Petit manuel de la femme supérieure

Part 10

Chapter 101,275 wordsPublic domain

Vous aurez pour vous guider dans le choix de vos élus, dans la nature des faveurs qu’il convient de leur octroyer et surtout dans la manière de les rendre heureux, ce sentiment de l’opinion publique qui est un infaillible et précieux baromètre.

Votre amant est-il félicité, tout bas, dans les coins, sur une victoire que l’on suppose, c’est le beau fixe.

Si l’on se retourne ensuite vers vous, avec des sourires et des airs entendus, nous descendons au variable, parce que l’aventure est en train de devenir notoire.

Mais le jour où votre mari sera, de ce fait, ridicule c’est que la chronique tourne au scandale et nous tombons à pluie ou vent.

Gardez-vous de dépasser le variable qui est le niveau minimum admis du mercure galant.

Qui vous pouvez choisir? Voilà qui est bien délicat et le conseiller le plus autorisé là-dessus est votre tempérament. Si vous avez, matériellement parlant, un gros appétit amoureux, les repas devront se trouver plus forts, plus fréquents aussi. Or les membres de l’Institut, les dignitaires de l’État et, en général, tous ceux à qui l’âge est venu avec les honneurs, n’ont plus guère à offrir qu’une table à demi desservie, car ils en sont aux petits fours et aux babioles que l’on grignote au dessert. Ce n’est pas à dire qu’un tel menu soit à mépriser, mais on y fait surtout honneur, dans votre cas, lorsque les premiers tiraillements de la faim, les plus violents, ont eu, pour s’apaiser, quelque forte pièce de viande saignante largement arrosée. Prenez donc un jeune homme dont la taille et l’encolure, comme dirait M. de Choiseul, représentent assez exactement le rosbif qui vous est nécessaire.

Mais que ce mot «prendre» ne vous induise pas à courir le galant avec une trop visible et trop compromettante ardeur. Exigez des préliminaires, des soupirs, un siège en règle, marquez votre répugnance à faillir, puis votre hésitation; tombez enfin dans les bras de l’heureux assaillant exaspéré par les bagatelles d’une porte qui est chez vous, pour le moins, à deux battants.

Avec un jeune amant, vous n’avez nul besoin de vous contraindre. Accordez-lui tout ce qu’il désire, ajoutez-y même à l’occasion, de façon à le rendre fou de vous, car un amant pas amoureux c’est comme une horloge sans balancier, à peine bon à meubler un coin de salon.

Rencontrez-le toujours--pour le bon motif--dans des locaux différents. Si grande que soit la répugnance inspirée par la banale maison meublée à une femme un peu élégante, il est incontestable qu’elle peut nier une apparition non renouvelée dans un lieu quelconque, alors qu’elle n’aurait pas la même ressource si un concierge, c’est-à-dire l’équivalent de vingt-cinq bavards, la voit entrer à tout instant, dans un même rez-de-chaussée.

La théorie du «nid» est absurde, fausse et prudhommesque. On pond dans un nid, on y couve, mais quand on n’éprouve que le besoin d’aimer, si fréquent qu’il soit, on fait comme les moineaux, on saute de branche en branche.

Si, contrairement au cas que nous venons d’envisager ensemble, votre appétit n’est point une fringale et peut être rassasié par de menues friandises, macarons, petits beurres, suprêmes ou langues de chat, vous agirez sagement en jetant le mouchoir à quelque personnage considérable, diplomate ou général qui vous fera honneur et avec lequel vous ne risquerez pas d’indigestion. Pourtant qu’il ne soit pas trop vieux, ni trop notoirement incapable de tenir l’emploi dont vous l’honorez. Il est une limite, dans toutes les fonctions, où l’oreille au moins doit être fendue.

Je n’ose vous défendre d’écrire. Tout le monde est convaincu des dangers d’une telle imprudence et tout le monde s’y risque cependant. Écrivez le moins possible, dans les termes les plus vagues que vous imaginerez.

Quand vous aurez à recevoir de l’argent, soit que vous l’ayez demandé à l’aide de savantes circonlocutions, soit qu’on vous l’ait offert à propos, que ce ne soit jamais en espèces ni de la main à la main. Un chèque dissimulé dans un bouquet ou dans un livre, une note rendue acquittée de la même manière, voilà comme on procède chez les honnêtes gens.

