Poésies Complètes - Tome 2

Part 11

Chapter 113,576 wordsPublic domain

Mon œil, sur le cadran toujours fixé, calcule Quand l'heure au pas boîteux qui s'endort en chemin, Posant son doigt d'acier sur le chiffre romain Fera chanter le timbre au cœur de la pendule.

Le balancier palpite et l'aiguille circule, Mais le jour ne vient pas!--Une invisible main Arrête le marteau qui sonnera demain; Sur sa route d'émail le Temps bronche et recule.

Il n'en est pas ainsi quand je suis près de vous, Je m'assieds à vos pieds, j'embrasse vos genoux, Je mire mes yeux noirs dans vos blondes prunelles.

Votre main sur mon front, vous me dites des mots Que personne ne sait, pour endormir mes maux; --L'heure devient minute et fuit à tire d'ailes!

JETTATURA

FRAGMENT DE POËME

C'est le soir, le couchant allumant ses fournaises Semble un fondeur penché qui ravive des braises; Comme un bouclier d'or à la forge rougi, Par un brouillard sanglant le soleil élargi Plonge dans un amas de nuages étranges Qui font traîner sur l'eau la pourpre de leurs franges Le rivage est désert;--pour tout bruit l'on entend La respiration du gouffre haletant.

Le vent souffle; la mer, contre l'écueil qui fume, Pousse le blanc troupeau de ses coursiers d'écume. Ils montent à l'assaut, pêle-mêle nageant, Se dressant, secouant leur crinière d'argent, Éparpillant en l'air leur queue échevelée, Se mordant au poitrail, comme dans la mêlée, Enivrés du combat, se mordent des chevaux Au timon d'un quadrige attelés et rivaux, Mais le roc fait crouler leur folle armée en pluie Et semble au bord du gouffre un nageur qui s'essuie. Tel un grand nom, battu des sots et des jaloux, Voit à ses pieds se fondre et se perdre leurs coups.

En montant au sommet de la haute falaise D'où sur la pleine mer le regard plane à l'aise, N'apercevez-vous pas, là-bas, à l'horizon Où du jour qui s'éteint luit le dernier tison, Un point presque effacé?

Sans doute une mouette Faisant au bout d'un flot sa folle pirouette; De l'ouragan futur, un albatros, joyeux, Une aile dans la mer et l'autre dans les cieux; Ou bien une dorade, un requin en voyage Trahissant à fleur d'eau son dos gris qui surnage...

Non pas.--C'est un steamer et déjà l'on peut voir, Comme au cimier d'un casque un long panache noir, S'écheveler au vent l'aigrette de fumée Que pousse la vapeur de sa gueule enflammée. Le voilà qui s'approche et se range aux îlots, Et sa roue a cessé de souffleter les flots.

Du navire immobile un canot se détache. L'eau, qui s'enfle et s'abaisse, et le montre et le cache Par instants, dans l'abîme on le croit englouti; Mais de l'âcre vallon péniblement sorti, Bientôt il reparaît à la crête des lames, Ouvrant et refermant l'éventail de ses rames.

Auprès du gouvernail, morne, silencieux, Dans sa cape embossé, le chapeau sur les yeux, Un jeune homme est assis. Comme un peuple en tumulte Autour d'un Dieu, les flots lui crachent leur insulte; Le vent de son manteau fait palpiter les plis; L'esquif tremble et se plaint sous les coups du roulis; Il rêve, et, tout entier à ses noires chimères, Penche son front qui luit sous les perles amères.

L'on approche du bord, déjà les avirons Battent l'eau qui les fuit sur des rhythmes moins prompts; De sa quille d'airain rayant le sable humide, L'esquif s'est arrêté. D'un bond leste et rapide L'étranger saute à terre, et, faisant quelques pas, Gagne une place sèche où la mer n'atteint pas, Puis, d'un geste royal, jette aux marins sa bourse. Remis à flot, l'esquif, comme un cheval de course Secouant l'écuyer à son mors suspendu, Part.--L'étranger, debout sur son rocher ardu, Avant d'aller plus loin se retourne et regarde.

