Perte et gain

Part 4

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Chaque année amène des changements et des réformes. Nous ignorons l’état actuel de l’église d’Oxley; elle peut avoir jubé, piscine, _sedilia_[31], toutes choses nouvelles, comme aussi avoir subi une réforme en sens contraire, c’est-à-dire le dossier des bancs tourné par principe vers la table de communion, et la chaire placée au milieu des bas-côtés. Mais à l’époque où nos jeunes gens traversèrent le cimetière, il n’y avait rien, en bien ni en mal, qui pût les attirer dans l’intérieur de l’édifice, et ils passaient outre, lorsqu’ils aperçurent, en s’éloignant de l’église, ce que Sheffield appelait un vieux _don_. C’était un _fellow_[32] connu de Charles, un homme de bonne famille et possesseur d’un petit patrimoine. Il avait fait ses études à l’Université en même temps que M. Reding, et parfois il avait été son hôte au presbytère. Aussi Charles le connaissait depuis son enfance; et maintenant qu’il était à Oxford, il en avait reçu, comme c’était naturel, plusieurs petites attentions. Un jour qu’il s’était trop attardé pour son dîner, le bon fellow l’avait invité à sa table; une autre fois, il l’avait emmené à une partie de pêche à Faringdon; il lui avait également promis des billets pour des dames de sa connaissance, qui devaient venir à la Commémoration[33]. C’était un homme clairvoyant, d’un caractère facile, à la parole libre, aux désirs bornés, d’une sensibilité assez calme, d’une délicatesse peu romanesque, et sans ostentation dans ses croyances religieuses: en d’autres termes, irréprochable dans sa conduite, il détestait néanmoins toute parade de religion et ne pouvait souffrir les prétentions en ce genre. Connaissant l’Université depuis trente ans, il pouvait en porter un jugement équitable sur la plupart des choses. Il était venu à Oxley pour faire des funérailles à la place d’un ami, et il retournait chez lui. Il appela Charles de loin. Celui-ci, embarrassé tout d’abord de se trouver avec deux amis si différents et dans des rapports si opposés, ne tarda pas à se remettre un peu, en voyant l’indifférence de M. Malcolm; et tous les trois rentrèrent ensemble dans la ville. Reding, toutefois, jusqu’au dernier moment, garda un reste de gêne et de malaise, surtout aux approches d’Oxford, où il rencontra des personnes de différents partis, qui le saluaient en passant.

[31] Siéges gothiques en pierre, pour le célébrant, le diacre et le sous-diacre. Ils sont construits dans l’épaisseur de la muraille du sanctuaire, du côté de l’épître. On en voit des modèles, en Angleterre, dans les églises et les chapelles bâties par le célèbre Pugin.

[32] Le _fellow_ est un membre de l’Université qui jouit d’un legs (_fellowship_) fondé au profit d’un collége. Tous les colléges ont leurs _fellows_; le nombre de ces sortes de bénéficiers s’élève quelquefois jusqu’à trente pour un seul établissement. Les revenus des _fellowships_ varient entre 2,500 et 8,750 francs. Les _fellows_ ne peuvent se marier; ils ont cependant la liberté de le faire; mais dans ce cas ils perdent leur fellowship, qui, au reste, est remplacé ordinairement par un bénéfice dans l’intérieur du pays, s’ils sont ministres.

[33] La fête de la Commémoration est d’origine catholique. Jadis elle était consacrée à prier pour les bienfaiteurs de l’Université: on disait une messe pour eux; aujourd’hui on se contente de faire prononcer un discours en leur honneur.--Nous nous dispensons de toute réflexion; le lecteur n’aura pas de peine à tirer la conclusion de ce fait. Qu’il nous suffise de dire qu’à Oxford la plupart des monuments et des usages ont conservé leur cachet catholique... Peut-être est-ce à ces restes de respect pour la religion de ses pères que cette ville doit le privilége d’avoir donné naissance au grand Mouvement religieux.

