Perte et gain

Part 16

Chapter 163,683 wordsPublic domain

--J’ai toujours eu pour principe, reprit le _tuteur_, après avoir réfléchi un moment, de considérer le Christianisme comme ayant pour fin la perfection de l’homme tout entier, en tant que corps, âme et esprit. Ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles. Les Panthéistes disent le corps et l’intelligence, laissant de côté le principe moral; mais, moi, je dis l’esprit aussi bien que l’intelligence. L’esprit, principe de la foi religieuse ou de l’obéissance, doit être le principe maître; l’_hegemonicon_. A l’esprit sont soumis l’intelligence et le corps, mais comme cette suprématie n’implique pas le mauvais usage, l’esclavage de l’intelligence, elle n’implique pas non plus celui du corps; l’intelligence et le corps doivent être bien traités.--Pour moi, au contraire, répliqua Charles, je pense que cette suprématie implique, dans un certain sens, l’esclavage de l’intelligence et celui du corps en même temps. Qu’est-ce que la foi, sinon la soumission de l’intelligence? Et, de même que «toute haute pensée est retenue captive», ainsi il nous est expressément recommandé de réduire le corps en servitude. L’intelligence et le corps sont bien traités, lorsqu’ils sont traités de manière à devenir les instruments du principe souverain lui-même.--Voilà ce qui, pour moi, est contre nature, dit Carlton.--Et c’est ce que j’entends par surnaturel, répliqua Charles avec un peu de vivacité.--Mais comment donc est-ce une chose surnaturelle, ou une addition à la nature, que d’en détruire une partie? demanda Carlton.» Charles était embarrassé. C’était, dit-il, une voie vers la perfection; mais il croyait que la perfection n’aurait lieu qu’après la mort. Notre nature ne pouvait être parfaite avec un corps corruptible; le corps était traité ici-bas comme un corps de mort. «Eh bien, Charles, reprit Carlton, d’après moi, vous faites du Christianisme une religion très-différente de celle que notre Église admet.» Et il se tut un moment.

«Voyez donc, continua-t-il, comment pouvons-nous nous réjouir dans le Christ, comme ayant été rachetés par lui, si nous sommes dans cette espèce d’état de tristesse et de pénitence? Que n’a pas dit saint Paul sur la paix, l’action de grâces, la confiance, le bonheur, et le reste! Les choses anciennes sont passées; la loi judaïque est détruite; le pardon et la paix sont venus: voilà l’Évangile.--Ne pensez-vous donc pas, dit Charles, que nous devons nous attrister pour les fautes dans lesquelles nous sommes entraînés chaque jour, et pour les péchés plus graves que nous pouvons avoir commis de temps à autre?--Sans doute; c’est ce que nous faisons dans les prières du matin et du soir, et dans le service de la communion.--Bien; mais supposez qu’un jeune homme, comme il arrive si souvent, ait négligé ses devoirs religieux, et qu’il ait en même temps sur la conscience tout un fardeau de péchés, de péchés abominables; pensez-vous, lorsqu’il revient à un nouveau genre de vie et qu’il va à la communion, qu’il soit pardonné tout de suite en disant tout simplement son _Confiteor_, en le disant même avec cette contrition que les grands pécheurs devraient avoir? Pensez-vous qu’il n’ait plus rien à craindre touchant ses fautes passées?--Je dirais oui, répondit Carlton.--Vraiment? reprit Charles tout pensif.--Il va sans dire, ajouta Carlton, que je le suppose réellement contrit ou pénitent. Sa conduite future prouvera s’il l’est ou s’il ne l’est pas.--Je ne puis en aucune manière admettre ce sentiment; je pense que des hommes très-sérieux s’affligeraient même pour une faute légère, et qu’ils ne croiraient pas avoir obtenu leur pardon pour l’avoir simplement demandé.--Sans doute; mais Dieu pardonne à ceux qui ne se pardonnent pas à eux-mêmes.--C’est-à-dire, repartit Charles, à ceux qui n’éprouvent pas tout de suite la paix, l’assurance et la consolation; à ceux qui ne jouissent pas de la joie parfaite de l’Évangile.--Ces personnes s’affligent, mais elles se réjouissent en même temps.--Mais, dites-moi, Carlton, ce chagrin, ce trouble, cette crainte de se pardonner à soi-même, tout cela est-il agréable à Dieu?--Assurément.--Donc une pénitence volontaire pour le péché commis lui est agréable; et s’il en est ainsi, qu’importe que la pénitence tombe sur l’âme ou sur le corps?--Mais ce n’est pas proprement une pénitence volontaire, la pénitence volontaire implique une intention; la douleur du péché est quelque chose de spontané. Lorsque vous vous affligez vous-même à dessein, vous vous éloignez sur-le-champ du pur Christianisme.--Eh bien, je m’imaginais que le jeûne, l’abstinence, le travail et le célibat pouvaient être regardés comme une expiation du péché. Ce n’est pas là une idée extravagante; rappelez-vous le docteur Johnson, devenu homme, se tenant à la pluie au milieu du marché de Lichfield, pour expier une désobéissance de son jeune âge commise envers son père.--Mon cher Reding, reprit Carlton, laissez-moi vous ramener à ce que vous disiez au début de cet entretien, et à la réponse que je vous faisais: ce que vous soutenez en ce moment ne sert qu’à rendre ma réponse plus exacte. Vous avez commencé par dire que le célibat était une perfection de la nature; maintenant, vous en faites une pénitence; d’abord c’est un état excellent et glorieux, puis c’est un remède et une punition.--Peut-être, la pénitence est-elle notre plus haute perfection en ce monde, répondit Charles; mais, je l’ignore, je ne prétends pas avoir des idées claires sur la question. J’ai parlé plus que je n’aime à le faire en général. Renonçons enfin à ce sujet.»

