Part 15
Sheffield avait quelques amis à Chalton, village voisin, chez un _scholar_ de Saint-Michel, qui y possédait une petite cure et un presbytère. L’un d’entre eux était également connu de Charles; c’était notre ami White, qui préparait son examen, et qui, durant les six derniers mois, s’était efforcé de regagner le temps qu’il avait gaspillé pendant ses premières années à Oxford. Charles, depuis leur première rencontre, l’avait perdu de vue, ou à peu près, et à cette époque de leur vie, un temps si considérable ne pouvait s’écouler sans modifier leurs caractères en bien ou en mal, peut-être aussi des deux manières à la fois. Carlton et Charles, qui étaient souvent restés seuls à cause des courses fréquentes de Sheffield à Chalton, rentraient un soir de leur promenade, lorsqu’ils trouvèrent sur leur chemin White, qui revenait d’Oxford, où il avait été faire une visite à M. Bolton. A peine avaient-ils fait quelques pas qu’ils furent rejoints par Sheffield et le ministre de Chalton, M. Barry; et la société se trouva alors composée de cinq personnes.
«Ainsi vous allez perdre Upton? disait Barry à Reding; c’est un excellent _tuteur_; vous aurez de la peine à vous en passer. Qui le remplace?--Nous l’ignorons, répondit Charles; le Principal fera, probablement, venir de l’intérieur du pays un des jeunes fellows.--Oh! mais vous ne retrouverez pas un homme comme Upton, dit Carlton; il connaissait si parfaitement sa matière! Son cours sur Agricola, de l’avis de vos messieurs, aurait pu être publié. C’était un commentaire magistral, minutieux et vif sur le texte, qu’il envisageait sous tous les rapports.--Oui, c’était là qu’il brillait, reprit Charles; cependant il ne surchargeait pas ses cours, et il ne disait rien qui ne fût utile et nécessaire.--Il a obtenu un gros bénéfice, dit Barry, et de plus un presbytère parfaitement approprié et tout neuf, qui n’est qu’à une heure de Londres par le chemin de fer.--Et 500 livres sterling, ajouta White; c’est ce que m’a dit M. Bolton, qui a été voir la cure. C’est dans le voisinage de ma future résidence; le pays est fort beau, et il y a plusieurs bonnes maisons aux alentours.--On dit qu’il va épouser la fille du doyen de Selsey, reprit Barry; Miss Juliette, la treizième, une fort jolie personne. Connaissez-vous la famille?--Oui, répondit White, je les connais tous; c’est une famille charmante; madame Bland est une délicieuse femme, pleine de distinction. C’est une bonne fortune pour moi d’être sous la juridiction du doyen. Je pense que nous nous entendrons.--C’est un homme instruit, ajouta Barry; ses discours sont toujours bien écrits. En son temps, il avait un nom connu à Cambridge.--Mais dites donc, White, s’écria Sheffield, est-ce qu’il n’a pas écrit dernièrement contre vos amis d’Oxford?--Mes amis! répondit White, qui voulez-vous dire? Il a écrit contre les partis et les chefs de parti; et c’est avec raison, je pense. Oh! oui, il faisait allusion au pauvre Willis et à certains autres.--Il y avait plus que cela, reprit Sheffield; il s’est élevé contre certains discours et certaines pratiques qui ont eu lieu à Sainte-Marie.--Eh bien, quant à moi, franchement, je ne saurais approuver tout ce qu’on prêche du haut de cette chaire, dit White. Je sais, comme un fait positif, que Willis se plaît à rapporter à ce qu’il a entendu dans cette chapelle ses penchants au Papisme.--Je voudrais que prédicateurs et auditeurs, reprit Barry, s’en allassent tous ensemble une bonne fois; alors, nous aurions enfin le calme nécessaire pour nous livrer aux véritables études de l’Université.--Prenez garde à vos paroles, Barry, dit Sheffield; vous exceptez sans doute les personnes présentes? Vous, White, vous êtes bien, je pense, dans la catégorie des auditeurs?--Moi! s’écria White; pas du tout. Je suis allé jadis, comme la plupart des étudiants, à Sainte-Marie pour entendre le prédicateur; mais je crois qu’il est souvent peu judicieux, qu’il frise même l’erreur. La tendance de ses discours, c’est de nous faire prendre en aversion notre propre Église.--Si ma mémoire ne me trompe, reprit Sheffield, il me semble qu’un de mes amis m’a soutenu contre notre Église des propositions dix fois aussi fortes qu’un prédicateur quelconque l’ait jamais fait dans Oxford.--Vous voulez parler de moi, répliqua White avec chaleur; vous m’avez très-mal compris. J’ai toujours été fort dévoué à l’Église d’Angleterre. Vous ne m’avez jamais entendu dire la moindre chose qui ne s’alliât pas avec l’attachement le plus ardent pour elle. C’est vrai, je n’ai jamais nié les droits de l’Église romaine à être une branche de l’Église catholique, je ne le nierai jamais; cela est tout à fait une autre question; il y a bien des choses que nous pouvons emprunter avec beaucoup d’avantage aux Papistes; mais j’ai toujours aimé et j’espère vénérer toujours ma propre mère, l’Église de mon baptême.»