Par forme d’observation, Charles dit qu’ils avaient vu dans la campagne une jolie petite chapelle qui était en voie de restauration. M. Malcolm se prit à rire. «Ainsi, Charles, répliqua-t-il, vous mordez aux nouveautés du jour?» «Quelles nouveautés?» s’écria le jeune étudiant, qui, troublé à ce reproche, ajouta pour s’excuser que c’était seulement par hasard qu’un ami les avait conduits à cette chapelle. «Vous me demandez quelles nouveautés? reprit M. Malcolm; eh bien, la plus nouvelle, la dernière. Oxford est le lieu des nouveautés; elles ne manquaient pas non plus de mon temps. La plus grande partie des résidents, les élèves, changent tous les trois ans; les fellows et les _tuteurs_, tous les six; et chaque génération a sa nouveauté. Non, il n’y a pas de principe de stabilité dans cette ville, excepté pour les chefs, qui s’y fixent et qui restent les mêmes jusqu’à la fin de leur carrière. Quel est le caprice du moment parmi vous autres les nouveaux venus? continua-t-il: est-ce la bouteille ou le cigare?» Charles sourit modestement; J’espère, ajouta-t-il, que l’habitude de la boisson a entièrement disparu. «Des choses plus mauvaises peuvent s’introduire, repartit M. Malcolm; mais la mode est de tous les pays. Autrefois, nous avions ici le club de la Déclamation, peut-être est-il encore en faveur; auparavant c’était la Société Philharmonique. Nous avons vu la géologie faire fureur; maintenant, c’est la théologie: et bientôt ce sera l’architecture, ou les antiquités du moyen âge, ou les éditions, ou les manuscrits. Chaque mode s’use à son tour. Tout dépend d’un ou de deux hommes d’action. Mais le secrétaire se marie, ou le professeur obtient un canonicat; de là des réunions moins régulières, des réunions sans conséquence, et ainsi peu à peu la chose dépérit et meurt.»

Sheffield demanda si le mouvement actuel n’était pas trop général dans le pays pour lui assigner une telle chute. Il n’en savait pas long sur ce point; mais les journaux en étaient tout remplis, et dans le voisinage c’était le sujet de toutes les conversations: le mouvement ne s’arrêtait pas à Oxford.

«J’ignore ce qui se passe dans l’intérieur du pays, répondit M. Malcolm; la question est vaste; mais le mouvement n’a pas ici des éléments de durée. Ces messieurs obtiendront des bénéfices et se marieront, et ce sera la fin de l’histoire. Je ne parle pas contre eux, je les crois des hommes très-respectables; mais ils sont emportés par le flux de la mode.»

Charles fit observer qu’il était fâcheux que cette agitation alimentât l’esprit de parti. «Oxford, ajoutait-il, devrait être un lieu de calme et d’étude; la paix et les Muses sont des compagnes inséparables; et à cette heure on parle, on discute dans chaque quartier. Les étudiants ne peuvent plus remplir leurs devoirs comme à l’ordinaire, ni accepter chacun comme il se présente; mais ils sont obligés de prendre part aux questions, d’avoir égard à de certaines choses qu’au fond ils rejettent, et d’affecter des opinions quand ils n’en ont réellement aucune.

