Poèmes de Walt Whitman

Part 5

Chapter 53,570 wordsPublic domain

Ce n’est pas une petite affaire que ce globe rond et délectable qui se meut si exactement dans son orbite toujours, toujours, sans un soubresaut et sans une erreur d’une seconde, Je ne pense pas qu’il ait été fait en six jours, ni en dix mille ans, ni en dix billions d’années, Ni qu’on en ait dessiné le plan et qu’on l’ait bâti, un étage après l’autre, comme un architecte dessine le plan d’une maison et la bâtit.

Je ne pense pas que soixante-dix ans soient l’existence d’un homme ou d’une femme, Ni que soixante-dix millions d’années soient l’existence d’un homme ou d’une femme, Ni que les années puissent jamais mettre un terme à mon existence ni à celle de quiconque.

Vous dites qu’il est prodigieux que je sois immortel? Car tous nous sommes immortels; Je sais que cela est prodigieux, mais ma vue est également prodigieuse, et la façon dont j’ai été conçu dans le sein de ma mère est également prodigieuse, Et de poupon que j’étais, en être venu, après un couple d’étés et d’hivers passés à ramper dans l’inconscience, à pouvoir parler et marcher, tout cela est également prodigieux.

Et que mon âme vous étreigne en ce moment et que nous nous impressionnions l’un l’autre sans que nous nous soyons jamais vus, et sans que nous devions peut-être nous voir jamais, est en tous points aussi prodigieux.

Et que je puisse penser des pensées comme celles-ci est tout aussi prodigieux, Et que je puisse vous les rappeler, que vous les pensiez et sachiez qu’elles sont vraies, est tout aussi prodigieux.

Et que la lune tourne autour de la terre et poursuive son cours avec la terre est également prodigieux, Et qu’elles s’équilibrent avec le soleil et les astres est également prodigieux.

TOUJOURS CETTE MUSIQUE AUTOUR DE MOI

Toujours cette musique autour de moi, sans terme, sans commencement, et que pourtant je suis resté longtemps sans entendre, ignorant que j’étais, Mais à présent que j’entends le choral, il me transporte; J’entends une voix de ténor, vigoureuse, qui monte avec une puissance saine, avec des notes joyeuses d’aube, Une voix de soprano qui, par moments, plane légère au-dessus des crêtes de vagues immenses, Une voix de basse transparente, qui frissonne suavement en dessous et parmi l’univers, J’entends des chœurs triomphants, des lamentations funèbres accompagnées par des flûtes et des violons délicieux, et de tout cela je m’emplis; Je n’entends pas seulement le volume des sons, je suis remué par leurs précieuses significations, Je prête l’oreille aux différentes voix qui viennent se marier au chœur ou s’en détachent, qui s’efforcent, qui luttent avec une ardeur véhémente pour se surpasser l’une l’autre en émotion; Je ne crois pas que les musiciens se connaissent eux-mêmes--mais je crois qu’à présent je commence à les connaître.

OH TOUJOURS VIVRE ET TOUJOURS MOURIR

Oh toujours vivre et toujours mourir! O ce qui est enterré de moi-même dans le passé et le présent, O ce moi, tandis qu’à grands pas je m’avance, matériel, visible, impérieux, autant que jamais; O ce moi, ce que je fus durant des années, aujourd’hui mort, (je ne me lamente pas, je suis satisfait); Oh me débarrasser de ces cadavres de moi-même, qu’en me retournant je considère, là-bas où je les ai jetés, Continuer mon chemin (Oh vivre! vivre toujours!) et laisser derrière moi les cadavres.

A QUELQU’UN QUI VA BIENTOT MOURIR

Entre tous les autres je vous distingue et j’ai pour vous un message: Vous allez mourir--que d’autres vous disent ce qu’il leur plaît, moi je ne puis mentir, Je suis strict et impitoyable, mais je vous chéris--vous n’en réchapperez pas.

Doucement sur vous je pose ma main droite, c’est à peine si vous la sentez, Je ne raisonne pas, je courbe la tête profondément et l’enveloppe à moitié, Je demeure en silence près de vous, je ne vous quitte pas un instant, Je suis davantage qu’un garde-malade, davantage qu’un parent ou un voisin, Je vous absous de tout, hormis de votre moi spirituel-corporel, c’est-à-dire éternel, votre moi réchappera sûrement, Le cadavre que vous quitterez ne sera qu’une dépouille excrémentielle.

