Part 1
POÈMES DE WALT WHITMAN
AU
MERCURE DE FRANGE
26, Rue de Condé, 26
PARIS
EN VENTE:
=Feuilles d’Herbe=, de Walt WHITMAN, traduction intégrale d’après l’édition définitive, par Léon BAZALGETTE, avec deux portraits de l’Auteur 2 vol.
=Walt Whitman=, _l’Homme et son œuvre_, par Léon BAZALGETTE (avec un portrait et un autographe) 1 vol.
SOUS PRESSE:
=Pages de Journal=, de Walt WHITMAN, traduction par Léon BAZALGETTE 1 vol.
=Le «Poème-Évangile» de Walt Whitman=, par Léon BAZALGETTE 1 vol.
POÈMES
DE
WALT WHITMAN
_Version française de Léon BAZALGETTE_
_Avec un Portrait_
Éditions de l’Effort Libre
F. RIEDER & Cie, Éditeurs 101, Rue de Vaugirard, PARIS
MCMXIV
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
_dix exemplaires sur Hollande Van Gelder_
NOTE DU TRADUCTEUR
Parmi les papiers laissés par le poète se trouve cette note de sa main: «Introduire dans quelque poème un passage à l’effet de dénoncer et de menacer qui que ce soit qui, traduisant mes poèmes en une autre langue, ne traduira pas _chaque verset_ et, cela, sans rien ajouter ni retrancher.»
C’est surtout aux faiseurs d’éditions expurgées--abhorrées par lui--que cette menace s’adressait. Mais alors même que nous comprendrions l’avis ci-dessus en sa plus large acception, la publication de morceaux choisis d’un livre que son auteur nous invite à considérer, non comme un simple recueil, mais comme un tout vivant dont l’intégrité lui importait «pour des raisons», semble néanmoins justifiée par d’autres raisons, sans que celles-ci soient nécessairement irréductibles à celles-là. La plus évidente de nos raisons est le désir de donner, sous un format de poche et à un prix très modique, un aperçu des Poèmes de Walt Whitman au public nombreux et précieux pour lequel les sept cents pages compactes de la version complète des _Feuilles d’herbe_ (toute son œuvre poétique, c’est-à-dire la matière d’une dizaine de moyens volumes de vers) constituent un obstacle que ce public n’ose franchir sans savoir si l’effort en vaut la peine.
Toutefois, si cette publication nous paraît justifiée en principe, il est certain qu’elle ne le sera pleinement que dans la mesure où on la tiendra surtout pour une sorte d’introduction à la connaissance du livre entier, qui vaut bien davantage que n’importe laquelle, ou la somme même, de ses parties. Celui qui ignore Walt Whitman trouvera ici assez de substance pour avoir un avant-goût de sa personnalité et de son art. D’autre part, le lecteur qui ne trouvera en ce choix rien qui lui parle spécialement ne trouvera probablement guère davantage dans le livre complet.
Nous désirons aussi qu’il soit bien entendu que les «morceaux» qui suivent n’ont pas été «choisis», parce que supérieurs au reste, à notre avis. Notre sélection a d’abord été déterminée par des nécessités matérielles: désirant, en effet, ne donner que des pièces entières, les longs poèmes se trouvaient à peu près exclus d’un aussi mince volume. Et, en choisissant parmi les autres, nous avons peut-être été guidés par une certaine préférence, non pour les plus beaux, mais pour les moins ardus, ceux qui ne déroutent pas le lecteur au premier contact et où il a accès de plain-pied,--comme plus efficacement préparatoires à la diffusion et à la compréhension d’une œuvre dont nombre de lecteurs jusqu’ici ont su admirer les proportions, la nouveauté, l’accent, mais dont trop peu encore ont senti toute la beauté profonde, l’intensité d’émotion et ce que nous serions tenté d’appeler la musique intérieure.