M. Malcolm donna son assentiment d’un air distrait, occupé d’un point de vue qui s’offrait à ses yeux, et qu’il paraissait considérer avec plaisir. «On trouve laide cette partie du pays, dit-il, et peut-être avec raison; mais, soit habitude ou non, quant à moi, ce comté me plaît et je lui trouve toujours des charmes. Les effets de lumière y changent à tout instant, de sorte que le paysage, si l’on peut parler ainsi, varie à chaque pas. J’ai vu là-bas Shotover prendre les nuances les plus opposées, quelquefois pourpres, d’autres fois couleur de safran brillant ou orange foncé.» Et il s’arrêta. «Oui, vous parlez de l’esprit de parti; en vérité, il y en a beaucoup ici... Non, je ne crois pas qu’il y en ait beaucoup, continua-t-il, sortant de sa distraction. Certainement il y a des divisions à Oxford, mais les divisions et la rivalité y sont à l’état de permanence. Les sociétés diverses ont chacune leurs intérêts et leur honneur à maintenir, et elles se querellent, comme les ordres religieux dans l’Église de Rome. Je me trompe, la comparaison est exagérée. Oxford ressemble plutôt à une aumônerie pour les veuves des ministres. La vanité, la jalousie, les bavardages y sont à l’ordre du jour. C’était de même en mon temps. Les deux grandes ladies, dame Vice-Chancelier et dame Théologien-Professeur ne peuvent être d’accord, et elles ont chacune leurs adeptes. Un jour, c’est le Vice-Chancelier lui-même qui, d’un coup de balai, met à la porte de la Convocation[34] tous les jeunes _maîtres_; et de là grande colère parmi ceux-ci. Un autre jour, c’est M. Slaney, doyen de Saint-Pierre, qui ne se fait pas scrupule de dire dans une diligence que M. Wood n’est pas un savant, sur quoi Wood, à son tour, l’appelle «le calomniateur Slaney». Ici, c’est le vieux M. Barge, ex-doyen fellow de Saint-Michel, qui s’imagine que sa jolie fiancée n’a pas été reçue avec les honneurs convenables. Là, c’est le docteur Crotchet, qu’une influence funeste écarte, pendant bien des années, de l’évêché qui lui est destiné. D’un autre côté, c’est M. le professeur Carraway qui a été peint d’une manière infâme, dans la _Revue d’Edimbourg_, par un élève paresseux qu’il avait humilié aux examens. Mais, voici (_majora movemus_) que trois colléges forment mutuellement le vœu d’une mortelle opposition à un quatrième; ou enfin, que les jeunes _maîtres_, hommes de labeur, trament une conspiration contre les chefs. Maintenant, toutefois, nous sommes en progrès; si nous nous querellons, que ce soit une rivalité d’intelligence et de devoir, et non une rivalité d’intérêts matériels ou de caractères; combattons pour des réalités et non pour des ombres.»

[34] La _Convocation_ est le grand conseil, et la suprême autorité de l’université. Tous les docteurs et tous les maîtres en font partie. A lui seul le collége de _Christ church_ (église du Christ) fournit environ 500 membres. En 1845, lors de l’affaire de M. Ward touchant son livre: _Ideal of a christian church_, on vit arriver à Oxford 1300 membres de la Convocation.

Ces réflexions plurent à Sheffield, et il fit observer que l’état actuel des choses était plus réel que ce qu’on avait vu jusqu’alors, et qu’il avait par conséquent plus d’éléments de vie. M. Malcolm ne parut pas l’entendre, car il ne répliqua point. Aux approches du pont, la conversation tomba. Tandis qu’ils s’avançaient dans High Street, Sheffield lança furtivement un regard à Charles. Pour eux, c’était un triomphe et un amusement tout à la fois de se voir hors des traits d’un Censeur, qui parcourait la même rue, grâce au _maître_[35] sous la protection duquel ils marchaient.

[35] _Maître_. Ce grade répond à celui de licencié, en France.

CHAPITRE VI.

Un déjeuner assez sérieux.

Avant leur promenade à Oxley, Charles avait déjà eu plusieurs fois l’occasion de voir, sous une forme ou l’autre, les pensées de Sheffield touchant les réalités et le charlatanisme; et les discours de son ami avaient commencé à faire impression sur lui. Il sentait qu’au fond il y avait du vrai, et ce vrai était nouveau à ses yeux. Reding n’était pas d’un caractère à laisser une vérité dormir dans son esprit. Elle ne s’y épanouissait pas très-vite, mais on pouvait être sûr qu’à la fin elle porterait des fruits, et qu’elle modifierait ses opinions acquises. Dans le cas présent, il vit que le principe de Sheffield était plus ou moins opposé à sa maxime favorite, savoir: que c’est un devoir d’être content de tout le monde. Deux contradictions, se dit-il, ne sauraient être vraies en même temps: lorsque l’affirmative est vraie, la négative doit être fausse. Toutes les doctrines ne peuvent être également fondées: il y a une vérité et une erreur. La théorie de la vérité dogmatique, comme opposée au latitudinarisme, s’était ainsi graduellement établie dans son esprit pendant ces premiers trimestres. Il ne connaissait rien pourtant ni du nom, ni de l’histoire de ces deux théories; il ne soupçonnait pas même le travail qui se faisait en lui. Laissons-lui voir toutefois développer sous ses yeux les absurdités du principe latitudinaire, et il est probable qu’il lui fera une opposition plus forte encore.

