Philoctète

Part 3

Chapter 33,686 wordsPublic domain

Le Poète pieux contemple, il se penche sur les symboles, et silencieux descend profondément au cœur des choses,--et quand il a perçu, visionnaire, l’Idée, l’intime Nombre harmonieux de son Être, qui soutient la forme imparfaite, il la saisit, puis, insoucieux de cette forme transitoire qui le revêtait dans le temps, il sait lui redonner une forme éternelle, _sa_ Forme véritable enfin, et fatale,--paradisiaque et cristalline.

* * * * *

Car l’œuvre d’art est un cristal--Paradis partiel où l’Idée refleurit en sa pureté supérieure; où, comme dans l’Éden disparu, l’ordre normal et nécessaire a disposé toutes les formes dans une réciproque et symétrique dépendance, où l’orgueil du mot ne supplante pas la Pensée,--où les phrases rythmiques et sûres, symboles encore, mais symboles purs, où les paroles, se font transparentes et révélatrices.

De telles œuvres ne se cristallisent que dans le silence; mais il est des silences parfois au milieu de la foule, où l’artiste réfugié, comme Moïse sur le Sinaï, s’isole, sort des choses, du temps, s’enveloppe d’une atmosphère de lumière au-dessus de la multitude affairée. En lui, lentement, l’Idée se repose, puis lucide s’épanouit hors les heures. Et comme elle n’est pas dans le temps, le temps ne pourra rien sur elle. Disons plus: on se demande si le Paradis, hors du temps lui-même, n’était peut-être jamais que là,--c’est-à-dire qu’idéalement[3]...

[3] Relire la note 1, page 83.

Narcisse cependant contemple de la rive cette vision qu’un désir amoureux transfigure; il rêve. Narcisse solitaire et puéril s’éprend de la fragile image; il se penche, avec un besoin de caresse, pour étancher sa soif d’amour, sur la rivière. Il se penche et soudain, voici que cette fantasmagorie disparaît; sur la rivière il ne voit plus que deux lèvres au devant des siennes, qui se tendent, deux yeux, les siens, qui le regardent. Il comprend que c’est lui,--qu’il est seul--et qu’il s’éprend de son visage. Autour, un azur vide, que ses bras pâles crèvent, tendus par le désir à travers l’apparence brisée, et qui s’enfoncent dans un élément inconnu.

Il se relève alors, un peu; le visage s’écarte. La surface de l’eau comme déjà se diapre et la vision reparaît. Mais Narcisse se dit que le baiser est impossible,--il ne faut pas désirer une image; un geste pour la posséder la déchire. Il est seul.--Que faire? Contempler.

Grave et religieux il reprend sa calme attitude: il demeure--symbole qui grandit,--et, penché sur l’apparence du Monde, sent vaguement en lui, résorbées, les générations humaines qui passent.

Ce traité n’est peut-être pas quelque chose de bien nécessaire. Quelques mythes d’abord suffisaient. Puis on a voulu expliquer; orgueil de prêtre qui veut révéler les mystères, afin de se faire adorer,--ou bien vivace sympathie, et cet amour apostolique, qui fait que l’on dévoile et qu’on profane en les montrant, les plus secrets trésors du temple, parce qu’on souffre d’admirer seul et qu’on voudrait que d’autres adorent.

LA TENTATIVE AMOUREUSE

ou

LE TRAITÉ DU VAIN DÉSIR

_A Francis Jammes._

Le désir est comme une flamme brillante, et ce qu’il a touché n’est plus que de la cendre,--poussière légère qu’un peu de vent disperse--ne pensons donc qu’à ce qui est éternel.

CALDÉRON (_La Vie est un Songe_).

La première édition de _La Tentative amoureuse_ parut à la librairie de l’Art indépendant en 1893.