MON LEGS
_A vous, qui que vous soyez, (en baignant de mon souffle cette feuille-ci, pour qu’elle lève--en la pressant un moment de mes mains vivantes_;
_--Tenez! sentez à mes poignets comme bat mon pouls! comme le sang de mon cœur se gonfle et se contracte!)_
_Je vous lègue, en tout et pour tout, Moi-même, avec promesse de ne vous abandonner jamais_,
_En foi de quoi je signe mon nom_,
(_Deux Ruisseaux_, Edition 1876.)
EN COMMENÇANT MES ÉTUDES
En commençant mes études le premier pas m’a plu si fort, Le simple fait de la conscience, ces formes, la motilité, Le moindre insecte ou animal, les sens, la vue, l’amour, Le premier pas, dis-je, m’a frappé d’un tel respect et plu si fort, Que je ne suis guère allé et n’ai guère eu envie d’aller plus loin, Mais de m’arrêter à musarder tout le temps pour chanter cela en chants extasiés.
EN TOURNÉES A TRAVERS LES ÉTATS
En tournées à travers les Etats nous partons, (Oui, à travers le monde, sous l’impulsion de ces chants, Voguant d’ici vers toutes les terres, vers toutes les mers), Nous qui sommes prêts à apprendre de tous, à enseigner tous et à aimer tous.
Nous avons observé les saisons qui se donnent et qui passent, Et nous avons dit: Pourquoi un homme ou une femme ne ferait-il pas autant que les saisons, et ne s’épancherait-il pas aussi bien?
Nous nous arrêtons un moment dans chaque ville et chaque bourg, Nous traversons le Canada, le Nord-Est, l’ample vallée du Mississipi, et les Etats du Sud, Nous abordons sur un pied d’égalité chacun des Etats, Nous faisons l’épreuve de nous-mêmes et nous invitons les hommes et les femmes à entendre, Nous nous disons à nous-mêmes: Souviens-toi, n’aie crainte, sois sincère, promulgue le corps et l’âme, Demeure un moment et poursuis ton chemin, sois copieux, sobre, chaste, magnétique, Et que ce que tu répands revienne ensuite comme les saisons reviennent, Et puisses-tu être autant que les saisons.
J’ENTENDS CHANTER L’AMÉRIQUE
J’entends chanter l’Amérique, j’entends ses diverses chansons, Celles des ouvriers, chacun chantant la sienne joyeuse et forte comme elle doit l’être, Le charpentier qui chante la sienne en mesurant sa planche ou sa poutre, Le maçon qui chante la sienne en se préparant au travail ou en le quittant, Le batelier qui chante ce qui est de sa partie dans son bateau, le marinier qui chante sur le pont du vapeur, Le cordonnier qui chante assis sur son banc, le chapelier qui chante debout, Le chant du bûcheron, celui du garçon de ferme en route dans le matin, ou au repos de midi ou à la tombée du jour, Le délicieux chant de la mère, ou de la jeune femme à son ouvrage, ou de la jeune fille qui coud ou qui lave, Chacun chantant ce qui lui est propre à lui ou à elle et à nul autre, Le jour, ce qui appartient au jour--le soir, un groupe de jeunes gars, robustes, cordiaux, Qui chantent à pleine voix leurs mélodieuses et mâles chansons.
NE ME FERMEZ PAS VOS PORTES
Ne me fermez pas vos portes, orgueilleuses bibliothèques, Car ce qui manquait sur tous vos rayons chargés, et dont on a pourtant le plus besoin, je l’apporte; Surgi de la guerre, j’ai fait un livre, Les mots de mon livre ne sont rien, ce à quoi je veux en venir est tout, Un livre à part, qui est sans lien avec les autres et n’est point perçu par l’intellect, Mais vous, forces latentes qu’on tait, vous en pénétrerez toutes les pages.
UNE FEMME M’ATTEND
Une femme m’attend, elle contient tout, rien ne fait défaut, Cependant tout ferait défaut si le sexe manquait, ou si manquait pour l’humecter l’homme qu’il faut.
