Part 13
«Je ne puis souscrire à cette doctrine, reprit nº 1. Elle peut être vraie en un certain sens; mais elle jette des pierres d’achoppement dans la voie de ceux qui cherchent. Luther ne pouvait vouloir dire ce que vous soutenez, j’en suis convaincu. La foi justifiante est toujours accompagnée de l’amour.--C’est ce que je croyais, dit Charles.--C’est tout à fait la doctrine de Rome, reprit nº 2; c’est la doctrine de Bull et de Taylor.--Dans le sens que Luther l’appelle _venenum infernale_, repartit Freeborn.--C’est précisément la doctrine que prêchent en ce moment les Puséistes, dit nº 3.--Au contraire, repartit nº 1, c’est celle de Mélanchthon. Regardez, continua-t-il en tirant de sa poche son portefeuille, j’ai noté ses paroles, lorsque Shuffleton les cita l’autre jour dans la salle de théologie: «_Fides significat fiduciam; in fiduciâ inest dilectio; ergo etiam dilectione sumus justi._» Trois membres de la réunion s’écrièrent que c’était impossible; le papier passa de main en main dans un silence solennel. «Calvin dit la même chose», ajouta nº 1 d’un air de triomphe.
«Je pense», reprit nº 4, d’une voix basse, douce et soutenue, qui contrastait avec l’animation qui s’était subitement manifestée dans la conversation, «je pense que la controverse (_hem_) peut aisément se vider. C’est une question de mots entre Luther et Mélanchthon. Luther dit: (_hem_) «La foi existe sans l’amour», voulant exprimer que «la foi justifie sans l’amour». Mélanchthon, d’autre part, dit: (_hem_) «La foi existe avec l’amour», voulant exprimer que «la foi justifie avec l’amour». Or, tous les deux sont dans le vrai: Car (_hem_) «la foi-sans-l’amour _justifie_, cependant la foi justifie _non-sans-l’amour_.» Il y eut un moment de silence, tandis que les deux partis élaboraient cette explication. «Au contraire, ajouta-t-il, c’est la doctrine papiste que la foi-avec-l’amour justifie.» Freeborn exprima son dissentiment; il croyait que C’était là la doctrine de Mélanchthon condamnée par Luther. «Vous voulez dire, reprit Charles, que la justification est donnée à la foi _avec_ l’amour, et non à la foi _et à_ l’amour.--Vous avez exprimé ma pensée, répondit nº 4.--Et quelle différence mettez-vous entre le mot _avec_ et le mot _et_?» Nº 4 répondit sans hésiter: «La foi est l’_instrument_, l’amour _le sine quâ non_.» Nºs 2 et 3 se récrièrent en l’interrompant; ils croyaient que c’était en revenir au _légal_[56] que d’introduire la phrase _sine quâ non_; c’était introduire des conditions. La justification était inconditionnelle. «Mais la foi n’est-elle pas une condition? demanda Charles.--Certainement non, répondit Freeborn; _condition_ est un mot _légal_. Comment le salut peut-il être libre et entier, s’il est conditionnel?--Il n’y a pas de condition, dit nº 3; tout doit venir du cœur. Nous croyons avec le cœur, nous aimons avec le cœur, nous obéissons avec le cœur; non que nous y soyons obligés, mais parce que nous avons une nouvelle nature.--N’y a-t-il pas obligation d’obéir? demanda Charles étonné.--Pas d’obligation pour les régénérés, répondit nº 3; ils sont au-dessus de toute obligation; ils sont dans un nouvel état.--Mais, certainement, les Chrétiens sont sous une loi», reprit Charles.--Certainement non, repartit nº 2; la loi est abolie sous le Christ.--Prenez-y garde, dit nº 1, vous êtes sur la lisière de l’Antinomianisme.--Pas du tout, répondit Freeborn; un Antinomien soutient ouvertement qu’il peut briser la loi, un croyant spirituel dit qu’il n’est pas tenu de l’accomplir.»
