Part 12
Reding jugea cette manière de voir simple et claire, quoiqu’elle lui rappelât désagréablement le docteur Brownside. Freeborn ajouta que cette doctrine était précieuse pour le pauvre, qu’elle renfermait tout l’Évangile dans une coque de noix, qu’elle dispensait de critique, de la connaissance des âges primitifs, des professeurs; en un mot, de toute autorité sous une forme quelconque. Elle faisait table rase de la théologie. Il n’était pas nécessaire de faire remarquer cette dernière conséquence à Charles; mais il la laissa passer, parce qu’il désirait éprouver le système dans ses propres mérites. «Vous parlez de la _vraie_ foi, dit-il, comme produisant les bonnes œuvres; vous dites que ce n’est pas la foi qui justifie, mais la vraie foi, et que la vraie foi produit les bonnes œuvres. En d’autres termes, je suppose, la foi, qui est _certaine d’être féconde_, ou la foi _féconde_, justifie. Or, raisonner ainsi, c’est comme si l’on disait: La foi et les œuvres sont les moyens réunis de la justification.--Oh! non, non, s’écria Freeborn, cela est une doctrine déplorable: c’est complétement opposé à l’Évangile, c’est antichrétien. Nous sommes justifiés par la foi seule, en dehors des bonnes œuvres.--Je me trouve précisément au cours des Articles, reprit Charles, et Upton nous a dit que nous devons faire une distinction de ce genre: par exemple, le duc de Wellington est Chancelier de l’Université, mais quoiqu’il soit aussi bien Chancelier que duc, cependant il ne siége à la Chambre des Lords que comme duc, et non comme Chancelier. Ainsi, quoique la foi soit aussi véritablement féconde qu’elle est la foi, cependant elle ne justifie pas comme étant féconde, mais comme étant la foi. Est-ce là votre pensée?--Nullement, répondit Freeborn; c’était là la doctrine de Mélanchthon. A force d’explications, il réduisit une vertu cardinale à une simple question de mots; il fit de la foi un pur symbole: mais c’est s’écarter du vrai Évangile. La foi est _l’instrument_ et non un _symbole_ de la justification. Elle n’est vraiment qu’une simple _appréhension_[55] et pas autre chose: c’est l’acte qu’un mendiant pourrait hasarder sur un roi qui passe, en le saisissant, et en se cramponnant à lui. La foi est aussi pauvre que Job sur les cendres; comme ce Patriarche dépouillé de tout orgueil, de faste et de bonnes œuvres, elle est couverte d’ignobles haillons: elle est sans aucun bien. Je le répète, c’est une simple _appréhension_. Maintenant, vous voyez, n’est-ce pas, quelle est ma pensée?--Je ne sais si je vous comprends bien, répondit Charles: vous dites qu’avoir la foi c’est saisir les mérites du Christ, et que nous les possédons, ces mérites, pourvu que nous arrivions à les saisir. Mais évidemment tous ceux qui les saisissent ne les obtiennent pas; car les hommes corrompus qui ne songent jamais à se repentir entièrement, ou qui n’ont pas une véritable haine du péché, seraient heureux de s’en saisir et de se les approprier, s’ils pouvaient le faire. Ils voudraient bien gagner le ciel pour rien. La foi, dès lors, doit être une _espèce_ particulière d’_appréhension_. Quelle est cette espèce? On ne peut se tromper sur de bonnes œuvres; mais on le peut sur une _appréhension_. Qu’est-ce qu’une véritable _appréhension_? Qu’est-ce que la foi?--Quelle nécessité, mon cher ami, repartit Freeborn, de connaître métaphysiquement ce que c’est que la vraie foi, si nous la possédons et si nous en jouissons? j’ignore ce que c’est que le pain, mais je le mange; pour en user, vais-je attendre qu’un chimiste en ait fait l’analyse? Non, je le mange, et ensuite j’en éprouve les bons effets. Et de même, soyons contents de connaître, non ce que _c’est_ que la foi, mais ce qu’elle _produit_, et jouissons de notre bonheur en la possédant.--Je n’ai pas envie de faire intervenir la métaphysique, répliqua Charles, j’accepte votre propre exemple. Supposez que je suspecte le pain qui est devant moi de renfermer de l’arsenic ou d’être simplement malsain, serait-il étonnant que je cherchasse à connaître le fait avec certitude?