La figure de Sheffield prit une singulière expression, et personne ne dit mot. White continua, tâchant de garder un air d’indifférence: «Il est remarquable que M. Bolton, qui, quoique laïque et non théologien, est un homme sensé, pratique et clairvoyant, n’a jamais aimé cette chaire; il a toujours prophétisé qu’il n’en sortirait rien de bon.» Comme le silence continuait, White se mit à attaquer Sheffield. «Je vous défie, dit-il avec une affectation de gaieté, de prouver ce à quoi vous avez fait allusion; c’est honteux! Il est aisé de parler contre les autres, de les appeler des hommes peu judicieux, extravagants, et que sais-je? Vous êtes la seule personne...--Bien, bien, très-bien, mon ami, répliqua Sheffield; nous ne faisons que vous canoniser, et je représente l’avocat du diable.»
Charles désirait avoir quelques renseignements sur Willis; il détourna donc le courant des idées de White, en lui demandant, après s’être approché de lui, s’il y avait quelque chose de vrai dans ce que Vincent lui avait raconté plusieurs semaines auparavant. White avait-il eu récemment des nouvelles de Willis? White ne savait presque rien de positif sur ce jeune homme, et ne pouvait affirmer si ce bruit était vrai ou faux. Ce qu’il y avait de sûr, c’est que Willis était de retour du continent et qu’il vivait dans sa famille. Il ne s’était donc pas livré à l’Église de Rome, soit comme étudiant en théologie, soit comme novice; mais White ne pouvait en dire davantage. Autre chose cependant: il avait appris, et le fond d’une lettre qu’il avait reçue de Willis lui-même corroborait ce rapport; il avait appris qu’il était très-prononcé sur ce point, que l’Église de Rome et l’Anglicanisme forment deux religions différentes; que ces deux religions, nous ne pouvons les amalgamer ensemble; qu’il nous faut être ou Romains ou Anglicans, mais que nous ne pouvons être ni Anglo-Romains, ni Anglo-Catholiques. «Voilà ce qu’un ami m’a rapporté, continua White. Quant à la lettre que Willis m’a écrite, je ne puis comprendre tout à fait sa pensée; mais il y parle longuement de la nécessité de la foi pour devenir catholique. Il dit que personne ne devrait passer à l’Église de Rome pour ce seul motif, qu’il croit l’aimer davantage; que lui, Willis, a vu par expérience que nul ne peut vivre rien que de sentiment; que tout le système du culte dans l’Église romaine est différent du nôtre; bien plus, que la véritable idée du culte, l’idée de la prière, que la doctrine de l’intention elle-même, considérée dans toutes ses parties, constitue une nouvelle religion. Il ne parle pas de lui-même d’une manière positive; mais il dit, en général, que tout cela pourrait être cause d’un grand découragement pour un converti et le faire revenir sur ses pas. En somme, le ton de sa lettre est celui d’un homme désappointé, et qu’on pourrait ramener aisément: au moins telle a été mon impression.--J’admets bien qu’il est plus triste; mais il est aussi plus sage, reprit Charles; j’ignorais qu’il eût en lui cette qualité. Il y a dans tout cela plus de bon sens qu’une personne aussi excitable qu’il me paraissait être ne peut ordinairement en montrer; mais en même temps, il n’y a rien qui prouve de sa part le regret de s’être converti.--Je vous l’ai accordé, répondit White; toutefois l’effet de sa lettre est d’empêcher d’autres de le suivre, en mettant des obstacles dans leur chemin; et d’ailleurs, il nous faut rattacher tout ceci au fait de son retour dans sa famille.» Charles réfléchit un instant. «Le témoignage de Vincent, reprit-il, est la confirmation ou la simple exagération de ce que vous venez de dire; cela dépend de la source où il a puisé ses renseignements.» Il se dit ensuite à lui-même: «White, également, a plus de sagesse que je n’aurais cru; il a parlé de Willis avec beaucoup de bon sens. Que lui est-il arrivé?»
