Petit manuel de la femme supérieure

Part 9

Chapter 93,783 wordsPublic domain

Veillez aussi à ce que vos invités mélomanes aient chacun une chemise et des habits hermétiquement clos: l’exubérance de ces diables d’hommes pousse tout à venir au jour et si cette tendance doit être encouragée pour les idées, il est prudent de la réfréner pour le reste.

Vous aurez soin d’entourer «vos» musiciens des égards les plus affectueux. Vous présenterez, en personne, la coupe de champagne rafraîchissante après chaque course au clavier.

Que rien cependant, parmi vos prévenances, ne dépasse en public les bornes de l’amitié permise. Du reste un musicien débutant qui se tient à sa place est couvert de fleurs; en sort-il, qu’il se tourne aussitôt en bohème.

En général, les femmes peuvent accorder au musicien ce sentiment vague, moins complet que l’amour, plus tendre que l’amitié, sans nom, je crois, dans notre langue, qui leur ouvre une fenêtre sur le bleu et les éloigne des monotonies du pot-au-feu quotidien.

Ne perdez aucune occasion de manifester votre vénération pour les élus de votre oreille.

Une femme à qui l’on annonça devant moi la mort de Rubinstein dit: «Ah! quel malheur pour nous! De tels hommes ne devraient point mourir!» Cela fut soupiré avec une telle conviction, souligné d’un regard si navré, que j’y fus pris et n’ai cessé, depuis cet instant, de la considérer comme une femme très supérieure.

Mais un musicien ne saurait, à lui seul, alimenter votre appétit artistique.

Vos capacités personnelles vous ordonnent d’intervenir vous-même activement. Avec quelques morceaux brillants et bien sus, grâce à une longue étude, du Chopin, je suppose, vous obtiendrez de merveilleux effets, surtout si vous vous préoccupez non seulement du jeu lui-même et de son expression, mais encore de votre façon de vous tenir. L’oreille en effet ne saurait prendre du plaisir où les regards se trouvent choqués.

Ne vous penchez donc pas sur les notes avec cet air haletant et pressé qui entraîne tant de ridicule. Demeurez droite, un peu rejetée même en arrière, si possible, la tête inclinée doucement, les regards dans les corniches. Vos bras étendus, pour atteindre les touches d’ivoire, sans effort, sans raideur, se relèveront, à chaque pose, dans un mouvement onctueux et suave. Il y a tout un programme et toute une révélation dans cette manœuvre du bras.

Certaines femmes trop vives le dressent au niveau de leur tête, au moindre seizième de soupir, d’où il résulte un geste aussi prétentieux que saccadé. D’autres semblent avoir des mains de plomb, trop lourdes pour quitter jamais le clavier. Ce sont des femmes sans élévation, incapables d’interpréter autre chose que du Fahrbach.

Il en est enfin, dont vous serez, habiles à l’enlever avec la grâce d’une aile qui s’étire, prête à l’essor, ni trop ni trop peu; ce sont les femmes qui sentent ce qu’elles jouent et comprennent l’usage que l’on peut faire d’un bras, surtout lorsqu’il est nu et joli. La façon de tirer ses gants, de les pelotonner et de les placer au bout du piano a aussi son importance: veillez-y.

Cela pourtant ne suffit point encore: la musique d’ensemble s’impose. Mais le monde, dites-vous, est plein de gens qui ne goûtent point ce passe-temps, et les exécutants sont, en général, les seuls qui s’y puissent divertir.

Ah! madame, que voilà superficiellement raisonner! Oui, certes, l’on s’ennuiera, mais s’ennuyer au nom de l’art est un fait que nul n’avouera de sa vie, et lorsqu’on s’est ennuyé de la sorte, dans le salon d’une femme, celle-ci acquiert un prestige qu’elle chercherait vainement d’une autre manière.

Donc, faites de la musique d’ensemble. Choisissez, pour cela, des ouvrages extraordinaires. Après l’harmonie, organisez la chorale: reconstituez des opéras entiers avec chœurs et orchestre. Les choses inédites sont fort appréciées, mais la vieille musique ne l’est pas moins, à la condition toutefois que l’excès même de son antiquité en fasse de la musique ignorée, c’est-à-dire nouvelle. On vous saura gré d’exhumer une messe de Palestrina ou un ballet de Lulli.

