Part 4
C’était l’Été, mais avant l’aube; les oiseaux ne chantaient pas encore; la forêt s’éveillait à peine.--O! pas une forêt, dit-elle; une avenue. L’aube naît, et si les oiseaux ne chantent pas encore, c’est à cause de la vallée trop profonde où la nuit est encore attardée; mais déjà des clartés blanchissent le haut des collines.--Vers ces clartés supérieures, reprit Luc, deux chevaliers s’aventurèrent, et vers le plateau qui domine, après avoir suivi toute la nuit la vallée. Ils étaient silencieux et graves, ayant marché longtemps dans l’ombre, et les hauts chênes de l’avenue, au-dessus d’eux étendaient leurs branches. Leurs chevaux montaient lentement la route toute droite escarpée. Tandis qu’ils montaient augmentait autour d’eux la lumière. Sur le plateau le jour parut.--Sur le plateau s’étendait une autre avenue, plus vaste, coupant la première et qui suivait le sommet de la colline. Les deux chevaliers s’arrêtèrent. L’un dit: Séparons-nous, mon frère, ce n’est pas la même route qui tous deux nous appelle--et mon courage suffisant n’a que faire du vôtre à mon aide. Où l’un vaut, l’autre est inutile.--Et l’autre dit: Adieu mon frère.--Puis, se tournant le dos, chacun d’eux s’en alla vers de solitaires conquêtes.--Alors tous les oiseaux s’éveillèrent. Il y eut des poursuites amoureuses sous les feuilles et des chasses d’insectes dans l’air; on entendait des vols d’abeilles et sur les gazons s’ouvraient les nouvelles fleurs butinées. Des murmures délicieux s’élevèrent.
Plus loin, où le terrain cessait, l’on ne voyait plus que des feuilles; plus bas, dans la vallée moins ténébreuse, les cimes flottantes des arbres; et plus bas encore, une brume. O! comme nous nous serions penchés, pour voir les cerfs descendre boire.--Et les deux chevaliers? dit Rachel.--Ah! laissons-les, dit Luc--occupons-nous de l’avenue.--Il y vint, vers midi, une assemblée de jeunes femmes; elles marchaient en se donnant la main, comme vous avec vos compagnes; elles riaient; puis vinrent des hommes costumés de soie et de dorures frivoles; s’étant assis, tous ensemble causèrent.
Le jour passa; eux s’étaient tus et l’ombre avait crû sur la mousse; ils se levèrent et s’en allèrent pour voir se coucher le soleil. Et l’avenue s’emplit d’inquiétude et de murmure; tout s’apprêtait à s’endormir;--puis tout se tut; c’était le soir et les branches se balancèrent; les troncs gris paraissaient mystérieux dans l’ombre; il s’éleva un chant d’oiseau crépusculaire. Alors l’on vit dans la nuit commencée deux chevaliers s’en revenir; ils marchaient l’un vers l’autre, à cause de la route suivie, et leurs chevaux étaient comme après une grande fatigue. Eux ils étaient courbés, plus graves qu’au matin à cause de la tâche vaine. Et s’étant rejoints sans un mot ils redescendirent l’allée qui redescendait la colline, s’enfonçant dans la nuit sous les branches.--Pourquoi partir alors, Luc--dit Rachel; à quoi sert de se mettre en route. N’êtes-vous pas toute ma vie?--Mais vous, Rachel, dit Luc--vous n’êtes pas toute la mienne. Il y a bien des choses encore.
III
Madame, cette histoire m’ennuie. Vous savez bien que si j’ai fait des phrases, c’est pour les autres et pas pour moi. J’ai voulu raconter un rapport de saisons avec l’âme; il nous fallait gagner l’Automne: je n’aime pas abandonner n’importe quelle tâche entreprise.
Deux âmes se rencontrent un jour, et parce qu’elles cueillaient des fleurs toutes deux se sont crues pareilles. Elles se sont prises par la main, pensant continuer la route. La suite du passé les sépare. Les mains se lâchent et voilà, chacune en vertu du passé continuera seule la route. C’est une séparation nécessaire, car seul un semblable passé pourra faire semblables les âmes. Tout est continu pour les âmes.--Il en est, vous savez, nous le savons Madame, qui chemineront parallèles, et ne pourront pas s’approcher.--Donc Luc et Rachel se quittèrent; un seul jour, un seul instant d’Été, leurs deux lignes s’étaient mêlées,--un unique point de tangence--et déjà maintenant ils regardaient ailleurs.