Quoiqu'il soit nuit, la mer d'une lueur blafarde Rayonne et l'on peut voir les rameurs sur leur banc Pour tirer l'aviron en arrière tombant. Contre les flots grossis l'embarcation lutte, Mais bientôt contournant son énorme volute, La houle, dans un pli de son blanc chapiteau, A saisi les marins et tordu le bateau. Sur le gouffre nageant, rares, ils apparaissent, Mais les flots en fureur de toutes parts les pressent. Cette nuit, ils ont beau tendre et roidir leurs bras, Leurs lits seront faits d'algue, et d'écume leurs draps. Sous un glauque suaire, au bruit sourd des tempêtes Un oreiller de sable endormira leurs têtes. Le dernier, pour finir un supplice trop long, Plonge comme une sonde à la suite du plomb.

Le jeune homme a tout vu, mais que le regard change! Le démon se tordant sous le pied de l'archange, L'aspic coupé qui cherche à ressouder ses nœuds N'ont pas dans la prunelle un éclair plus haineux; Et cependant, avec d'irrécusables teintes, Sur ses beaux traits, l'horreur et la pitié sont peintes; Sa poitrine oppressée éclate en sourds sanglots. Il descend au rivage, et, le pied dans les flots, Faisant fuir de ses cris les mouettes effarées, Agite éperdument ses mains désespérées!... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

AU BOIS DE BOULOGNE

Le front fumant encor d'une ardente besogne, L'autre jour, à cheval, dans le bois de Boulogne Je courais.--Les sentiers au feuillage nouveau, L'encens des bourgeons verts, me montaient au cerveau, Et laissant de côté livres neufs et vieux tomes, Je me baignais dans l'air aux lumineux atômes, Heureux, insouciant, comme tout cavalier Que berce du galop le rhythme régulier! Car en dépit des vers de Boileau, pris d'Horace, Le chagrin ne peut suivre une bête de race, Et, vous regardant fuir, s'asseoit, traînant le pied, Au talus du chemin, comme un estropié!

Par le sentier étroit qui borde chaque route Cheminait une vieille, au dos formant la voûte, Au front gris, à l'œil creux par la maigreur vidé, Au visage de bistre affreusement ridé, Parchemin que la vie a timbré de ses marques. Ainsi faite, on eût dit l'une de ces trois Parques, Groupe morne et fatal, peint par Buonarotti, Et qu'à Florence on voit dans le palais Pitti! Parfois elle allongeait sur une violette Hors de sa mante noire une main de squelette, Comme une vierge, en Mai, pour parfumer son cœur, De son ongle d'agathe au bois coupe une fleur. Ce souvenir fleuri des premières années, Mettait quelque fraîcheur sur ses tempes veinées, Et sa lèvre riait à ses anciens printemps, A ses beaux amoureux, défunts depuis trente ans.

LE RUISSEAU

Du creux de la roche moussue La petite source jaillit. Du Grand-Salève elle est issue Et deux brins d'herbe font son lit.

Dans l'ombre on l'entend qui bégaie Comme un enfant sur les genoux, Bientôt plus forte elle s'égaie Et s'amuse avec ses cailloux.

Elle brode de cascatelles Les blocs à remuer trop lourds, Comme l'on coudrait des dentelles Sur une robe de velours.

Les filles de la flore alpestre Prenant le frais près de ses eaux Écoutent son joyeux orchestre Soutenant le chant des oiseaux.

De tous les coins de la montagne Elles s'y donnent rendez-vous, Chacune amène sa compagne Et les baisers y sont plus doux.

On n'a que quatre pas à faire Pour trouver au bord du Ruisseau Le cyclamen que Sand préfère Et la pervenche de Rousseau.

CHEZ LES ÉTOILES

FRAGMENT

SCÈNE I

LA REINE DES ÉTOILES.--LES ÉTOILES

LA REINE.

Le matin s'est levé qui borne mon empire; Mes sœurs, c'est aujourd'hui que mon pouvoir expire, Ma couronne s'éteint et mon front s'est voilé.... Élisez une reine au royaume étoilé!

LES ÉTOILES.

O toi qui vas quitter le trône de lumière Où ton pied pose encor sur la marche première, Avant de redescendre avec tes seuls rayons Aux cieux inférieurs où nous nous asseyons, Dis-nous, dis-nous le sort d'une amie éclipsée Que nous avons pleurée en larmes de rosée, Et dont nulle de nous lorsque la terre dort N'a vu, depuis seize ans, s'entr'ouvrir les yeux d'or.