L’_Alceste_ de Glück fera fureur, surtout si pour montrer vos connaissances en histoire et votre largeur d’idées, vous comblez les entr’actes avec un peu de Piccinni.

Je puis vous résumer mon opinion en quelques mots, opinion qui ne s’applique point qu’à la musique: tout ce qui est inconnu, même mauvais, sera toujours bon; tout ce qui est connu, même bon, sera toujours mauvais.

Ce principe, d’allure saugrenue, également profitable à l’artiste et à l’amateur, s’explique par les exigences de la petite vanité individuelle, toujours soucieuse d’en savoir plus que le voisin et de découvrir des trésors que personne n’a soupçonnés.

Mais je vous vois, madame, inquiète, presque impatientée. Vous m’écoutez avec distraction et votre curiosité court en avant de mes paroles.

Rassurez-vous, j’ai deviné: c’est Wagner qui vous préoccupe. Sans hésitation, soyez-en fanatique. Défendez-le du bec et des ongles. Stigmatisez ses détracteurs ou plutôt, puisqu’il ne faut désobliger personne, rompez brusquement les chiens, avec pointe de dédain dans le sourire, si quelque mécréant d’art ose l’attaquer en votre présence.

Wagner est trop jeune pour que vous puissiez ne pas lui rendre hommage. Seulement, afin de ne pas paraître idolâtrer de confiance, discutez quelques points. Ainsi l’orchestration, si puissante d’ailleurs du maître est souvent touffue. La cause en est à la profusion des beautés qui se superposent et qu’un examen consciencieux permet de savourer à loisir. Encore faut-il avoir l’oreille exercée. _Lohengrin_, direz-vous, appartient à la première manière de Wagner, alors qu’il n’était pas encore complètement affranchi de la délétère influence des Italiens. La _Walkyrie_ donne une impression plus juste, etc. Pour le reste, écoutez, recueillez des jugements et sachez en extraire l’essence.

En ce qui concerne Beethoven, Bach, Mozart, Schumann, gardez-les pour les jours de pénurie. On en peut toujours servir, tant leur supériorité est établie, mais les drôles sont aujourd’hui si répandus qu’il faut mettre dans leur usage beaucoup de discernement et de modération.

A dessein, je n’ai pas parlé de la musiquette dérivée d’Offenbach: ne vous abaissez jamais jusqu’à y faire même allusion. Votre mari seul peut l’aimer sans inconvénient.

Enfin, recommandation dernière au sujet de la musique, laissez croire que vous composez, que vous charmez parfois vos heures de solitude en jetant au hasard quelque phrase attendrie.

Une symphonie à votre actif serait d’un bon effet; mais qu’à aucun prix, le public ne soit admis à juger vos œuvres, même si elles existent en réalité. L’inconnu, madame! N’oubliez pas le mystérieux pouvoir de l’inconnu!...

CHAPITRE V

LA POLITIQUE.--LA RELIGION

Je passerai vite sur la politique dont les changements continuels, les trahisons et les grossièretés ne font pas un sujet digne de la sollicitude d’une femme supérieure.

Au surplus, comme cet art--la politique, un art!--s’accommode volontiers des intelligences moyennes, nous la placerons dans la compétence de votre mari.

Encore, si discrète qu’elle soit, devez-vous avoir une attitude. Or, je dirai d’une femme supérieure ce que M. Thiers a dit de la République: elle sera conservatrice ou ne sera pas.

En effet, votre société, se composant de gentilshommes, de capitalistes et de gens en place, est naturellement conservatrice. Et puis, les républicains, généreux parce qu’ils ont le pouvoir, vont bien chez les conservateurs, tandis que ceux-ci, aigres et boudeurs comme des vaincus, s’abstiennent, le plus souvent, de la réciproque, sans compter que les conservateurs disposent de cet émail indéfinissable et discret des vieilles faïences, dont les porcelaines républicaines trop neuves et trop luisantes ne sont pas fâchées d’escamoter quelques reflets, pour, au besoin, donner le change. Reportez-vous, à ce sujet, à mes considérations sur l’aristocratie.