Sur le sable assis près des vagues, Luc regardait la mer, et Rachel la contrée. Ils cherchaient par moments à ressaisir l’amour qui se dénoue, mais c’était du plaisir sans surprise; c’était une chose épuisée et Luc était heureux en songeant à partir. Rachel ne le retenait plus.--Quand ils sortaient ensemble encore ils marchaient en songeant--j’allais dire: pensifs; chacun regardait devant lui au lieu de tant regarder l’autre. Luc ne songeait plus à l’amour, mais leur amour laissait en eux, comme le souvenir d’une grande douceur, et comme le parfum des belles fleurs fanées--tout ce qui restait des guirlandes--mais sans tristesse, sans tristesse.
Certains jours, ils marchaient ainsi, languissamment et sans paroles. A cause des couleurs splendides qu’avaient prises les feuilles d’automne, d’un si beau reflet dans les eaux, ils préféraient les eaux dormantes et se promenaient lentement sur leurs bords. Les bois étaient glorieux et sonores: les feuilles en tombant découvraient l’horizon. Luc songeait à la vie immense.--Je dis cela parce que moi j’y songe; je crois qu’il devait y songer.--Luc et Rachel m’ennuient, Madame; que vous dirai-je encore d’eux?
Ils voulurent retourner voir le parc aux grilles merveilleuses. Ils trouvèrent longeant le mur, cette petite porte cachée, jadis très close et sans serrures--ouverte maintenant; ils entrèrent;--c’était un parc abandonné.
Rien ne peindrait la splendeur des allées. L’automne jonchait les pelouses, et des branches s’étaient cassées; de l’herbe avait couvert les routes, de l’herbe en fleur, des graminées; ils marchaient là-dedans en silence, près des buissons pleins de baies rouges, où des rouges-gorges chantaient. J’aime la splendeur de l’automne.--Il y avait des bancs de pierre, des statues, puis une grande maison se dressa, les volets clos et les portes murées.--Dans le jardin restait le souvenir des fêtes; des fruits trop mûrs pendaient aux espaliers.--Comme le soir tombait ils repartirent...--
* * * * *
...--Racontez-moi l’Automne dit Rachel. L’automne reprit Luc, ah! c’est la forêt tout entière, et l’étang brun près de l’orée. Les cerfs y viennent et le cor retentit. Taïaut! Taïaut! La meute aboie;--les cerfs se sauvent. Promenons-nous sous les grands bois.--La chasse accourt;--elle est passée;--avez-vous vu les palefrois? Le son du cor s’éloigne, s’éloigne dans les bois.--Allons revoir l’étang tranquille, où tombe le soir.--
--Votre histoire est stupide, dit Rachel; on ne dit plus: des palefrois; et je n’aime pas le tapage. Dormons.--Alors Luc la laissa; n’ayant pas encore sommeil.--
* * * * *
Ce fut bientôt après qu’ils se quittèrent; adieu sans larmes et sans sourires; tranquille et naturellement; leur histoire était achevée.--Ils songeaient aux choses nouvelles.
Voici l’automne ici, Madame; il pleut, les bois sont morts et l’hiver va venir. Je pense à vous; mon âme est brûlante et calmée; je suis assis auprès du feu; près de moi sont mes livres; je suis seul, je pense, j’écoute.--Reprendrons-nous comme autrefois nos beaux amours pleins de mystère?--Je suis heureux; je vis; j’ai de hautes pensées.