LA REINE.

Vous allez la revoir cette sœur regrettée; Du fond de l'infini par la route lactée Elle arrive, et son front que l'exil a fait pur Va d'un éclat plus vif scintiller dans l'azur; Son repentir me touche et ma rigueur se lasse;

(A Vénus qui paraît.)

Pauvre étoile punie, enfin reprends ta place! Le pardon doit toujours suivre le châtiment. Mêle à tes noirs cheveux les fleurs du diamant, Comme autrefois là-haut je te permets de luire, Vénus, et je te donne une sphère à conduire.

(Aux Étoiles.)

Maintenant regagnez vos constellations; Vous toutes, et pensez à nos élections.

(La Reine disparaît avec la plupart des étoiles.)

SCÈNE II

VÉNUS.--DEUX ÉTOILES

PREMIÈRE ÉTOILE, à sa compagne.

Vous ne venez donc pas voter avec les autres, Pourquoi cela?

DEUXIÈME ÉTOILE.

Ma sœur, mes raisons sont les vôtres. Qui vous retient ici?

PREMIÈRE ÉTOILE.

Disons la vérité, Ève elle-même avait la curiosité:

(A Vénus.)

Je voudrais bien savoir quelle faute si grave, De déesse, vous fit tomber au rang d'esclave, Et, cachée à nos yeux, hors de nos tourbillons, Seize ans dans un nuage étouffer vos rayons? Oh! nous avons souvent, pauvre sœur condamnée, Pendant ce long exil plaint votre destinée.

VÉNUS.

Ma peine bien que rude était juste pourtant; Mon crime!... Mais pourquoi dans ce cœur palpitant . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ma fleur d'or disparut des parterres d'azur, Et ma faute inconnue eut un supplice obscur. La Reine avait le droit de punir ma faiblesse; Mais dans ce cœur souffrant, que le souvenir blesse, Fut-il bien généreux, ma sœur, de regarder Pour y lire un secret triste et doux à garder?

PREMIÈRE ÉTOILE.

Le peuple sidéral doit dans son assemblée Désigner une reine à la cour étoilée; Vos malheurs ont sur vous fixé l'attention; L'enthousiasme naît de la compassion. La grande et petite Ourse, Andromède, Céphée, Vous soutiennent; de vous Bérénice est coiffée, Et la Mouche bourdonne en vous cherchant des voix Sur lesquelles j'aurais peut-être quelques droits. Pour trôner au palais dont le ciel fait les voûtes, Il vous en faut cinq cents et vous les aurez toutes.

VÉNUS.

Au rêve caressé du pouvoir souverain On ne renonce pas, je le sais, sans chagrin.

PREMIÈRE ÉTOILE.

Vous l'avez deviné, je suis ambitieuse.

VÉNUS.

Pourtant vous vous disiez seulement curieuse; Calmez-vous, votre nom du mien sera vainqueur; D'autres soucis plus chers occupent seuls mon cœur. Vous voudriez monter, moi, je voudrais descendre!

PREMIÈRE ÉTOILE.

De cette façon-là nous pourrons nous entendre; Quoi! vous refuseriez le nimbe à pointes d'or, Les clefs de diamant de l'éternel trésor?

VÉNUS.

Je ne les recevrais que pour vous les remettre; Je vous laisse le ciel, mais il faut me promettre......

PREMIÈRE ÉTOILE.

Vos désirs, quels qu'ils soient, par moi seront remplis Si le manteau royal me drape de ses plis, Je le jure!

VÉNUS.

Écoutez: la Reine des étoiles Reçoit de Dieu le don de percer tous les voiles; Elle sait le présent, elle voit l'avenir, Et, de l'éternité forcé de revenir, Le passé somnolent à sa voix ressuscite. Je vous cède mes droits; après la réussite, Reine, faites-moi voir la terre en tout son jour.

PREMIÈRE ÉTOILE.

Quoi? la terre? Ce triste et maussade séjour, Ce globule manqué, que pauvrement escorte Une lune blafarde et depuis longtemps morte!

VÉNUS.

Oui, ce grain de poussière égaré dans les cieux, Plus que mille soleils resplendit à mes yeux, Car l'amour l'illumine et nul astre ne brille Autant que la planète où rayonne ma fille!

PREMIÈRE ÉTOILE.