[56] Allusion à la loi judaïque.
Il s’éleva alors au sein de l’assemblée une nouvelle discussion. Comme il paraissait qu’elle serait aussi interminable qu’elle était ennuyeuse, Reding saisit l’occasion de souhaiter le bonsoir à son hôte et de s’en aller à la dérobée. Il n’avait jamais eu beaucoup de penchant pour la doctrine évangélique, et Freeborn et ses amis, qui connaissaient leur propre croyance mieux que le reste de leur secte, lui avaient démontré qu’il n’avait pas grand’chose à gagner en étudiant davantage cette doctrine. Ces messieurs, en conséquence, ne figureront plus dans notre livre.
CHAPITRE XVIII.
Le deuil de famille.
Lorsque Charles entra dans sa chambre, il vit sur la table une lettre de chez lui, et, à sa grande terreur, elle avait une large bordure noire. Il s’empressa d’en briser le cachet. Hélas elle annonçait la mort subite de son père. La goutte, après l’avoir tourmenté pendant plusieurs semaines, avait fini par lui attaquer l’estomac et elle l’avait emporté en quelque heures.
O mon pauvre Charles, laissez-moi partager toutes vos douleurs! quelle longue nuit! quel indicible réveil! et puis quelle triste journée! Dans l’après-midi, vous étiez déjà chez vous: ô cruel changement, depuis les quelques semaines que vous aviez quitté cette demeure tant aimée! que vos sentiments étaient différents alors! Et qu’était devenu celui qui vous avait accompagné jusqu’à l’omnibus du chemin de fer? Pour peindre une telle douleur, la parole est impuissante... Et puis trouver sa mère, ses sœurs et le mort...
Les funérailles ont eu lieu depuis plusieurs jours. Charles doit passer à la maison le reste du trimestre, et il ne retournera pas à Oxford avant la fin de janvier. Les signes de douleur ont disparu; la maison paraît joyeuse comme auparavant; le feu est aussi brillant, les miroirs aussi purs, l’ameublement aussi bien rangé; les tableaux sont les mêmes, les ornements de la cheminée sont là comme toujours, et la pendule imperturbable continue à sonner les heures. Les habitants du presbytère, il est vrai, portent les marques d’une séparation cruelle; mais ils conversent comme de coutume et sur les sujets ordinaires; ils se livrent aux mêmes occupations, ils travaillent, ils lisent, ils se promènent dans le jardin, ils dînent. Au dehors, il n’y a pas de changement, mais dans le cœur quelles angoisses sous le coup d’une perte déchirante! Lui, en effet, il n’est pas là aujourd’hui, il n’y sera pas demain non plus; il n’est pas simplement absent, mais, comme ils le savent bien, il est parti pour ne plus jamais revenir... Son absence du moment est à leur esprit un signe et un souvenir qu’il sera absent toujours. Mais c’est surtout au dîner que cette pensée les frappe; car Charles doit désormais occuper à table une place qu’il n’a remplie parfois jusqu’à ce jour que comme délégué, et en présence de celui auquel il succède: son père, n’ayant guère au delà de l’âge mûr, avait l’habitude de découper lui-même. Et lorsque, au repas principal, Charles levait les yeux, il rencontrait le regard troublé d’une personne qui, de la chaise qu’elle occupait, avait devant elle un mémento encore plus vivant de leur perte commune: _Aliquid desideraverunt oculi..._
M. Reding avait laissé sa famille dans une bonne position de fortune. Quoique ce fût pour elle un adoucissement à sa perte, peut-être en ce moment sa douleur en fut-elle augmentée. N. Reding avait toujours été un père bon et indulgent. C’était un très-respectable ecclésiastique de la vieille école, un ministre aux sentiments pieux, un _gentleman_ par l’éducation, un homme exemplaire dans ses relations sociales. Il n’était pas grand lecteur et n’avait jamais été dans une situation à acquérir la science théologique; il croyait sincèrement tout le contenu du Prayer-Book, mais ses sermons étaient rarement dogmatiques. C’étaient des discours pleins de raison, le langage d’un homme mûr sur les devoirs moraux. M. Reding distribuait la communion aux trois grandes fêtes, voyait son évêque deux ou trois fois l’an, vivait en bons termes avec les gentilshommes campagnards du voisinage, était charitable envers le pauvre, hospitalier dans sa demeure, et, sans être exagéré, il se montrait ferme partisan des intérêts tories dans son comté. Il était incapable de toute action blessante, mesquine, basse ou impolie. Il mourut estimé des grandes maisons d’alentour et pleuré par ses paroissiens.