J’ai fini de vous raconter cette histoire qui nous ennuie; de grandes tâches maintenant nous appellent. Je sais que sur la mer, sur l’océan de vie, des naufrages glorieux attendent,--et des marins perdus, et des îles à découvrir.--Mais nous restons penchés sur les livres, et nos désirs s’en vont vers des actions plus certaines. C’est cela qui nous fait, je le sais, plus joyeux que les autres hommes.--Parfois cependant lassé d’une étude trop continue, je descends vers les bois, par la pluie, et je vais voir finir l’automne.--Et je sais qu’après, certains soirs, rentrant de cette promenade, je me suis assis près du feu, comme ivre du bonheur de la vie, et presque sanglotant d’ivresse, sentant en ma pensée des œuvres sérieuses à faire.--J’agirai! j’agirai; je vis. Entre toutes nous aurons aimé les grandes œuvres silencieuses. Ce sera le poëme, et l’histoire, et le drame; nous nous pencherons sur la vie,--comme vous le faisiez bien ma sœur, méditative et soucieuse. Maintenant je pars, mais songez, songez aux bonheurs du voyage...
Pourtant, j’aurais aimé--voici l’hiver--prolonger ce récit ensemble. Nous serions partis seuls un soir vers une ville de Hollande: la neige aurait empli les rues; sur les canaux gelés, on aurait balayé la glace. Vous auriez patiné longtemps, avec moi, jusque dans la campagne; nous aurions été dans les champs où l’on voit se former la neige elle s’étend infiniment blanche; il fait bon sentir l’air glacé.--La nuit vient, mais où luit la neige; nous rentrons. Maintenant vous seriez près de moi dans la chambre; du feu; les rideaux clos, et toutes nos pensées.--Alors vous me diriez, ma sœur:
_Aucunes choses ne méritent de détourner notre route; embrassons-les toutes en passant; mais notre but est plus loin qu’elles--ne nous y méprenons donc pas;--ces choses marchent et s’en vont; que notre but soit immobile--et nous marcherons pour l’atteindre. Ah! malheur à ces âmes stupides qui prennent pour des buts les obstacles. Il n’y a pas _des buts_; les choses ne sont pas des buts ou des obstacles--non, pas même des obstacles; il les faut seulement contourner. Notre but unique c’est Dieu; nous ne le perdrons pas de vue, car on le voit à travers chaque chose. Dès maintenant nous marcherons vers lui; dans une allée _grâce à nous seuls splendide_, avec les œuvres d’art à droite, les paysages à gauche et la route à suivre devant nous;--et faisons-nous maintenant, n’est-ce pas, des âmes belles et joyeuses. Car ce sont nos larmes seulement qui font germer autour de nous les tristesses.--_
Et vous êtes semblables, objets de nos désirs, à ces concrétions périssables qui, sitôt que les doigts les pressent, n’y laissent plus que de la cendre.--_Qualquiera ventio que sopla._
* * * * *
Levez-vous, vents de ma pensée--qui dissiperez cette cendre.
Été 1893.
Yport et La Roque.
EL HADJ
ou
LE TRAITÉ DU FAUX PROPHÈTE
_A Frédéric Rosenberg._
O! prophète fais connaître tout ce qui est descendu sur toi à cause de ton Prince, car si tu ne le fais pas, tu n’as pas rempli son message.
_Le Koran_, V, 71.
Qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau secoué par le vent?--Mais qu’êtes-vous donc allés voir? Un homme couvert d’habits précieux?--Mais qu’êtes-vous donc allés voir? Un prophète?--Oui, vous dis-je, et plus qu’un prophète...
_Mathieu_, XI, 7-9.
_El Hadj_ a paru dans le second numéro du _Centaure_, en septembre 1897.
Maintenant que près du soleil couchant les minarets aimés réapparaissent, de la ville enfin regagnée; que le peuple épuisé rit de désirs et vers elle se précipite... Allah! ma tâche est-elle terminée? Ce n’est plus ma voix qui les guide.
Ah! qu’ils puissent crier d’amour ce soir au seuil de leur maison, puisque leur repos s’y retrouve!--je veux m’attarder au désert.--Mon secret je l’ai tu durant les jours et les nuits; j’ai porté sans appui le fardeau de mon épouvantable mensonge, et j’ai fait semblant jusqu’au bout; de peur que ne cherchant un but en vain à notre longue errance, n’en trouvant point ils ne s’abandonnassent aux douleurs et ne pussent plus avancer.
Maintenant, parlons! je suis seul. Mais de désespoir que crierai-je?
