Part 3
[27] Si le lecteur s’est donné la peine de parcourir la conférence de M. le chanoine Oakeley ayant de lire _Perte et gain_, il comprendra facilement que Bateman appartient à la _coterie des amateurs catholiques_, selon l’expression caractéristique du digne ex-fellow de Balliol. Ce jeune bachelier est un des représentants du côté _superficiel du mouvement religieux_. Aussi ne doit-on pas être étonné s’il ne se convertit pas.
CHAPITRE III.
Un cœur ouvert et aimant.--Un homme à _vues_.
Aucun des deux amis n’avait encore, en fait de religion, ce qu’on appelle des _vues_. Par ce mot, nous n’entendons pas dire qu’ils n’eussent déjà une opinion arrêtée sur cette importante matière, les juger ainsi serait une erreur; mais nous voulons faire comprendre qu’aucun d’eux (et comment l’auraient-ils pu à leur âge?) n’avait fait reposer sa religion sur une base intellectuelle. Aussi bien, expliquons d’une manière plus claire ce que sont des _vues_, ce qu’on entend par un homme à _vues_, et quel est l’état de ceux qui n’ont pas de _vues_. Lors donc que des personnes jettent les yeux, pour la première fois, sur le monde de la politique ou de la religion, tout ce qu’elles voient produit sur leur esprit le même effet qu’un paysage qui s’offrirait, également pour la première fois, à un homme jusqu’alors aveugle. Tout leur paraît à égale distance; il n’y a pas de perspective. La relation d’un fait avec un fait, d’une vérité avec une vérité, le rapport entre un fait et une vérité, entre une vérité et un fait, comment telle chose mène à telle autre, quels sont les principes premiers et les principes secondaires: tout cela elles ont à l’apprendre. C’est pour elles une science nouvelle, et elles ignorent leur ignorance même sur ce point. Dans leur esprit, le monde d’aujourd’hui n’a aucun rapport avec le monde d’hier; le temps n’est pas le torrent qui se précipite, mais il s’immobilise devant elles, rond et plein comme la lune. Elles ne connaissent pas l’histoire de dix ans, encore moins celle d’un siècle; pour elles le passé ne vit pas dans le présent; elles ne comprennent pas l’intérêt des questions qui s’agitent; les noms ne font naître en elles aucune association d’idées, et les individus n’éveillent dans leur mémoire aucun souvenir. Elles entendent bien parler et des hommes, et des choses, et des projets, et des luttes, et des principes; mais tout va et vient comme le vent; rien ne fait impression, rien ne pénètre, rien ne se fixe dans leur esprit. Elles ne savent pas ranger leurs idées; elles n’ont pas de système. Elles entendent et elles oublient, ou tout au plus elles se rappellent ce qu’elles ont entendu autrefois, mais sans pouvoir dire en quel lieu. De là nulle consistance dans leur argumentation; aujourd’hui elles raisonneront d’une manière et demain d’une autre, au moins indirectement, c’est-à-dire à l’aventure. Les fils de leur raisonnement divergent; rien ne vient à sa place; il n’y a pas d’idée mère sur laquelle s’appuie leur esprit, d’où procèdent leurs jugements sur les hommes et les choses. Et tel est l’état de bien des gens, pendant toute leur vie. Aussi quels misérables politiques, ou hommes d’Église ne font-ils pas, à moins que leur bonne fortune ne les ait mis entre des mains sûres, et qu’ils ne soient menés par d’autres, ou qu’ils ne soient engagés dans un parti. Autrement, voyez-les, ils sont à la merci des vents et des vagues; et, sans être radicaux, whigs, tories, ou conservateurs, partisans de la haute ou de la basse Église[28], ils agissent, ou comme un whig, ou comme un tory, ou comme un catholique, ou comme un dissident, selon que le caprice les pousse, que les événements ou les partis les mènent. Si parfois leur amour-propre est blessé, ils se consolent dans la pensée que leur conduite est la preuve qu’ils sont des hommes libres, modérés, sans passions, des hommes du juste-milieu, et non des _hommes de parti_; tandis que, dans le fait, ils sont les plus malheureux des esclaves; car notre force, en ce monde, c’est d’être les sujets de la raison, et notre liberté d’être les captifs de la vérité.