--Avez-vous agi ainsi, ce matin, à votre déjeuner?--Je ne puis suspecter mon pain.--Mais alors pourquoi suspectez-vous la foi?--Parce qu’elle est, pour ainsi parler, une nouvelle substance (Freeborn soupira), parce que je n’y suis pas habitué, bien plus, parce que je la suspecte. Je dois dire que je la _suspecte_; car, bien que je connaisse peu cette matière, je sais parfaitement, d’après ce qui s’est passé dans la paroisse de mon père, à quels excès peut conduire cette doctrine, si l’on n’y prend garde. Vous dites que c’est une doctrine précieuse pour les pauvres; eh bien, ils vont très-vraisemblablement prendre une chose pour une autre, et tout le monde fera de même. Si donc, on nous dit que nous n’ayons qu’à saisir les mérites du Christ, et qu’il n’est pas nécessaire de nous tourmenter pour le reste; que, si la justification a eu lieu, les bonnes œuvres viendront ensuite; que tout est fini et que le salut est parfait, pourvu que nous continuions à avoir la foi, je pense que nous devrions être passablement sûrs que nous avons la foi, une foi réelle, une réelle _appréhension_, avant de fermer nos livres et de nous reposer.»
[55] Il faut prendre cette expression dans le sens du mot latin _apprehensio_.
Freeborn était contrarié d’avoir entamé cette discussion; il était peiné (comme il aurait voulu le dire), de voir s’éveiller dans Charles l’orgueil de l’homme naturel, ou l’aveuglement de sa raison charnelle; mais il n’y avait pas moyen de reculer, il fallait donner une réponse. «Il y a, je le sais, plusieurs sortes de foi, dit-il, et sans doute il vous faut être sur vos gardes pour ne pas prendre une foi fausse à la place de la vraie foi. Bien des personnes, comme vous l’observiez très-exactement, commettent cette faute, et le plus important, tout ce qu’il y a d’important, dirai-je, c’est d’aller droit. D’abord, il est clair que la foi n’est pas la simple croyance aux faits, à l’existence d’un Dieu ou à l’événement historique de la venue du Christ en ce monde et de son départ; elle n’est pas la soumission de la raison aux mystères, ni cette espèce de confiance, non plus, qui est requise pour exercer le don des miracles; elle n’est ni la connaissance ni l’acceptation du contenu de la Bible. Je dis, elle n’est pas la connaissance, elle n’est pas l’assentiment de l’intelligence, elle n’est pas un fait historique, elle n’est pas une foi morte: la vraie foi justifiante n’est rien de tout cela, elle est établie dans le cœur et les affections.» Après un court silence il ajouta: «Maintenant, ce me semble, j’ai assez bien décrit ce que c’est que la foi justifiante pour l’usage pratique.--En décrivant ce que la foi _n’est pas_, vous voulez dire? répliqua Charles après un moment d’hésitation. La foi justifiante dès lors est, je le suppose, la foi vivante.--N’allez pas si vite, monsieur Reding.--Eh bien, si ce n’est pas la foi morte, c’est la foi vivante.--Elle n’est ni la foi vivante, ni la foi morte, mais la foi, la simple foi qui justifie. Mélanchthon causa bien du chagrin à Luther pour avoir soutenu que la foi vivante et efficace justifie. Allez, mon jeune ami, j’ai étudié cette question avec le plus grand soin.--Alors, dites-moi, reprit Charles, ce que c’est que la foi, puisque je ne puis l’expliquer clairement. Par exemple, si vous disiez (ce que vous ne dites pas) que la foi est la soumission de la raison aux mystères, ou l’acceptation de l’Écriture comme document historique, je comprendrais parfaitement votre pensée; _cela_ est une donnée claire. Mais quand vous venez dire que la foi qui justifie est une _appréhension_ du Christ, qu’elle n’est ni la foi vivante, ni la foi féconde, ni la foi active, mais un quelque chose qui, dans le fait et en réalité, est distinct de toutes ces sortes de foi, je l’avoue, je ne sais à quoi m’en tenir.»