Car je sais maintenant qu’il y a des prophètes, cachant pendant le jour aux peuples qu’ils conduisent l’inquiétude, hélas! et l’égarement de leur âme, simulant leur ferveur passée pour dissimuler qu’elle est morte--qui sanglotent quand vient la nuit, quand ils se retrouvent tout seuls--et ne sont éclairés plus qu’à peine par les étoiles innombrées et par la trop lointaine Idée, peut-être--à qui pourtant ils ont cessé de croire.
Mais vous, prince, vous êtes bien mort; moi-même je vous ai couché dans la mobilité des sables; le vent a soufflé; les sables ont coulé comme les vagues des grands fleuves, et qui sait à présent le lieu de votre errante sépulture?--Est-ce vous qui meniez votre peuple au désert?--Ou étiez-vous mené vous-même par quelque autre? Qu’avez-vous rencontré dans la plaine?--Il n’y a rien. N’est-ce pas que vous n’avez rien vu dans la plaine? Mais vous alliez plus loin sans la mort.--Prince, j’ai ramené le peuple de la plaine.
Certes je ne me croyais pas prophète, d’abord; je ne me sentais pas né pour cela. Je n’étais qu’un conteur des places, El Hadj, et l’on m’a pris parce que je savais des chansons. On m’a dit que j’avais ce signe sur le dos, par quoi Dieu marque ses apôtres; mais je n’en étais pas averti; je n’aurais point sinon quitté la ville; par peur de Dieu, je ne les aurais point suivis. Mais pouvais-je supposer mon histoire? Prophète; c’est aux autres seuls que j’ai prédit.--On partait en troupe pressée, on ne savait ni pour quoi, ni pour où. Ils me payèrent afin de les distraire; ainsi je me joignis à eux; je leur chantais des chants d’amour dans l’ennui de la longue route et pleurais avec eux les femmes que nous n’avions pas emmenées; ainsi je me fis aimer d’eux. Nous avancions vers le désert. Devant nous cheminait le prince, porté sur une litière fermée; nul de nous ne pouvait le voir. La nuit il dormait seul sous sa tente et nul de nous n’en approchait; des esclaves muets en protégeaient la solitude. Comment nous traînait-il à sa suite? C’était une mystérieuse dépendance; on eût dit que sa décision s’imposait immédiatement sur nous tous. Car nul ne transmettait de lui nul ordre; nous n’avions d’autres chefs que lui et qui gardait toujours le silence; ou peut-être parlait-il à ses porteurs, mais sa voix ne nous était jamais parvenue. De sorte que tous semblions suivre lui qui ne paraissait pas guider. Mais c’était une chose étrange, et je m’en étonnai dès lors, que notre marche semblât prévue et la route déjà précisée, comme si, passant avant nous, d’autres l’avaient déjà tracée. Nous n’étonnions rien sur la route, et dans les villes approchées, tant aisément l’on nous trouvait des vivres et tant l’on nous admirait peu, il semblait que l’attente de nous, nous avait déjà précédés. Pourtant l’on voyait bien que nous n’étions pas de ces caravanes marchandes qui repassent de ville en ville et que l’on a coutume de recevoir. L’on nous eût pris plutôt pour une troupe belliqueuse, si nous avions porté plus d’armes--mais même avant d’avoir compris notre intention pacifique, de loin encore aucun ne s’effrayait.
Dès quitté les états du prince, par façon, nous ne campâmes plus dans les villes, mais au pied de leurs murs et du côté de l’orient. Quand la ville était entourée d’oasis nous n’entrions plus sous les arbres sitôt que le jour se closait. Il y régnait une fraîcheur pernicieuse; nous campions à la limite des jardins, et notre âme s’accoutumait à n’avoir devant soi qu’une interminable étendue.