[28] La _haute Église_, ou les partisans de l’Église et de l’État (_the church and state_); l’_Église basse_, ou le parti puritain, qui ne reconnaît que la Bible pour règle de foi.
Et maintenant, qu’y a-t-il d’étonnant que Charles, jeune imberbe d’une vingtaine d’années, n’eût pas des vues profondes en fait de religion ou de politique? Toutefois un homme d’intelligence ne se permet pas de juger des choses à l’aventure et au hasard. Par une espèce de respect qu’il se doit, il est obligé de se tracer une règle de conduite quelconque, vraie ou fausse; et Charles goûtait beaucoup la maxime qu’il a déjà émise, savoir: qu’il faut estimer les gens d’après ce qu’ils sont, et non d’après ce qu’ils ne sont pas. Il considérait comme un premier devoir d’aimer tous les hommes, de les regarder tous d’un œil de bonté; son cœur était fortement pénétré du sentiment que le poëte a exprimé dans ces vers populaires:
«Quoique souillé du mal, ce honteux diadème, »Le chrétien, ici-bas, porte un front radieux; »Par le prêtre du Christ, au jour de son baptême, »Ne fut-il pas marqué d’un sceau tout glorieux?»
Quand il rencontrait dans ses promenades un laboureur ou un cavalier, un gentilhomme ou un mendiant, il aimait à se dire: «Voilà un chrétien.» Et lorsqu’il vint à Oxford, il y entra avec un enthousiasme si simple et si chaleureux, qu’on eût dit presque celui d’un enfant. Son respect, il le portait jusqu’à honorer même le velours du vice-Censeur; que dis-je? le bonnet à cornes qui précède le prédicateur avait aussi des droits à sa déférence. Sans être poëte, il était dans la saison de la poésie, à l’époque du délicieux printemps, alors que l’année est dans toutes ses splendeurs, tout y étant nouveau. La nouveauté était la beauté elle-même pour un cœur aussi ouvert et aussi aimant que le sien; non pas seulement parce que c’était de la nouveauté, et que comme telle, elle a ses propres charmes, mais bien parce que, quand les objets nous apparaissent pour la première fois, nous les voyons dans une aimable confusion, qui est le principal élément de la poétique. Mais à mesure que le temps marche et que nous arrivons à énumérer, à classer et à apprécier les choses, à mesure que nous agrandissons nos vues, nous avançons vers la philosophie et la vérité; mais nous nous éloignons de la poésie.
Dans notre jeunesse, nous allâmes un jour par un soleil brûlant d’été nous promener sur la route qui va d’Oxford à Newington, route fort triste, comme le savent bien tous ceux qui l’ont parcourue. Cependant, c’était du nouveau pour nos yeux, et nous vous l’assurons, lecteur, croyez-le ou ne le croyez pas, riez ou non, comme il vous plaira, cette route, dans cette circonstance, nous parut d’une beauté touchante. Elle éveilla dans notre cœur une douce mélancolie, mélancolie dont la vague sensation nous émeut encore quand nous jetons un regard en arrière sur ce voyage accompagné de tant de poussière et de fatigue. Et pourquoi? Parce qu’alors chaque objet que nous rencontrions était inconnu et plein de mystère. Un arbre ou deux, à distance, nous semblaient le commencement d’une grande forêt ou d’un parc d’une étendue sans limites: une colline cachait derrière elle un vallon, et ce vallon avait son histoire; les sentiers eux-mêmes, avec leurs haies verdoyantes aux mille détours capricieux, frappaient notre imagination. Telles furent les impressions du premier voyage; mais quand nous eûmes fréquenté souvent la même voie, alors l’esprit ne se prêta plus à l’action, la scène cessa d’être enchanteresse, la triste réalité seule resta, et nous demeurâmes convaincu que cette route d’Oxford à Newington était la plus ennuyeuse et la plus détestable que nous eussions jamais parcourue.