La mort de son père était la première dure épreuve que Charles eût subie, et il sentit qu’elle était réelle. Comme s’évanouissaient, en présence de cette infortune palpable, les petites anxiétés qui l’avaient tourmenté récemment! Il comprit alors la différence qui existe entre ce qui est réel et ce qui ne l’est point. Tous les doutes, les recherches, les conjectures, les idées qui l’avaient agité à propos des matières théologiques lui parurent autant de fantômes qui voltigeaient devant ses yeux aux heures brillantes, mais qui n’avaient pas de racines dans son âme, et qui, semblables aux feuilles mortes de décembre, s’envolaient loin de lui au jour de l’affliction. Il sentit alors _où_ habitait son cœur, où était sa vie. Sa naissance, sa famille, son éducation, le toit paternel étaient de grandes réalités; à ces réalités son être se trouvait uni; il avait grandi à leur ombre. Il comprit qu’il devait rester ce que la Providence l’avait fait. Ce qu’on appelle la poursuite de la vérité lui paraissait un vain rêve. Il avait de grands devoirs, des devoirs évidents à remplir envers la mémoire de son père, envers sa mère, envers ses sœurs et sa position; et c’est à les accomplir religieusement qu’il devait désormais s’appliquer. Comme si elles l’avaient trompé, il se sentit dégoûté de toutes les théories, et il résolut secrètement de n’avoir plus rien à démêler avec elles. Que le monde allât comme il pourrait, quoi qu’il arrivât, pour lui sa place et son chemin étaient clairement indiqués. Il reviendrait à Oxford, il s’appliquerait avec ardeur à ses études, il écarterait toute distraction, il s’éloignerait des routes de traverse, et il ferait de son mieux pour bien passer son examen. L’Église d’Angleterre telle qu’elle était, ses Articles, ses évêques, ses prédicateurs avaient suffi à des personnes meilleures que lui; pourquoi ne s’en contenterait-il pas? Au reste, il ne pouvait mieux faire que d’imiter la vie et la mort de son père bien-aimé: une existence paisible à la campagne, loin de toutes les agitations, un cercle de personnes pieuses, un travail utile parmi les pauvres, le soin de l’école du village, et, à la fin, la mort du juste, tels devraient être ses rêves.
En ce moment, et pour quelque temps encore, il avait des devoirs spéciaux à remplir envers sa mère; il désirait, autant que possible, remplacer auprès d’elle celui qu’elle avait perdu. Pauvre mère! que de grandes épreuves lui restaient à subir! Si lui, Charles, éprouvait tant de peine à quitter Hartley, que serait-ce pour elle? Encore quelques mois, et elle devrait s’éloigner d’un lieu qui lui avait toujours été cher, mais qui maintenant était sacré pour son cœur; encore quelques mois, et elle devrait démeubler sa vieille habitation et s’occuper du travail si rude d’un déménagement: quelle situation! Une tête fatiguée et un cœur malade, au moment où elle avait le plus besoin de sang-froid et d’énergie...