Parfois dans ces jardins, avant la fin du jour, je marchais, accompagnant nos envoyés chercher des provisions sur les places, où à peine si les vendeurs nous questionnaient; d’ailleurs nous cessâmes bientôt de comprendre aisément leur langue; c’était la nôtre encore, mais trop différemment prononcée. Et qu’eussions-nous pu leur répondre? Sinon que nous venions d’une capitale du Sud, et que par notre longue marche vers le Nord, nous voyions chaque jour le pays devenir plus vaste et désert. Parfois, plus pour les nôtres que pour ces étrangers qui me comprenaient mal, et que pour les petits enfants qui, lorsque notre camp n’était pas trop distant de leur ville, nous y suivaient et restaient dans le soir, silencieux ou chuchotant autour de nos feux de broussailles, mais que ni notre appareil de voyage, ni les étoffes richement brodées pendant au cou des dromadaires ne paraissaient étonner beaucoup plus que pour s’en assurer du bout des doigts,--je chantais et prolongeais mon chant dans la nuit jusqu’à l’approche du sommeil:
--La ville que nous avons quittée, est, était riche, grande et belle. Si nous ne l’avions pas quittée, nous ne l’eussions pas nommée, Car nous n’en connaissions point d’autres. Maintenant nous l’appellerons Bâb-el-Khroûr, pour pouvoir en parler entre nous, Et pour en porter le renom avec nous à travers les terres. Notre ville est plus belle que toutes celles que nous avons traversées. J’y sais des cafés où l’on cause le soir, et où dansent de belles femmes. Les femmes que nous avons laissées, pleurent d’amour à nous attendre. Chacun de nous en a plusieurs, et la moindre est encore très belle. Hors de la ville il y a du maïs et du blé; la terre est riche en céréales. Notre prince est puissant entre tous les princes; personne ne peut l’approcher; Nul n’a jamais vu son visage. Ah! bienheureuse l’épousée qui pourra contempler sa face. D’assez riche pour lui, qu’aura-t-elle? Quel parfum mouillera ses cheveux? Où l’attend-elle pour des fêtes? Là nous irons. Elle languit d’ennui dans l’attente Au bord des eaux dans de vastes jardins. Nul ne pourra la voir que le Prince, Mais le soir des noces il y aura pour nous Du lait de palmes en abondance et du vin doux.
Ainsi, devant les autres, chantions-nous les louanges de notre ville, par vanité--et nous prédisions-nous des destinées fastueuses pour ne pas être méprisés. Mais dans la nuit, quand nous avaient laissés tous les autres, nous n’avions plus cette assurance et nous disions: Certes, il est vrai que notre ville est grande et belle, celle que nous avons quittée; mais depuis fut longue la route et pour le reste qu’en savons-nous? Il faut suivre le prince, sans doute; mais jusques à quand? et jusqu’où?--et pour qu’y faire est-ce qu’il nous mène? Chantons-le; mais qui peut le dire? Sans doute le prince le sait; mais à qui parlerait le prince?
Et bien qu’à leur triste question ils n’espérassent pas de réponse:
A moi, leur dis-je, il parlera.--Comment ferais-tu? dirent-ils; on ne le laisse pas approcher.--Sachons attendre, répondis-je. Celui qui marche dans la nuit, peut pendant le jour goûter l’ombre.--Et moi-même en disant cela j’espérais.
Le lendemain, tandis que nous avancions dans la plaine et que les dernières ombres disparaissaient, je pensais: à quoi me sert-il de chanter si je ne chante pas pour le prince?--Cette nuit, non loin de sa tente, j’irai; eux tous fatigués dormiront; le prince qui n’a pas marché doit peu dormir; il m’entendra, et je chanterai si bellement qu’il voudra encore m’entendre. A cela durant tout le jour je songeai; une ferveur soutint ma marche, et le désir de cette nuit me la faisait lente à venir, que j’allais emplir de mon chant.
Quand vint la nuit:--O nuit!--chantai-je--et dans le camp tout se taisait. La tente du prince hors du camp, faisait un isolé promontoire, puis le vaste désert s’étendait.--O nuit!--et je rompais mon chant de pauses, comme si du vent l’emportait qui ferait regretter au prince de ne l’entendre pas tout entier...--Une tente sur le désert.--Une falouque sur les flots!--Mais des sables, El Hadj, que dirais-je?... et je citais mon nom de pèlerin, pensant, ce qui ne manque pas d’arriver, que le prince s’en souviendrait ensuite et pourrait me faire appeler. Puis, comme alors la grosse lune se décomposait en silence et que, pris d’angoisse à la voir, j’admirais ce qu’après la chaleur du jour les sables conservaient encore de lumière qui les faisait paraître azurés, je chantai:
Ils sont plus bleus que les flots de la mer. Ils étaient plus lumineux que le ciel...