Le soleil perce en d’imprévues directions, Des pensées fortes vous emplissent et de la confiance, vous souriez, Vous oubliez que vous êtes malade, comme j’oublie que vous êtes malade, Vous ne voyez pas les remèdes, vous ne faites pas attention à vos amis qui pleurent, je suis avec vous, J’éloigne les autres de votre présence, il n’y a rien là dont on doive s’apitoyer, Je ne m’apitoie pas, je vous félicite.

L’INVOCATION SUPRÊME

A la fin, tendrement, Au travers des murs de la puissante maison fortifiée, Eludant les verrous hermétiquement joints, la protection des portes solidement closes, Que je sois emporté comme un souffle.

Que je sorte en glissant sans bruit; Avec la clef de la douceur ouvre les serrures--avec un murmure, Ouvre les portes toutes grandes, ô âme.

Tendrement--ne sois pas impatiente, (Forte est ton emprise, ô chair mortelle, Forte est ton emprise, ô amour.)

TOI, GLOBE LA-HAUT

Toi, globe là-haut dans ton éblouissement total! Toi, midi brûlant d’octobre! Qui inondes de lumière éclatante le sable gris de la plage, La mer proche au sifflement rauque avec ses perspectives lointaines et son écume, Et ses traînées fauves et ses ombres et son immensité bleue; O soleil resplendissant de midi! A toi j’adresse un mot spécial.

Ecoute-moi, souverain! C’est ton amant qui te parle, car toujours je t’ai adoré, Même poupon je me chauffais à tes rayons, plus tard, heureux gamin, seul à l’orée d’un bois, tes rayons qui de loin me touchaient suffisaient à mon bonheur, Et jeune ou vieux ou homme mûri, tu as été pour moi tel qu’en ce jour où je darde vers toi mon invocation.

(Tu ne peux me tromper par ton silence, Je sais que toute la Nature cède devant l’homme digne, Quoique ne répondant pas avec des mots, les cieux, les arbres entendent sa voix--et toi aussi, ô soleil; Quant à tes douleurs effroyables, tes perturbations, tes percées soudaines et tes flèches de flamme gigantesques, Je les comprends, car moi aussi je connais ces flammes et ces perturbations.)

Toi qui répands ta chaleur et ta lumière fructificatrices, Sur les myriades de fermes, sur les terres et les eaux du Nord et du Sud, Sur le Mississipi au cours interminable, sur les plaines herbues du Texas, sur les forêts du Canada, Sur tout le globe qui tourne son visage vers toi brillant dans l’espace, Toi qui enveloppes tout impartialement, non seulement les continents, mais les mers, Toi qui donnes en prodigue aux raisins et aux herbes folles et aux fleurettes des champs, Répands-toi, répands-toi sur moi et mes poèmes, ne me verse qu’un rayon fugitif de tes millions de millions, Traverse ces chants.

Et ne darde pas seulement pour eux ton éclat subtil et ta force, Mais prépare aussi le jour avancé de mon être,--prépare mes ombres qui s’allongent, Prépare mes nuits étoilées.

VISAGES

1

En déambulant les trottoirs ou en suivant les chemins dans la campagne, voyez donc, quels visages! Visages d’amitié, de rigueur stricte, de prudence, de suavité, d’idéalité, Le visage où se reflète la prescience du spirituel, l’ordinaire visage de bonté, toujours bienvenu, Le visage qui est comme un chant, les visages magnifiques des avocats et des juges selon la nature, larges au sommet postérieur du crâne, Ceux des chasseurs et des pêcheurs bombés aux sourcils, ceux rasés et blêmes des bourgeois orthodoxes, Le visage pur, exalté, gonflé de désir, interrogateur de l’artiste, Le visage de laideur d’une âme magnifique, le visage de beauté qu’on déteste ou qu’on méprise, Les visages sacrés des petits enfants, le visage illuminé de la mère aux petits nombreux, Le visage de l’intrigue d’amour, le visage de la vénération, Le visage qu’on dirait d’un rêve, le visage tel qu’un roc immobile, Le visage vidé de son bien et de son mal, visage émasculé, Faucon sauvage aux ailes rognées par les ciseaux, Etalon qui a cédé à la fin aux courroies et au fer du châtreur.

Déambulant ainsi les trottoirs ou passant sur les bacs aux incessantes traversées, voici des visages, des visages, toujours des visages. Je les vois et ne me plains pas, tous me satisfont.

2

Pensez-vous que tous ces visages me satisferaient, si je croyais qu’ils fussent à eux-mêmes leur propre fin?

Celui-là vraiment est trop pitoyable pour être le visage d’un homme, C’est quelque ignoble pou implorant la permission d’exister et rampant pour l’obtenir, Quelque larve roupieuse bénissant ce qui lui permet de se glisser dans son trou.