Telles furent les pensées qui assiégèrent l’esprit de Charles, pendant ces semaines de tristesse. La mort avait tourné une feuille de sa vie: il ne pouvait plus être ce qu’il avait été. Les hommes arrivent à l’âge viril à des époques différentes. Dans une famille, les plus jeunes, comme les moines dans un monastère, peuvent rester enfants jusqu’à ce qu’ils aient atteint l’âge mûr; mais les aînés, si leur père vient à mourir prématurément, passent tout à coup à la virilité, alors qu’ils arrivent à peine à l’adolescence. Charles était un jeune homme intelligent, mais à peine formé, quand il avait quitté Oxford; il y revint homme fait.
DEUXIÈME PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
Les partis politiques.
A quatre milles environ d’Oxford, sur le penchant d’un coteau long et escarpé, se trouve un village fortement boisé qui donne sur les forêts du Berkshire, et d’où l’œil peut jouir d’une belle vue de la ville aux nombreuses tours[57]. Sur le large sommet de ce coteau s’étendait autrefois un bois de châtaigniers; aujourd’hui, il est couvert de racines d’arbres, de genêts et d’un doux gazon. En dessous se voit du sable rouge qui contraste avec la verdure et en fait ressortir davantage l’éclat. La pluie n’y séjourne pas longtemps, de sorte que la promenade y est toujours possible. On y respire également un air frais et salutaire, bien différent de l’atmosphère lourde de l’Université, qui se trouve plus bas. Le genêt était encore en fleur, à la fin du mois de juin, lorsque Reding et Sheffield fixèrent leur séjour à l’extrémité de ce village, dans une petite chaumière, si bien cachée par les arbres et tellement environnée de prairies, qu’il eût été difficile à un étranger de la découvrir. C’est dans ce lieu qu’ils voulaient passer leurs dernières vacances, avant de se présenter pour leur examen.
[57] Oxford.
Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis la grande infortune de Charles, et le temps n’avait pas été inutilement employé par nos deux amis. Ils avaient étudié avec beaucoup de persévérance. Sheffield avait même obtenu le prix de poésie latine. Charles, de son côté, avait fait taire ses perplexités religieuses. Naturellement, il connaissait un plus grand nombre de personnes de tous les partis, il connaissait mieux leurs principes et leurs caractères; mais il ne s’appesantissait sur rien; il n’essayait pas de déterminer la valeur ou les difficultés de telle ou telle question. Il prenait les choses comme elles venaient, et, tout en s’appliquant à ses études, il profitait avec reconnaissance des priviléges religieux que lui offrait le système du collége. Une année environ lui restait avant son examen, et comme sa mère et ses sœurs n’avaient pas encore arrangé leurs plans, allant d’un ami chez l’autre, il avait accédé à une proposition que lui avait faite Sheffield de prendre un _tuteur_ pendant les vacances et de chercher un site pour étudier dans le voisinage d’Oxford. Ils avaient tous les deux beaucoup de motifs d’espérer les plus grands honneurs que décerne l’Université: c’étaient des jeunes gens pleins de savoir et d’intelligence; ils avaient étudié avec suite, et avaient eu l’avantage d’assister à des cours excellents.
Le flanc de la colline forme une large et longue excavation ou amphithéâtre sur un des côtés du village d’Horsley. Les deux points extrêmes peuvent se trouver à un demi-mille en ligne directe; mais la distance est plus grande quand on suit le sentier qui serpente sur la crête, à travers le gazon et la bruyère. Leur _tuteur_ n’avait pu trouver un logement dans le village, et tandis que les deux jeunes gens demeuraient à une extrémité de l’endroit que nous avons décrit, M. Carlton, à peine leur aîné de trois ans, s’était établi dans une ferme à l’extrémité opposée. La ferme, d’ailleurs, lui convenait davantage; elle le rapprochait d’un hameau qu’il avait à desservir pendant les vacances.