_Ces livres n’auront pas été les récits très vrais de nous-mêmes,--mais plutôt nos tristes désirs, les souhaits d’autres vies à jamais défendues, et tous les gestes impossibles. Ici j’écris un rêve qui dérangeait trop ma pensée, et réclamait une existence. Un rêve de bonheur, ce printemps, m’a lassé; j’ai souhaité de moi des éclosions plus parfaites. J’ai souhaité d’être heureux, comme si je n’avais rien d’autre à être,--comme si le passé, pas toujours, sur nous ne triomphe,--comme si la vie n’était pas faite de l’habitude de sa tristesse, et demain la suite d’hier,--comme si ne voici pas qu’aujourd’hui mon âme s’en retourne déjà vers ses études coutumières, sitôt délivrée de son rêve._

_Et chaque livre n’est plus qu’une tentation différée._

Certes, ce ne seront ni les lois importunes des hommes, ni les craintes, ni la pudeur, ni le remords, ni le respect de moi ni de mes rêves, ni toi, triste mort, ni l’effroi d’après tombe, qui m’empêcheront de joindre ce que je désire; ni rien--rien que l’orgueil, sachant une chose si forte, de me sentir plus fort encore et de la vaincre.--Mais la joie d’une si hautaine victoire--n’est pas si douce encore, n’est pas si bonne que de céder à vous, désirs, et d’être vaincu sans bataille.

* * * * *

Lorsque le printemps vint cette année, je fus tourmenté par sa grâce; et comme des désirs faisaient ma solitude douloureuse, je sortis au matin dans les champs. Tout le jour le soleil rayonna sur la plaine; je marchai rêvant au bonheur. Certes il est, pensai-je, d’autres terres que ces landes désenchantées où je menais paître mon âme. Quand pourrai-je, loin de mes moroses pensées, promener au soleil toute joie, et dans l’oubli d’hier et de tant de religions inutiles, embrasser le bonheur qui viendra, fortement, sans scrupule et sans crainte? Et je n’osai rentrer ce soir-là, sachant imaginer trop d’inquiétudes nouvelles; je marchai vers les bois où déjà, jadis et tant de fois ma solitude s’était perdue.--La nuit vint et le clair de lune. Le bois se fit tranquille et s’emplit d’ombres merveilleuses; le vent frémit; les oiseaux de nuit s’éveillèrent. J’entrai dans une allée profonde où le sable à mes pieds luisait, et cette blancheur poursuivie me guidait. Entre les branches plus espacées, quand le vent agitait les arbres, on voyait flotter sur l’allée la forme insaisissable des brumes; et comme au milieu de la nuit la rosée ruissela des feuilles, des parfums s’étant élevés, la forêt devint amoureuse. Il y eut des frémissements parmi l’herbe; chaque forme cherchant, trouvant, faisant l’harmonie, les fleurs larges se balancèrent, et le pollen flotta, plus léger que la brume, en poussière. Une joie secrète et pâmée se sentait bruire sous les branches. J’attendais. Les oiseaux nocturnes pleurèrent. Puis tout se tut; c’était le recueillement d’avant l’aube; la joie devint sereine et ma solitude éperdue, sous la nuit pâle et conseillère.

_Qualquiera ventio que sopla._

Poussière légère, qu’un peu de vent disperse.

I

L’aube vint. Chargé de fleurs, Luc sortit du bois encore nocturne et transi un peu de fraîcheur matinale, il s’assit au talus de l’orée pour attendre le lever du soleil. Devant lui s’étalait une pelouse humide, de fleurs diaprée et d’eau vaporeuse et brillante. Luc attendait tout le bonheur, confiant, et pensant qu’il viendrait comme un essaim volant se pose et que pour lui déjà tout s’était mis en route. L’aurore frémissait d’une joie infinie et le printemps naissait d’un appel de sourires. Des chants vibrèrent et parut une ronde de jeunes filles. Folles et par l’herbe trempées, et les cheveux encore défaits de la nuit, elles cueillirent des fleurs toutes, et levant leur jupe en corbeille, laissèrent danser leurs pieds nus. Puis, de leurs rondes vite lassées, elles descendirent au bas du pré, vers les sources, s’y laver, s’y mirer, s’apprêter pour les plaisirs du jour.--En se quittant, chacune oublia ses compagnes. Rachel revint seule et songeuse; elle reprit les fleurs tombées et se baissait en geste d’en cueillir de nouvelles, pour ne pas voir approcher Luc. Elle cueillait des boutons d’or, des sauges et des marguerites, et toutes les fleurs des prairies. Luc apportait les digitales des ravins et les jacinthes violettes. Il était tout près de Rachel; maintenant elle tressait les fleurs. Luc voulait, mais n’osait joindre ses fleurs à la guirlande; et soudain, les jetant à ses pieds: Ce sont les fleurs sombres des bois, dit-il, et je les ai cueillies dans l’ombre,--pour vous, puisque c’est vous qui parûtes; j’avais cherché toute la nuit. Vous êtes belle comme le printemps cette année, et plus jeune encore que moi-même. Et j’ai vu ce matin vos pieds nus. Vous étiez avec vos compagnes et je n’osais pas m’approcher; maintenant vous êtes la seule. Prenez mes fleurs et venez je vous prie; apprenons-nous des joies charmantes.