Nos voyageurs parvinrent bientôt à un endroit où la route formait deux sentiers, et tandis que les deux habitants de Chalton prenaient à droite, Carlton et ses élèves tournèrent à gauche. Un peu plus loin, le _tuteur_ se sépara de Charles et de Sheffield, et les deux amis atteignirent leur cottage juste à temps pour voit le coucher du soleil.
CHAPITRE IV.
Le célibat dans l’Église anglicane.
Quelques jours après, Carlton, Sheffield et Reding s’entretenaient en plein air, après le dîner, sur le compte de White. «Comme il est changé, disait Charles, depuis que je l’ai vu pour la première fois!--Changé! s’écria Sheffield; il était jadis enjoué comme un petit chat, il est devenu triste et ennuyeux comme une vieille chatte.--Il est changé en mieux, reprit Charles; sa conversation a maintenant quelque chose de sensé et de ferme, mais il n’était guère sage il y a deux ans. Il étudie aussi avec beaucoup d’ardeur.--Il a quelque raison de le faire, mon cher, car il est terriblement en retard. Mais il y a une autre cause à son ardeur; peut-être la connaissez-vous?--Moi? non, en vérité.--Je croyais que vous la saviez, reprit Sheffield. Vous avez certainement entendu dire qu’il est fiancé à une demoiselle d’Oxford!--Fiancé! quelle absurdité!--Je ne vois pas cela du tout, mon cher Reding, repartit Carlton. White en a bien le moyen; il a une bonne cure en perspective; et, de plus, il ne perd pas son temps, de cette manière, ce qui est important dans la vie, où on le prodigue si souvent. White se trouvera bientôt établi, selon toute la force du mot, dans ses idées, dans sa vie, dans sa carrière.».
Charles ne put s’empêcher d’exprimer sa surprise. Il se rappelait que lors de sa première rencontre avec White, celui-ci s’était montré un très-ardent défenseur du célibat ecclésiastique. Carlton et Sheffield se mirent à rire. «Eh! pensez-vous, dit le premier, qu’un jeune homme de dix-huit ans puisse avoir une opinion sur un tel sujet, ou qu’il se connaisse assez pour prendre une résolution dans son propre cas? En toute justice, peut-on regarder un homme comme invinciblement lié à toutes les opinions et à toutes les paroles extravagantes qu’il a émises au sortir de l’école?--White avait lu quelque livre exalté, reprit Sheffield, où il avait vu quelque belle nonne sculptée sur le jubé d’un sanctuaire, et il avait été séduit par le roman, comme d’autres l’ont été et le sont encore.--Ne croyez-vous pas, dit Carlton, que tous ces braves garçons qui, à cette heure, sont si pleins de «la pureté sacerdotale», de la «béatitude angélique» et du reste, seront tous, depuis le premier jusqu’au dernier, mariés d’ici à dix ans?--J’accepterais le pari, reprit Sheffield, que l’un se prononcera de bonne heure, un autre plus tard, mais qu’il y a un temps marqué pour tous. Dix ou douze années écoulées, comme dit Carlton, et nous trouverons A. B. dans un vicariat, l’heureux père de dix enfants; C. D. faisant une cour assidue à un objet chéri, jusqu’à ce qu’un bénéfice lui arrive; E. F. dans sa lune de miel; G. H. favorisé de deux jumeaux par Mme H; I. K. tout transporté de bonheur, parce qu’il vient d’être accepté; quant à L. M., il peut rester ce que Gibbon appelle «une colonne au milieu des ruines», et colonne très-chancelante.