Vous percevez donc tout de suite la nécessité d’une opinion qui permette à tout le monde de fréquenter votre salon, à tous ceux au moins qui, ainsi que je vous l’ai expliqué, ont quelque titre à cet honneur, les hauts fonctionnaires par exemple.

D’ailleurs, le parti républicain a ses gentlemen, comme le parti conservateur a ses palefreniers et nous ne sommes plus au temps où la chanson, alors royaliste, pouvait insinuer:

On dit que vous fait’ vot’ toilette Et que vous vous lavez les mains: Vous n’êtes pas républicain!

J’aimerais à vous entendre parler de «vos princes». Cela donne un petit air «Faubourg» et vieillot, le plus avenant du monde, et, par surcroît, que vous passeriez pour immuablement fidèle à vos principes, pour amoureuse des belles traditions, ce qui n’est pas mince.

Le prince--Orléans, Napoléon, Anjou, don Carlos ou Naundorff--m’est indifférent, pourvu qu’il y ait un prince.

Naundorff--ne riez pas--aurait cet avantage que vous pourriez conter comment Mme la duchesse de Tourzel révéla devant votre grand’mère des détails stupéfiants, que vous inventeriez puisque l’une et l’autre sont mortes. Et puis, soutenir un prétendant qui ne prétend à rien et que tout le monde dédaigne, n’est pas d’une âme banale.

Mais je m’oppose à ce que votre loyalisme vous conduise aux excès de langage courants chez les politiciens. L’invective ne prouve rien et la calomnie, dénuée de formes, déconsidère.

Occupez-vous des affaires de l’État si la conversation n’a pas d’autre aliment; blâmez le ministère avec une perfide modération; ridiculisez les gros bonnets qui ne fréquentent pas chez vous. Ceux qui sont vos familiers seront ravis de faire chorus, sous le manteau.

Avec les années, si votre salon prend de la consistance, l’autorité s’inquiétera; un émissaire viendra proposer à votre mari la croix attendue, pour le gagner; vous aurez de la police secrète à vos bals et le triomphe sera complet.

* * * * *

En religion même tactique, mais un peu plus agressive. Vous êtes partisan du Syllabus; vous condamnez les tendances démocratiques qu’affecte le Saint-Siège; vous dites son fait à Léon XIII et vous vous déclarez prête à confesser votre foi dans le martyre.

Cela ne vous empêche pas d’accueillir les huguenots et les mahométans, pour peu qu’ils aient d’esprit et de millions.

Allez à la messe d’une heure; fréquentez les quelques saluts haut cotés où l’on fait de bonne musique et où de gros prédicateurs réjouis et lustrés, démontrent, de cinq à six, les grandes vérités de la religion à un parterre de belles dames qui n’en ont jamais douté.

La présidence d’une œuvre cossue vous ferait grand honneur. Une telle dignité place malheureusement celle qui en est revêtue dans une pénible alternative: ou bien solder de sa poche les billets de loterie et les bibelots des ventes de charité, ou bien paraître se rembourser de ses dîners et de ses bals en accablant jusqu’à l’arrière-ban de ses amis, de perfides invitations à verser la forte somme. A vous de juger.

Vous n’autoriserez, sous aucun prétexte, en votre présence, une discussion religieuse. Si quelque imprudent s’y aventure, arrêtez-le en disant: «Voulez-vous bien m’accorder le droit de croire ce que Pascal et Bossuet ont cru avant vous et moi?» Le sourire de commisération fera le reste et le parpaillot sera confondu.

Quant au maigre du vendredi, aux jeûnes, aux abstinences, vous avez bien eu, dans la nuit des temps, quelque petite dyspepsie qui vous en affranchisse.

Cela s’appelle observer l’esprit, sans s’astreindre aux prescriptions tatillonnes de la lettre.

Choisissez un directeur parmi les révérends pères dont l’éloquence est appréciée dans le monde. Vous vous plaindrez, avec mystère, de sa sévérité; vous feindrez d’être l’esclave de ses moindres défenses, mais comme il aura l’adresse de ne vous interdire que ce que vous n’avez pas à cœur, sa morale ne vous fera pas démesurément souffrir.