Quel astre sans pudeur, quel soleil libertin, Engendra ce produit, d'un rayon clandestin? Hercule, Antinoüs, vos deux voisins célestes, Ont eu de tous les temps des manières fort lestes: Je les soupçonnerais volontiers.

VÉNUS.

Oh! Non pas, Pour trouver mon amour, il faut chercher plus bas!

PREMIÈRE ÉTOILE.

L'homme, dans ses bonheurs comme dans ses désastres, Est conduit par des fils qui l'attachent aux astres; Il épèle son sort dans ce grand livre bleu Où nous traçons des mots en syllabes de feu; Vous savez cela.

VÉNUS.

Moi, j'étais l'heureuse étoile D'un jeune homme charmant, et, jamais sur la toile Ou dans le marbre, Appelle ou Phidias n'ont fait Un rêve de beauté plus pur et plus parfait. Le jour à peine éteint, je partais. Ma lumière Sur la terre endormie arrivait la première. J'avais des précédents; Phœbé jadis a mis Des baisers argentés sur des yeux endormis! Cet exemple divin me rendit moins peureuse, Et de mon protégé je devins amoureuse Comme autrefois Phœbé le fut d'Endymion. Sur son front, mon baiser tremblant dans un rayon, Tombait au fond des bois par les trous des guipures Que les feuillages font avec leurs découpures; Dans sa mansarde aussi, nid de fleurs sur les toits, A travers les parfums je me glissais parfois. Ces soirs-là, la moitié de la route était faite, Car je venais du ciel et c'était un poëte! Le coude à la fenêtre, il rêvait, il pensait; Je lisais dans son cœur le vers qu'il commençait! Charmée, à chaque idée ou touchante ou sublime, D'un reflet caressant j'illuminais la rime. Dans ses chants il parlait d'un idéal amour, D'une vision d'or, qu'obscurcissait le jour, Et que, toutes les nuits, il sentait sur son âme Passer comme un esprit de lumière et de flamme! Il m'avait devinée, ô bonheur sans pareil! Et moi, sans voir le jour luire au vitrail vermeil, Sans entendre là-haut gazouiller l'alouette, Je restai sur la terre aux bras de mon poëte. Puisque j'avais l'amour que m'importait le ciel! Se défiant de moi, la Reine fit l'appel; Un météore avait, rasant de près la terre, De ma faute surpris et trahi le mystère. La Reine me punit, oh! bien cruellement. Consumé de regrets et d'ennuis, mon amant Se meurt persuadé de n'avoir fait qu'un rêve, Et lorsque, je reviens, avant qu'il ne s'achève, Pour reprendre mon rang dans le céleste chœur, Il tombe, hélas, frappé d'une étincelle au cœur! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'ORESTIE

TRAGÉDIE ANTIQUE

FRAGMENT

LYNCÉE (LE VEILLEUR), sur la tour.

Voici dix ans bientôt que du haut de ma tour De la flotte des Grecs je guette le retour Attendant, sans espoir, qu'à l'horizon flamboie Le signal convenu pour la prise de Troie. Hélas! j'ai beau plonger mes regards dans l'azur, Rien ne s'allume au fond de ce lointain obscur. Nulle rougeur de feux, nulle blancheur de voiles! --C'est ainsi que je vis, seul avec les étoiles, Veillant, quand le sommeil a fermé tous les yeux, Excepté les yeux d'or qui s'éveillent aux cieux! Trempé par la rosée et sans toit qui l'abrite, D'aucun songe mon lit ne reçoit la visite, Et si parfois dans l'ombre, aux noirs échos des nuits, Je jette une chanson pour charmer mes ennuis, En pensant aux malheurs de la maison d'Atride Je sens dans mon gosier mourir ma voix timide! De ce rude labeur délivrez-moi, grands Dieux, Et laissez le sommeil s'abattre sur mes yeux! Ah! quel rude métier! Quelle pénible tâche!

CLYTEMNESTRE, au pied de la tour.

Qui parle donc là-haut?--Pauvre chien à l'attache, C'est toi?--Tu peux quitter ton gîte aérien, Descends. A l'horizon il ne paraîtra rien, Car souillée au départ du sang d'Iphigénie, La flotte par les dieux ne peut être bénie; Les Grecs sont morts, ou bien égarés sur les mers, De leurs débris errants, ils sèment l'univers!