Mais revenons à notre histoire. Nous avons fait le portrait de Reding. Quant à Sheffield, sans avoir dans l’esprit plus de vues réelles que Charles, néanmoins à cette époque il cherchait à en acquérir, mais il était bien plus en danger d’en accueillir de fausses. En d’autres termes, c’était un homme _à vues_, dans le mauvais sens de l’expression. Il n’était pas satisfait des choses telles qu’elles sont; il était censeur, impatient de réduire tout en système; il exagérait les principes, aimait la discussion, soit pour le plaisir de l’exercice, soit parce que son esprit était inquiet: au fond, il n’avait rien fortement à cœur.
Aucun de nos deux amis ne prenait un vif intérêt aux controverses qui s’agitaient alors à l’Université et dans le pays touchant la haute et la basse Église. Sheffield avait une espèce de mépris pour cette polémique, et Reding trouvait de mauvais goût de se montrer original ou de se faire distinguer en quoi que ce fût. Une de ses connaissances d’Eton l’avait engagé un jour à venir entendre un des meilleurs prédicateurs du parti catholique, et lui avait offert de le présenter; mais il avait décliné cet honneur. Il n’aimait pas, disait-il, à se mêler aux partis; il était venu à Oxford pour prendre ses grades et non pour y embrasser des opinions. En agissant autrement, il aurait craint la désapprobation de son père; et puis, il sentait de la répugnance à épouser de telles idées et à se faire l’ami de telles personnes, par cela seul que les autorités de l’Université étaient opposées à tout ce mouvement. A ses yeux, les chefs de l’agitation étaient des démagogues, et les démagogues, il les avait en grande horreur, il les méprisait. Il ne pouvait pas comprendre comment des ecclésiastiques, hommes respectables d’ailleurs, travaillaient à grouper auteur d’eux de jeunes sous-gradués; plus d’une histoire même qu’il entendit sur leurs intrigues le blessa. En outre, il n’aimait pas les spécimens de leurs partisans qu’il avait eu l’occasion de voir; c’étaient des hommes présomptueux ou qui «parlaient haut», comme on disait alors. Ils faisaient des actions ridicules, extravagantes, et parfois négligeaient leurs devoirs de collége pour des choses qui ne les regardaient en aucune façon. Charles avait eu sans doute du malheur; car cette appréciation n’est pas le vrai portrait des hommes les plus remarquables de cette époque qui, certainement, font encore aujourd’hui, comme ecclésiastiques ou comme laïques, la force de l’Église anglicane. Mais dans toutes les réunions d’hommes, la paille et les immondices (selon les paroles de Bacon) flottent sur l’eau, tandis que l’or et les pierreries tombent au fond et demeurent cachés; ou, pour mieux dire encore, bien des hommes, la plupart des hommes, sont un mélange de qualités précieuses et de défauts: les défauts surnagent, les bonnes qualités restent dans l’abîme.
CHAPITRE IV.
Le charlatanisme en religion.