Enfin, soyez en bons termes avec votre curé, donnez aux sœurs quêteuses qui passent, dites ostensiblement le _Benedicite_, puis les _Grâces_ et votre salut se fera tout doucement, mais à coup sûr...

LES CHOSES DU CŒUR

CHAPITRE UNIQUE

L’AMOUR

Cette idée de salut sur laquelle je viens de vous laisser et que vous considérez sans doute comme la fin logique de mes enseignements, fait naître en vous, je le vois, une insurmontable mélancolie.

Quoi! C’est tout? gémit une voix intérieure qui malgré la solidité de vos croyances en un monde à venir, rempli d’infinies voluptés, traduit la pensée d’Horace: _serus in cœlo_, aller au ciel le plus tard possible.

Non, madame, ce n’est pas tout et j’ai gardé pour la bonne bouche, pour le dessert, si vous préférez, les quelques avis qu’il me semble opportun de vous donner en ce qui concerne l’amour.

Vous souhaitez d’abord une définition, dans l’espoir, sans doute, que je vais tenailler ma cervelle afin d’émettre, en trois mots, un paradoxe intéressant, un trait piquant et spirituel. Quelle que soit, en une telle matière, l’opportunité de la saillie, je ne m’y risquerai pas, me bornant à vous citer trois opinions pour vous satisfaire.

1º L’amour est l’échange de deux fantaisies, le contact de deux épidermes.

2º L’amour, c’est l’égoïsme à deux.

3º L’amour est enfant de Bohême.

Vous voilà fixée, n’est-il pas vrai? Pourtant, je crains bien que vos tendances utilitaires, votre tempérament indifférent, votre orgueil et vos prétentions ne fassent d’un tel sentiment, non pas un plaisir, non pas même une distraction, mais ce qu’il est le plus souvent aujourd’hui, à la fin du siècle de la vapeur, tout simplement l’art de faire des affaires avec votre épiderme pour fonds de roulement.

D’ailleurs, vous êtes un peu dans la situation du savetier à qui le financier vient de donner cent écus. Ce n’est pas, à coup sûr, que la garde de votre argent vous préoccupe et vous n’en êtes point directement l’esclave, mais ne supportez-vous pas la servitude des traditions qu’il impose et du prestige qu’il confère? N’y a-t-il pas, surtout en amour, une foule de manifestations auxquelles s’oppose le terrible: «_cela ne se fait pas!_» La tyrannie mondaine ne sévit-elle pas précisément contre les aspects les plus engageants du péché mignon? Est-il enfin possible, dans votre situation et avec vos idées, de faire l’amour franchement, vivement, passionnément?

Vous savez bien que non.

Et c’est en cela que la nature plus chrétienne que les chrétiens rétablit l’égalité parmi les êtres en vous refusant quelques-unes des jouissances qui sont parmi les plus douces de ce monde.

De l’amour, vous connaîtrez peut-être certains troubles, certains spasmes, certaines inquiétudes qui ne sont pas sans charme; peut-être aussi votre vanité s’en pourra faire un piédestal, mais ce que votre état de femme du monde et de femme supérieure vous obligera d’ignorer toujours, le sentiment que vous devrez mépriser, faute d’avoir le droit de l’éprouver, c’est la joie.

La joie, madame, entendez-vous, c’est-à-dire l’élan qui porte au cœur tout le sang d’un seul coup, qui fait que l’on se trouve plus léger, que l’on respire plus au large, que l’on adore vivre, que l’on voudrait obliger le premier venu, rendre service à tous les passants, voir l’univers heureux.

Il ne vous sera jamais donné de concevoir la joie débordante de la petite ouvrière, de la blondinette qui, le dimanche matin, fait la queue derrière le tramway ou le bateau de Saint-Cloud, tenant d’une main son numéro d’ordre, de l’autre un petit sac où s’entre-choquent une boîte de sardines, des œufs durs et des cerises.