ÉLECTRE.

Ah! par pitié pour moi, ne descends pas, Lyncée! Le feu peut luire encor, l'heure n'est point passée! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

LA PERLE DU RIALTO[6]

PREMIER ACTE

=PERSONNAGES=

GEORGES D'ELCY. ARCHIBALD SINCLAIR. FANNY. LAURE.

A Paris chez Georges d'Elcy. Le théâtre représente un salon.

SCÈNE PREMIÈRE

GEORGES, ARCHIBALD SINCLAIR, FANNY, LAURE

(Les deux femmes sont masquées.)

UNE VOIX, à la cantonnade.

On n'entre pas!

FANNY.

Si fait, l'on entre, nigaud; place Pour Laura, pour Fanny, rats de première classe, Marquises de Bréda, Duchesses du Helder, Et pour leur sigisbé, sir Archibald Sinclair.

LAURA, à Georges.

As-tu peur que tout vif Mardi-gras ne t'emporte, Que tu couches ton groom au travers de ta porte?

SINCLAIR.

Georges, veux-tu venir au bal de l'Opéra?

LAURA.

Jusques au déjeuner le souper durera.

SINCLAIR.

Elle a, je t'en préviens, quand le matin arrive, Le rhum sentimental et la truffe expansive.

GEORGES.

Je préfère rester.

FANNY.

Fi, le jeune Caton!

GEORGES.

Je me sens mal en train.

FANNY.

Mets un nez de carton, Il n'est rien de meilleur pour la mélancolie.

SINCLAIR.

Viens, nous rirons.

LAURA.

Je suis notoirement jolie, Et tu ne risques pas de voir au démasqué Un front, d'un millésime impossible marqué.

GEORGES.

Je le sais.

FANNY.

Quand on lance au plafond une assiette L'assiette du plafond redescend castagnette; J'y jetterai la mienne et je te servirai Au dessert, sur la nappe, un _Jaleo_.... cambré!

GEORGES.

Merci du _Jaleo_.

LAURA.

Quelle vertu tigresse!

SINCLAIR.

Mais tu fais le huitième aux sept sages de Grèce!

FANNY.

Poussière, souviens-toi qu'on est en carnaval, Et que du bal sorti, l'homme retourne au bal!

SINCLAIR.

Folle!

FANNY.

Rentrer la nuit, se coucher quand on danse, Ah! quelle barbarie et quelle décadence!

LAURA.

Georges, tu baisses.

GEORGES.

Non, je remonte.

FANNY.

Je crains Mon lion, qu'on ne t'ait coupé griffes et crins, Et que, piteusement, tu n'aimes en cachette Une pensionnaire ou bien une grisette! Où donc est-il passé ce charmant compagnon Qui jamais au plaisir n'avait répondu: non, Et les soirs de début dirigeant la cabale Se prélassait si fier dans la loge infernale; Cet élégant pilier du café Tortoni, Ce _gentlemen rider_ de la Croix de Berny, Qu'Edward et Robinson, que tant d'audace effraie, N'ont jamais distancé dans la course de haie; Ce moderne Don Juan que nul n'égalera, Méduse des maris, amour de l'Opéra, Qui jetait pour mouchoir des cornets de dragées Aux vertus du ballet en espalier rangées!.... Regarde ton habit à la mode d'hier, Toi le Brummel français dont Chevreul était fier, Et ce gilet gothique, image de ton âme, Qui te signe bourgeois et prêt à prendre femme! Ta cravate mal mise a des plis pleins d'aveux, Et l'on t'accuse au club, de bagues en cheveux. C'en est fait! Lovelace est séduit par Clarisse! Adieu la folle vie et le libre caprice, Adieu sport, lansquenet, cigares, fins soupers, Chiens, chevaux, vie à deux dans les petits coupés, Avant-scènes, gants blancs, bouquets, duels, intrigues! Tu vas manger le veau qu'on garde aux fils prodigues; Entre nous tout lien désormais est brisé, Prends du ventre, sois chauve et..... minotaurisé!

SINCLAIR.

Quel speech pour une mime et quelle langue ingambe! Tu tournes une phrase, ainsi qu'un rond de jambe!

FANNY, à Laura.

Viens, laissons mariner sa vertu dans l'ennui; Suivez-nous, Archibald.