Rachel souriait attentive; Luc l’ayant prise par la main, ce fut ensemble qu’ils rentrèrent.

* * * * *

Le jour passa dans des jeux et des rires. Luc s’en retourna seul le soir. La nuit vint, pour lui, sans sommeil; souvent, quittant son lit trop chaud, il marchait dans sa chambre, ou se penchait à la fenêtre ouverte. Il souhaitait d’être plus jeune et d’une bien plus grande beauté, pensant qu’entre deux êtres, l’amour a la splendeur de leur corps.--Toute la nuit Luc désira Rachel. Au matin il courut vers elle.

Une allée de lilas menait à sa demeure; puis c’était un jardin plein de roses, enclos d’une barrière basse; dès l’abord, Luc entendit Rachel chanter. Il resta jusqu’au soir, puis il revint le lendemain;--il revint chaque jour; à l’éveil il partait; dans le jardin, Rachel attendait souriante.

Des jours passèrent; Luc n’osait rien; Rachel se livra la première.--Un matin, ne l’ayant pas trouvée sous la charmille accoutumée, Luc décida de monter à sa chambre. Rachel était assise sur le lit, les cheveux défaits, presque nue, couverte seulement d’un châle déjà presque tout retombé; certes elle attendait. Luc arriva, rougit, sourit,--mais ayant vu ses jambes exquises si frêles, il y sentit une fragilité, et s’étant agenouillé devant elle, il baisa ses pieds délicats, puis ramena le pan du châle.

Luc souhaitait l’amour mais s’effrayait de la possession charnelle comme d’une chose meurtrie. Triste éducation que nous eûmes, qui nous fit pressentir sanglotante et navrée, ou bien morose et solitaire, la volupté pourtant si glorieuse et sereine. Nous ne demanderons plus à Dieu, de nous élever au bonheur.--Puis, non! Luc n’était pas ainsi; car c’est une dérisoire manie que de faire toujours pareil à soi, qui l’on invente.--Donc Luc posséda cette femme.

Comment dirai-je leur joie, à présent,--sinon en racontant, autour d’eux, la nature pareille, joyeuse aussi, participante. Leurs pensées n’étaient plus importantes: ne s’occupant que d’être heureux, leurs questions étaient des souhaits, et des assouvissements les réponses. Ils apprenaient les confidences de la chair et leur intimité devenait chaque jour plus secrète.

Un soir qu’il la quittait selon son habitude: Pourquoi partez-vous? lui dit-elle; si c’est pour quelque amour, c’est bien--allez--je ne suis pas jalouse. Sinon restez--venez: ma couche vous convie.

Il resta dès lors chaque nuit.

* * * * *

L’air était devenu plus tiède, la nuit si belle, qu’ils ne fermaient plus la croisée: ils dormaient ainsi sous la lune--et comme un rosier plein de fleurs montait, entourait la fenêtre, ils en avaient emprisonné des branches; l’odeur des roses se mêlait à celle des bouquets dans la chambre. A cause de l’amour ils s’endormaient très tard; ils avaient des réveils comme ceux de l’ivresse--très tard, encore fatigués de la nuit. Ils se lavaient dans une source claire, qui coulait du jardin, et Luc regardait Rachel se baigner nue sous les feuilles.--Puis ils partaient en promenade.