Ils passèrent donc aux matières qui étaient en rapport avec les études de Charles. Rentrés ensuite à la maison, ils travaillèrent sur Polybe. On ne peut nier, toutefois, que le reste du jour les manières de Carlton n’eussent quelque chose de singulier, comme s’il avait été contrarié. Le lendemain matin, il avait repris son air habituel.

CHAPITRE VI.

Abdication du jugement privé.

Arrêter la marche de l’esprit est chose impossible. Pendant deux ans, Charles avait éloigné ses pensées de controverses religieuses; vains efforts: ses vues sur la religion avaient progressé tous les jours à son insu. Cela devait être ainsi, supposé qu’il dût vivre d’une vie quelque peu religieuse. S’il devait honorer son créateur et lui obéir, des actes intellectuels, des conclusions et des jugements devaient accompagner ce culte et cette obéissance. Il pouvait ne pas formuler sa propre croyance jusqu’à ce que les questions lui eussent été posées; mais, le cas échéant, une seule discussion avec un ami, comme par exemple celle qu’il avait eue avec son _tuteur_, devait produire au jour ce qu’il regardait comme sa propre opinion, préciser les limites de chaque opinion telle qu’il la croyait, et déterminer les rapports de ces opinions entre elles. Il n’avait pas encore donné de nom à ces opinions, encore moins avaient-elles pris dans son esprit la forme scientifique; elles ne pouvaient, non plus, dans son état, être exprimées dans le langage de la théologie. Charles était tout simplement un jeune homme de vingt-deux ans, qui professait, dans une heure de conversation avec un ami, ce qui était réellement la doctrine et les usages du Catholicisme sur la pénitence, le purgatoire, les conseils de perfection, la mortification personnelle et le célibat ecclésiastique. Il n’était donc pas étonnant que tout cela tourmentât Carlton, quoiqu’il ne vît, pas plus que Charles, que tout ce Catholicisme était en fait caché sous les aveux de son élève. Mais il sentait, dans les principes avancés par celui-ci, se révéler une «chose très-différente de l’Église d’Angleterre», selon ses propres expressions; une chose nouvelle pour lui, et peu agréable, qui en même temps avait un corps, une vie, qui ne pouvait disparaître comme un son vague et rapide, comme une nuée fugitive, mais qui, reposant sur un fondement réel, se faisait sensiblement reconnaître et manifestait son existence avec force.