Le sexe contient tout, les corps et les âmes, Les intentions, les preuves, la pureté, la délicatesse, les résultats, les promulgations, Les chants, les ordres, la santé, l’orgueil, le mystère de la maternité, le lait séminal, Tous les espoirs, les bienfaits et les dons, toutes les passions, les tendresses, les beautés, tous les plaisirs de la terre, Tous les gouvernements, les juges, les dieux, les puissants de la terre, Tout cela est contenu dans le sexe, en fait partie et le justifie.
Sans honte l’homme qui me plaît connaît et avoue la sensation délicieuse de son sexe, Sans honte la femme qui me plaît connaît et avoue les délices du sien.
Dorénavant je m’écarterai des femmes insensibles, J’irai demeurer avec celle qui m’attend, avec ces femmes qui ont le sang chaud et qui sont capables de me satisfaire, Je vois que celles-là me comprennent et ne me repoussent pas, Je vois qu’elles sont dignes de moi, je serai donc le robuste époux de ces femmes.
Elles ne sont pas d’un iota inférieures à moi, Elles ont le visage tanné par les soleils rutilants et les vents qui soufflent, Leur chair a l’antique souplesse et vigueur divine, Elles savent nager, ramer, monter à cheval, lutter, tirer, courir, frapper, battre en retraite, s’avancer, résister et se défendre, Elles sont extrêmes dans l’affirmation de leurs droits--elles sont calmes et claires, en pleine possession d’elles-mêmes.
Je vous attire contre moi, ô femmes, Je ne puis vous laisser partir, je voudrais vous faire du bien, Je suis fait pour vous, et vous êtes faites pour moi, et ce n’est pas de nous seuls qu’il s’agit, mais d’autres êtres, Car, enveloppés en vous, dorment de plus grands héros et de plus grands bardes, Qui refusent de s’éveiller au contact d’un autre homme que moi.
C’est moi qui viens, femmes, je m’ouvre un passage, Je suis sévère, âpre, large, inflexible, mais je vous aime, Je ne vous fais pas plus de mal qu’il n’est nécessaire pour vous, Je verse la liqueur d’où sortiront des fils et des filles à la mesure de ces Etats, je pèse d’un muscle lent et rude, Je me noue de toute ma force, je n’écoute aucune prière, Je n’ose pas me retirer avant d’avoir déposé ce qui s’était depuis si longtemps accumulé en moi.
A travers vous je fais couler les ruisseaux emprisonnés de mon être, J’enferme en vous un millier d’années du futur, Je greffe sur vous les greffes de ce qu’il y a de plus cher pour moi et pour l’Amérique, Les gouttes que je distille en vos corps feront germer des femmes impétueuses et athlétiques, des artistes, des musiciens et des chantres nouveaux, Les enfants que je procrée de vous doivent procréer des enfants à leur tour, Je prétendrai alors que des hommes et des femmes accomplis sortent de mes épanchements d’amour, J’attendrai d’eux qu’ils s’entr’aiment avec d’autres, comme moi et vous nous nous entr’aimons maintenant, Je compterai sur les fruits qui naîtront de leurs ondées ruisselantes, comme je compte sur les fruits qui naîtront des ondées ruisselantes que je dispense en ce moment, Je serai dans l’expectative des moissons d’amour qui lèveront des naissances, des vies, des morts, des immortalités qu’aujourd’hui je plante si amoureusement.
SORTIE DE LA FOULE, OCÉAN QUI ROULE
Sortie de la foule, océan qui roule, une goutte s’est doucement approchée de moi, Et m’a murmuré: _Je t’aime, je mourrai bientôt, J’ai accompli un long voyage uniquement pour te contempler, te toucher, Car je ne pourrais pas mourir avant de t’avoir une fois contemplé, Et j’aurais eu peur de te perdre plus tard_.