Freeborn désirait sortir de l’argumentation. «Oh! s’écria-t-il, si, un seul jour, vous éprouviez réellement la puissance de la foi! comme elle change le cœur, ouvre les yeux, donne un nouveau goût spirituel, un sens nouveau à l’âme! Si, un seul jour, vous connaissiez ce que c’est que d’être aveugle, et puis de voir, vous ne demanderiez pas de définition. Les étrangers ont besoin de descriptions verbales, mais les héritiers du royaume se contentent de jouir. Oh! si vous pouviez seulement parvenir à rejeter les folles imaginations, à vous dépouiller de votre amour-propre, et à expérimenter en vous-même le merveilleux changement, vous ne voudriez plus vivre que de louanges et d’actions de grâces, au lieu d’argumentations et de critique.» Charles était touché de cette parole ardente: «Mais, dit-il, c’est la raison qui doit nous conduire, et je ne vois pas que j’aie plus de motifs, ni même autant, pour vous écouter que pour écouter l’Église romaine, qui m’enseigne qu’il ne m’est pas possible d’avoir véritablement cette certitude de la foi avant de croire, mais que cette certitude me sera divinement accordée quand je croirai.--Sans doute, reprit Freeborn d’un air grave, vous ne voulez pas comparer le chrétien spirituel, Luther, par exemple, croyant sa doctrine cardinale sur la justification, à ce dévot formaliste, esclave de la loi et superstitieux, tel que le Papisme peut le faire, avec ses rites charnels et ses remèdes empiriques, qui jamais ne peuvent purifier l’âme complétement, ni la réconcilier avec Dieu?--Je n’aime pas à vous entendre parler ainsi, répliqua Charles: le Papisme m’est bien peu connu; mais, dans mon enfance, j’entrai un jour par hasard dans une chapelle catholique romaine, et vraiment je n’ai jamais vu, dans ma vie, une dévotion semblable: quel respect dans l’assistance prosternée à genoux! quelle profonde attention de la part de tous à l’action qui se passait sous les yeux! Cette action, je ne la compris pas, mais, j’en suis sûr, si vous aviez été présent, vous n’auriez jamais appelé la Religion Catholique, à tort ou à raison, une pure forme extérieure ou un culte charnel.» Freeborn répliqua qu’il était profondément peiné de l’entendre exprimer de tels sentiments, et de le voir infecté à ce point des erreurs du jour; et il se mit maladroitement à parler du Pape comme de l’Antechrist; il aurait même poussé jusqu’à la prophétie, si le jeune étudiant avait dit une seule parole pour alimenter la controverse. Comme il garda le silence, le zèle de Freeborn se consuma et la conversation fut interrompue.
Quelque temps après, Charles se hasarda à reprendre le même sujet. «Si je vous comprends, dit-il, la foi apporte avec elle sa propre évidence. De même que je mange mon pain au déjeuner sans hésitation sur sa salubrité, ainsi, quand j’ai réellement la foi, je le sais d’une manière certaine, et je n’ai pas besoin de faire des épreuves pour m’en assurer?--Précisément, comme vous dites, répondit Freeborn; vous commencez à saisir ma pensée; vous progressez. L’âme est éclairée pour voir qu’elle a réellement la foi.--Mais comment, demanda Charles, pouvons-nous tirer de leur dangereuse méprise ceux qui croient avoir la foi, alors qu’ils ne l’ont point? N’y a-t-il pas un moyen qui leur permette de découvrir qu’ils sont dans l’illusion?--Il n’est pas étonnant, répondit Freeborn, que ce moyen manque; il y a bien des personnes, dans le monde, qui se trompent elles-mêmes. Certains hommes s’attribuent leur propre justice, ils sont confiants dans leurs œuvres, et ils se croient sauvés, alors qu’ils sont dans un état de perdition; on ne peut donner des règles formelles qui puissent aider leur raison à découvrir leur méprise. Ainsi en est-il de la foi fausse.