Et tout à coup, comme quelqu’un qui se lamente, je criai: Depuis combien de jours as-tu dit: voici que les collines du pays s’éloignent et que nous n’avons plus pour soutenir nos fidélités que de trop lointains souvenirs. Depuis, qu’avons-nous vu dans la plaine! La plaine. El Hadj! que raconteras-tu de la plaine? Il n’y a rien. N’est-ce pas que tu n’as rien vu dans la plaine?
--J’ai vu des fleuves, des grands fleuves, disparaître entiers dans le sable; ils ne s’y jetaient pas, je suppose; ils s’y enfonçaient lentement; ils y disparaissaient, comme des espérances.--Parfois ils reparaissaient plus loin; ils ne surgissaient pas, je suppose; ils ressortaient simplement du sable en une eau fine et filtrée; reparaissaient comme des espérances. Plus loin, il n’y avait plus que du sable; on ne savait même plus ce qu’eux ils étaient devenus.--Fleuves, grands fleuves, ce n’est pas vous que nous sommes venus voir.
Dites! qu’avez-vous vu dans la plaine? La caravane immense y a passé. Qu’est-ce qu’elle aura vu sur le sable? Des os blanchis; des coquilles vidées; Des traces; des traces; des traces,-- Que le vent du désert effaçait. L’immense vent du désert a passé.-- Ah! qu’avez-vous été voir dans la plaine? Est-ce un roseau tourmenté par le vent? Mais qu’avez-vous été voir dans la plaine? N’avez-vous donc rien été voir?...
Quand le jour revint, je craignis qu’à cause de mon chant ne m’importunassent les autres;--mais ils ne l’avaient même pas entendu.--Nous avançâmes dans le désert.
Quand la nuit revint, je m’approchai de nouveau de la tente et quand au-dessus du désert surgit la lune cramoisie: O nuit! grande nuit!... m’écriai-je--puis je repris beaucoup plus bas:--Comme une barque sur les flots, prince, une tente te promène.--Elle te promène jusqu’où?--Et puisque cette nuit j’avais pris ma viole, de pause en pause j’en simulais une réponse aux questions.--Au soleil, devant nous, morne plaine, t’es-tu suffisamment pâmée?--Désert! Quand vient la nuit, ne t’arrêtes-tu toujours pas?--O! si le vent m’emportait sur ses ailes, à l’autre bord de cette mer embrasée,--ô que ce soit où la saignante lune, berger du ciel, avant de paître va se laver. Au bord des eaux, dans de vastes jardins, comme une amante au soir des noces, elle se pare; elle se regarde dans l’eau. L’amante attend le soir des noces, prince, au bord des sources cachées.--Ainsi s’enhardissaient mes paroles presque jusqu’à l’affirmative,--et pourtant, pourtant qu’en savais-je? était-ce là prophétiser?... et je chantais avec l’accent toujours plus tendre, plus pathétique ou plus lassé:
Prince! où finira ce voyage? Est-ce dans le repos de la mort?--Sans doute il est d’autres jardins dans le Nord, sous le ciel doux, où s’étiolent les palmes.
A quoi songes-tu? prince, est-ce que tu dors?--Prince! quand jamais te verrai-je? afin qu’à quels petits enfants, puissé-je, et dans combien de soirs, répondre: Oui c’était cela,--lorsqu’ils me demanderont: El Hadj! El Hadj! que t’a-t-on mené voir dans la plaine? Est-ce un prince couvert de vêtements somptueux?--Prince! toute mon âme soupire; mon âme languit après toi... Et de lui peu à peu je me sentais m’éprendre au gré même de mes paroles, de sorte que, dans la troisième nuit, quand, dès mon chant, je le vis sortir de sa tente, à la clarté du ciel, couvert de vêtements somptueux, mais la face cachée d’un voile--et, comme encore je demandais et pensais demander en vain: Prince! qu’êtes-vous allé voir au désert?--lorsque, d’une voix plus subtile qu’aucun chant que j’eusse entendu, je l’ouïs inespérément me répondre:--Un prophète--et plus qu’un prophète--El Hadj! bon pèlerin, c’est toi! demain tu viendras dans ma tente.--je me tus et jusqu’à l’aurore sanglotai d’amour dans la nuit.