A présent que nous nous sommes rencontrés, que nous nous sommes regardés, nous pouvons être tranquilles, Retourne en paix à l’océan, ma bien-aimée, Moi aussi je fais partie de cet océan, ma bien-aimée, nous ne sommes pas tellement séparés, Regarde le grand globe terrestre, la cohésion de tout, comme tout cela est parfait! Quant à moi et à toi, si la mer irrésistible doit nous séparer, Et pour une heure nous emporter vers des points contraires, elle ne peut cependant nous tenir à jamais éloignés l’un de l’autre; Ne sois pas impatiente--un petit moment--sache-le, je salue l’air, l’océan et la terre, Chaque jour au coucher du soleil, pour ta chère vie, mon aimée.
COMBIEN DE TEMPS FUMES-NOUS TROMPÉS NOUS DEUX
Combien de temps fûmes-nous trompés, nous deux! Aujourd’hui métamorphosés, nous nous évadons promptement comme la Nature s’évade, Nous sommes la Nature, longtemps nous avons été absents, mais à présent nous revenons, Nous devenons plantes, troncs, feuillages, racines, écorce, Nous sommes encastrés dans le sol, nous sommes rochers, Nous sommes chênes, nous poussons côte à côte dans les clairières, Nous broutons, nous sommes deux bêtes sauvages, mêlées aux troupeaux, primesautières à l’égal des autres, Nous sommes deux poissons nageant de conserve dans la mer, Nous sommes ce que sont les fleurs de l’acacia, nous laissons tomber des senteurs par les chemins, de l’aube au crépuscule, Nous sommes également l’ordure grossière des bêtes, des plantes, des minéraux, Nous sommes deux éperviers adonnés aux rapines, nous planons dans l’air et regardons en bas, Nous sommes deux soleils resplendissants, c’est nous qui nous balançons arrondis et stellaires, nous sommes tels que deux comètes, Nous rôdons dans les bois, quadrupèdes armés de griffes, nous bondissons sur notre proie, Nous sommes deux nuages voyageant là-haut, les matins et les soirs, Nous sommes des mers qui se mêlent, nous sommes deux de ces vagues joyeuses qui roulent l’une sur l’autre et s’entr’inondent, Nous sommes neige, pluie, froid, ténèbres, nous sommes chaque produit et chaque influence du globe, Nous avons fait des tours et des tours, tous les deux, avant de nous retrouver de nouveau chez nous, Nous avons épuisé tout hormis la liberté, tout hormis notre propre joie.
JE VOUS AI ENTENDUS, DOUX ET SOLENNELS CHANTS DE L’ORGUE
Je vous ai entendus, doux et solennels chants de l’orgue, dimanche dernier comme je passais le matin devant l’église, Vents d’automne, j’ai entendu en traversant les bois à la brune vos soupirs qui se prolongeaient là-haut si désolés, J’ai entendu à l’opéra chanter l’absolu ténor italien, j’ai entendu chanter le soprano au milieu d’un quartette; Cœur de mon aimée! Toi aussi je t’ai entendu murmurer tout bas à travers l’un de ses poignets passé autour de ma tête, J’ai entendu cette nuit, lorsque tout était silencieux, ton battement faire tinter des clochettes à mon oreille.
POUR TOI, O DÉMOCRATIE
Oui, je ferai le continent indissoluble, Je ferai la plus splendide race sur laquelle le soleil ait brillé, Je ferai de divines terres magnétiques, Avec l’affection des camarades, Avec l’affection pour toute la vie des camarades.
Je planterai le compagnonnage aussi serré que des arbres le long de tous les fleuves d’Amérique et des rivages des grands lacs et sur la surface entière des prairies, Je rendrai inséparables les cités, leurs bras passés autour du cou l’une de l’autre, Par l’affection des camarades, Par la mâle affection des camarades.
Pour toi ces poèmes sortis de moi, ô Démocratie, pour te servir, ma femme! Oui, pour toi, c’est pour toi que je module ces chants.