Elle va dîner sur l’herbe avec son bon ami qui escalade, derrière elle, les plus abruptes impériales. Et quelle ivresse de se serrer l’un à l’autre, de se prendre la main, en plein air, au nez des voisins! Quels bonds du cœur, l’instant d’avant, lorsque, dans le bureau d’omnibus, le premier venu attendait l’autre! Quels regards à en avoir les yeux malades, vers le coin par où doit déboucher le retardataire! Quelle frénésie dans ces vingt pas faits au-devant de lui lorsqu’il paraît! Ah! madame, il n’y a peut-être pas au monde, un lieu qui puisse se vanter, comme le quai du Louvre, d’avoir été le théâtre de tant de bonheurs!

Vous souriez. Vous êtes surprise que j’évoque, à votre pensée, d’aussi maigres objets, que je mette quelque complaisance à vous parler du plaisir des petites gens.

Eh bien! au risque de vous importuner tout à fait, je serai vulgaire jusqu’au bout.

Le mot «bon ami» s’est échappé tout à l’heure de ma plume et sa naïve poésie fait que j’y reviens malgré moi.

Vous aurez des amants, madame, des amants riches et prévenants qui vous combleront de cadeaux et paieront au besoin les notes de votre couturière; vous n’aurez pas de bon ami. On vous donnera des fleurs superbes, payées fort cher, mais au même instant peut-être une danseuse recevra les pareilles. Quelle distance de ces corbeilles magnifiquement enrubannées à la rose de deux sous donnée par le bon ami, au cœur de laquelle un peu de son âme reste blotti, dont chaque pétale porte le parfum d’un baiser.

C’est qu’un bon ami n’est pas taxé: on ne lui réclame ni forte somme, ni trafic d’influence, ni satisfaction d’amour-propre. On ne lui demande que d’aimer: ce n’est rien et c’est tout, à la fois beaucoup plus et beaucoup moins que ce que vous exigez vous-même, mais en tous cas, c’est autre chose.

Le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, répondit un jour à Louis XVI qui le complimentait sur ce que son âge ne l’empêchait pas de faire l’amour: «Oh! Sire, je ne le fais plus, je l’achète tout fait!»

Vous, vous le vendez, ce qui revient au même au point de vue de la moralité qui préside à la transaction.

Oh! je sais bien, vous ne pouvez vous serrer sur une impériale contre un membre de l’Académie des Sciences morales et politiques; il serait bouffon à vous d’aller vider une boîte de conserves, à la _Lanterne de Démosthène_, en compagnie d’un général et très déplacé de proposer une régalade d’œufs rouges à un ministre plénipotentiaire. Mais c’est précisément parce que l’impraticabilité de ces démarches éclate aux yeux, que je me hâte de vous faire remarquer que l’amour sincère et bon enfant n’est point votre fait.

A la rigueur, au temps jadis, l’illusion était possible. Si l’on ne possédait point en toute occurrence cette conviction sans détour qui est la pierre angulaire d’un sentiment non calculé, l’on avait du moins, pour y suppléer, la galanterie, qui était l’image gracieusement imitée, embellie même parfois, de la tendre réalité. Par un penchant naturel, par une longue pratique des égards dus aux femmes, par un précieux atavisme aussi, les hommes savaient imprimer un tour charmant à leurs entreprises. Le triomphe n’était jamais grossier, l’échec était rarement humiliant et, grâce à ce que les hommes étaient également empressés auprès de toutes les femmes et les traitaient avec une semblable déférence, on ne démêlait point--ou plus malaisément--vers laquelle allait leur goût secret.

Il y avait, vous le pensez bien, d’éclatantes exceptions mais la très grande majorité ne dédaignait pas le bénéfice d’un aimable mystère. Si d’autre part, le raffinement était une barrière aux passions furieuses, il rendrait singulièrement inoffensive et attrayante la satisfaction des menus caprices. Une rencontre, un regard, une caresse, un adieu et c’était du bonheur pour deux êtres, avec tout juste le nuage de mélancolie finale qui le faisait valoir. Les amoureux alors ne clabaudaient point aux échos leurs bonnes fortunes et le souci qu’ils avaient de les mériter par l’exquise politesse de leurs manœuvres, bien loin d’en vouloir abuser, plaçait l’amour sous l’empire de cette loi délicate qui déclare que la façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne...