--Croyez-vous donc, répliqua Charles, que les hommes pensent si peu ce qu’ils disent?--Vous prenez les choses trop au sérieux, Reding, repartit Carlton; qui ne change pas d’opinions de vingt à trente ans? Un jeune homme entre dans la vie avec les idées de son père ou de son _tuteur_; mais il finit par les changer, tôt ou tard, pour les siennes propres. Plus il est modeste et timide, plus il est crédule, et plus longtemps il parle le langage des autres; mais la force des circonstances ou la vigueur de son esprit l’oblige infailliblement, à la fin, à avoir un esprit à lui, supposé qu’il ait quelque valeur.--Mais je soupçonne, dit Reding, que la dernière génération, celle des pères comme celle des _tuteurs_, n’avait pas des idées très-exaltées sur le célibat ecclésiastique.--Souvent les circonstances, répondit Carlton, nous imposent des opinions que nous suivons pendant un temps.--Eh bien, j’honore les hommes qui portent leurs habits de famille; je ne respecte pas du tout ceux qui commencent par les modes étrangères, et qui ensuite les abandonnent.--Quelques années de plus, reprit Carlton en souriant, rendront votre jugement moins sévère.--Je n’aime pas les bavards, continua Charles; je crois, j’espère ne les aimer jamais.--Je sais bien ce qu’il y a au fond de tout ceci, reprit Sheffield; mais je ne puis rester plus longtemps; il faut que je rentre pour étudier. Reding aime trop le commérage.--Qui bavarde autant que vous? répliqua Charles.--Mais je parle vite, quand je bavarde, riposta Sheffield, et je fais beaucoup de besogne; puis je me tais. Mais vous, vous parlez fastidieusement, et vous rêvez, et vous soupirez, et vous parlez encore.» Ce disant, il les quitta.
«Qu’est-ce que cela signifie?» demanda Carlton. Charles rougit un peu et se mit à rire: «Carlton, répondit-il, vous êtes un homme à qui je confie des choses que je ne dirais pas à d’autres; quant à Sheffield, il s’imagine qu’il a trouvé cela de lui-même.» Son _tuteur_ le regarda vivement et avec un air de curiosité. «Je suis honteux de moi-même, continua Charles en riant et paraissant confus; je vous ai fait croire que j’avais quelque chose d’important à vous communiquer, tandis que, en réalité, je n’ai rien.--Alors, parlez ouvertement.--A dire vrai... Non, réellement, c’est trop absurde. Je me suis moqué de moi-même.» Il fit quelques pas pour s’en aller; puis il revint. «Eh bien, reprit-il, voici le fait: Sheffield s’imagine que j’ai moi-même un secret penchant pour... le célibat.--Un penchant pour qui? demanda le _tuteur_.--Un penchant pour le célibat.» Il y eut un moment de silence, et la figure de Carlton changea un peu. «Oh! mon cher ami, dit-il avec bienveillance, vous êtes donc un des leurs; mais tout cela passera.--Peut-être, répondit Charles: je n’insiste pas sur cette matière. C’est Sheffield qui m’en a fait parler.» Une différence réelle de sentiments et de vues venait évidemment d’être exprimée par les deux amis, très-sympathiques d’ailleurs, et très attachés l’un à l’autre. Il y eut un silence de quelques secondes.