Ici, nous voyons ce qu’une personne entend quand elle dit que le système catholique va à son esprit, qu’il réalise ses idées sur la religion, qu’il répond à ses sympathies, et autres choses semblables; et que là-dessus elle se fait catholique. On dit souvent d’une telle personne qu’elle procède par la voie du jugement privé, qu’elle choisit sa religion d’après l’idée qu’elle s’est faite de sa nature. Or, on ne peut nier que ceux qui sont étrangers à l’Église ne doivent commencer par le jugement privé; ils s’en servent d’abord, mais ils s’en passeront plus tard: comme un homme, dans la rue, se sert d’une lampe pendant une nuit obscure et l’éteint en rentrant dans sa maison. Que penserait-on de lui, s’il l’apportait tout allumée dans le salon? Que lui dirait l’heureuse société de dames élégantes et de _gentlemen_ en grande toilette qui est réunie là, devant un ardent foyer, et à la lumière des lustres étincelants, s’il entrait dans la salle avec un gros paletot, le chapeau sur la tête, un parapluie sous le bras, et une grande lanterne d’écurie à la main? D’autre part, quelle idée donnerait-il de sa personne, s’il allait en toilette de bal se jeter au milieu d’une nuit épouvantable et des éléments de la nature en furie? «Lorsque le roi entra pour voir les convives, il vit un homme qui n’avait pas la robe nuptiale»: il vit un homme qui était déterminé à vivre dans l’Église comme il vivait avant de lui être uni, qui voulait conserver ses priviléges, qui ne voulait pas échanger la raison pour la foi, qui ne voulait pas harmoniser ses pensées et ses actes à la scène glorieuse qui l’environnait, qui cherchait à tâtons le trésor caché et fouillait pour trouver la perle de prix dans le temple même du Dieu des armées, temple majestueux, éclatant, tout orné de pierreries; un homme qui fermait ses yeux et méditait, quand il pouvait les ouvrir et voir. Il n’y a donc pas d’absurdité ni d’inconséquence dans une personne qui use d’abord du jugement privé, et qui, ensuite, le condamne. Les circonstances changent les devoirs.

Cependant, après tout, la personne dont il s’agit, à parler strictement, ne juge pas avec ses propres idées le système extérieur qui lui est offert; mais elle prend les données de ce système pour confirmer et pour justifier des jugements privés, des sentiments personnels et des dispositions déjà existantes. Charles, par exemple, éprouvait une difficulté à déterminer comment et quand les péchés du chrétien sont pardonnés; dans sa pensée, également, le célibat était un état meilleur que le mariage. Certainement il n’était pas la première personne de l’Église d’Angleterre qui eût eu de semblables idées; sans doute elles s’étaient présentées à bon nombre d’autres avant lui; ces personnes, toutefois, ayant regardé autour d’elles, n’avaient rien vu qui autorisât leurs sentiments, et, en conséquence, ces sentiments s’étaient corrompus ou éteints dans leurs cœurs. Mais lorsqu’un homme, dans cet état d’esprit, vient à rencontrer autour de lui l’ombre du Catholicisme, immédiatement le puissant Symbole produit son influence sur son âme. Cet homme voit que ce Symbole justifie ses pensées, qu’il explique ses sentiments; qu’en outre il les nombre, les corrige, les harmonise, les complète; et il est amené à demander aussitôt sur quelle autorité s’appuie cet enseignement étranger. Or, quand il découvre que cet enseignement est celui qui était reçu autrefois en Angleterre, du nord au sud, depuis les premiers temps où le Christianisme y avait fait son apparition; que, en remontant aux souvenirs historiques les plus anciens, Christianisme et Catholicisme sont synonymes; quand il voit que cet enseignement forme encore la foi de la plus grande partie du monde chrétien, tandis que la foi de son propre pays n’est admise que dans les bornes de son territoire et dans celles de ses colonies; bien plus, qu’il est difficile de dire quelle est la foi de l’Angleterre, ou même si elle a une foi; quand cet homme, disons-nous, découvre ces vérités, alors il se soumet à l’Église Catholique Romaine, non par la voie de la critique, mais comme un disciple à son maître.