CHRONIQUEURS DES ÂGES FUTURS
Chroniqueurs des âges futurs, Tenez, je veux vous faire pénétrer sous cette enveloppe impassible, je veux vous apprendre ce que vous devrez dire de moi: Publiez mon nom et accrochez mon portrait comme celui de l’ami le plus tendre, Portrait de l’ami, du cher camarade dont son ami, son cher camarade était le plus épris, Qui n’était pas orgueilleux de ses chants, mais de l’immesurable océan d’amour qui refluait en dedans de lui, et l’épanchait sans compter, Qui souvent se promenait en des chemins solitaires en songeant à ses amis chers, à ses tendres compagnons, Qui, tristement songeur loin de celui qu’il aimait, passa souvent des nuits sans sommeil et chagrines, Qui connut trop bien la mortelle, mortelle crainte que celui qu’il aimait pût être secrètement indifférent envers lui, Dont les jours les plus heureux se passèrent très loin à travers champs, dans les bois, sur les coteaux, à errer avec un autre la main dans la main, tous deux isolés des hommes, Qui souvent flâna dans les rues, entourant de son bras l’épaule d’un ami, et le bras de son ami également appuyé sur la sienne.
VOUS NE TROUVEREZ ICI QUE DES RACINES
Vous ne trouverez ici que des racines et des feuilles mêmes, Des senteurs rapportées des bois sauvages et des étangs aux hommes et aux femmes, De la surelle excrue sur un sein et des œillets d’amour, des doigts qui s’enroulent plus étroitement que la vigne, Des ramages jaillis de la gorge des oiseaux cachés dans le feuillage, à l’heure où le soleil est levé, Des brises de la terre et de l’amour soufflées des rivages vivants vers vous portés sur la mer vivante, vers vous, ô marins! Des baies amollies par le gel et des ramilles de Mars offertes toutes fraîches aux jeunes gens qui errent dans la campagne au temps où l’hiver s’adoucit, Des bourgeons d’amour mis devant vous et en dedans de vous, qui que vous soyez, Bourgeons qui s’ouvriront aux mêmes conditions que toujours: Si vous leur versez la chaleur du soleil ils s’ouvriront pour vous verser forme, couleur et parfum, Si vous devenez l’aliment et l’ondée, ils deviendront des fleurs, des fruits, de hautes branches et des arbres.
CITÉ D’ORGIES
Cité d’orgies, de balades et de joies, Cité qui sera fameuse un jour parce qu’au cœur de toi j’ai vécu et chanté, Ce ne sont pas tes pompes, tes tableaux mouvants ni tes spectacles qui me payent de retour, Ni les rangées interminables de tes maisons, ni les navires aux quais, Ni les défilés dans les rues, ni les vitrines brillantes remplies de marchandises, Ni de converser avec des gens instruits, ni de prendre part aux soirées et aux fêtes, Non, pas cela,--mais lorsque je passe, ô Manhattan, le fréquent et rapide éclair des yeux qui m’offrent l’affection, Qui répondent aux miens,--voilà ce qui me paye de retour, Seuls, des amis, un perpétuel cortège d’amis, me payent de retour.
A UN ÉTRANGER
Etranger qui passes! Tu ne sais pas avec quel désir ardent je te regarde, Tu dois être sûrement celui que je cherchais ou celle que je cherchais (cela me revient comme le souvenir d’un rêve), J’ai sûrement vécu une vie de joie quelque part avec toi, Tout s’évoque au moment où nous passons rapidement l’un près de l’autre, fluides, affectueux, chastes, mûrs, Tu as grandi avec moi, tu as été un garçon ou une fillette avec moi, J’ai mangé et j’ai dormi avec toi, ton corps a cessé d’être uniquement ta chose et n’a pas permis au mien d’être uniquement ma chose, Et tu me donnes le plaisir de tes yeux, de ton visage, de ta chair, lorsque nous nous croisons, et tu prends en échange celui de ma barbe, de ma poitrine, de mes mains, Je ne te parlerai pas, je penserai à toi quand je serai seul ou quand je m’éveillerai seul la nuit, J’attendrai, je ne doute pas que nous nous rencontrerons une autre fois, Je prendrai garde à ne pas te perdre.