Ce visage est un museau flaireur de chien en quête de déchets, Des serpents gîtent en cette bouche-là, j’entends leur sifflement menaçant.

Ce visage est une brume plus glaciale que la mer arctique, Ses bancs de glace, lorsqu’ils passent, lourds et chancelants, font un bruit pareil à un broiement.

Ce visage est plein d’herbes amères, celui-ci est un vomitif, ils n’ont pas besoin d’étiquettes, Et en voici d’autres évoquant les rayons de la pharmacie, le laudanum, le caoutchouc ou l’axonge.

Ce visage est une épilepsie, sa langue, sans pouvoir articuler, profère le cri qui n’a plus rien d’humain, Ses veines le long du cou se gonflent, ses yeux se révulsent au point de ne plus montrer que le blanc, Ses dents grincent, les paumes de ses mains sont déchirées par les ongles des doigts contractés, L’homme roule à terre et se débat en écumant, bien qu’il soit pour tous en train de spéculer raisonnablement.

Ce visage est rongé par la vermine et les vers, Et celui-ci est un poignard d’assassin à moitié tiré de sa gaine.

Ce visage est redevable au fossoyeur de son lugubre salaire, Une cloche des morts tinte en lui sans relâche.

3

Traits de mes égaux, vous voudriez peut-être me tromper avec votre cortège fripé et cadavérique? Oh! il n’est pas en votre pouvoir de me tromper.

Je vois s’écouler votre flot circulaire, jamais effacé, Je vois par-dessous les bords de vos masques ignobles et hagards.

Disloquez-vous et tortillez-vous autant que vous le voudrez, farfouillez avec vos museaux de poissons ou de rats, Vous serez débarrassés de vos muselières, je vous dis que vous le serez.

J’ai vu un jour le visage de l’idiot le plus barbouillé et le plus baveux qu’on gardait à l’asile, Or je savais pour ma consolation ce que les autres ne savaient pas, Je savais quelles étaient les lois qui avaient vidé et ruiné mon frère, Celles-ci attendent leur heure pour balayer de la demeure écroulée les décombres, Et je reviendrai voir dans une vingtaine d’âge ou deux, Et je trouverai le vrai maître du logis, parfait et intact, et valant en tous points autant que moi.

4

Le Maître avance, avance encore, Toujours une ombre le précède, toujours s’allonge la main tendue qui fait avancer les traînards.

De ce visage émergent des étendards et des chevaux--ô splendeur! je vois ce qui vient, Je vois les hauts casques des sapeurs, je vois les bâtons des coureurs qui ouvrent un passage, J’entends les tambours de la victoire.

Ce visage est une barque de sauvetage, Celui-ci est le visage souverain et barbu qui ne demande aux autres nul avantage, Ce visage est un fruit savoureux prêt à être dégusté, Ce visage de jeune gars rayonnant de santé et de sincérité est un programme de tout ce qu’il y a de bien au monde.

Ces visages-là, qu’ils soient endormis ou éveillés, sont une attestation, Ils montrent que leur lignée se rattache au Maître lui-même.

Du bénéfice de ce que j’ai dit je n’exclus personne--rouges, blancs ou noirs, tous sont des dieux en puissance, En chaque demeure est le germe, il éclora après un millier d’années.

Des taches ou des fêlures aux fenêtres ne me troublent pas, Derrière se trouvent de grandes et suffisantes choses qui me font des signes, Je lis la promesse et j’attends patiemment.

Ce visage est celui d’un grand lis épanoui, Et la fleur parle à l’homme aux hanches souples près des palis du jardin: _Viens_, s’écrie-t-elle, _viens près de moi, homme aux souples hanches, Reste à mes côtés afin que je m’appuie sur toi aussi haut que je le pourrais, Remplis-moi de ton miel pâle, penche-toi sur moi, Frotte contre moi ta barbe irritante, frotte-la contre mon sein et mes épaules._

5

Voici le bon vieux visage de la mère aux enfants nombreux, Faites silence! Le contentement m’inonde.

Calme et tardive s’élève la fumée du dimanche matin, Elle plane basse dans l’air au-dessus des rangées d’arbres près des clôtures, Elle plane légère près des sassafras et des merisiers, et des églantiers qui croissent au-dessous d’eux.

J’ai vu à une soirée les femmes opulentes en grande toilette, J’ai entendu ce que chantaient depuis si longtemps les poètes, J’ai appris qui avait rejailli, pourpre de jeunesse, de l’écume blanche et du bleu des eaux.

Voyez cette femme! Elle regarde de sous sa coiffe de quakeresse, son visage est plus clair et plus beau que le firmament.