Souvent ils attendaient le soir, assis dans l’herbe et sans rien faire; ils regardaient le soleil s’abaisser; puis lorsque l’heure enfin s’était faite plus douce, ils regagnaient lentement la demeure. La mer n’était pas loin; par les fortes marées, la nuit, on entendait faiblement le bruit des vagues. Parfois ils descendaient jusqu’à la plage; c’était par une vallée étroite et tortueuse, sans ruisseau; des ajoncs, des genêts y croissaient et le vent y chassait du sable; puis la plage s’ouvrait: c’était un golfe, sans barques, sans navires; pourtant la mer y était calme. L’on voyait, presque en face, sur la côte recourbée et qui semblait au loin former une île, en ce point même, l’on apercevait comme la grille fastueuse d’un parc; au soir elle luisait comme de l’or.--Bientôt Rachel ne trouvait plus de coquilles dans le sable; ils s’ennuyaient devant la mer.

Non loin aussi était un village, mais ils n’y passaient pas souvent à cause des pauvres.

Lorsqu’il pleuvait ou que, par nonchalance, ils n’allaient même pas dans les prés, Rachel étendue, Luc étant à ses pieds, le priait de lui dire une histoire: Parlez, disait-elle, j’écoute à présent; ne cessez pas si je sommeille: racontez-moi des jardins au printemps,--vous savez bien, et ces hautes terrasses.

* * * * *

Et Luc racontait les terrasses, les marronniers en enfilade, les jardins suspendus sur la plaine:--au matin, des fillettes y venaient jouer et danser leurs rondes, et le soleil était encore si bas sur la plaine, que les arbres ne faisaient pas d’ombre.

Un peu plus tard, de grandes jeunes filles tranquilles entrèrent parmi les plates-bandes et préparèrent des guirlandes--comme vous en faisiez, Rachel. Vers midi des couples survinrent,--et, le soleil ayant passé sur les arbres, la voûte opaque des ramées fit l’allée, semblait-il, plus fraîche; ceux qui s’y promenaient ne se parlaient plus qu’à voix basse. Un peu plus tard, comme elle était moins éblouie, on commença de voir la plaine où l’Été semblait épandu. Des promeneurs s’accoudèrent, se penchèrent aux balustrades; des groupes de femmes s’assirent, les unes dévidaient des écheveaux de laine que d’autres employaient en ouvrages. Des heures s’écoulèrent. Vinrent des écoliers, les écoles finies; des enfants jouèrent aux billes. Le soir tomba; les promeneurs devinrent solitaires; quelques-uns pourtant encore réunis, parlaient déjà du jour comme d’une chose finie. L’ombre de la terrasse descendit sur la plaine, et tout au bout de l’horizon, dans le ciel clair, la lune parut très fine et pure.--Je suis venu, la nuit errer sur la terrasse déserte...--Luc se tut et regarda Rachel, endormie au bruit des paroles.

* * * * *

Ils firent encore une promenade plus longue; c’était à la fin du printemps. Ayant gravi la colline où leur maison se trouvait sise, ils trouvèrent à mi-côte, sur le versant opposé, un canal. Une rangée de peupliers le bordait; un chemin en talus le suivait, puis le terrain continuait sa pente. Ayant pu traverser le canal sur un pont, le soleil qui brûlait les fit suivre le bord de l’eau. De la vallée une chaleur montait par vagues; l’air vibrait sur les champs; une grande route au loin poudroyait quand y passait une charrette; ils virent l’Été sur la plaine. Le chemin, les arbres, le canal suivaient assidûment les courbes de la colline; eux donc suivaient le canal sur la berge; vers l’autre berge un petit bois venait finir.--Ce fut tout. Ils marchèrent ainsi très longtemps; mais voyant que ça continuait indéfiniment, quand ils en eurent assez, ils revinrent.