Une après-midi, nos deux étudiants étaient couchés sur l’herbe, attendant l’heure du dîner et considérant leur ami qui venait à leur rencontre: un petit volume classique était dans leurs mains. «Je ne crois pas, disait Reding à Sheffield, que vous avez pour Carlton la même estime que moi. Je le trouve si attrayant, d’un caractère si uniforme, si aimable, si bienveillant! Je ne connais personne qui plus que lui ait le talent de rapprocher les cœurs, de leur inspirer de la confiance et d’éveiller en eux des sentiments d’amitié réciproque.--Vous vous trompez, répondit Sheffield, si vous croyez que je ne l’estime pas et que je ne l’aime point; il est impossible de ne pas l’aimer. Mais ce n’est pas l’homme qui pourrait avoir de l’influence sur moi.--Il est trop anglican pour vous, reprit Charles.--Pas du tout, si ce n’est d’une façon indirecte. Le reproche que je lui fais, c’est que tout en ayant beaucoup de pensées remarquables, beaucoup de pensées profondes en détail, il soit complétement incapable de saisir les liens qui les unissent entre elles et d’en tirer des conséquences. Il ne voit jamais une vérité à moins qu’il ne la touche du doigt. Il est toujours à chercher, à tâtonner, et, comme au jeu de cache-cache, il brûle constamment sans rien découvrir. Au reste, je sais qu’il y a des milliers de personnes qui ne voient pas un pouce au delà de leur nez, et qui digèrent parfaitement des contradictions. Mais Carlton est vraiment un homme d’intelligence; ce n’est pas un penseur ordinaire, et c’est ce qui m’agace. Je sais que j’écris d’une manière obscure et que souvent je ne dispose pas dans un ordre convenable la suite de mes idées; mais si je fais un travail pour lui, on peut être sûr qu’il laissera de côté la pensée ou le trait que je prise le plus, sur lequel repose toute l’argumentation, qui lie toutes les parties ensemble, et puis, il viendra me dire froidement: C’est extravagant, ou c’est cherché; ne voyant pas qu’en effaçant ce trait il fait une absurdité du reste. C’est un homme à enlever à un arceau sa clef de voûte, et à bâtir ensuite tranquillement sa maison dessus.--Ah! vous voilà revenu encore à votre ancienne faiblesse: un désir immodéré de vues positives. Pour moi, ce que j’aime dans Carlton, c’est son calme; disant toujours assez, jamais trop; jamais ne vous importunant, ne vous surchargeant jamais de questions; toujours pratique, jamais dans les nuages. Gardez-moi d’un homme à vues, je ne saurais vivre une semaine avec lui (j’excepte toujours les personnes présentes).--Si vous considérez avec quelle ardeur j’ai étudié, et combien peu j’ai parlé cette année-ci, votre reproche est sévère, Charles. N’ai-je pas été l’un des seize élèves du vieux Thruston, les vacances passées? Le brave homme! Tout en nous attelant aux Moralistes et à Agamemnon, il nous donnait de gros dîners et fumait son cigare avec nous. Il sait ses livres par cœur, peut répéter ses pièces au rebours, et connaît à un gramme près ce que pèse Aristote; mais quant à la synthèse, aux idées, à la poésie, oh! c’était désolant; on n’y sentait que ténèbres.--Et sur quatre mois, repartit Charles, vous y êtes resté six semaines, Sheffield.»