Parmi d’autres singularités, Bateman croyait que mettre ensemble des personnes de sentiments contraires, c’était le meilleur moyen de créer une société agréable ou au moins utile. Il avait fait de son mieux pour donner cet élément de perfection à son déjeuner, auquel assistaient nos deux amis. Il n’avait pas toutefois atteint complétement son but, n’ayant pu réunir, malgré tous ses efforts, que trois convives, outre Charles et Sheffield. On remarquait d’abord M. Freeborn, jeune maître évangélique, avec qui Sheffield était en connaissance. Venait ensuite un jeune étudiant intelligent, mais non très-circonspect, qui, après avoir été gâté dans sa famille et ayant toujours bourse pleine, se proclamait amateur de l’_esthétique_: au collége, toutes les autorités vivaient constamment dans la crainte de le voir devenir papiste un beau matin. Le troisième, enfin, était un de ses amis, jeune homme au maintien aimable et modeste, qui avait des yeux vifs et perçants comme une souris, et mangeait son pain et son beurre dans un profond silence.

Nos convives venaient de se mettre à table. Sheffield versait le café; une assiette de muffins courait à la ronde, et Bateman, une casserole en main, en retirait les œufs déjà cuits. Tout à coup notre jeune imprudent, dont le nom était White, fit observer combien était belle la coutume catholique de prendre les œufs pour l’emblème de la fête Pascale. «C’est vraiment catholique, dit-il; car cet usage est conservé dans certaines parties de l’Angleterre, se retrouve en Russie, et est en vigueur à Rome même, où un œuf accompagne chaque plat pendant la semaine de Pâques, après, je crois, avoir été bénit. Cet usage, d’ailleurs, est aussi expressif et aussi significatif que catholique.--Magnifique, en vérité! reprit leur hôte: un usage si charmant et si délicieux! Je m’étonne que nos réformateurs n’y aient pas songé, ni le profond Hooker, qui aimait tant les figures, ni Jewell. Vous n’avez pas sans doute oublié le bâton que celui-ci donna à Hooker: c’était une figure, tout comme l’envoi du bâton d’Élisée, par son serviteur, à l’enfant mort.--Oh! mon cher Bateman, s’écria Sheffield, vous faites de Hooker un Giézi.--C’est bien la conclusion d’une pareille plaisanterie, dit M. Freeborn; vous ne pourrez jamais voir où mène un symbole. Un symbole prouve tout et ne prouve rien.--Sans doute jusqu’à ce qu’il ait une sanction, reprit White; mais quand l’Église catholique l’a sanctionné, nous sommes sûrs d’être dans le vrai.--Oui, certes, dit Bateman; en d’autres termes, c’est bon parce que c’est catholique.--Oui, continua White, les choses changent de nature entre les mains de l’Église catholique: on nous permet de faire le mal pour arriver au bien.--Qu’est-ce à dire? s’écria Bateman.--Eh bien, reprit White, l’Église fait du mal le bien.--Mon cher White, reprit notre hôte d’un ton grave, c’est aller trop loin.» M. Freeborn suspendit son opération gastronomique et se rejeta sur le dos de sa chaise. «L’idolâtrie, continua White, n’est-elle pas une erreur? cependant le culte des images est légitime.» M. Freeborn était dans un état de consternation. «Votre exemple est mal choisi, White, dit Sheffield; il y a dans le monde des gens assez peu catholiques pour penser que le culte des images est aussi mauvais que l’idolâtrie elle-même.--Distinction jésuitique! s’écria Freeborn avec émotion.--Eh bien», répliqua White, qui ne paraissait pas avoir grand’peur du jeune maître ès-arts, quoique celui-ci fût plus âgé que lui, «je prendrai un meilleur exemple: qui ne sait que le baptême confère la grâce? cependant il y avait, chez les païens, des rites baptismaux, et naturellement ils étaient diaboliques.--Je ne serais pas disposé, monsieur White, à vous faire toutes les concessions que vous voudriez touchant la vertu du baptême, dit Freeborn.--Ni même touchant le baptême chrétien? demanda White.--Il est facile, répondit Freeborn, de prendre le signe pour la chose signifiée.--Ni même touchant le baptême catholique? répéta White.--Le baptême catholique est une vraie supercherie et une illusion, répondit Freeborn.--Oh! mon cher Freeborn, s’écria Bateman, à votre tour vous allez trop loin, en vérité.--Catholique, catholique; j’ignore ce que vous voulez dire, reprit Freeborn.--J’entends par là, dit White, cette Église Une et Catholique dont parle le Symbole; c’est très-intelligible.--Mais qu’entendez-vous par l’Église catholique? demanda Freeborn.--L’Église Anglicane, répondit Bateman.--L’Église Romaine», répondit White, tous deux parlant en même temps. Il y eut un éclat de rire général. «Il n’y a pas de quoi rire, reprit Bateman, l’Église Anglicane et l’Église Romaine ne sont qu’une même Église.--Une même Église? Impossible! s’écria Sheffield.--Bien plus qu’impossible, ajouta M. Freeborn.--Je ferais une distinction, dit Bateman; je dirais qu’elles sont une même Église, mis à part les corruptions de l’Église Romaine.--En d’autres termes, elles forment une même Église, excepté ce en quoi elles diffèrent, dit Sheffield.--Précisément, comme vous dites, reprit Bateman.--Je dirais plutôt, ajouta M. Freeborn: Elles sont deux, excepté ce en quoi elles s’accordent.--Voilà la vraie conclusion, dit Sheffield. Bateman soutient que l’Église anglicane et l’Église romaine sont une même Église, excepté ce en quoi elles sont deux; et Freeborn, qu’elles sont deux, excepté ce en quoi elles sont une.»