Bateman était un de ces caractères complexes dont nous venons de parler. Il y avait du bon chez lui, il ne manquait pas de mérite; mais il était absurde; aussi servit-il de thème à la conversation de nos deux amis pendant le reste de leur promenade. «J’aimerais qu’on vît moins de charlatanisme et de grimaces en tout lieu, dit Sheffield; on pourrait en emporter d’ici des charretées, et même sans que rien y parût.--Si l’on faisait à votre goût, répondit Charles, vous useriez les routes au point qu’on ne pourrait plus se promener. Nous sommes obligés de marcher dans cette voie que vous nommez charlatanisme. Nous la foulons aux pieds, mais enfin nous nous en servons.--Je ne puis admettre un tel système; c’est tout simplement faire le mal pour arriver au bien. Oui, je vois partout la comédie. Je vais à Sainte-Marie, et là j’entends des hommes qui débitent des lieux communs, tantôt d’une voix sépulcrale, tantôt d’un ton aigu, d’autres fois avec une certaine emphase mesurée, claire, calme, et un regard étudié, comme, par exemple, ce prédicateur de Bampton qui, il n’y a pas longtemps, nous soutenait, à propos de la résurrection des corps, que tous les essais pour ranimer un cadavre, au moyen de méthodes naturelles, avaient complétement échoué. Si je pénètre dans la salle où se donnent les grades, dans la salle de la Convocation, là, pendant des heures entières, je suis obligé de subir un latin ridicule, d’entendre accorder des grâces, des dispenses, de voir les Censeurs monter, descendre pour rien absolument; et tout cela, afin de conserver l’esprit de choses vieillies depuis des siècles, alors que le travail réel pourrait se faire en un quart d’heure. Je rencontre Bateman, et voilà mon homme qui me parle de jubés sans crucifix, de piscines sans eau, de niches sans statues, de chandeliers sans lumières, de messes sans pape; et, moi, je dis avec Shakespeare: «Le monde est un vrai théâtre.» Ce n’est pas tout: je m’adresse à Shaw, à Turner, à Brown, hommes de caractères bien différents, élèves de Gloucester (vous comprenez de qui je parle), et ils nous prêchent qu’il faut placer des crucifix aux carrefours, afin d’exciter chez les passants des sentiments religieux.»
«--Pour ma part, je pense que vous êtes trop sévère envers tous ces hommes-là, dit Charles; votre discours ressemble beaucoup à de la déclamation; si l’on vous croyait, il faudrait abolir toutes les formes extérieures. Vous me faites l’effet de cet homme qui, dans un des romans de miss Edgeworth, ferme ses oreilles à la musique, afin de pouvoir rire à son aise des danseurs.--A quelle musique fermé-je les oreilles?--A la signification de tous les divers actes dont nous venons de parler; les sentiments pieux qui accompagnent la vue des images, voilà la musique.--Sans doute, pour ceux qui déjà ont ces sentiments; mais rétablir les images en Angleterre pour faire naître des sentiments, c’est tout juste danser pour créer la musique.--Je crois que vous ne rendez pas justice à notre pays, mon cher Sheffield; nous sommes un peuple religieux.--Eh bien, je vais vous présenter la chose d’une autre manière: Aimez-vous la musique?--Avez-vous donc oublié la frayeur que j’occasionnai à une certaine personne avec mon violon?--Aimez-vous la danse?--A dire vrai, je ne l’aime pas du tout.--Ni moi non plus, reprit Sheffield, et je ne puis penser sans rire à ce que je fis, étant encore enfant, pour y échapper. La danse est quelque chose de si absurde; et puis, il fallait se montrer poli et aimable envers des jeunes filles légères ou précieuses. Je me conduisis parfois à leur égard avec tant de grossièreté, que je fus humilié de mon impolitesse; aussi ne savais-je plus comment me tirer d’embarras.--J’ignorais, mon cher ami, que nous eussions entre nous un point de ressemblance aussi frappant. Oh! quelle humiliation j’eus à souffrir, lorsqu’il fallut se tenir debout, prêt à danser, et figurer avec une dame! Tous les yeux tournés sur moi qui étais si gauche! Bien des jours avant, comme après, ce me fut un martyre.»