EN CE MOMENT OU JE SUIS SEUL
En ce moment où je suis seul, gros de pensées et de désirs, Il me semble qu’il y a d’autres hommes en d’autres contrées pareillement gros de pensées et de désirs, Il me semble qu’en promenant mes regards au loin je puis les apercevoir en Allemagne, en Italie, en France, en Espagne, Ou là-bas loin, très loin, en Chine ou en Russie ou au Japon, parlant d’autres dialectes, Et il me semble que si je pouvais connaître ces hommes-là, je m’attacherais à eux comme je le suis aux hommes de mon pays, Oh! je sais que nous serions frères et amis, Je sais que je serais heureux avec eux.
EN FENDANT DE LA MAIN L’HERBE DES PRAIRIES
En fendant de la main l’herbe des prairies et en respirant son odeur particulière, Je lui demande des concordances spirituelles, Je demande le plus copieux et le plus étroit compagnonnage entre les hommes, Je demande que s’élèvent les brins d’herbe des mots, des actes, des individus, Ceux du plein air, rudes, ensoleillés, frais, nourrissants, Ceux qui vont leur chemin, le torse droit, qui s’avancent avec liberté et autorité, qui précèdent au lieu de suivre, Ceux qu’anime une audace indomptable, ceux dont la chair est forte et pure, exempte de taches, Ceux qui regardent nonchalamment en plein visage les Présidents et les gouverneurs, comme pour leur dire: _Qui êtes-vous?_ Ceux que remplit une passion sortie de la terre, les simples, les sans-gêne, les insoumis, Ceux de l’Amérique intérieure.
DÉBORDANT DE VIE A CETTE HEURE
Débordant de vie à cette heure, dense et visible, Dans ma quarantième année, l’an quatre-vingt-trois de ces Etats, A quelqu’un qui vivra dans un siècle d’ici ou dans n’importe quel nombre de siècles, A vous qui n’êtes pas encore né, j’adresse ces chants, m’efforçant de vous atteindre.
Quand vous lirez ceci, moi qui étais visible alors, serai devenu invisible; Alors ce sera vous, dense et visible, qui vous rendrez compte de mes poèmes, qui vous efforcerez de m’atteindre, Vous figurant combien vous seriez heureux si je pouvais être avec vous et devenir votre camarade; Qu’il en soit alors comme si j’étais avec vous. (Ne soyez pas trop certain que je ne suis pas avec vous à cette heure.)
SUR LE BAC DE BROOKLYN
1
Marée montante au-dessous de moi! Je te vois face à face! Nuages de l’ouest, soleil là-bas pour une demi-heure encore, je vous vois aussi face à face.
Foules d’hommes et de femmes vêtus de vos habits ordinaires, combien curieux vous êtes pour moi! Ceux qui, par centaines et centaines, passent sur les bacs pour regagner leur logis sont plus curieux à mes yeux que vous ne le supposez, Et vous qui passerez d’un rivage à l’autre dans des années d’ici, vous êtes davantage pour moi et davantage dans mes méditations que vous ne pourriez le supposer.
2
Je songe à l’impalpable aliment que je reçois de toutes choses à chaque heure du jour, Au plan simple, compact, solidement assemblé, le plan dont moi-même je suis séparé, dont chacun est séparé, tout en en faisant partie, Aux similitudes du passé et à celles du futur, Aux gloires enfilées comme des perles aux moindres choses que je vois ou entends, lorsque je me promène dans la rue et que je traverse la Rivière, Au courant qui si impétueusement se précipite et qui nage avec moi bien loin, Aux autres qui doivent me suivre, aux liens entre eux et moi, A la certitude qu’il en viendra d’autres, d’autres avec leur vie, leur amour, d’autres qui verront et qui entendront.