II

Madame--c’est à vous que je conterai cette histoire. Vous savez que nos tristes amours se sont égarés dans la lande, et c’est vous qui vous plaigniez autrefois que j’eusse tant de peine à sourire. Cette histoire est pour vous: j’y ai cherché ce que donne l’amour; si je n’ai trouvé que l’ennui, c’est ma faute: vous m’aviez désappris d’être heureux.--Que la joie est brève en un livre et qu’elle est vite racontée; combien est banal un sourire sans vice et sans mélancolie! Puis, que nous fait l’amour des autres, l’amour qui leur fait le bonheur[4].--Tant pis pour eux, Luc et Rachel s’aimèrent; pour l’unité de mon récit, ils ne firent même rien d’autre; ils ne connurent de l’ennui que celui même du bonheur.--La cueillaison des fleurs était leur occupation monotone. Ils n’écartaient pas le désir pour une poursuite plus lointaine, et goûtaient peu les langueurs de l’attente. Ils ignoraient ce geste qui repousse cela même qu’on voudrait étreindre,--comme nous faisions, ah! Madame--par la crainte de posséder et par amour du pathétique.--Ils cueillaient aussitôt toute fleur désirable, sans souci qu’entre leurs mains tièdes, elle ne fût trop vite fanée.--Heureux ceux qui comme eux pourront aimer sans conscience! Ils en étaient à peine fatigués;--car ce n’est pas tant l’amour, et ce n’est pas tant le péché que de s’en repentir, qui fatigue. Donc ils avaient pris cette coutume de regarder bien peu sur les eaux du passé leurs actions flottantes; et leur joie à eux leur venait de l’ignorance de la tristesse; ils ne se souvenaient que de baisers et de prises qu’on peut refaire. Il y eut alors un instant où leurs vies vraiment se fondirent. C’était au solstice d’Été; dans l’air tout bleu, les hautes branches au-dessus d’eux avaient des gracilités souveraines.

[4] Notre ennui vint surtout à cause du bonheur des autres, dont nous ne voulions pourtant pas.

Été! Été! Il faudrait chanter cela comme un cantique.--Cinq heures;--je me suis levé; voici l’aube, et je suis sorti par les champs.--S’ils savaient tout ce qu’il y a de rosée fraîche sur l’herbe, d’eau froide où laveront les pieds frissonnants du matin; s’ils savaient les rayons sur les champs, et l’étourdissement de la plaine; s’ils savaient l’accueil de sourires que l’aube fait à qui descend vers elle dans l’herbe,--ils ne resteraient pas à dormir, je suppose,--mais Luc et Rachel sont las des baisers de la nuit, et cette lassitude amoureuse a mis plus de sourires peut-être dans leurs rêves que l’aube n’en met dans les champs.

* * * * *

Un matin pourtant ils sortirent; ils gagnèrent cette même vallée et ce canal qu’un jour de printemps ils suivaient; mais ayant doublé la colline au lieu de la gravir, ils arrivèrent en un lieu où le canal rejoignait une large rivière; le canal servait au halage; ils passèrent l’eau sur une écluse et suivirent le chemin de halage, ayant à droite le canal, à gauche la rivière. Sur l’autre rive, était aussi une route. Et ces cinq routes parallèles dans l’étroite vallée, aussi loin qu’ils voyaient, s’enfonçaient. Leur promenade ce jour-là fut assez longue, mais pas intéressante à raconter.

* * * * *

Ils voulurent revoir la plage; ils redescendirent la valleuse; ils s’assirent devant la mer. Les flots d’une récente tempête avaient amené sur la grève des coquilles des profondeurs, des épaves et des lambeaux d’algue arrachés; les vagues encore gonflées étourdissaient par une clameur continue. Et Rachel soudain eut une inquiétude: elle sentit que Luc commençait à penser. Un vent plus froid soufflait; un frisson les saisit; ils se levèrent.--Luc marcha devant, trop vite, un peu déclamatoire; une poutre était là, déchiquetée et noire, pilotis inconnu, fragment de bateau, bois des îles... et tous deux devant cela s’arrêtèrent. Après, Luc regarda la mer; Rachel, par besoin, par instinct, s’appuya sur Luc et pencha la tête contre son épaule, sentant confusément en lui l’angoisse et la soif d’aventures. Ils restaient debout. Le soleil s’en allait, s’enfonçait au delà du golfe, après le détroit, où l’on voyait entre les promontoires fuir au loin la ligne infinie de la mer.

