Part 2
[3] Le texte: «La République passe en ce moment son rouleau de bronze sur l’Europe.» (Préface des _Mémoires_)... L’Europe s’est ressaisie...
Comment se retenir de penser à ces périodes de réjouissances énormes, qui jadis séparaient les semaines recueillies de l’Avent (_Rorate, cœli, de super; et nubes pluant Justum!_) des austérités par quoi le Carême nous méritait l’explosion de la joie pascale: la Saint-Nicolas, Noël, les Saints-Innocents, Sainte-Geneviève, fêtes des Fous et de l’Ane, Épiphanie, Chandeleur, Saint-Valentin, Mardi gras, Mardi-gras! Et les magiques divertissements et «momons» de Molière prennent soudain leur sens nostalgique où Verlaine, hélas! n’a plus rien à voir:
... Monsieur, ce sont des masques Qui portent des crin-crins et des tambours de basques.
Cependant imperturbables, les employés des mairies enregistrent les déclarations des citoyens se venant, comme chaque année, faire inscrire sur les listes électorales: ce soir expirent les délais impartis. Or un quidam s’est présenté orné d’un faux nez énorme, rubescent et turgescent. Les scribes retenaient leur sérieux à grand’peine, et le chef du service ne savait trop que faire, les règlements non plus que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen n’ayant osé prévoir cet attentat à la majesté du Suffrage Universel: justement ce que répondait obstinément le facétieux aux électeurs conscients, dont quelques-uns riaient, mais dont s’indignaient le plus grand nombre. Et cette indignation décida le scribe en chef, homme spirituel: «Monsieur, prononça-t-il, le livret militaire que vous venez de m’exhiber, porte en signalement: Nez ordinaire; je ne saurais donc vous inscrire, et mieux, je me demande si je ne dois pas vous poursuivre comme soupçonné d’avoir dérobé ledit livret!» Le délinquant dut extirper son appendice. Il tint d’ailleurs, à fournir le dernier mot: «Je compte me présenter aux élections prochaines, et voilà pourquoi je me suis muni d’un faux nez!»
Voici le soir charmant. Le Métro, bondé ni plus ni moins que les autres soirs de l’année d’un funèbre entassement, semble un chapelet de corbillards de cristal, s’enfonçant dans l’enfer. Et voici que montent trois fantômes: ce sont des déguisés, des déguisés pauvres. Ils n’ont pas l’air de s’amuser, ils sont honteux d’eux-mêmes: comme ils peuvent ils se casent sur la banquette que vient de vider une descente de voyageurs, et restent silencieux et immobiles. Et ce n’est plus à Molière que je songe, ni à Verlaine, certes, mais à Mozart: au trio de masques noirs qui viennent signifier à don Juan que son expiation approche. La station suivante s’appelle la «fin du monde».
* * * * *
Ces créneaux où tonna la bombarde de bronze Ont vu Philippe-Auguste, Ango, Talbot, Louis onze, Duquesne, et vers ce pont où meurt en chantant l’Arq, La barge qui menait à Rouen Jeanne d’Arc!
_10 août._--Dieppe; 10 heures du matin; les galériens des «trains de plaisir» débarquent. O tes sortilèges, ô mer! Ces pauvres citadins, qui sont les citadins pauvres, n’ont ni les loisirs ni les moyens de s’offrir sur les bords de la mer, une saison, fût-elle de huit jours, fût-elle de quarante-huit heures; il leur faudra réintégrer dès lundi au matin le comptoir, l’atelier, le bureau, d’où samedi soir ils s’échappaient. Aussi, dès avant l’aube, surchargés de provisions de bouche, ces familles s’entassent dans les torrides prisons de métal qui vont galoper sur les rails, et les dégorgent enfin, endormis, poussiéreux, terreux, suants, sur le quai trempé de suie, mais tout imbibé de salines.
Et les voilà qui se ruent sur la falaise, la plage; l’œil tendu vers la merveille liquide, ils dévorent leurs provisions; ils comblent les bateaux touristes, les barquettes, les canots; ils pataugent, ils écorchent leurs chaussures et leurs pieds de citadins sur les cailloux et les rocs, pour la cueillette des moules, le pourchas des crabes; ils regrimpent la falaise, encore et contemplent le soleil se couchant; puis s’échouent dans les guinguettes du port, se gorgent de cidre, et enfin, recrûs, regagnent leurs box roulants. Après maints retards accueillis avec une résignation touchante, ils seront reversés, endoloris, tués de sommeil, sur l’asphalte parisien. Alors ils se traîneront (plus de fiacres à ces heures) jusqu’au logis dont il faudra redéguerpir vers l’atelier, l’usine, le bureau. Et ils ne regretteront rien: ils ont vu la mer. _Thalassa, thalassa!_
* * * * *
_10-11 août._--Très avant-guerre.--Le «train de plaisir» roule sous les étoiles vers Paris. Oreste et Pylade étaient montés dans mon vagon; ils portent des vêtements trop parfaitement simples pour ne pas coûter très cher: eh quoi! dans ce train de plaisir bruyant, torride, odorant, presque populacier? Si parfaite est leur politesse qu’elle tient à distance toute familiarité; chez Oreste, une aisance plus aisée, une bienveillance naturellement protectrice, une tranquille sûreté de soi,--des nuances,--attestent une supériorité de fortune et de rang sur Pylade... Pourtant leur conversation révèle qu’ils sont libres seulement le dimanche, ainsi que de simples bureaucrates. Leur dimanche-ci s’éjouit à Dieppe; l’un des précédents à Chantilly, où le grand prix se courait; pour le prochain, ils hésitent entre le Tréport et Fontainebleau... Brusque arrêt de notre train, en pleine campagne, en pleine nuit: des voyageuses s’effarent.--«Ne vous inquiétez pas, Mesdames, dit Oreste: il s’agit de laisser la voie libre au rapide du Hâvre... lequel sera là (il tire sa montre) dans... une minute à peu près...» Une espèce de rugissement passe en effet presque aussitôt, et notre train se remet en marche...--«A combien roulons-nous? demande Oreste à Pylade?--Heu... 58 à 60 à l’heure d’après la fuite du paysage.--Pour une auto, ce serait bien ordinaire; mais de la part d’un train, un train de plaisir, c’est beau. Vous répondez du chiffre?--A peu de chose près... mais si les bornes kilométriques se tenaient de notre côté...--Vous ne songeriez pas à les déchiffrer au passage?--Pas précisément: je compterais sur mon chrono le temps qui sépare les apparitions.--Hé, les poteaux télégraphiques rendraient le même office!--Non, trop rapprochés... ce ne serait pas sûr...
--«... Beau paysage sous cette lune: cela rappelle exactement le trajet entre le lac Ontario et le Michigan.--C’est de nuit que vous le fîtes? tiens, comme moi.» (Ici, discussion serrée sur la valeur comparée des chemins de fer américains et des français, où ceux-ci emportent nettement l’avantage)...
Oreste:--«Si nous établissions nos comptes? Heu... balance faite, vous restez me devoir quelque chose comme un louis.--Oui, sans doute.--Pardon, comptez!» Pylade crayonne; chemin de fer à part, la journée de chacun représente dix-neuf francs juste.--Voyons?... Vous oubliez là trente centimes... ici, je n’ai donné que quatre sous de pourboire, et c’était large, convenez-en... Donc 18 fr. 90...--C’est égal, la belle nuit pour panneauter des perdreaux... Si nous étions en septembre.» (Ici ils parlent chasse...)
Soudain Oreste:--«Diable, je me vois mal demain, à 9 heures au bureau.--Et moi à Neuilly, où j’ai un rendez-vous d’affaires!»
Enfin j’apprends ou comprends qu’ils sont fils: Oreste d’un banquier; Pylade, d’un négociant; voulant passer à Dieppe leur dimanche, ils choisirent le train de plaisir et parce qu’il précède d’un quart d’heure l’express, et par curiosité.
Mais le train prend du retard; il en prend pour trois quarts d’heure. Oreste:--«Bon, nous arriverons à une heure et demie du matin; plus de fiacre à moins de cent sous... et quels «tacots»! moi, je ne puis endurer qu’on m’écorche: couchons plutôt à l’hôtel Terminus; pour un demi-louis, nous reposerons et nous trouverons demain dispos...»
Je savourais avec ravissement la sagesse, le sens pratique, l’à-propos, qui, transposés dans l’histoire, ont fait merveille en France, de Louis XI à M. de Villèle.
MAIS NE TE PROMÈNE DONC PAS...
Le temps passa, les jours, les semaines, les mois: Elle se sentit vierge une seconde fois.
(_Marion Delorme_, acte VI.)
Voici bien des années, des artistes, dont notre Jean Baffier, et Lucien Schnegg--autre grand sculpteur enlevé soudain, tout jeune, par une fièvre typhoïde--offrirent à Auguste Rodin un banquet dans les bois de Vélizy. Au dessert, le peintre norvégien Thaulow (encore un mort) prit son violoncelle, le sculpteur Bourdelle son violon et Isidora Duncan, amenée là je crois bien par la Loïe Fuller, dansa sur l’herbe, sous les arbres, pieds nus, devant un Faune de Rodin que Bourdelle avait voituré. Ce fut délicieux, et tous les assistants en garderont le souvenir; comme quelqu’un avait songé à nettoyer le terrain des cailloux et brindilles:--«Non, non, ordonna le malicieux vieux maître; il faut qu’Eurydice appréhende la présence du serpent.» Et cette appréhension fut sans doute pour quelque chose en effet dans la grâce, dans le naturel exquis de la jolie danseuse, encore timide et intimidée: cela se passait dans des temps très anciens.
Peu après, miss Isidora dansa devant deux mille personnes, au Trocadéro, sur des planches. Certaines danses parurent aussi charmantes que sous les ombrages de Vélizy, mais il faut bien avouer que l’_Allegretto_ de la _Symphonie en La_, commenté par des ronds de bras et des ronds de jambes, sembla (même à nos yeux favorablement prévenus) quelque chose--il faut lâcher le mot--quelque chose d’assez «toc» et prétentieux[4].
[4] Le programme, emprunté tout à Beethoven, comportait une glose de Hans Merian (?) (descend-il du Bâlois qui dressa en 1615 le plan de Paris?) où on lit: «... A ces premiers accords (de l’_Allegretto_)... s’ouvrent les portes du monde souterrain, les âmes à peine défuntes passent, encore accablées du tourment de mourir... dans le presto en _fa_ majeur, des Faunes, des Sylphides et des nymphes gracieuses en ronde folle se taquinent et se poursuivent... enfin apparaît Galathée elle-même, avec sa suite: on perçoit clairement... la conque des Tritons; Galathée semble glisser sur les vagues...»
Et patati et patata... C’est le cas de le dire: que de choses dans un menuet! Beethoven en fût mort.
Puis voici miss Isidora Duncan revenue, après un apostolat européen, revenue accompagnée de M. Raymond Duncan, de miss Pénélope Duncan et tout un conventicule de girls et de frauleins, toute la mission vêtue de peignoirs de bain et d’espadrilles. Il faut bien dire mission; il faut dire: apostolat; et c’est cela qui choque, et non l’imagination de déambuler jambes nues, même lorsqu’on a les vilaines jambes de M. Duncan. Depuis tantôt deux mois, une nuée d’interviews, de chroniques, de déclarations, de communiqués avec ou sans images, nous préviennent qu’à nous autres, piteux Béotiens de France, on va apprendre à danser, à marcher, chanter, parler, manger, nous vêtir, aussi gouverner notre conscience... quoi encore? Naguère un autre Yankee enseignait à Lépine ravi comment s’y prendre pour assurer la circulation des rues; un autre nous expliquait, par raison démonstrative, l’art et la manière de mastiquer les aliments.
Nouveautés indiciblement vieillotes. M. Raymond Duncan a découvert les rapports, d’ailleurs problématiques, des gammes grecque, écossaise, chinoise... Mais cela est dans Helmholtz, vieux de quarante ans, mais cela est dans Fétis l’ennemi de Berlioz; mais cela traîne partout! Saint-Saëns, Bourgaut-Ducoudray, ont écrit là-dessus et récrit, et même Salomon Reinach. Quant à la fantaisie (se référant au mot fameux de Wagner, l’entendait tout autrement, toute musique revient à une danse) quant à la fantaisie de transporter l’ouverture d’_Iphigénie_ en ballet, ou bien _L’Héroïque_, il est par contre heureux pour leurs auteurs qu’elles se produisent maintenant: c’étaient des gaillards peu patients que Louis de Beethoven et le chevalier Glück.
Aussi, bien que nous soyons, nous autres Français, devenus des êtres fort soumis, n’est-il pas étonnant que lorsque miss Duncan dansa l’autre jour la Bacchanale de _Thannhauser_, un spectateur ait joyeusement proféré le cri populaire: «Mais ne te promène donc pas toute nue!» Cela déplut à d’aucuns; cela nous a ravi: revanche du bon sens contre la barbarie. Certes, chaque soir, certains café-concerts exhibent de jeunes ou vieilles célibataires encore moins vêtues que miss Duncan: puisque pas du tout. Seulement ces pimprenettes n’ont jamais prétendu nous moraliser. Tout au plus une fois traînées devant les Héliastes, jurent-elles qu’elles faisaient œuvre d’art, ce qui, en somme, enferme du vrai.
Et justement quelle est la valeur artistique de ces pseudo-restitutions de la chorégraphie grecque? Elle est nulle; aussi nulle que dans les dessins néo-antiques de l’Anglais Flaxmann ou les étonnantes machines bâties dans le même dessein par les sculpteurs et architectes teutons. Calquer les moments d’attitude figés sur les amphores et les statuettes de nos musées, cela n’est pas de l’art, même funéraire: c’est un tressautement de figures de cire. Précisément l’Amérique (elle nous inonde de danses et bientôt connaîtrons-nous les beautés du _pas du dindon_ et du _pas de l’ours gris_) nous affolait naguère avec le _cake-walk_. Cette espèce de bamboula était assez rustaude mais, bonne enfant, joyeuse, sans prétention, comme une brave danse de nègres (et soutenue par une musique irrésistible) elle arrivait, par la grâce de jolies fillettes, à devenir gracieuse: un vague souvenir vous lancinant, on courait au Louvre et retrouvait cette même danse dans telle statuette de Tanagra.
N’est-ce qu’une rencontre? Non: nous aussi découvrîmes un jour la danse grecque; sans l’avoir cherchée: en Bretagne près de Tréguier une douzaine de jeunes filles dansaient une «dérobée» au bord de la mer, simplement. Peu après, ce furent les Panathénées: les mêmes jeunes filles ou leurs sœurs, drapées de blanc et bleu, menaient en procession la statue de la Vierge. Nous eussions fait pareille découverte en Provence, en Savoie. «Car rien ne vaut!... l’instinct populaire discipliné par la culture», écrit M. Alfred Capus (cité par Criton). Que la mission Duncan veuille donc nous laisser à notre perdition.
Au demeurant, nous avons sous les yeux un portrait de M. Duncan en costume. Ce Grec ressemble irrésistiblement à un Peau-Rouge: ceci soit dit sans l’offenser, car les Indiens furent un fier peuple. Mais enfin cela nous éloigne un peu des figures de Tanagra ou même du bas-relief de Carpeaux.
DE QUELQUES RÊVES
La vie est un songe.
C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit...
Supérieurement construit, ce Songe d’_Athalie_: il reproduit avec une fidélité poignante cette incohérence logique, et logique incohérente, qui nous impressionne dans les rêves. Athalie, obsédée par l’appréhension d’un péril vague et prochain, se représente soudain, nécessairement, la fin hideuse de sa mère: et l’apparition par deux fois d’un enfant tout pareil à ceux qu’elle fit massacrer jadis, et qui la vient massacrer deux fois, est pareillement d’une observation que nous autres dirions clinique. Ici, une remarque: cet enfant, qu’elle n’a jamais vu, avant de le reconnaître en rêve, elle va le voir presque aussitôt en pleine réalité, et le reconnaître incontinent. Donc le rêve se fait prophétie. Or, cela est-il possible, et cette péripétie, d’un tel effet dramatique, s’est-elle accomplie jamais?... La science vraisemblablement répond que la succession est nécessairement inverse, et que la reine a vu d’abord, de ses yeux de chair, le personnage qui viendra hanter son sommeil. Cependant, l’antiquité entière affirme le contraire, elle donne raison à Racine, tellement que le simple ignorant se trouve ébranlé, et n’ose que répéter le «Que sais-je?» de rigueur.
Toutefois, nous, personnellement, qui rêvons à peu près chaque nuit, et notons complaisamment nos rêves, n’en avons encore reconnu aucun qui prît allure prophétique. Ils se rapportaient toujours, tantôt à des événements qui par leur importance obsédaient la veillée du songeur, tantôt, au contraire, à d’autres (immédiats ou très lointains), insignifiants, mais que, par leur insignifiance même, l’état de veille avait _laissés inutilisés_.--Naguère, un tailleur autrichien, un nommé Reichelt, périt, s’étant jeté du haut de la tour Eiffel accroché à un parachute absurde qu’il estimait infaillible. Il lui était arrivé en rêve de se sentir voguer dans l’air: et ce lui apparut un avis du destin. Or, cette sensation, si fréquente, a même origine que l’angoisse, si fréquente aussi, de ces cauchemars où nous voulons fuir et nous sentons nos membres devenus de plomb. L’origine réside dans la perception à la fois aiguë et obscure de l’immobilité de notre corps, alors que vagabonde l’esprit à travers le monde des images.
RÉCURRENCE
«Ce jour-là, sur les tours de la ville on arbore Le menaçant drapeau du marquis Swantibore, Qui lia dans les bois et fit manger aux loups Sa femme et le taureau dont il était jaloux.»
«Soleil, petit taureau, augmente tes transports, Ne crains pas de blesser ta reine.»
Le rêveur se souvient d’un antécédent rêve que son rêve présent continue, enjambant l’intervalle de la journée, voire de plusieurs:
Nous avions fréquemment occasion de suivre certaine rue d’un faubourg isolé, rue solitaire, rue sans trottoirs, toute en jardins maraîchers, devinés derrière un interminable mur gris percé d’une unique porte qui ne s’ouvrait jamais[5]. Une fois, nous poussâmes en rêve cette porte obsédante: et voici que nous nous trouvâmes dans un hôtel somptueux, princier! Passé le vestibule, de marbre aux lampadaires de bronze, tous allumés, apparut un enchevêtrement fantastique de couloirs et de chambres; tapis et tapisseries, statues, plafonds caparaçonnés d’or; et des couloirs encore et puis d’autres couloirs, et les portes que je poussais ouvraient des salles belles comme Versailles et le Louvre: et nul être, et nul bruit. Depuis combien de temps errais-je? il me semblait avoir franchi le seuil magique durant l’après-midi, et des signes certains m’annonçaient la montée du petit jour: d’où sans doute tant de solitude? J’entrevis enfin, loin, très loin, au fond d’une reculante défilade de chambres, un domestique, et prestement me dissimulai. Plus loin, un grand vieillard, costumé et très décoré, comme un pair de France du temps de Charles X: l’intrus que je me sentais s’effaça encore, inquiet de plus en plus. Comment m’échapper? chaque pas m’enfonçait plus avant dans le dédale splendide. J’atteignis, enfin, une chambre à coucher; une jeune fille y reposait, enfouie dans son lit blanc, et le bras droit replié sous la tête la plus mignonnement jolie, et jolie virginalement, qui se pût rêver. Elle s’éveilla, elle glissa du lit, enveloppée toute d’une longue chemise qui ne laissait voir que de menus pieds roses. Dieu, comment m’esquiver? la porte s’était refermée mystérieusement: quel scandale! Je me sentis mourir d’amour et d’angoisse... Ainsi qu’on se précipiterait à l’eau:--Mademoiselle! dis-je en me jetant à genoux... Elle se retourna, m’aperçut, voulut crier. J’eus un geste si respectueux et si craintif qu’elle se retint. Je lui demandai pardon, tâchai de lui expliquer mon incroyable aventure, déclarai mon subit et incoërcible amour, et que j’étais prêt à mourir, etc., etc... tout cela exprimé en des termes si purs que, même surprise en chemise, une vierge au saut de lit ne s’en pouvait offenser. Elle me laissa tout dire et, souriante, me répondit enfin: «Ceci est fort bien, mais il vous faut demander à mon père l’autorisation de me le répéter devant lui.» Et, fou d’amour et de joie, je m’éveillai...
[5] Rue de l’Orme, à Belleville.
La suivante nuit me rend désespéré. J’ai cherché en vain à retrouver la petite porte mystérieuse, et même la rue solitaire que je connaissais si bien, et je n’ai pas songé à--ou pas osé--demander à ma fiancée son nom. Enfin le hasard me conduit devant le vaste porche d’un richissime hôtel de la rue du Bac: c’est là, je le devine, et devine à la fois le nom du maître. Tout un corps de garde de larbins défend le seuil: le laisseront-ils franchir à un hère en si triste équipage? Oui, pourtant, le maître est affable autant qu’au grand siècle: et me voici en sa présence, et c’est bien le grand vieillard que j’avais entrevu. Je lui explique franchement ma surprenante aventure, et il ne sourcille point, et lorsque je lui demande enfin la main de Mademoiselle de..., et s’incline avec l’air honoré que commande la courtoisie. Puis, froid et souriant:--«Laquelle des deux, Monsieur?» Malédiction! il a deux filles! Je me souviens alors subitement avoir peint de mémoire en médaillon avec une fantastique exactitude la chambre en ses moindres détails, la jeune fille en ses moindres traits, jusqu’à un signe qu’elle porte sous l’oreille. Le père fronce le sourcil, dévisage alternativement et l’effigie, et moi, puis, sans changer de ton, intime à un laquais, subitement survenu, de prévenir sa fille cadette qu’il l’attend. Elle vient.
_La_ voilà, tout mon sang vers mon cœur se retire.
Elle me salue cérémonieusement. Le père:--«Monsieur, que voici, désirerait renouveler la joie qu’il eut de vous entretenir, ma fille.» Mais elle aussitôt:--«Mon père, c’est la première fois que je vois ce monsieur.»
Oh, c’est la foudre à mes pieds! et voici que moi-même je ne la reconnais plus! et pourtant le pur original du médaillon que le père, les yeux étincelants à présent, lui exhibe en s’écriant:--«Alors, ma fille, expliquez-moi ce que signifie ceci?» Pourpre d’indignation et de honte, elle prend à témoin Dieu, elle en appelle à mon honneur, m’adjure de dire la vérité. Que dire? je refais le récit entier de mon aventure:--«Il y a là, terminé-je, les larmes aux yeux, quelque chose qui passe la nature et la raison.» La jeune fille pleure à son tour, mais ne se souvient pas. Et elle s’évanouit, et je m’élance dehors: et m’éveille.
Tout cela est fort dramatique. Seulement, je me rappelai avoir récemment relu _Le Rouge et le Noir_, et que je réfléchissais à cette lecture et à Stendhal, la journée même qui précéda mon second rêve... et, qui me prouve que le rêve premier, et son souvenir, ne faisaient pas partie de lui? Suis-je bien sûr qu’il y ait eu une journée d’intervalle? Je n’ose décider. Tout est possible. Si j’avais le loisir d’être romancier, j’écrirais l’histoire d’un homme vivant en partie double; le jour, sa vie quotidienne; la nuit, sa vraie vie, se poursuivant parallèlement, s’y mêlant parfois peut-être, et qui serait, peut-être, le souvenir de quelque vie antérieure. Pourquoi pas: qui sait? Mais, qui donc réalisa ce vertige? Gérard de Nerval, et il mourut fou... Ayez pitié de nous, Seigneur!
ZIGOMAR
Il songeait, attentif aux étoiles dans l’ombre, Pendant que les lions léchaient ses pieds sans nombre.
«L’amour fait danser les ânes»: le rêve rend ingénieux tels qui dans la vie ne le furent guère. Nous avions lu ce matin notre _Zigomar_ quotidien; car nous adorons le roman-feuilleton, et tant plus est stupide, tant plus il nous ravit; aussi bien, quel Français n’a lu son _Zigomar_[6]? Or, nous rêvâmes être (excusez du peu!) Paulin Broquet en personne, oui, l’étourdissant, le génial policier. Et nous venions de surprendre, à domicile, le Rocambole suprême style, l’insaisissable à bon droit surnommé «Peau d’Anguille», Zigomar lui-même, quoi. Nous lui avions passé le cabriolet; oui, mais, il s’agissait de le conduire au moins jusqu’au prochain poste de police. Or, comment l’empêcher de nous glisser entre les pinces? Eh bien, nous inventâmes ceci, qu’à l’état de veille nous n’aurions certes soupçonné jamais: nous le déchaussâmes d’une de ses bottines! Oui, simplement. Essayez donc de courir, dans les rues de Paris--et sans vous faire remarquer--un pied chaussé et l’autre nu!
[6] En langage celtique: _Ségomar_, «le guerrier victorieux». C’est beau la linguistique! Et la sémantique!