Cependant, ils étaient arrivés au pied d’une pente roide qui mène à une espèce de plateau sur le bord duquel se trouve Oxley, et ils s’arrêtèrent un instant pour voir des cavaliers qui sautaient des barrières. Ils montèrent ensuite la colline et se retournèrent vers Oxford. «Peut-être, dit Charles, appellerez-vous toutes ces flèches et ces tours un magnifique simulacre, parce que vous en apercevez le faîte sans en découvrir la base?--Où en étions-nous de notre discussion?» reprit Sheffield, se rappelant qu’ils s’en étaient écartés pendant les dix dernières minutes: «oh! je m’en souviens, j’y suis. Je disais donc que vous aimiez la musique, mais que vous détestiez la danse. Pour d’autres, la musique est l’aiguillon qui les pousse à danser; pour vous, c’est le contraire; la danse même diminue le sentiment de plaisir que vous cause la musique. Eh bien, pareillement, c’est un acte de pédantisme de vouloir rendre une nation religieuse, comme l’Angleterre, plus religieuse encore, en plaçant des images dans les rues. Un tel procédé n’est pas anglais, et il ne peut que nous blesser. S’il était dans le génie de ce peuple, il serait venu naturellement, sans qu’on nous y eût engagés. Comme la musique entraîne à la danse, ainsi la religion nous eût fait adopter les images. Mais de même que la danse n’ajoute rien aux charmes de la musique pour ceux qui n’aiment pas à danser, de même, les cérémonies n’agrandiront pas le sentiment religieux chez ceux qui détestent les cérémonies.--Donc, à vos yeux les catholiques romains sont des charlatans, puisqu’ils emploient des crucifix?--Halte-là; vous sortez maintenant de la question. Les catholiques romains croient que les images possèdent une certaine _vertu_. Sans doute c’est absurde, mais en les honorant ils sont conséquents avec leurs principes. Ils n’exposent pas les images pour en faire des montres d’apparat, pour éveiller des sentiments dans le cœur de ceux qui les contemplent, ainsi que le voudrait Gloucester, mais ils les honorent d’un culte solide, naturel et ardent: à leurs yeux, elles disent plus qu’elles ne paraissent; ce ne sont pas de simples représentations. Ils leur rendent des honneurs religieux, soit parce que de grands saints les ont autrefois vénérées, soit parce qu’en temps de peste on s’est adressé à elles, soit parce qu’elles ont opéré des miracles, soit parce qu’elles ont remué leurs yeux, incliné leur tête; ou, au moins, parce qu’elles ont été bénites par la main du prêtre, et qu’elles ont des relations mystérieuses avec la grâce invisible. Tout cela, je l’avoue, est superstitieux; mais tout cela a une réalité.»
Charles n’était pas satisfait de cette argumentation. «Une image est un mode d’enseignement, répliqua-t-il. Voulez-vous donc dire qu’un homme est un saltimbanque parce qu’il se méprend sur le mode d’enseignement le plus convenable à son pays?--Cette qualification, je ne l’ai pas donnée à Gloucester, repartit Sheffield; j’ai seulement soutenu qu’un pareil mode d’enseignement, chez des protestants, était du charlatanisme et une farce.--Mais votre principe vous conduira trop loin, et, d’ailleurs, il se détruit lui-même. Ne vous rappelez-vous pas le passage d’Aristote que nous cita, l’autre jour, Thompson, passage qu’il avait rencontré dans une de ses leçons avec Vincent, et qui nous paraissait si subtil, savoir: que les habitudes sont créées par ces mêmes actes dans lesquels elles se manifestent lorsqu’elles sont produites? C’est en s’essayant à nager qu’on apprend à bien nager. J’en viens à Bateman. Il désire, sans aucun doute, _introduire_ dans nos églises les piscines et les tabernacles; or, attendre, avant de commencer, qu’on ait accepté cette réforme, c’est agir comme un homme qui ne va pas à l’eau sans savoir nager.--Soit; mais quel bien en reviendra-t-il à Bateman, quand l’usage de la piscine sera devenu universel? Qu’est-ce que cela signifie? Dans l’Église romaine, la piscine a son emploi, je le sais, quoique j’ignore lequel; on s’en sert pendant la messe. Mais que Bateman rende universel l’usage des piscines, et qu’aura-t-il créé, sinon le règne d’un charlatanisme universel?--Mais, mon cher Sheffield, combien de choses n’y a-t-il pas qui, dans le cours des âges, ont changé leur destination première, et toutefois en conservent encore une, quoique différente? La perruque d’un juge n’est pas du charlatanisme, cependant elle a déjà son histoire. La reine, à son couronnement, porte un vêtement qu’on dit être catholique romain; est-ce du charlatanisme? Ne vous figure-t-il pas, en traits ineffaçables, «la divinité qui entoure un roi», quoique ce vêtement ait perdu la signification qu’y attachait l’Église de Rome? Ou seriez-vous du nombre de ceux qui, selon un vieux calembour sur le mot Majesté[29], estiment la chose elle-même une farce?--Vous prohibez donc l’introduction des piscines et des chandeliers qui n’ont aucun but?--Je pense, mon ami, qu’il y a une grande différence entre faire revivre une chose et la conserver: la conserver paraît naturel, même quand son emploi a cessé; la faire revivre, quand elle est déjà morte, c’est contre nature. Mais ceci est une question de prudence et de jugement.--Ainsi donc, vous condamnez Bateman», conclut Sheffield.
