bien des chants, qui furent bientôt remplacés dans la mémoire du peuple par d'autres, fruits des circonstances nouvelles. Il en existe d'ailleurs un certain nombre qui se rapportent à des princes de la dynastie des Nemanias (à partir du milieu du XIIe siècle), laquelle donna la première une certaine cohésion à la nation, et on peut supposer, il me semble, que l'état de morcellement et d'obscurité où celle-ci était restée jusqu'alors n'était pas propre à développer la poésie historique, dont l'essor ne date sans doute que de l'époque où se manifesta une vie politique plus concentrée et plus active. Je ne prétends pas dire, d'ailleurs, que les _pesmas_ soient, _dans leur forme actuelle_, contemporaines des événements qu'elles célèbrent: beaucoup seraient sans doute peu intelligibles, bien que les langues des peuples peu cultivés se conservent bien plus longtemps sans altération. Elles ont été se modernisant sans cesse, les chanteurs substituant aux mots devenus obscurs des expressions qui devaient être mieux comprises, tout en respectant le fond et même la couleur et le style. Ce n'est pas une pure supposition: dans les _pesmas_ évidemment antérieures à l'arrivée des Osmanlis ou à leur contact prolongé avec les populations serbes, on trouve un certain nombre de mots turcs, traces de ce rajeunissement successif. Mais pour s'assurer combien la composition des _pesmas_, leur style et leur esprit sont restés les mêmes, on n'a qu'à lire la pièce qui date de 1813 (_les Adieux de Karageorge_), que j'ai insérée principalement dans ce but, et la comparer avec les plus anciennes: c'est à peine si on y trouvera une différence. C'est le même souffle qui, à travers les siècles, au sein du même état social, animait les esprits.
Le sentiment épique, qui apparaît aussi au printemps de la vie des nations, ressemble, si je puis ainsi m'exprimer, à un fruit délicat sur le point de se nouer et que menacent la gelée ou la pluie: pour que le fruit de l'inspiration ne _coule_ point, pour qu'il se forme et soit durable, la condition première, c'est l'existence d'une langue régulière, formée et commune à toute la nation, et qui est comme le corps où la poésie vient s'incarner. Cette condition, trop rarement remplie, fit défaut aux poëtes de notre moyen âge, à l'auteur de _la Chanson de Roland_, par exemple, qui, disposant d'un instrument moins imparfait ou capable, comme Dante, de le créer lui-même à son usage, nous eût peut-être légué un chef-d'oeuvre. De même que, par un nouveau malheur, le jour où notre histoire vint nous offrir le plus beau sujet que l'imagination puisse rêver, la vie de la Pucelle d'Orléans, il était déjà trop tard: la tendance sceptique et railleuse de notre caractère, la prétendue _naïveté_ gauloise avait pris le dessus et rendu impossible qu'il fût traité dans l'esprit convenable. Plus heureux, les poëtes populaires serbes ont eu ce précieux avantage, et à un tel degré, que l'idiome vulgaire par eux élaboré a pu, au jour de l'émancipation, devenir immédiatement la base d'une langue écrite, intelligible à tous, et n'offrant point ces disparates de patois ou même de dialectes qui existent dans tant d'autres pays.
Cette langue, douce d'ailleurs et très-variée dans son accentuation et son intonation, offrait ainsi un instrument convenable; malheureusement la versification et la partie musicale laissent à désirer. Elles ont, en effet, aussi bien que les danses, pour caractère une grande monotonie. Les chansons, aux airs lents et mélancoliques, comme chez les autres peuples slaves, ont, il est vrai, une métrique plus variée[14]; mais une grande partie des _pesmas_ dites féminines, ainsi que tous les chants héroïques, sont composés dans un vers de dix syllabes, coupé exactement comme le nôtre, c'est-à-dire après le quatrième pied, et offrant invariablement, et sans aucune exception, un sens complet, dont la chute répétée sonne désagréablement à l'oreille de l'étranger. Et l'accompagnement de la _gouslé_ n'est pas fait pour en relever l'uniformité. Cet instrument, façonné par les paysans eux-mêmes au moyen d'un morceau de bois qu'on creuse et revêt de peau de mouton, n'a qu'une corde, se tient sur les genoux, et on en joue à l'aide d'un archet en forme d'arc, à peu près à la manière du violoncelle. Le chanteur débite ses vers, sur une mélopée analogue à celle des récitatifs d'opéra, d'une voix criarde et par couplets de cinq à six vers, après quoi il laisse un repos assez long pendant lequel le grincement de la corde continue à se faire entendre. Cette description n'a rien de séduisant, et pour moi, si j'ai goûté les _pesmas_ sous cette forme, c'est lorsque, dans mes excursions de chasse, j'entrais dans quelqu'une de ces _méhanas_ ou cabarets, grandes cabanes de clayonnage enduit de boue qu'on rencontre isolées au bord des chemins, généralement dans le voisinage des fontaines. Là, entouré de mes chiens et assis sur un banc peu élevé devant le foyer qui occupe le milieu de la pièce, j'observais, tout en savourant une tasse de café à la turque, les visages de ceux qui m'entouraient, souvent musulmans et serbes ensemble; leurs impressions se communiquaient peu à peu à mon esprit et je finissais par tomber sous le charme: la scène faisait passer le comédien, la pensée l'emportait sur l'exécution barbare.