Le secret par exemple doit être absolu en matière financière, non pas que de tels marchandages soient plus dégradants qu’autre chose, mais parce que tout le monde craindrait d’être «tapé» et personne ne se ferait faute de le dire.

Observez quelle discrétion je mets à ne pas vous imposer personnellement celui-ci ou celui-là. Une femme a de si merveilleuses intuitions pour démêler, à première vue, les agréments et les services de toute nature qu’elle peut retirer d’un homme, qu’à vouloir vous régenter, là-dessus, j’aurais l’air de Gros-Jean qui en remontre à son curé. Aussi je suis tranquille: vous ne vous déciderez point à la légère et vous n’aurez pas besoin, comme Catherine de Russie, d’avoir une baronne Bruce, chargée d’essayer les soupirants de l’impératrice et de faire un rapport, en connaissance de cause, sur leurs aptitudes.

Mais l’âge viendra, madame, les années passeront sur vous, laissant tomber, chacune, un peu de leur poudre blanche dans vos cheveux. Votre visage perdra de son rose et de sa fraîcheur comme une pêche qu’on laisse trop mûrir; le satin de votre peau prendra des mollesses de foulard et vos paupières abaisseront davantage sur vos yeux moins brillants, leurs stores festonnés de rides.

Sachez vieillir, madame, et vieillir vite. Une jeune vieille est souvent désirable et presque toujours charmante; une vieille belle est un objet navrant qui ne donne guère une illusion de grandeur qu’au clair de lune, comme les ruines. Encore a-t-elle, comme ces dernières aussi, le triste privilège d’épouvanter le passant qui jamais ne s’en approche la nuit...

En vérité, je termine ce _Petit manuel_ sur le ton le plus triste et le plus désobligeant. Ne n’en veuillez pas, madame, si d’un présent enchanteur, j’ai poussé quelques ruades vers un avenir que j’espère lointain.

Oubliez l’hypothétique portrait futur que j’ai eu l’impertinence de tracer de vous et soyez de l’avis de la comtesse de Grignan à qui, alors qu’elle n’était que Mlle de Sévigné, l’abbé de la Mousse demandait: «Comment pouvez-vous tirer tant de vanité de ces appas qui doivent pourrir un jour?--Pardon, l’abbé, répondit-elle, vous oubliez qu’ils ne sont pas encore pourris!»

CONCLUSION

Bien des pages viennent d’être employées à vous faire savoir de quelle manière une femme s’y prendra pour conquérir le renom de femme supérieure.

Il est un autre programme, soutenu par les gens à courte vue, que je me ferais cependant un crime de ne point signaler, ne fût-ce que pour en mieux montrer le vide.

Ils prétendent qu’une femme supérieure doit être bonne aux siens, indulgente et remplie de compassion pour tous, qu’elle doit s’efforcer de plaire à son entourage et de rendre son abord affable, qu’elle gagne à n’être pas coquette, à pleurer quand elle est triste, à rire lorsqu’elle est joyeuse, à ne jamais faire étalage d’un sentiment qu’elle n’éprouve point en réalité.

Ne veulent-ils point aussi qu’elle s’accommode des ennuis aussi bien que des plaisirs de sa condition, qu’elle évite de blesser la délicatesse de ceux qui l’approchent, qu’elle demeure vertueuse... Enfin, il leur faut la lune et ils concluent avec emphase: une femme doit préférer le bonheur durable de celle qu’on adore à la passagère gloriole de celle qu’on admire!

Pffff!!!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

PROLÉGOMÈNES 1

LE CADRE I.--Le logis et l’ameublement 25 II.--La table 46 III.--La chaise longue 56 IV.--La toilette 66

L’INTÉRIEUR I.--Le mari 89 II.--Les enfants 112 III.--Les domestiques 123 IV.--La famille 132

LE MONDE I.--Les relations 155 II.--La conversation 174

LES CHOSES DE L’ESPRIT I.--Les sports 187 II.--La littérature 202 III.--Les beaux-arts 212 IV.--La musique 218 V.--La politique et la religion 231

LES CHOSES DU CŒUR L’amour (chapitre unique) 239

CONCLUSION 259

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