Elle est assise dans un fauteuil, sous le porche ombragé de la ferme, Le soleil envoie justement un rayon sur sa vieille tête blanche.

La toile de sa robe ample est de nuance crème, Ses petits-fils ont cultivé le lin dont elle est faite et ses petites-filles l’ont filé avec la quenouille et le rouet.

Elle est le caractère mélodieux de la terre, Le terme au delà duquel la philosophie ne peut aller ni ne désire aller, La mère justifiée des hommes.

A UNE LOCOMOTIVE EN HIVER

Je te veux pour mon chant, Toi, telle que tu m’apparais à cet instant même, dans la bourrasque qui s’avance, la neige, le jour d’hiver qui décline, Toi, avec ton armure, ta double palpitation cadencée et ton battement convulsif, Ton corps noir et cylindrique, tes cuivres brillants comme de l’or, ton acier brillant comme de l’argent, Tes lourdes barres latérales, tes bielles d’accouplement parallèles qui tournent et font la navette à tes flancs, Ton halètement et ton grondement rythmiques, qui tantôt s’enflent, tantôt décroissent dans le lointain, Ton grand réflecteur en saillie fixé à ton avant, Tes oriflammes de vapeur qui flottent, longues et pâles, teintées de pourpre légère, Tes épais nuages noirs vomis par ta cheminée, Ton ossature bien jointe, tes ressorts et tes soupapes, le scintillement de tes roues qui tremblent, Ton train de voitures derrière, qui te suivent gaiement obéissantes, A travers la tempête ou le calme, tantôt rapides, tantôt ralenties, courant toujours et sans défaillances; Type du monde moderne--emblème du mouvement et de la puissance--pouls du continent, Viens cette fois seconder la Muse et t’amalgamer à cette strophe, telle qu’ici même je te vois, Avec la bourrasque et les coups de vent qui cherchent à te refouler et la neige qui tombe, Le jour, la cloche que tu fais sonner, pour avertir, jetant ses notes, La nuit, tes lanternes muettes oscillant à ton front.

Beauté à la voix féroce! Roule à travers mon chant avec toute ta musique sauvage, avec tes lanternes oscillantes la nuit, Avec ton rire au sifflement fou qui retentit et roule comme un tremblement de terre, réveillant tout, Complète est la loi de toi-même, tu suis infrangiblement la voie qui est tienne, (La douceur bonasse n’est pas tienne, ni le larmoiement des harpes ni les fadaises du piano), Tes trilles de cris perçants, les rocs et les collines te les renvoient, Tu les jettes par delà les prairies vastes, à travers les lacs, Vers les cieux libres,--effrénés, joyeux et forts.

MANNAHATTA

Je demandais quelque chose de caractéristique et de parfait pour ma ville, Lorsque, voyez! le nom que lui donnèrent les aborigènes à mes yeux surgit.

Je vois à présent ce que peut contenir un nom, un mot liquide, sain, réfractaire, musical, hautain, Je vois que le nom qui convient à ma cité est ce mot venu de jadis, Parce que je vois ce mot appuyé dans les creux des baies, superbe, Opulent, tout autour ceinturé de voiliers et de vapeurs pressés l’un contre l’autre, je vois une île de vingt-cinq kilomètres de long, avec le plein roc comme base, Les rues sans nombre avec leurs foules, les hauts végétaux de fer, sveltes, forts et légers, qui jaillissent splendidement de son sol vers les cieux clairs, Les marées qui affluent rapides et amples, les marées tant aimées de moi, à l’heure où le soleil se couche, Les courants marins qui s’épanchent, les petites îles, les grandes îles avoisinantes, les hauteurs, les villas, Les mâts innombrables, les blancs côtiers, les allèges, les bacs, les noirs paquebots aux formes parfaites, Les rues du bas de la ville, les boutiques des soldeurs, les bureaux des armateurs et des changeurs, les rues qui bordent la Rivière, Les immigrants qui arrivent, quinze ou vingt mille en une semaine, Les camions voiturant les marchandises, la mâle race des conducteurs de chevaux, les marins au visage halé, L’air estival, le soleil qui brille éclatant, et les nuages qui flottent là-haut, Les neiges de l’hiver, les clochettes des traîneaux, les glaçons dans la Rivière qu’apporte le flux ou qu’emporte le reflux, Les ouvriers de la ville, les maîtres, aux nobles proportions, au visage magnifique, qui vous regardent bien en face, Les trottoirs encombrés, les voitures, Broadway, les femmes, les magasins et les curiosités, Un million d’habitants, aux manières libres et fières, à la voix franche, accueillants--les jeunes gens les plus braves et les plus cordiaux, Ville des flots précipités et écumants! Ville des faîtes et des mâts! Ville posée parmi les baies! Ma ville!