Par bonheur, en cet instant, le garçon de cuisine entra avec un plat de saucisses; mais cet incident n’amena pas de diversion; la controverse continua. Deux personnes ne l’aimaient point: Freeborn, qui tout simplement détestait la doctrine en discussion, et Reding, qui la jugeait inopportune. Mais c’était la mauvaise fortune du premier d’indisposer Charles contre lui aussi bien que les autres, et d’être obligé de vaincre sa répugnance à prendre part à la dispute. Dans le fait, Freeborn pensait que la théologie elle-même est une duperie, comme substituant, à son avis, des notions intellectuelles sans valeur aux vérités fondamentales de la religion. C’est pourquoi il continua à faire observer, en posant son couteau et sa fourchette, que pour lui c’était un mystère qu’on fît reposer la religion véritable sur des distinctions métaphysiques ou sur des observances extérieures; que l’Écriture avait un enseignement tout à fait contraire; que l’Écriture parlait beaucoup de foi et de sainteté, mais ne disait pas un mot sur les Églises et leurs formes. Il continua, disant que c’était la grande et malheureuse tendance de l’esprit humain, de mettre entre lui et son Créateur un médiateur de son invention, et qu’il importait peu que ce médiateur fût un rite, ou un symbole, ou une forme de prière, ou les bonnes œuvres, ou la communion avec des Églises particulières: toutes ces choses étaient des «baumes trompeurs pour l’âme», si on les regardait comme nécessaires. Le seul moyen légitime d’en user, c’était de s’en servir avec la conviction qu’on pouvait s’en passer. Freeborn ajoutait qu’aucune de ces choses n’allait à la racine de la religion; car la foi, c’est-à-dire la ferme croyance que Dieu nous a pardonné, était le seul objet indispensable; que là où ce seul objet se trouvait, tout autre était superflu, et que là où il faisait défaut, aucun autre ne pouvait le remplacer. Ce point, il le défendait si fort, qu’à ses yeux (et il avoua que c’était non-seulement sa conviction, mais une vérité certaine), quand on avait la foi on pouvait professer toute espèce de religion: être arminien, calviniste, épiscopal, presbytérien, swendenborgien, voire même unitaire, aller plus loin encore, ajouta-t-il en jetant un coup d’œil sur White, être papiste même, et cependant être dans la voie du salut.