--Eh bien, il me paraît étonnant, repartit Charles, qu’on n’ait pas établi une règle naturelle et facile pour découvrir cette illusion; je suis étonné que la foi fausse ressemble si exactement à la vraie foi, que l’événement seul indique la différence entre elles. Tout effet implique une cause: si une _appréhension_ du Christ produit les bonnes œuvres, et qu’une autre ne les produise pas, il doit y avoir dans l’une une chose qui n’existe pas dans l’autre. Qu’est-ce qui se trouve dans une vraie _appréhension_ qu’on ne puisse pas trouver dans une fausse? Le mot _appréhension_, d’ailleurs, est si vague; il n’éveille chez moi aucune idée bien définie, et pourtant la justification en dépend. Est-ce, par exemple, le besoin senti de repentir ou d’amendement?--Non, non, la vraie foi est complète sans conversion; la conversion vient après; mais la foi est la racine.--Est-ce l’amour de Dieu qui distingue la vraie foi de la fausse?--L’amour? reprit Freeborn; vous devriez lire ce que Luther dit dans son célèbre commentaire sur les Galates. Il appelle une pareille doctrine: _pestilens figmentum, diaboli portentum_; et il s’écrie contre les Papistes: _Pereant sophistæ cum suâ maledictâ glossâ._--Donc elle ne diffère en rien de la foi fausse.--Ce n’est pas cela, elle en diffère par ses fruits: «C’est à leurs fruits que vous les connaîtrez.»--Cela revient encore au même point; les fruits viennent après; mais un homme, paraît-il, doit trouver sa consolation dans sa justification avant que les fruits viennent, avant qu’il sache que sa foi produira ces fruits.--Les bonnes œuvres sont les fruits nécessaires de la foi; ainsi parlent les Articles.» Charles ne fit pas de réponse, mais il se dit à part lui: «Mon bon ami, en ce point, n’a pas certes la plus lucide des têtes.» Puis à haute voix: «Eh bien, je désespère de pénétrer au fond de ce sujet.--C’est naturellement un principe très-simple, répondit Freeborn d’un air de supériorité, quoique d’un ton doux: _Fides justificat ante et sine charitate_; mais la foi requiert une lumière divine pour l’embrasser.» Ils marchèrent un moment en silence; et comme le jour tombait, ils regagnèrent leur demeure. Arrivés aux bâtiments de Clarendon, ils se séparèrent.
CHAPITRE XVII.
Une réunion discordante d’évangéliques.
Freeborn n’était pas d’un caractère à laisser aller un jeune homme comme Charles sans tenter un nouvel effort pour le gagner; et peu de jours après il l’invita à venir prendre le thé chez lui. Charles s’y rendit à l’heure indiquée, par une soirée humide et froide du triste novembre. Il trouva cinq ou six personnes déjà réunies. C’était tout un monde nouveau pour notre étudiant: figures, manières, discours; tout lui était étranger et ne rappelait ni l’école d’Eton, ni Oxford lui-même. Il fut présenté; et la conversation qui continuait ne fit qu’ajouter à l’embarras causé par ces nouvelles connaissances. C’était un feu mesuré de remarques sérieuses, entrecoupées de silences que relevaient seulement des «_hem_» accidentels, l’absorption lente du thé, le bruit des cuillers tombant sur les soucoupes et le mouvement machinal des chaises, quand la servante affairée de la maison venait subitement apporter la bouilloire pour la théière ou des rôties pour la table. Dans la réunion, il n’y avait pas de naturel ni de laisser-aller, mais une grande intention d’être utile.