TOUT EST VÉRITÉ

O l’homme de foi molle que je fus si longtemps, Moi qui me suis tenu à l’écart, qui ai si longtemps refusé d’accepter tels détails, Qui sais seulement aujourd’hui que la vérité est un tout compact et qu’elle est répandue dans tout, Qui découvre aujourd’hui qu’il n’est pas de mensonge ni de forme de mensonge, et qu’il ne peut y en avoir, qui ne se développe de lui-même aussi fatalement que la vérité d’elle-même, Ou qu’aucune loi de la terre ou qu’aucun produit naturel de la terre ne se développe.

(Chose singulière, que peut-être on ne peut comprendre immédiatement, mais qu’il faut comprendre, Je sens moi-même que je représente les mensonges tout autant que le reste, Et que l’univers les représente.) Où donc un résultat parfait a-t-il manqué, sans souci des mensonges comme des vérités? Est-ce sur la terre ou dans l’eau ou dans le feu? Est-ce dans l’esprit de l’homme? Ou dans la chair et le sang?

En méditant parmi les menteurs et en me réfugiant austèrement en moi-même, je vois qu’en réalité il n’y a pas de menteurs ni de mensonges après tout, Et que rien ne manque de produire son résultat parfait, et que ce qu’on appelle des mensonges sont des résultats parfaits, Et que chaque chose représente exactement elle-même et ce qui l’a précédée, Et que la vérité comprend tout et qu’elle est tout, aussi compacte que l’espace est compact, Et qu’il n’y a ni une paille ni un vide dans la somme de la vérité, mais que tout est vérité sans exception; Et je m’en irai désormais célébrer toute chose que je verrai ou serai, Et chanter et rire, sans rien renier.

EXCELSIOR

Quel est celui qui est allé le plus loin? Car je voudrais aller plus loin, Et quel est celui qui a été le plus juste? Car je voudrais être l’homme le plus juste de la terre, Et quel est celui qui a été le plus prudent? Car je voudrais être le plus prudent, Et quel est celui qui a été le plus heureux? O je crois que c’est moi--je crois que personne n’a jamais été plus heureux que moi, Et quel est celui qui a tout prodigué? Car je prodigue sans cesse ce que j’ai de plus précieux, Et lequel, le plus fier? Car je crois que j’ai lieu d’être le plus fier fils vivant--car je suis le fils d’une cité où les muscles sont fermes et où les maisons dardent leurs faîtes altiers, Et lequel, hardi et loyal? Car je voudrais être le vivant le plus hardi et le plus loyal de l’univers, Et lequel, bienveillant? Car je voudrais montrer plus de bienveillance que tous les autres, Et quel est celui qui a éprouvé l’affection du plus grand nombre d’amis? Car je sais ce que c’est que d’éprouver l’affection passionnée d’amis nombreux, Et quel est celui qui possède un corps parfait et énamouré? Car je ne crois pas que quelqu’un possède un corps plus parfait et plus énamouré que le mien, Et quel est celui qui pense les plus vastes pensées? Car je voudrais embrasser ces pensées, Et quel est celui qui a fait des hymnes à la mesure de la terre? Car un désir fou me possède jusqu’à l’extase dévorante de faire des hymnes de joie pour la terre entière.

PENSÉES

Je songe à l’opinion publique, Au commandement tôt ou tard prononcé d’une voix calme et froide, (combien impassible! combien sûr et final!) Au Président, le visage pâle, se demandant en secret: _Que dira le peuple à la fin?_ Aux Juges frivoles, aux Parlementaires, aux Gouverneurs, aux Maires corrompus--à tous ces gens se voyant un jour impuissants et à découvert, Aux prêtres marmonnant et pleurnichant, (bientôt, bientôt abandonnés de tous), Au déclin, d’une année à l’autre, du respect religieux, et des sentences émanées des fonctionnaires, des codes, des écoles, A la montée toujours plus haute et plus forte et plus large des intuitions des hommes et des femmes, à la montée du sentiment de la haute Estime de Soi-même et de la Personnalité; Je songe au vrai Nouveau Monde--aux Démocraties resplendissantes dans leur totalité, A la politique, aux armées, aux marines se conformant à elles, A leur rayonnement solaire--à leur lumière inhérente, supérieure à toutes les autres, A l’enveloppement de toute chose par elles, d’où toute chose émanera.

INTERMÉDIAIRES