Freeborn s’était laissé aller à des concessions plus larges qu’il ne l’eût fait dans ses moments de calme; mais il était un peu irrité, et il désirait profiter de la parole à son tour. D’ailleurs, c’était pour lui une occasion favorable de faire une grande profession de foi. «Merci pour votre libéralité à l’égard de ces pauvres papistes, dit White. D’après vous, ils sont sauvés, s’ils sont hypocrites; ils peuvent extérieurement professer le catholicisme, et rester protestants dans le cœur.--Les Unitaires aussi, dit Sheffield, sont vos obligés. Il paraît qu’on n’a pas besoin de craindre que l’on croie trop peu, pourvu qu’on sente beaucoup.--Mieux encore, reprit White; si l’on se croit pardonné, on n’a pas à croire autre chose.» Reding ajouta son mot: il fit observer que, dans le Prayer-Book[36], la croyance à la Sainte-Trinité est représentée, non comme une chose indifférente, mais comme une vérité, «avant tout», nécessaire au salut. «Votre réponse, Reding, n’est pas directe, répliqua Sheffield. La remarque de M. Freeborn est qu’il n’y a pas de Symbole dans la Bible; et vous, vous répondez qu’il y en a un dans le Prayer-Book.--Alors la Bible enseigne une chose, et le Prayer-Book en enseigne une autre, objecta Bateman.--Non, répondit Freeborn; le Prayer-Book tire seulement une _déduction_ de la Bible. Le Symbole d’Athanase est une création humaine; il est vrai, mais c’est une œuvre d’homme; et il doit être admis, selon les expressions formelles des Articles, parce qu’il est «fondé sur l’Écriture.» Les Symboles sont utiles, à leur place, de même que l’Église; mais ni Symbole ni Église ne sont la religion.--Mais alors, pourquoi prônez-vous si haut votre doctrine touchant «la foi seule»? demanda Bateman; car ces mots ne sont pas dans l’Écriture, et ils ne sont qu’une déduction humaine.--_Ma_ doctrine! s’écria Freeborn; mais elle est dans les Articles. Les Articles disent positivement que nous sommes justifiés par la foi seule.--Les Articles ne sont pas l’Écriture, pas plus que le Prayer-Book, repartit Sheffield.--Ils ne disent pas non plus, ajouta Bateman, que la doctrine qu’ils enseignent soit nécessaire au salut.»

[36] Voy. la note C.

Tout ceci ne plaisait pas beaucoup à Freeborn, quoiqu’il l’eût provoqué. Il avait à la fois quatre adversaires; et le cinquième convive, qui gardait le silence, paraissait sympathiser avec eux. Sheffield parlait par malice; White par habitude; Reding était entré dans la discussion parce qu’il n’avait pu s’en dispenser; et Bateman raisonnait d’après un principe: il croyait qu’il allait perfectionner les vues de Freeborn par ce cours de controverse. Au moins ne perfectionna-t-il pas son caractère qui, en ce moment, subissait une dure épreuve. La plupart des convives n’étaient pas gradués; lui, Freeborn, était _maître_: c’était trop fort de la part de Bateman. Il acheva en silence sa saucisse qui était devenue froide. La conversation languit; il y eut recrudescence de rôties et de muffins; on enleva les tasses à café, et le thé coula à pleins flots.

CHAPITRE VII.

Une controverse entre un évangélique, un néo-catholique, l’homme _à vues_ et le bachelier.