«Avez-vous vu le dernier _Journal Spirituel_?» demanda à voix basse nº 1 à nº 2. Nº 2 venait de le lire. «C’est un très-remarquable article sur l’agonie du Pape, dit nº 1.--Il ne faut désespérer de personne, répondit nº 2.--J’en ai entendu parler, dit nº 3, mais je ne l’ai pas vu.» Silence. «De quoi s’agit-il? demanda Reding.--Du dernier Pape Sixte XVI, répondit nº 3; il paraît qu’il est mort croyant.» Sensation. La figure de Charles exprima le désir d’en savoir davantage. «Le journal donne cette nouvelle d’après une excellente autorité, reprit nº 2. M. O’Niggins, l’agent de la branche de la Société des Traités pour la conversion des prêtres catholiques, se trouvait à Rome pendant la dernière maladie du Pape. Il sollicita une audience, qui lui fut accordée. Arrivé près du malade, il commença tout de suite à lui parler de la nécessité du changement du cœur, de la croyance au seul espoir des pécheurs et du renoncement à tous les médiateurs créés. Il lui annonça la Bonne Nouvelle, et lui garantit qu’il y avait un pardon pour tous. Il le mit en garde contre la fiction de la régénération baptismale; et puis, continuant à lui _apporter_ la parole, il le pressa, quoique à la onzième heure, de recevoir la Bible, toute à Bible et rien que la Bible. Le Pape écouta avec une attention marquée et fut profondément ému. L’exhortation finie, Sixte XVI répondit à M. O’Niggins, qu’il espérait ardemment que tous les deux ne mourraient pas sans se trouver ensemble dans la même communion, ou quelque chose de ce genre. Il déclara en outre, ce qui est étonnant, qu’il mettait sa seule confiance dans le Christ, «source de tous les mérites»; phrase bien remarquable dans sa bouche.--En quelle langue s’est faite la conversion? demanda Charles.--On ne le dit pas, répondit nº 2; mais je suis à peu près certain que M. O’Niggins sait parfaitement le français.--Il ne me semble pas, repartit Charles, que les concessions du Pape soient plus grandes que celles que font, tous les jours, des membres de notre propre Église, lesquels néanmoins sont accusés de papisme.--Mais les concessions de ces messieurs leur sont arrachées par force, répliqua Freeborn, tandis que celles du Pape étaient volontaires.--Ce parti rétrograde vers les ténèbres, ajouta nº 2; le Pape marchait vers la lumière.--On doit interpréter tout pour le mieux chez un vrai Papiste, reprit Freeborn, et tout pour le pire chez un Puséiste. C’est à la fois de la charité et du sens commun.--Ce ne fut pas tout, continua nº 2; le Pape rassembla les cardinaux, leur protesta qu’il désirait ardemment la gloire de Dieu, dit que la religion intérieure était tout en tout et que les formes n’étaient rien sans un cœur contrit, enfin qu’il avait la confiance d’être bientôt au ciel, ce qui, vous le comprenez, était le rejet de la doctrine sur le purgatoire.--C’est un brandon tiré du feu, je l’espère, dit nº 3.--On l’a observé souvent, ajouta nº 4, et cela m’a frappé moi-même: le moyen de convertir les Catholiques Romains, c’est de convertir d’abord le Pape.--La méthode, au moins, est sûre», repartit Charles avec timidité, craignant d’en avoir trop dit; mais son ironie passa inaperçue. «L’homme ne peut faire ces choses, reprit Freeborn; mais la foi a cette puissance. La foi peut descendre même jusqu’aux plus grands pécheurs. Vous voyez maintenant, peut-être mieux que par le passé, ajouta-t-il en se tournant vers Charles, ce que j’entendais par la foi l’autre jour. Ce pauvre vieillard pouvait n’avoir pas de mérites; il avait passé une longue vie en opposition avec la croix. Vos difficultés continuent-elles?»