«Vous êtes ordinairement un jeune homme très-sensé, Reding, reprit Carlton; je suis surpris que vous adoptiez cette opinion.--Ce n’est pas chez moi une opinion nouvelle, répondit Charles; vous allez sourire, mais je l’avais dès l’école, n’étant encore qu’un enfant, et j’ai toujours pensé depuis lors que je ne me marierais jamais; non que ce sentiment n’ait pas eu d’intermittence, mais c’est l’état habituel de mon esprit. Mes pensées, en général, sont tournées de ce côté-là. Si je me mariais, je redouterais le châtiment de Thalaba[59].» Carlton mit sa main sur l’épaule de Charles et la secoua doucement: «Reding, dit-il, cela me surprend.» Puis, après un court silence: «J’ai toujours pensé que le célibat et le mariage étaient bons chacun à sa manière. Dans l’Église de Rome, je le vois, le célibat produit un grand bien; mais, soyez-en convaincu, mon cher ami, vous faites une grosse bévue si vous voulez introduire le célibat dans l’Église anglicane.--Il n’y a rien contre le célibat dans le Prayer-Book, ni dans les Articles, répliqua Charles.--C’est possible; mais l’esprit, l’organisation et le travail de notre Église y sont entièrement contraires. Par exemple, nous n’avons pas de monastères pour secourir les pauvres; et si nous en avions, je pense que dans l’état où sont les choses, une femme de ministre serait, par son utilité pratique et réelle, infiniment supérieure à tous les moines qui ont jamais porté tonsure. Je vous l’avoue, je crois que l’évêque d’Ipswich est presque justifié lorsqu’il établit que nul, sinon les ministres mariés, n’aura, de sa part, des chances pour son avancement. J’approuve aussi l’évêque d’Abingdon, qui s’est fait une règle d’accorder en dot ses meilleurs bénéfices aux demoiselles les plus vertueuses de son diocèse.» Carlton avait parlé avec plus d’énergie qu’à l’ordinaire.
[59] Dans un poëme de Southey intitulé _Thalaba_, ce héros trouve sa femme morte le jour même de ses noces.
Charles répondit qu’il n’avait pas envisagé l’à-propos ou la possibilité de la chose, qu’il avait seulement songé à ce qui lui avait paru le meilleur en soi, et à ce qu’il ne pouvait s’empêcher d’admirer. «Je n’ai pas parlé du célibat ecclésiastique, fit-il observer, mais du célibat en général.--Le célibat n’a pas de place dans nos idées ni dans notre système de religion, croyez-moi, dit le _tuteur_. Il est indifférent qu’il y ait quelque chose de contraire dans les Articles; la question ne roule pas sur des règles formelles, mais sur ceci: l’esprit de l’Anglicanisme n’est-il pas tout à fait en désaccord avec cette discipline? L’expérience de trois siècles est certainement suffisante comme preuve; si nous ne connaissons pas le caractère de notre religion au bout de ce temps, quand le connaîtrons-nous? Il y a des formes de religion dont toute l’existence n’a pas eu cette durée. Or, examinez les cas de célibat par amour du célibat dans cette période, et quelle en sera la somme totale? Il y a quelques exemples; mais Hammond lui-même, qui mourut célibataire, fut sur le point de se marier pour répondre au désir de sa mère. D’autre part, si vous cherchez les types de notre Église, pouvez-vous en désigner de plus vrais que leurs excellences mariées, le profond Hooker, le pieux Taylor et Bull le controversiste? Le premier de tous les primats réformés était marié. Pole et Parker personnifient d’une manière frappante les deux systèmes, le romain et l’anglican.--Eh bien, répondit Charles, il me paraît qu’il est aussi tyrannique de contraindre au mariage que d’obliger au célibat, et c’est ce à quoi vous poussez réellement. Vous me dites que quiconque ne se marie pas est une brebis noire.--Ce n’est pas pour vous une difficulté pratique en ce moment; personne ne vous demande d’aller précisément, à cette heure, entreprendre le voyage du _Célibataire_[60] avec Aristote en main et la liste de classe[61] en perspective.--Excusez-moi, mon cher Carlton, si je vous ai dit quelque folie; vous ne supposez pas que je discute avec d’autres sur de pareils sujets.»
[60] Roman anglais dont le héros court le monde à la recherche d’une femme.
[61] La liste de classe (_class-list_) c’est-à-dire la liste de ceux qui ont réussi dans leur examen; elle est divisée en quatre catégories, selon le mérite des candidats reçus.
CHAPITRE V.
Le célibat est-il contre nature?