En parlant ainsi, sans doute, on ne peut nier, d’une part, qu’il peut y avoir des hommes qui s’unissent à l’Église catholique sur des motifs imparfaits ou par une route fausse; qui choisissent cette Église avec l’esprit de critique, et qui, non subjugués par sa majesté ou sa grâce, conservent ce malheureux esprit lorsqu’ils en sont déjà membres. Ces hommes, s’ils persistent dans ce travers, et n’apprennent pas à être humbles, courent le danger de retomber dans l’abîme. D’autre part, on ne peut nier, non plus, que d’autres hommes non catholiques peuvent choisir, par exemple, le Méthodisme, de la manière que nous avons expliquée plus haut, et cela, parce qu’il confirme et justifie le sentiment intérieur de leurs cœurs. Ceci est certainement possible spéculativement, quoiqu’il soit embarrassant de dire ce qu’il y a de si vénérable, de si imposant, de si surhumain dans les conférences Wesleyennes pour persuader à quelqu’un de les accepter comme un prophète; cependant, après tout, nous concevons que le fait repose sur une autre base; savoir, que les Wesleyens et autres sectaires se placent au-dessus de leur système; et quoiqu’ils puissent physiquement se trouver «assis au-dessous» de leur prédicateur, néanmoins, par l’état de leurs âmes, de leur esprit, de leur intelligence et de leur jugement, ils sont élevés bien au-dessus de lui.

Mais revenons au héros de notre histoire. Quel mystère que l’âme humaine! Voilà Charles occupé d’Aristote et d’Euripide, de Thucydide et de Lucrèce, et toutefois, pendant ce travail, il s’avance toujours vers l’Église, «vers la mesure de la plénitude de l’âge du Christ». Sa mère lui avait dit qu’il ne pouvait échapper à sa destinée: c’était vrai, quoique cette parole dût s’accomplir d’une manière qu’elle ne pouvait imaginer, ni même rêver dans son cœur aimant. Il ne pouvait échapper à la destinée de devenir un élu de Dieu; à cette sublime destinée que la grâce de son Rédempteur avait imprimée dans son âme au baptême, que son bon ange y avait vue tracée en caractères lumineux, et pour laquelle il avait déployé un zèle ardent afin de la conserver pure et brillante; cette destinée que sa propre coopération aux bénédictions du ciel avait fortifiée en lui et mise hors de péril; il ne pouvait échapper à la destinée, au temps marqué par Dieu, de devenir catholique. Ce temps sans doute pouvait tarder encore, les anges pouvaient être inquiets, l’Église aurait peut-être à supplier, comme si elle eût été frustrée de la promesse qui lui annonçait un étranger de plus, un enfant déjà; mais le fait devait s’accomplir: c’était écrit au ciel, et la marche lente du temps le faisait avancer plus près à chaque minute. Et même avant cette heure bénie, telle qu’une fleur éclose répand ses parfums en tout lieu, ainsi des odeurs étranges, inconnues, délicieuses pour les uns, désagréables pour d’autres, s’échappaient de sa personne sur les ailes des vents, et l’on se demandait avec surprise la cause de ce phénomène mystérieux, et l’on considérait Charles avec anxiété et inquiétude, tandis que lui-même n’avait pas conscience de son propre état. Soyons patients comme son Créateur est patient, et supportons qu’il fasse avec lenteur un ouvrage qu’il fera bien.

Hélas! tandis que Charles s’était avancé d’un côté, Sheffield avait marché dans une autre voie. Quelle route avait-il suivie? c’est ce que nous verrons au chapitre suivant, dans une conversation qui eut lieu entre les deux amis.

CHAPITRE VII.