Charles avait souvent pensé sérieusement à sa première conversation avec Freeborn: «Eh bien, répondit-il, je ne crois pas qu’elles soient aussi grandes.» Freeborn parut satisfait. «Je veux dire, ajouta Reding, que l’idée se soutient mieux que je ne le croyais d’abord.» Freeborn eut l’air contrarié. Charles, rougissant un peu, fut obligé de continuer au milieu d’un silence général. «Vous disiez, il vous en souvient, que la foi justifiante existe sans l’amour ou sans aucune autre grâce qu’elle-même, et que personne ne peut absolument expliquer ce qu’elle est, si ce n’est plus tard, d’après ses fruits; qu’il n’y a pas de _critérium_ au moyen duquel on s’examine soi-même pour voir si on se trompe, lorsqu’on croit avoir la foi; de sorte que le bon et le méchant peuvent prendre chacun, également, pour soi les promesses et les priviléges propres à l’Évangile. Cette doctrine, je la trouvai certainement dure tout d’abord; mais ensuite cette idée me frappa, que peut-être la foi est le résultat d’un état d’esprit antérieur, résultat béni d’un état béni; et c’est pourquoi elle peut être considérée comme la récompense d’une obéissance antérieure; et la foi trompeuse, ou ce qui simplement ressemble à la foi, être un juste châtiment.» Autant l’expression de la première partie de ce discours était vague, autant la conclusion en était claire. Personne ne s’y trompa, et l’émotion de tous fut sensible. «Il n’y a rien de semblable à un mérite antérieur, dit nº 1: tout est grâce.--Pas de mérite, je le sais, reprit Charles, mais...--Nous ne devons pas nous jeter dans la doctrine _de condigno_ ou _de congruo_, dit nº 2.--Mais, évidemment, répliqua Charles, c’est une cruauté de dire aux ignorants et à la foule: «Croyez, et d’un seul coup vous serez sauvés; n’attendez pas les fruits, réjouissez-vous tout de suite», sans accompagner cette doctrine d’une description claire de ce que c’est que la foi, et sans prémunir ces pauvres gens contre leur propre illusion par une éducation religieuse.--C’est là, répondit Freeborn, la véritable gloire de cette doctrine d’être prêchée aux plus misérables des hommes. Elle leur dit: «Venez tels que vous êtes. N’essayez pas de vous rendre meilleurs. Croyez que vous êtes sauvés, et le salut est à vous; les bonnes œuvres viendront après.»--Au contraire, reprit Charles continuant sa thèse, lorsqu’on dit que la justification suit le baptême, il y a là quelque chose d’intelligible, de précis, dont tout le monde peut s’assurer. Le baptême est un signe extérieur et non équivoque; tandis que si un homme a ce sentiment secret appelé la foi, nul autre que lui ne peut en rendre témoignage; or, cet homme ne peut être un témoin impartial.»
Reding avait enfin réussi à mettre cette sombre assemblée dans un état de grande excitation. «Mon cher ami, dit Freeborn, je m’attendais à mieux que cela; dans peu de temps, je l’espère, vous verrez les objets sous d’autres couleurs. Le baptême est un rite extérieur. Qu’y a-t-il, que peut-il y avoir de spirituel, de saint ou de céleste dans le baptême?--Mais vous me dites vous-même que la foi, non plus, n’est pas spirituelle, répliqua Charles.--Je vous le dis! et quand donc?--Eh bien, répondit Charles un peu déconcerté, au moins vous ne la croyez pas sainte.» Freeborn fut embarrassé à son tour. «Si elle est sainte, continua Charles, elle a quelque chose de bon en elle; elle a quelque valeur; elle ne porte pas d’ignobles haillons. Tout bien, dites-vous, arrive ensuite. Vous dites que ses fruits sont saints, mais que la foi n’est elle-même absolument rien.» Il y eut un silence momentané, et un peu d’agitation dans les esprits. «Oh! la foi est certainement un sentiment saint, dit nº 1.--Non, il est spirituel, mais non pas saint, repartit nº 2; c’est un simple acte, l’_appréhension_ des mérites du Christ.--Il a son siége dans les affections, dit nº 3; la foi est un sentiment du cœur; c’est la confiance, c’est la croyance que le Christ est _mon_ Sauveur: tout cela est distinct de la sainteté. La sainteté éveille l’idée d’une justice relevant de soi. La foi est paix et bonheur, mais elle n’est pas la sainteté. La sainteté vient ensuite.--Rien ne peut produire la sainteté, si ce n’est ce qui est saint, reprit Charles; c’est une espèce d’axiome: les fruits étant saints, la foi, qui en est la racine, doit être sainte.--Vous pourriez aussi bien soutenir que la racine de la rose est rouge, et celle du lis blanche, répliqua nº 3.--Pardon, s’écria Freeborn; c’est, comme dit mon ami, une _appréhension_. L’_appréhension_, c’est l’acte de saisir; il n’y a pas plus de sainteté dans la foi justifiante que dans l’acte d’une main qui s’empare d’une substance qu’elle trouve devant elle. C’est là la grande doctrine de Luther dans son commentaire sur les Galates. La foi n’est rien en elle-même; c’est un simple instrument: voilà ce qu’il enseigne, lorsqu’il s’élève avec tant de force contre la notion de la foi justifiante comme étant accompagnée de l’amour.»