Tout en causant, ils étaient arrivés à l’habitation de Carlton, où se trouvaient précisément les livres que Charles avait plus particulièrement à étudier alors; et ils firent, avant d’entrer, deux ou trois tours sous de beaux hêtres plantés devant la maison. «Expliquez-moi, Reding, car je ne vous comprends pas, dit le _tuteur_, quelles sont vos raisons pour admirer un état qui, évidemment, est contre nature.--N’en parlons pas davantage, mon cher Carlton, répondit Charles, j’arriverais à faire rire de moi. Laissons, je vous prie, toutes choses en paix, qu’elles soient bonnes ou mauvaises.» Il était clair qu’un sentiment pénible s’agitait en lui; les paroles et le ton étaient trop sérieux pour la circonstance. Carlton comprit également que la question qui, tout d’abord, lui avait paru secondaire, était au fond plus importante; sans cela, il n’y aurait pas mis tant d’insistance, selon le désir de Charles. «Non, reprit-il; puisque nous sommes sur cette matière, permettez-moi de connaître votre opinion. Il a été dit, dès l’origine: «Croissez et multipliez»; donc le célibat est contre nature.--Surnaturel, repartit Charles en souriant.--N’est-ce pas là un mot vide de sens? objecta Carlton. Butler nous apprend qu’il y a une analogie entre la nature et la grâce; autrement, vous pourriez comparer le paganisme à la nature; et, partout où le paganisme lui est contraire, soutenir qu’il est surnaturel. Les convulsions des Wesleyens sont en dehors de la nature; pourquoi ne pas les appeler surnaturelles?--Je crois, répliqua Charles, que nos théologiens, ou au moins quelques-uns d’entre eux, sont ici pour moi: Jérémie Taylor, par exemple.--Vous ne m’avez pas expliqué ce que vous entendez par le mot surnaturel, Charles, j’ai besoin, vous le savez, de connaître votre pensée.--Il me paraît que le christianisme, étant la perfection de la nature, lui ressemble et en diffère en même temps; il lui ressemble là où il est le même et autant qu’elle; il en diffère là où il est autant et plus qu’elle. J’entends par surnaturel la perfection de la nature.--Donnez-moi des exemples.--Des exemples, en voici: Notre-Seigneur dit: «Vous avez appris qu’il a été dit des temps anciens... mais _moi_ je vous dis»; ce contraste entre les deux membres de phrase indique la voie plus parfaite, ou l’Évangile... «Il est venu non pour détruire la loi, mais pour l’accomplir...» Je ne puis me rappeler tout de suite... Ah! voici encore un cas applicable au sujet; Notre-Seigneur abolit la permission qui avait été donnée aux Juifs à cause de la dureté de leurs cœurs.--Cet exemple ne va pas tout à fait à la question, mon ami; car les Juifs, dans leurs divorces, étaient tombés au-dessous de la nature. «Que l’homme ne sépare pas...» telle fut la règle dans le paradis.--Cependant, il est certain que l’idée d’un Apôtre non marié, chaste, vivant dans le jeûne et le dénûment, et à la fin martyr, est une idée plus haute que celle d’un des anciens Israélites, assis sous sa vigne et son figuier, regorgeant de biens temporels, et entouré de ses enfants et de ses petits-enfants. Je ne condamne ni Gédéon ni Caleb; je développe saint Paul.--Le cas de saint Paul est un cas tout particulier.--Mais il établit lui-même la maxime générale qu’il est «bon» pour tout homme de demeurer comme il était lui-même.--Nous arrivons maintenant à une question de critique: que veut dire le mot «bon»? Je puis croire qu’il signifie «avantageux», et ce que dit l’Apôtre touchant «les misères présentes» confirme cette interprétation.--Je n’en viendrai pas à une question de critique, reprit Charles; mais prenez ce texte: «Ma mère m’a conçu dans l’iniquité.» Ces paroles ne montrent-elles pas que, en dehors et par-dessus la doctrine du péché originel, il y a, pour ne pas dire pis, grand risque que le mariage ne conduise au péché les personnes engagées dans cet état?--Mon cher Reding, répondit Carlton étonné, vous donnez dans le Gnosticisme.--Non pas sciemment. Comprenez ce que je veux dire; ce n’est pas un sujet sur lequel je puisse parler; mais, sans vouloir soutenir que les personnes mariées doivent pécher (ce qui serait du Gnosticisme), il me paraît qu’il y a danger de pécher. Permettez-moi de ne rien ajouter sur cette matière.