Le symbole de saint Athanase interprété par l’Église anglicane.

Carlton avait ouvert pour la fête des Saints la petite église qu’il desservait pendant les grandes vacances. N’étant pas à même d’y réunir une assemblée, et l’église d’Horsley étant fermée toute la semaine, sauf le dimanche, il avait demandé à ses élèves de l’y accompagner le jour de Saint-Matthieu. Comme la saison était belle et la promenade agréable, ils acceptèrent volontiers. Lorsque le service de l’église fut terminé, Carlton eut à visiter un malade qui demeurait un peu plus loin, et les deux jeunes gens revinrent ensemble.

«J’ignorais que Carlton fût un homme de parti si avancé, dit Sheffield, est-ce que sa lecture du Symbole d’Athanase ne vous a pas frappé?--Ce n’est pas une marque de parti, assurément, répondit Charles.--Lire ce symbole dans des jours comme les nôtres est une marque de parti, je pense; c’est marcher hors de la voie commune.» Charles ne voyait pas comment ce pouvait être un acte de parti, que d’obéir, dans une matière si évidente, à la direction formelle[62] du Prayer-Book. «La direction! reprit Sheffield; mais la question est de savoir si cette direction oblige maintenant. C’est le sentiment, l’interprétation de l’Église d’aujourd’hui qui doit en déterminer l’obligation.--La vue _primâ facie_ de la matière, repartit Charles, est que ceux-là sont les plus éloignés de l’esprit de parti, qui ne font que suivre les ordonnances du Prayer-Book.--Pas du tout; l’adhésion stricte à des coutumes anciennes peut certainement être la marque d’un parti. Il y a dix ans, avant que l’étude de l’histoire ecclésiastique fût remise en vigueur, l’Arianisme et l’Athanasianisme étaient complétement laissés dans l’oubli, ou, tout au plus, étaient-ils regardés comme des questions de mots, au moins par le plus grand nombre: l’un paraissait aussi bon que l’autre.--Je dirai comme vous, en un sens; j’admettrai que bon nombre de personnes, par exemple, les illettrés, qui vivaient dans les communautés ariennes parlaient le langage arien, et cependant n’avaient pas d’intention mauvaise. Je crois avoir entendu raconter qu’un ancien missionnaire des Goths ou des Huns était arien.--Eh bien, je parlerai d’une manière plus précise. Un savant d’Oxford, il y a environ dix ans, allait publier une histoire du concile de Nicée. Le libraire lui proposa de mettre en tête de son livre un portrait de saint Athanase, qu’il avait trouvé dans un ancien volume; mais l’auteur en fut fortement dissuadé par un de ses confrères ecclésiastiques qui parlait, non d’après son propre sentiment, mais d’après ce motif, que saint Athanase était un nom très-impopulaire parmi nous.--Une hirondelle ne fait pas le printemps.--Cet ecclésiastique, continua Sheffield, était un ami des écrivains actuels les plus dévoués à la Haute Église.--Il y a toujours eu dans notre Église, répondit Charles, une école hétérodoxe, je ne l’ignore pas, mais elle n’a jamais été puissante. Votre ami peu scrupuleux en était membre.--Je ne le crois pas; il vivait en dehors de la controverse et s’occupait de littérature; c’était un ministre accompli et un homme de piété. Il n’exprima pas un sentiment personnel; il ne fit que témoigner d’un fait, de l’impopularité du nom d’Athanase, fait que personne ne conteste.--Qu’y a-t-il là d’étonnant? On connaissait si peu l’histoire. Saint Athanase, vous le savez, n’a pas écrit le symbole qui porte son nom. On peut bien penser que cet auteur exagère parfois, sans croire cependant que le symbole soit erroné.--Ce n’est pas tout, reprit Sheffield: vous connaissez le professeur de théologie nommé Beatson: on ne l’appellera, en aucun sens, un homme de parti; ce sont les tories qui l’ont nommé professeur, et jamais on ne l’a vu se compromettre par aucune théorie libérale en matières théologiques. Or, un étudiant qui assistait à ses cours particuliers m’a assuré qu’il avait dit à son auditoire: «Je crois, messieurs, que l’ancienne interprétation du Symbole par l’Église d’Angleterre a fini avec Bull. Après que Locke eut pris la plume, la vieille phraséologie orthodoxe tomba en discrédit.»--Peut-être voulait-il dire, répliqua Charles, que l’érudition s’éteignait, ce qui est vrai. Le vieux langage théologique est tout à fait un langage savant; naturellement on dut l’abandonner quand on n’étudiait pas les Pères ni les scolastiques; mais lorsque les études ont porté de nouveau sur ces auteurs, ce langage a été ressuscité.--Non, non, Beatson s’est exprimé beaucoup plus clairement dans une autre circonstance. Parlant des symboles et autres choses semblables: «Je crois, a-t-il dit, que tous les laïques instruits de notre Église sont en général Sabelliens.»

[62] Il est prescrit aux ministres de l’Église anglicane de lire ou de chanter le Symbole d’Athanase dans treize des principales fêtes de l’année.

Charles était silencieux et savait à peine que répondre. Sheffield continua: «Il y a quelques années, n’étant encore qu’un enfant, j’assistais à une conversation dans laquelle un de mes précepteurs communiquait un plan d’histoire des conciles à un théologien des plus savants et des plus orthodoxes, à un homme dont le nom n’a jamais été associé à aucun parti, et qui compte de hauts dignitaires dans sa famille. Cet homme, bon et intelligent, écouta avec politesse, il applaudit au projet; puis, il ajouta en riant: «Savez-vous bien que vous avez choisi précisément le plus ennuyeux sujet de l’histoire de l’Église?» Les conciles, en effet, commencent au Symbole de Nicée et embrassent à peu près tous les points doctrinaux.--Mon cher Sheffield, laissez-moi vous le dire, vous êtes tombé dans un cercle particulier ou dans un parti d’hommes, très-respectables, excellents, je n’en doute pas, mais qui ne sont pas précisément les purs modèles de notre Église.--Je ne les cite pas comme des autorités, mais comme des témoins.--Pourtant, je sais très-bien qu’à la fin du dernier siècle il s’éleva entre certains savants et l’évêque Horsley une controverse dans laquelle celui-ci expliqua, d’une manière claire, une partie au moins de la doctrine d’Athanase.--Vous vous trompez, sa controverse n’était pas une défense du Symbole d’Athanase, je le sais pertinemment; car ce sujet s’est présenté au cours d’Upton sur les Articles. Ce fut avec Priestley qu’il eut cette polémique. Mais, quoi qu’il en soit, nos théologiens se contentent de penser que tout cela est très-beau, comme les sermons du même auteur sur les prophéties. C’est une autre question de savoir s’ils reconnaissent le mérite de l’un ou de l’autre de ces ouvrages. Ils acceptent les termes scolastiques sur la Trinité, de la même manière qu’ils acceptent la doctrine que le Pape est l’Antechrist. Lorsque Horsley parle du Pape, ou de quelque chose de semblable, les bons vieux ecclésiastiques s’écrient: «Certainement, certainement; oh! oui, c’est la doctrine de l’ancienne Église d’Angleterre», croyant qu’il est bon de maintenir cette idée, ou au moins d’en faire profession, lorsqu’il en est question; mais s’en souciant fort peu eux-mêmes, et n’y pensant même pas d’un bout de l’année à l’autre. Et ainsi en est-il de la doctrine sur la Trinité. Ils disent: «le grand Horsley, le puissant Horsley», et voilà tout. Ils ne discutent pas sa doctrine; ils ne s’en inquiètent guère non plus; ils le regardent comme un preux champion, armé de pied en cap, qui a terrassé son adversaire, qui a coupé la tête à quelque insolent non protectionniste, à un chartiste insensé, où à quelque novateur en religion, qui, sous le couvert de la théologie, avait fait une charge contre les dîmes et les taxes pour l’entretien de l’Église.»