SINCLAIR.

Non, je reste avec lui, Je vous retrouverai plus tard sous la pendule.

LAURA.

Mais ne vas pas tromper mon appétit crédule.

SINCLAIR.

Sois sans crainte et commande au café de Paris Un homard en salade avec quatre perdrix.

(Elles sortent.)

[6] Ce fragment est la première version de l'_Amour souffle où il veut_ (voir le volume du _Théâtre_).

SCÈNE II

GEORGES, SINCLAIR

SINCLAIR.

Sans contradiction, j'ai sur ces lèvres folles Laissé jaillir ce flot d'indiscrètes paroles: Souvent, sans le savoir, dans leur loquacité, Les enfants et les fous disent la vérité. Te croirais-je, comme elle, un Werther de boutique Jaloux d'une Charlotte allumant la pratique?

GEORGES.

Que veux-tu dire?

SINCLAIR.

Rien; sinon que Gavarni Dans sa collection eût pu mettre Fanny; Les traits lancés en l'air parfois touchent la cible, Et la femme à tout âge est un enfant terrible, Au milieu du salon coiffant l'époux fâché Du chapeau de l'Arthur dans l'armoire caché.

GEORGES.

Tu me crois donc aussi jouant près d'une sotte A Saint-Preux et Julie, à Werther et Lolotte!

SINCLAIR.

Non pas.--Mais tu n'es plus le Georges d'autrefois.

GEORGES.

Ne se pas ressembler est le premier des droits. L'on quitte son humeur comme l'habit qu'on porte; Georges m'ennuyait fort, je l'ai mis à la porte.

SINCLAIR.

Ce cher Georges, si bon, si gai, si prêt à tout! S'il ne te plaisait pas, il était de mon goût; J'aimais ses qualités, j'aimais jusqu'à ses vices, Belles fleurs de jeunesse, étincelants caprices! Tu le regretteras cet aimable vaurien, Qui jouait si gros jeu, qui se battait si bien, Et laissait emporter aux brises de Bohème Sa vie et ses amours, cet amusant poëme!

GEORGES.

De ce fat tapageur je me suis délivré.

SINCLAIR.

Ce Georges-là sera certainement pleuré Dans le monde viveur par plus d'un et plus d'une.

GEORGES.

La perte n'est pas grande.

SINCLAIR.

Est-elle blonde ou brune Ta belle puritaine?

GEORGES.

Il paraît que tu tiens A cette idée absurde.

SINCLAIR.

Oui.--Dans les temps anciens, Vivait une Circé qui transformait les hommes; Son art existe encore à l'époque où nous sommes.

GEORGES.

Me ranges-tu parmi les animaux grognons Qui d'Ulysse jadis furent les compagnons?

SINCLAIR.

Circé changeait les corps, mais pour changer une âme A défaut de sorcière il suffit d'une femme!

GEORGES.

J'ai vingt-sept ans bientôt, âge partriarcal; Les airs évaporés maintenant m'iraient mal. Tu vois sous le dandy l'homme d'État qui perce, Et je vais demander l'ambassade de Perse.

SINCLAIR.

Comme dans le _Barbier_ qui trompe-t-on ici? L'ambassade de Perse est ton moindre souci; Allons, Georges, sois franc, et pas de fausse honte, Une douleur s'allège alors qu'on la raconte; Ma curiosité n'est que de l'intérêt; Je veux savoir ta peine et non pas ton secret, Comme le médecin qui presse son malade.

GEORGES.

Mais c'est toute une histoire.

SINCLAIR.

Use de ton Pylade En Oreste, et sois long; je connais mes devoirs.

GEORGES.

On s'inquiète fort de la traite des noirs, Mais l'on s'occupe peu de la traite des blanches, Et ce commerce en France a ses allures franches. Comme à Constantinople, il existe à Paris Des bazars à fournir un sérail de houris.

SINCLAIR.

Oui; l'on peut acheter une esclave sans faire Son emplette aux marchés de Stamboul ou du Caire.

GEORGES.

C'est ce que s'était dit Lord Maddock.

SINCLAIR.

Hé qui? Lui? Ce débauché que ronge un monstrueux ennui, Ce faune au pied fourchu, duc et pair d'Angleterre? Quel lien entre vous, et «_quel est ce mystère_»?

GEORGES.