Et, tandis que le soleil plongeait, alors, en face d’eux, comme sur une île, les grilles du parc inconnu, recevant les rayons mourants, commencèrent à briller d’une manière inexplicable et presque surnaturelle; du moins il le leur parut à ceci qu’ils ne se dirent rien l’un à l’autre; chaque barreau, plutôt d’acier que d’or, semblait luire de lui-même, intimement, ou à cause d’une excessive polissure; le plus curieux c’était qu’on croyait voir par derrière la grille, encore que l’on n’aurait su dire quoi. Luc et Rachel sentirent, chacun, que l’autre n’osait pas en parler.

En revenant, Rachel trouva, sur le sable, un œuf de sèche, énorme, noir, élastique, et d’une bizarrerie de forme comme intentionnelle, tellement qu’ils la jugèrent importante pour eux, et en cherchèrent une cause.

* * * * *

Le souvenir de ce jour leur laissa une vague inquiétude, et songeant souvent malgré eux à ce parc, clos devant la mer, attirés, questionneurs, et n’ayant d’ailleurs pas de barque qui les y mène, ils résolurent d’y partir un matin, longeant les côtes, marchant jusqu’à ce qu’ils l’eussent trouvé.

Ils se levèrent avant l’aube, et se mirent en route; l’heure était grise et fraîche encore; ils marchèrent comme des pèlerins sérieux, silencieux, préoccupés, ayant un but autre qu’eux-mêmes; et leur curiosité retombée laissait en eux comme le sentiment d’une tâche.--Mais n’en disons pas trop, Madame, car voici presque qu’ils nous plaisent.--Tant pis! pour une fois ils marchèrent sans souci de la chaleur du jour, guidés par une pensée,--car ce n’était plus un désir. Et Rachel ne se plaignait pas des graviers roulants de la route, ou du sable mobile où les pieds appuyés s’enfonçaient;--tantôt suivant la grève, tantôt à travers champs,--une fois remontant la berge d’une rivière jusqu’à ce qu’ils trouvassent un pont,--puis la redescendant ensuite,--puis à travers champs de nouveau.--Ah! les voilà enfin qui parvinrent presque auprès du mur; c’était le Parc;--et pour mieux en défendre l’approche, l’eau de la mer amenée dans un fossé bâti de pierres, battait le pied du mur, et semblait se fermer sur lui, et ce mur avançait en digue, dans la mer, de sorte qu’on ne voyait rien de ce côté qu’un morne promontoire calcaire. Ils avancèrent. Le fossé cessa. Alors suivant le mur ils marchèrent. Le soleil était lourd; la route devant eux s’allongeait;--c’était l’heure où les murs des jardins n’ont pas d’ombre. Ils virent, presque sous le lierre et cachée, une petite porte fermée. Insensiblement le mur tournait, et le soleil, tournant aussi tandis que s’achevait le jour, semblait les suivre. Par-dessus le mur, des branches se penchaient, mais sans gestes. Il naissait de l’intérieur du parc, comme un bruit continu de rires, mais souvent les jets d’eaux font le bruit même de paroles. Tout d’un coup ils se retrouvèrent devant la mer. Alors ils furent pris par une grande tristesse, et ils s’assirent un peu, avant de se remettre en route pour revenir. Devant eux, ainsi que de l’autre côté un promontoire de pierre s’avançait dans la mer, et continuait le mur dont la mer battait le pied dans une douve infranchissable. Et la tristesse les pénétra, les remplit, entrant toute à la fois par la plus étroite fissure.--Surtout, ils étaient las de la course, et de ce qu’elle eût été vaine.--Le soleil maintenant disparaissait derrière le parc; ils marchaient dans l’ombre envahissante du mur; il leur parut un peu qu’elle avait en elle un mystère. Il leur semblait entendre par instants le bruit comme d’un jeu de doigts sur les vitres, mais ce bruit cessant sitôt qu’ils cessaient de marcher, ils le dirent causé par l’étourdissement de leur marche. Il était nuit déjà depuis longtemps lorsqu’ils rentrèrent.

* * * * *

Le lendemain, dans le repos du jour: Racontez-moi l’aube d’Été, dit Rachel, puisque me tient ici près de vous ma paresse. Luc commença: