Pas perdus

Part 3

Chapter 33,651 wordsPublic domain

LA REVANCHE DE ZIGOMAR

_Don Salluste:_ Ruy Blas, ouvrez ce pli: c’est pour la signature (Et la porte!) du Conseiller de Préfecture.

Or, ceci se passait voici quelques années, et _Balaoô_ («Il y a des pas au plafond!!!») et _Chéri-Bibi_ («Non, pas les mains!!!») avaient injustement effacé Zigomar de notre mémoire. Nous le pensions du moins. Mais voici peu de temps, nous nous sommes à nouveau éveillé, c’est-à-dire rendormi... non, réveillé: nous nous entendons--dans la peau de l’inextinguible Paulin Broquet. Et de nouveau (après quelles poursuites!) nous tenions notre adversaire et ses complices, les _Z_ à cagoules, acculés dans un cul-de-sac des Catacombes de Paris. Nulle issue possible: une alvéole de pierre toute revêtue de porcelaine blanche; et nous nous demandions nous-même par quelle voie nous avions pu pénétrer dans cette impénétrable retraite, réduit suprême du fantastique chef de bande. Quand voilà qu’icelui, avec un rire, nécessairement satanique, nous annonce que c’est nous le prisonnier, et pour jamais: cette alvéole est une dent creuse, une dent humaine, une dent de la mâchoire de Zigomar! Et le voilà qui s’en va, avec ses partisans; l’ouverture, qu’un ressort secret a décachée, se referme, et je l’entends, lui! qui insère la dent, soudain rapetissée aux dimensions normales, dans son ratelier. Et qui donc irait me chercher là? D’horreur, je me réveille... et me souviens, cela me rassure un peu, que je remarquai hier, en devanture d’un pharmacien, osciller au bout d’un pendule, un gigantesque chicot de carton, réclame pour un dentifrice américain:

De la dent l’atroce rage L’_Hélios_ soudain soulage...

DANSE MACABRE

Et je voyais au loin sur ma tête un point noir, Et ce point noir semblait une mouche du soir... Or ce que j’avais pris pour une mouche était Un hibou...

Il se faisait une heure avancée dans la nuit, personne par les rues. Le gaz presque tari brûlait à peine dans ce Bureau des Décès de la Mairie du IIe arrondissement, où je veillais en permanence. Pourquoi m’attarder ainsi? Notre «médecin des morts», docteur Villette, revenu d’un lointain constat, attendait patiemment que j’eusse achevé de lui préparer un dernier ordre: le mort «donnait», ce jour-là. J’achevai, et nous quittâmes de conserve la Mairie à travers la pluie et la nuit noire.

La pluie tarit; nous marchions hâtivement, philosophant sur notre indifférence à l’égard du spectacle de la mort. Les rues désertes et les maisons noires se succédaient: une lumière enfin frémit, à la fenêtre d’un deuxième étage de la rue Grange-aux-Belles. (Je me suis souvenu le lendemain que plusieurs mois en çà j’avais, certain soir, vu un rassemblement de curieux guigner cette fenêtre: il s’agissait d’un vaurien qui avait «zigouillé» son père à coups de couteau.) Sous la lampe une vieille grand’mère écoutait sa petite fille adolescente lui expliquer:--«Il n’a pu délivrer le permis d’inhumer, les doigts n’étant pas raides: il reviendra. Seulement le convoi en sera retardé d’un jour, car il nous faudra attendre demain pour demander au Commissaire de police un bon de gratuité.»--Il faut tirer ces pauvres gens d’embarras, me dit le docteur: et il pénétra dans la triste maison... Je me retrouvai dans un logis du faubourg: le balcon faisait galerie au-dessus d’un jardin longeant la Seine. J’étais chez ma mère, à qui parlait un vieillard à longue barbe blanche, vêtu d’une longue blouse blanche, coiffé d’une calotte. Je reconnus incontinent le statuaire Rude. Et cependant l’inquiétude que voici me lancinait:--Quoi donc désole le plus les morts, une fois parvenus à l’état de squelette? C’est évidemment, quand ils fument la pipe, de ne pouvoir expulser la fumée par le nez. A ce moment, la grand’mère entra, accompagnée du médecin légiste: je tirai de mon gousset un porte-plume et plusieurs plumes, que je constatai avec satisfaction appartenir à ce type connu sous le nom de «tête-de-mort». J’étais en règle. Et soudain apparut un squelette m’exhibant d’un air de reproche une pipe qu’il n’arrivait pas à fumer...

Tout cela parce que, la veille, en quittant le statuaire Rodin, qui m’avait longuement entretenu de Rude, j’étais allé au Louvre contempler le tragique cadavre qu’a tordu Germain Pilon pour le tombeau de Valentine Balbiani!

TRAIT HISTORIQUE

... J’approchai de la mouche et c’était un corbeau... Et cette mouche était un vautour. Et cette mouche...

Ils étaient là trois maréchaux de Napoléon:

Ney, Kellermann et Pérignon. Kellermann, vieux paysan mal accoutumé à sa splendeur récente et aux délicatesses de la civilisation, avait complètement oublié, juste au moment où l’empereur allait passer sa revue, qu’il avait chaussé un caleçon pour la circonstance; de sorte qu’il l’avait ignominieusement arrosé. Et l’autre Alsacien, Ney, prince de la Moskova, inspectant sa tenue, venait de le traiter, Dieu sait comme! et en présence de tout l’État-major. Le pauvre vieux en pleurait. Se voir ainsi humilié, publiquement, et par «un pays»! En vain Pérignon, le troisième maréchal, s’évertuait-il à le consoler: ce qui surtout lui crevait le cœur était d’entendre, dans la salle voisine, Chicot, oui, Chicot, l’illustre bouffon de Henri III[7] s’esclaffer avec frère Gorenflot, ivre comme lui, et braillant tous deux:

Mais rien de si débâté Que n’est moine à pleine treille, Mais rien n’est si débâté Que le moine en liberté...

[7] Vous lûtes tous, est-ce pas, _La Dame de Monsoreau_, _La Reine Margot_, etc.?

--Si ce n’est un maréchal de ce gredin de Napoléon!

Et tout cela se passait à Bruxelles, rue Montagne-aux-Herbes-potagères, dans l’estaminet de Mme Vansteenbrugghe, où si souvent je fréquentai jadis avec feu mon père et son ami M. Klercx, le peaussier. C’était quand nous habitions au 40 de la rue de l’Hôpital... en 1879. Le rêve date d’octobre 1913.

TÉLÉPATHIE

--... Et cette mouche Était un aigle au vol tournoyant et farouche... Et cette mouche était un griffon monstrueux...

Je me voyais dans l’harmonieux chaos glauque de forêts et de rochers des tableaux de Léonard de Vinci. Un serpent, monstrueuse amplification des anguilles de nos rivières, surgit soudain et me poursuivit. Je fuyais épouvanté, le reptile bondissant me fouettait les jambes de son corps vert et noir et faisant béer une gueule d’ailleurs dépourvue de crochets venimeux. Et, en effet, une voix inconnue me criait:--«C’est une couleuvre, ce n’est qu’une couleuvre...»

Quelques minutes après, ou quelques heures, ma femme m’éveille:

--As-tu jamais vu des serpents longs de quatre mètres?

--Quatre mètres? non, certes, répondis-je sans surprise: c’est rare, surtout sous nos climats.

--Quelles longueurs avaient ceux que tu as vus?

--Mais... quelques pouces, au plus un ou deux pieds.

--N’est-ce pas? pourtant, regarde donc, allongé au pied du lit, contre la muraille, ce serpent blanc long de quatre mètres...

--Mon Dieu, qu’as-tu donc? réveille-toi!

--Eh, je ne dors pas: ne vois-tu pas, contre les écharpes tendues sur le mur, ce serpent blanc long de quatre mètres?

Etc., etc...

Le lendemain matin, c’est ma femme qui me rappelle tout ceci, à moi qui ne me souviens de rien... «Il était complètement immobile; non couvert d’écailles, mais d’une peau pareille à cette étoffe blanc satiné qu’on nomme poult-de-soie.

«Je savais, à n’en pouvoir douter, qu’il mesurait précisément quatre mètres, et tout cela me demeure si présent que je crois le voir encore...»

Et il paraît qu’un peu plus avant dans la nuit, tout endormi cette fois, c’est moi qui m’écriai:

--Vois donc ce paradoxe enfermé dans un verre d’eau!

--Quel paradoxe? répliqua sans étonnement ma compagne. Et, ne l’entendant pas, sans doute, je m’obstinais à répéter:

--Mais pourquoi a-t-on donc enfermé ce paradoxe dans un verre d’eau?

Le lendemain, cela aussi, je l’avais oublié.

C’EST LA FAUTE A CLAUDEL

«--... Et cette mouche était un ange. Et cet archange...» Ah j’y renonce enfin et préfère Bouglé: On repêche dans l’Oise un enfant étranglé, L’enfant avait reçu deux balles dans la poche, Refilées par Hugo, paillard, avare et moche.

... J’étais donc Olivier Twist, ou David Copperfield: j’étais Charles Dickens, enfin, interné chez le méchant maître d’école--marchand de cercueils, celui qui se surnommait lui-même «le caraïbe». Et aussi triste que toujours. Pour me consoler, je contemplais, à travers la vitre du fond, la basse-cour enfouie sous les arbres du verger. Une poule noire apparut, voletant vers cette vitre, que je m’aperçus alors être un verre grossissant: car la poule devint, à mesure qu’approchante, un dindon superbe, puis, presque instantanément, un grand vautour au long cou dénudé, puis une autruche gigantesque. Et je voyais se vérifier ainsi l’hypothèse, la théorie zoologique que je me formulais du même coup: à savoir que ces trois derniers oiseaux appartiennent, en dépit des savants, à la même race, puisqu’ils portent tous trois une tête à peu près chauve au bout d’un long cou dépenaillé.

Et je me vis incontinent transporté dans la basse-cour devenue un jardin d’Extrême-Orient, appartenant à Paul Claudel, alors consul à Tien-Tsin. L’autruche (en réalité c’était un volatile énorme participant de tous ceux que je viens de nommer) emplissait à présent tout le ciel. Heureusement, car la peur commençait à me galoper, se ramena-t-il aux dimensions d’un casoar aussi grand d’ailleurs que l’épiornis quaternaire, mais férocement agressif. Mme Mithouard (oui, Mithouard, Adrien Mithouard, l’auteur du _Traité de l’Occident_) survint, et me prit par la main pour me faire traverser le parc:--«L’oiseau que voici, me dit-elle, ne veut connaître que moi: au surplus, rien à craindre, quand il est en compagnie de son ami le grand loup; et puis, il sait que voici l’heure où nous lui offrons un voleur à dévorer.» Et j’aperçus, à l’étage de la grange--le parc décidément était simplement une très vaste basse-cour, grossie par la vitre, qu’à présent je portais en monocle--j’aperçus un Hindou lié sur le plancher. Dans sa bouche, maintenue ouverte par je ne pus découvrir quel procédé, était inséré un oignon, nourriture dont, comme on sait, l’oiseau est particulièrement friand. L’oiseau s’installa, demandant au patient, qui le regardait avec une tranquillité passive:--«Qu’as-tu fait de mon papier?» Ce papier: rien moins que le manuscrit du _Partage de Midi_, qu’était sur le point de publier _l’Occident_. Mais l’homme ne pouvait répondre, et le cruel oiseau le savait bien. Je remarquai alors l’étrangeté du bec: un bec fait de deux becs accolés, double bec crochu de perroquet, d’où quatre mandibules, exactement comme chez le tétrodonte, ce poisson bizarre des mers chaudes. (Exotisme, que me voulais-tu?) Le perroquet-épiornis dégusta lentement l’oignon, puis l’intérieur de la bouche, absolument comme il eût fait d’une noix. Le supplicié demeurait immobile et placide, ce qui m’apparut tout à fait normal et digne d’un Oriental bien élevé. Survenant alors, Tristan Tzara, le secrétaire de _l’Occident_, me confia:--«Si vous saviez, mon cher Fagus, quel mal m’a procuré ce dessin, étant donné le sale caractère de Claudel!--(C’était la scène même à quoi j’assistais; un passage du livre soudain transporté dans la réalité[8].)--Il est en effet d’une difficulté inouïe de représenter fidèlement cela avec rien que des caractères d’imprimerie...--Sales caractères, interrompis-je, tout ravi de mon calembour!» Et je pensais en moi: Pourvu, mon Dieu, que cela «vienne bien au tirage»: Claudel passe pour si pointilleux! Et l’inquiétude me tourmenta si fort que je finis par m’éveiller.

[8] Est-il nécessaire de dire que _le Partage de Midi_ ne contient aucun passage se rapprochant de tout cela?

Tout cela pour avoir trop absorbé de thé chez Mithouard!

OUTRE-TOMBE

Voici peu de mois, un de nos amis perdit son père. Ce fut un vendredi (le détail a son importance). Sa nuit fut occupée par la veillée funèbre. Le lendemain, rentré chez lui, l’ami compulsa sa garde-robe de vieux garçon; rien d’avouable: un habit noir et pas de redingote, dix mille cravates, toutes de couleur, des escarpins de bal, des «bains-de-mer» et des souliers de fatigue et nulles bottines sévères, et les gants noirs tous de la même main, etc... Tous les célibataires connaissent cela. Il dut consacrer la journée entière avec la soirée à se faire recuirasser de pied en cap. Se couchant enfin, écœuré, recru, il souhaita de toutes ses forces revoir son père en rêve. Il rêva ceci.

Il se trouvait en soirée, dans un salon somptueux (cela se passait de nouveau sous la Restauration); il s’agissait de conquérir l’assentiment au mariage avec l’élue de son cœur, de la vieille douairière, très ancien-régime, très «étiquette», de qui la jeune fille dépendait. Sa tenue de dandie,--frac, culottes de satin, claque, escarpins à boucles d’argent, épée de cour à la hanche, brochette sur le cœur--était irréprochable. Sa terreur était de quelque gaffe dans le discours; aussi polissait-il ses phrases:--«Croyez, Madame la Marquise; il faudrait que vous fussiez convaincue...» Ici, bien que la vieille dame continuât de sourire, il éprouva la sensation d’avoir lâché une incongruité si énorme... qu’il s’éveilla, exaspéré de ce songe goguenard.

On voit immédiatement la raison de la hantise du costume: mais le reste?

Or, le vendredi suivant, regagnant son logis assez tard, il entendit, dans sa rue même, un orchestre d’amateurs étudier l’ouverture syllabique du _Domino Noir_, d’Auber[9]. Ce lui fut «un trait de lumière»: on sait que cet opéra-comique comporte la singularité (à l’époque) que les personnages y portent nos habits modernes (début du XIXe siècle). Mon ami s’était incarné en Horace, le héros de la pièce, pièce qu’il n’avait vu jouer qu’une fois, vers 1889, et qui du reste ne semble pas avoir été reprise depuis (nous le regrettons). Ceci est curieux déjà. Voici mieux: il s’assura que c’était pour la première fois que les amateurs (qui d’ailleurs ne se réunissent que le vendredi) étudiaient le morceau. Comme ils habitent vraisemblablement (?) dans ce même quartier, il faudrait supposer: ou bien que, sachant à l’avance qu’ils entreprendraient le _Domino Noir_, l’un d’eux en fredonna les motifs, que notre ami entendit sans s’en apercevoir; ou bien que, par cette télégraphie sans fil, la télépathie, leur pensée avait suffi à émouvoir d’obscures régions; sinon, imaginer quelque coïncidence plus étrange encore. Faut-il ajouter que notre ami ne mit jamais le nez dans la partition?

[9]

Je crains qu’il ne s’éveille A ces accords joyeux!...

Cependant, la hantise filiale l’empreignait, et, bon catholique, il demandait chaque soir à Dieu la présence de ce père pour qui il venait de prier. Quelque temps après, il alla, en rêve, à l’hôpital Saint-Louis, où son père avait exercé une importante fonction. C’était jour de visite: de nombreux malades attendaient leur tour; des morts, tous. Son père était nécessairement là, quelque part. Il vit d’abord avec surprise, mêlé à leur foule, le roi Henri IV, entouré de courtisans et de dames, tous misérablement vêtus:--«Oui, dit amèrement le roi, voilà comment nous traite la République (notre ami est royaliste)!--Sire... Majesté... bafouilla le rêveur, vous ici?--Et qui donc davantage que moi aurait le droit d’y être?» répliqua le monarque avec hauteur. Mon ami se rappela alors que c’est le petit-fils de Saint Louis qui édifia l’hôpital. Il s’esquiva, cherchant toujours et vainement; soupçonnant quelque parti-pris administratif, il ruse, et demande à voir sa mère, qu’il sait bien vivante et portante. A sa stupéfaction, un infirmier le mène dans un pavillon isolé: sa mère est là, morte, l’attendant, qui, après les effusions, lui affirme qu’elle va mieux, sauf que ses douleurs l’incommodent: mais, quand on est vieille!

Peu après il se retrouve au logis de cette mère, entre elle, et ses frère et sœurs: et bientôt le père entre, paisiblement, vêtu comme en sa vie, et non tel qu’en son lit de mort ni qu’en son cercueil.

Il est seul à le voir, d’abord: il le salue, converse avec lui. Les autres, étonnés, incrédules, finissent cependant par remarquer ce qu’ils pensent être rien qu’un fantôme.--Ce n’est pas un fantôme, c’est _lui_! Et il le pousse doucement, l’accule dans un angle, cherche à l’étreindre, pour le matérialiser: sur quoi le visiteur se transforme en un gros chat gris[10], qui bondit et disparaît. Bientôt il se manifeste à nouveau, reprend forme matériellement humaine: le fils baise un front tiède, serre une main de chair. Cependant, les autres:--«Nous l’apercevons bien, mais rien que les yeux de notre esprit.» Le fils en est navré, il brutalise presque son père, le serrant dans ses bras, pour en quelque sorte le solidifier; mais le revenant se dégage, s’évanouit, et disparaît, cette fois sans retour.

[10] Cf. le dicton: «rêver chat».

L’ami, c’était moi.

POUR LA BONNE BOUCHE

SALLUSTE: Voici l’instant, Ruy Blas, pénétrez dans l’arène... RUY BLAS: Je crois que vous venez d’insulter votre reine!

Celui-ci nous a été conté par un autre ami. Ils étaient plusieurs, devisant après souper. Le devis tombant sur la fameuse _odor di femina_, l’un d’eux cite le peu galant mot de Jean Dolent: que «ce parfum est fait de puanteurs qui se corrigent». Ce qui lui vaut de son épouse d’abord une gifle méritée, puis cette déclaration, contresignée par toutes les dames présentes, que le mâle porte également son odeur, d’ailleurs aussi... émouvante pour l’autre sexe, sans être plus suave que l’_odor di femina_. Nous n’osons dire à quoi elle est comparée.

On parle alors de l’odeur du Chinois, que tous les explorateurs connaissent; de l’odeur du Blanc, assimilée par les Jaunes à celle du cadavre; etc., etc... On se sépare, et l’époux gagne avec son épouse le _cubiculum_. Il s’endort (le malappris!) et rêve que, recherché par la police, il s’est réfugié, déguisé en femme, dans un vagon plein de femmes. Or, il lui échappe--comment dire?--une indiscrétion postérieure, mais silencieuse. Et voilà que, subodorant la qualité acquise par l’atmosphère, une des voyageuses s’écrie:

--«Cela sent l’homme!» Il s’éveille, en présence d’une épouse indignée, deux fois indignée. Mais, voici le remarquable: C’était elle, l’épouse, qui venait de l’éveiller, et par une gifle. La seconde, donc? Point du tout: la pseudo-première, comme le souper chez les amis, tout cela faisait partie du rêve: lequel aurait donc été provoqué par l’incongruité trop réelle, et son châtiment. Et tout ce roman, si cohérent, se serait ainsi fabriqué, spontanément, en moins de quelques secondes, avec un tel caractère de vérité que le dormeur dut sérieusement rassembler ses souvenirs pour se persuader que la veille ni l’avant-veille il n’était allé souper chez personne.

_Honni soit qui mal y pense!_

CONFESSION AU DOCTEUR CABANÈS

«Notre vie est faite de la substance de nos rêves.»

Contribution peut-être curieuse à l’onéiroscopie. Son mérite: l’authenticité. Je m’excuse d’être contraint de m’y mettre en scène; aussi bien, pas à mon honneur. D’ailleurs, on n’a pas attendu Freud avec ses malaises pour constater que nos rêves sont volontiers l’exutoire de nos parties inférieures.

Henri Béraud ayant favorisé d’un compte rendu, au _Mercure_, un mien _Essai sur Shakespeare_, notre ami Lucien Dubech, m’assura de toute une chronique dans ses dimanches de l’_Action Française_. Il m’en attesta les dieux, ainsi qu’il convient à un classique.

Le temps passa, les jours, les semaines, les mois,

et ceux, caniculaires, où, les théâtres chômant, les chroniqueurs chroniquent sur n’importe quoi. Aussi fut-ce avec une indignation d’auteur que je vis Lucien Dubech parler de tout... sauf de ce qui m’intéressait plus que tout. Bref, l’autre jour vint un article sur la plantation d’_Iphigénie_, je veux dire: de son décor. J’en rêvai. Voici ce rêve. J’étais Agamemnon, le roi Agamemnon; Lucien Dubech, le fidèle confident. Il me donna la réplique sacramentelle:

Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune.

J’ai oublié par quels vers je lui répondis, pestant contre cette carence des vents. Mais j’ai nettement retenu, car je m’en éveillai aussitôt, le distique que le fidèle Dubech m’asséna:

Mon trou du..., Seigneur, est là qui vous adore: C’est pour vous qu’il soupire et pour vous qu’il odore!

C’est infect. Pourtant, il faut avouer que, du point de vue matériel, jamais Dubech, ni moi, ni Racine, n’avons commis de vers aussi purement raciniens.

Mais le détail le plus important est que, dans mon rêve, le fidèle Dubech articulait la réplique sacramentelle sous cette forme:

Mais tout se tait, les flots, et les vents, et Neptune.

Donc, _tout dort_ a disparu. Or, faites attention que _tout dort_ rime, pour l’oreille, exactement à _odore_ et _adore_. Je crois reconnaître là un phénomène dont j’abandonne l’explication à de plus malins que moi.

UN PLAGIAT ÉHONTÉ

Je ne saurais approuver, en dépit du divertissement qu’y prend tout honnête écrivain, approuver sans réserves le procédé de Pierre Benoit. Ses «pièges à loups» à l’usage des critiques et--je dis, moi: attrape-nigauds--n’atteindront jamais, d’abord, la mystification supérieure que le bon Willy, pareillement accusé, servit à Ernest-Charles, naguère. J’eusse plaidé coupable, carrément:--Parfaitement, je suis «un type dans le genre de» Molière, Shakespeare, et autres, et qui prend son bien où il le trouve. Ce seul qui importe est de savoir s’en servir, à l’exemple du Père Éternel lui-même, selon Père Hugo son confrère:

Car Dieu de l’araignée avait fait le soleil.

Par l’unique virgule qu’il ajoute,--_qu’il ne peut s’empêcher d’ajouter_--par la place seule où il l’insère, le créateur recrée ce qu’il a pris: il le doue d’un sens.

Certain chroniqueur bien parisien (René Wachthauser) accusa Han Ryner d’avoir chipé dans la _Physique de l’Amour_ de Remy de Gourmont l’épisode relatif aux fiançailles de la taupe. En effet. Seulement Gourmont l’avait lui-même extrait d’un traité de zoologie, à l’appui de la thèse psychologique qu’il soutenait. Et Han Ryner en voulait déduire un thème moral d’un ordre, et sur un plan complètement différents. Han Ryner eut la candeur de se défendre; de quoi Gourmont s’amusa beaucoup, j’espère. Car, combien Gourmont a, joyeusement, plagié Fabre!

Cela est tout à l’opposé du démarquage, lequel constitue le seul vrai plagiat, et dont Gourmont signalait cet exemple illustre: Jules Michelet découpant et insérant tout cru dans _L’Oiseau_ une page de Buffon, qui passait alors pour oublié.

Sur quoi, je m’ose mettre en scène, sans modestie ni fatuité, persuadé que telles confessions, dont je ne sais quel ridicule respect humain nous éloigne, seraient très utiles, de toutes façons. Et qu’un tel procédé soit suivi, surtout par de moins infimes, est ce que je souhaite de tout cœur.

D’un mien ouvrage poétique, il a été dit du mal et du bien. Mais le seul reproche à lui épargné, est le manque d’originalité (c’est _La Danse macabre_). Or, je n’ai cessé, pour sa confection, de piller, consciemment, consciencieusement, effrontément. Le thème sort évidemment de Dante, et du charnier des Innocents. Aux textes religieux, j’ai pris, traduisant, paraphrasant, tout ou partie: dans la _Genèse_, le _Pater_, le _Magnificat_, les _Litanies de la Vierge_, l’hymne des SS. Innocents, le _Dies Irae_, l’_Ave maris Stella_, le Cantique de Fénelon, etc., etc... Aux chansons populaires ou rondes enfantines: _Entrez dans la danse_, _J’ai des pommes à vendre_, _Voici le mois de mai_, _Magali_, _le Furet_, _Nicolas, je vais me pendre_, _Saute la jolie blonde_... etc., etc., etc., plus ou moins remaniées.