Nous avons, ou plutôt vous avez changé tout cela. La galanterie apparaît comme l’ancien régime de la bonne compagnie et la révolution, là-dessus, a été si complète que l’homme assez audacieux, aujourd’hui, pour baiser la main d’une femme dans le salon de laquelle il pénètre, s’expose le plus souvent à passer pour un compromettant goujat et à recevoir une correction du mari le moins susceptible.

On n’est plus galant de nos jours, on est correct.

Ah! quelle élasticité! quelle vague dans ce stupide adjectif!

Un homme reste insolemment couvert devant une femme, mais le chapeau est luisant et de bonne forme: cet homme est correct.

Un homme a volé votre montre dans votre poche, a pris votre place, a enlevé votre fille puis l’a abandonnée, mais il fréquente une salle d’armes, connaît par cœur les prescriptions de M. de Chateauvillard et tire décemment à l’épée: cet homme est correct.

Un homme vous menace, si vous ne lui donnez mille louis, de publier que votre femme a pour amant votre cocher, mais il monte, au Bois, le matin et a son service à toutes les premières: cet homme est correct.

Un homme proclame qu’il est l’amant d’une vieille déséquilibrée qui l’entretient publiquement, mais sa jaquette a de la coupe et ses gants sont immaculés: cet homme est correct...

Vous voyez, madame, qu’il n’en coûte pas beaucoup à l’initiative personnelle pour être correct et une telle qualité a cela de précieux, à notre époque tourmentée, que rien ne la peut faire perdre si le tailleur et le banquier consentent à prolonger le crédit. Correct on entre à Mazas, correct on en sort; les drôles qui piétinèrent les femmes au Bazar de la Charité, lors de l’affreuse catastrophe, étaient, vous n’en doutez pas, le superlatif du correct et, une fois le premier élan de bourgeoise indignation passé, ils se sont retrouvés corrects comme devant.

Attendez-vous donc à rencontrer des soupirants brutaux, prétentieux, faux, avides et bavards, mais, au demeurant, impeccablement corrects.

Si je me suis étendu sur ce sujet, un peu longuement peut-être, c’est afin de vous éviter des entraînements préjudiciables et de vous maintenir dans la seule voie qui puisse vous mener au but désiré: celle de l’amour pratique et méthodiquement intéressé.

Comment donc faudra-t-il faire pour en tirer tout le parti possible?

Le plus important, à coup sûr, c’est la discrétion. Écoutez plutôt les excellentes choses que dit, là-dessus, Mme de Genlis:

«Une femme, pour une seule aventure éclatante, peut être perdue, si on ne la peut nier; une femme après mille dérèglements peut ne pas l’être et peut se relever, s’il n’y a sur elle que des ouï-dire et que l’opinion.»

Pour étayer cette théorie, permettez-moi de vous citer encore l’extrait suivant d’une conversation que M. le duc de Choiseul eut avec Mme la princesse de Guéménée:

«Une femme est déshonorée, dit le duc, non parce qu’elle a un amant, mais bien si elle en a plusieurs à la fois ou s’ils se succèdent avec une telle rapidité qu’on ne peut en compter le nombre; si elle les prend au hasard, selon la taille, l’encolure, dans les antichambres comme dans les salons et que ces derniers, un peu plus de mise que les autres, la méprisent assez pour ne pas même rester ses amis. Voilà, selon moi et selon vous, madame, n’est-il pas vrai? ce qui doit déshonorer une femme...»

Est-il besoin d’admirer combien la concordance de ces deux opinions leur donne de force?

Il n’y est rien affirmé que de sage et de judicieux et Mme de Genlis, en dépit de quelques mésaventures oubliées, étant demeurée comme le type classique de la femme supérieure, son enseignement n’en est pas diminué, bien au contraire.

Donc, vos précautions en vue d’un secret relatif[5] étant prises en conscience, il vous sera loisible de dresser vos batteries et même de risquer quelques décharges, en respectant toutefois les préceptes de M. de Choiseul: pas plus d’un à la fois et un temps assez long à chacun pour donner l’illusion de la stabilité.

[5] Je dis «relatif» car enfin le secret absolu supposant l’absence de toute intrigue, aurait pour effet de laisser croire que vous n’avez pas les moyens d’acquérir un amant.