[29] Dépouillez _majesty_--la majesté--de ses dehors (_of its externals_), c’est-à-dire enlevez à ce mot sa première et sa dernière lettre, que reste-t-il? _ajest, a jest_,--une farce.--Ce calembour, qui existe dans l’original, ne peut, comme on le voit, se traduire en français.
Il y eut un moment de silence. Charles reprit ensuite: «Mais peut-être ces hommes désirent actuellement introduire les réalités aussi bien que leurs formes extérieures; peut-être désirent-ils employer la piscine aussi bien que l’avoir... Sheffield, continua-t-il brusquement, pourquoi les costumes de cérémonie dans l’église ne sont-ils pas du charlatanisme, si les piscines méritent ce nom?--Ces costumes...» répondit Sheffield paraissant réfléchir, «non, ces costumes ne sont pas du charlatanisme; car prêcher, je suppose, est la fonction la plus haute dans notre Église, et l’on y consacre les plus riches vêtements. Les robes d’un grand prédicateur, je le sais, coûtent bien des livres; j’en ai connu un, près de chez nous, qui, à son départ, reçut en présent, de certaines dames, un assortiment complet, et une douzaine de pantoufles brodées, par-dessus le marché. Mais tout cela est convenable, si la prédication est le principal office du clergé. Vient ensuite le sacrement[30], et il exige le surplis et le capuchon. Et le capuchon, répéta-t-il tout pensif... mais à quoi sert-il? Non, c’est l’écharpe. Le capuchon ne se porte que dans la chaire de l’Université. Qu’est-ce que l’écharpe? Elle appartient aux chapelains, c’est-à-dire aux personnes... Je n’en sors pas.--Mon cher Sheffield, vous vous êtes vous-même coupé la gorge. Vous avez essayé d’expliquer le symbolisme des vêtements du clergé, et vous ne l’avez pu. Seriez-vous encore disposé à appeler cela du charlatanisme? Répondez-moi à cette seule question: Pourquoi un ecclésiastique porte-t-il un surplis quand il lit les prières? Mieux encore, je vous poserai la question plus simplement: Pourquoi un ecclésiastique seul a-t-il le pouvoir de lire les prières dans l’église? pourquoi ne le puis-je pas moi-même?» Sheffield hésita et parut sérieux. «Savez-vous bien, dit-il ensuite, que vous avez tout juste posé une objection de Jérémie Bentham? Dans son _Église d’Angleterre_, cet écrivain propose, si ma mémoire est fidèle, d’enseigner à un enfant de la paroisse à lire la liturgie; et il demande pourquoi on envoie un jeune homme à l’Université, pendant trois ou quatre ans, à frais énormes; pourquoi on lui apprend le latin et le grec, et cela pour faire une simple lecture qu’un enfant aurait appris à faire chez une maîtresse d’école. Quelle est la _vertu_ d’une lecture faite par un ministre? Voilà à peu près les paroles de Bentham. Et, ajouta Sheffield avec lenteur, à dire vrai, je ne sais que lui répondre.» Cette dernière réflexion étonna Reding; il en fut même choqué et embarrassé; il ne savait que dire, lorsque, peut-être heureusement, la conversation fut interrompue.
[30] La cène.
CHAPITRE V.
Oxford: une vue d’intérieur par un vieux _don_.