Carlton venait de les rejoindre, et après les salutations réciproques il s’assit avec eux sur l’herbe. «Reding et moi, dit Sheffield, nous débattions si Nicias était un homme de parti.--Naturellement, reprit Carlton, vous avez d’abord défini vos termes.--Eh bien, répondit Sheffield, j’entends par un homme de parti celui qui non-seulement appartient à un parti, mais qui en a l’_animus_. Nicias ne créa pas un parti, il le trouva formé; il se trouva à la tête de ce parti. Nicias n’était pas plus homme de parti qu’un prince qui est né souverain de ses États.--Je partage votre idée, reprit Carlton; toutefois, je voudrais savoir ce que c’est qu’un parti, et ce que c’est qu’un homme de parti.--Un parti, répondit Sheffield, est simplement un corps extra-constitutionnel ou extra-légal.--L’action d’un parti, ajouta Charles, est l’exercice d’une influence à la place de la loi.--Mais, Reding, en supposant qu’il n’y ait pas de loi existante là où l’influence s’exerce? demanda Carlton.» Charles avait à s’expliquer: «Certainement, dit-il, l’État n’a pas fait de lois pour tous les cas possibles.--Par exemple, continua Carlton, un premier ministre, ainsi l’ai-je compris, n’est pas reconnu dans la constitution; il exerce son influence en dehors de la loi, mais non pas, conséquemment, contre aucune loi existante; et il serait absurde de parler de lui comme d’un homme de parti.--Les partis parlementaires sont également reconnus chez nous, quoique extra-constitutionnels, dit Sheffield. Nous les appelons des partis; mais qui voudrait appeler le duc de Devonshire ou lord John Russell un homme de parti, dans le mauvais sens du mot?--Il me semble, reprit Carlton, que la formation d’un parti est simplement le retour au mode primitif de la formation de la société. Rappelez-vous Déjocès; il forma un parti; il obtint de l’influence; et il jeta les fondements de l’ordre social.--La loi commence certainement par une influence, dit Reding; car elle présuppose un législateur; puis elle se substitue à cette influence. A partir de ce moment, l’exercice de l’influence est un signe de parti.--Vous parlez d’une manière trop large, comme vous venez de le reconnaître vous-même, reprit Carlton, vous devriez dire que la loi _commence_ par se substituer à l’influence et que, _à proportion_ qu’elle s’y substitue, l’exercice de l’influence implique l’action d’un parti. Par exemple, la couronne n’a-t-elle pas une influence personnelle immense? Nous parlons du _parti_ de la cour; cependant ce parti n’entre pas en conflit avec la loi, il est établi pour concilier le peuple à celle-ci.--Mais il est reconnu par la loi et par la constitution, comme le fut la dictature, fit observer Charles.--Eh bien, prenez l’influence du clergé, reprit Carlton; nous faisons grand cas de cette influence comme principe supplémentaire à la loi et comme lui prêtant un appui; pourtant ce principe n’a pas été créé ni défini par la loi. La loi ne reconnaît pas, dans chaque paroisse, le personnage qu’un écrivain appelle, avec justesse, un «_gentleman résident_». L’influence, dès lors, à la place de la loi, n’est pas nécessairement l’action d’un parti.--De même, dit Sheffield, le caractère national est une influence distincte de la loi, selon cet aphorisme: _Quid leges sine moribus?_--La loi, reprit Carlton, ne se forme et ne s’étend que graduellement. Or, donc, tant qu’il n’y a pas de loi, il y a le règne de l’influence; il y a un parti sans qu’il y ait nécessairement ce qu’on appelle l’action d’un parti. Ceci est la justification des whigs et des tories, au temps présent. Ils suppléent, comme le dit Aristote traitant d’une autre matière, au défaut de la loi.--Charles Ier exerça une influence royale, Walpole une influence ministérielle; mais l’influence, et non la loi, était le principe d’action dans les deux circonstances. L’objet et les moyens pouvaient être mauvais, mais la marche elle-même ne pouvait être appelée l’action d’un parti.--Vous voudriez donc justifier, répliqua Charles, les associations et les sociétés qui existaient, par exemple, à Athènes, non pas dans le cas où «elles se faisaient justice à elles-mêmes», comme on dit, mais dans celui où il n’y avait pas d’autorité établie pour faire justice. C’était un retour au précédent de Déjocès.--Manzoni, dit Sheffield, nous fournit un exemple frappant de la chose, au commencement de ses _Promessi sposi_, lorsqu’il fait voir qu’au XVIe siècle la protection due au faible par la loi ne se trouvait presque exclusivement que dans les factions et les compagnies. Je ne puis me rappeler les faits en particulier, mais il montre le clergé occupé à étendre ses immunités, la noblesse ses priviléges, l’armée ses exemptions, les commerçants et les artisans leurs corporations. Les juristes eux-mêmes ainsi que les médecins formaient un corps à part.»