Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs
Part 4
Louis, se rendant à Paris, fut obligé par la nuit de s’arrêter à Créteil, village appartenant, terres et habitants, au chapitre de Notre-Dame de Paris. Le roi et sa troupe y prirent gîte et nourriture. Peu de jours après, Louis VII, se rendant à la cathédrale pour assister aux offices, se heurta aux portes fermées et trouva sous le porche les chanoines qui lui firent une admonestation sévère.--«Vous êtes roi, dirent les chanoines, mais vous n’en êtes pas moins cet homme qui, contre les droits de l’Église, a eu l’audace de manger à Créteil aux dépens des habitants de ce village, qui sont hommes de l’église cathédrale! Voilà pourquoi l’église a suspendu ses offices et vous a fermé sa porte.»
Le roi, surpris, protesta vivement, fit valoir que les habitants d’eux-mêmes s’étaient empressés de fournir les vivres, qu’ils n’y avaient point été forcés, ainsi qu’en pourrait témoigner le prévôt du village, et que par conséquent il était innocent de toute atteinte à la seigneurie du chapitre. Les chanoines furent inflexibles dans la défense de leur droit seigneurial; ils laissèrent le roi à la porte de la cathédrale jusqu’à ce qu’il eut envoyé chercher au palais deux chandeliers d’argent, comme gage de sa promesse de payer la dépense faite.
A cette époque, c’en est fini du vieux Paris des Mérovingiens, du Paris seulement contenu dans l’île de Lutèce; c’est le grand Paris du moyen âge qui se forme; les institutions parisiennes sortant du chaos des âges précédents s’établissent pour durer de longs siècles sous des formes qui ne se modifieront que lentement et resteront dans leurs grandes lignes.
C’est le Paris des trois grandes divisions, _Cité_, _Université_, _Ville_, qui commence. Les faubourgs tant de fois détruits se rebâtissent, s’allongent, s’agrandissent; les grandes églises naissent ou se reconstruisent dans une architecture noble et sévère, débarrassée des barbares tâtonnements des siècles précédents. Les Ecoles nées obscurément dans la Cité, en quelque maison appartenant à l’évêque de Paris, prennent soudain un grand développement.
C’est une petite lumière qui s’allume à la lampe de l’autel d’abord, et qui, soigneusement abritée, se promène dans les cloîtres, mais elle en va sortir bientôt et se répandre partout en étincelants foyers. Au XIe siècle on compte quatre grandes écoles publiques, l’Ecole épiscopale sous Notre-Dame, l’Ecole de Saint-Germain l’Auxerrois dont le souvenir nous reste dans la place de l’Ecole, les Ecoles de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain des Prés sur la rive gauche. Bientôt les études vont émigrer sur cette rive gauche et les innombrables collèges de l’Université couvrir les pentes des collines méridionales.
Ces faubourgs grandissants, pour devenir une vraie ville, ont besoin de sécurité. Louis le Gros la leur donne en les enfermant dans une enceinte de remparts. Jusqu’alors peut-être avaient-ils été protégés par quelque fossé palissadé, qui ne comptait guère comme défense. Il y avait urgence à couvrir la ville nouvelle de cette première véritable enceinte. Le pouvoir royal était alors bien précaire, les grands barons, les seigneurs de quelque importance supportaient difficilement leur vassalité; ils étaient maîtres chez eux, sur leurs terres, et beaucoup se voyaient presque aussi puissants que le roi, dont les domaines réels ne se composaient guère que des villes et territoires de Paris, Melun, Étampes, Orléans et Compiègne, territoires enveloppés dans les fiefs et possessions des barons. Aussi cherchaient-ils toutes les occasions de relâcher le lien féodal qui les rattachait au suzerain et ne se gênaient-ils pas pour guerroyer contre lui à l’occasion.
On connaît la longue histoire des démêlés des rois de cette époque avec les Burchard ou Bouchard de Montmorency, les _premiers barons chrétiens_ comme ils s’intitulaient, avec les seigneurs de Gournay, de la Roche-Guyon, de Mantes, de Coucy, de Montlhéry et autres, qui du haut de leurs châteaux pesaient durement sur la contrée, et que les rois souvent attaqués, menacés sur leur trône, eurent à réduire l’un après l’autre!
Cette première enceinte de Louis le Gros n’enfermait encore qu’un espace relativement étroit, de Saint-Germain l’Auxerrois au port de la Grève sur la rive droite, et sur la rive gauche une zone du rivage avant les premiers ressauts de la colline Sainte-Geneviève. En arrière de ces remparts, les vieilles forteresses du Grand Pont et du Petit Pont furent reconstruites, pour continuer à défendre l’accès de la cité en cas d’enlèvement de la première enceinte. Ces deux têtes de pont reçurent alors le nom de Grand Châtelet et Petit Châtelet. Le Grand Châtelet fut le siège de la juridiction du Prévôt de Paris et prit bientôt, ainsi que le Petit Châtelet, un double caractère de forteresse royale et de prison.
Louis le Jeune, successeur de Louis le Gros, continua ses constructions. Paris vit s’élever sous ce roi quelques églises, des hôpitaux et les premiers collèges du quartier de l’Université. A cette époque, les chevaliers de l’ordre du Temple bâtissaient leur prieuré, forteresse dont la grosse tour devait porter leur souvenir jusqu’à notre siècle. Paris prenait rapidement sa physionomie de la grande époque du moyen âge.
Philippe-Auguste monte sur le trône. Déjà la grande cité se trouvait trop à l’étroit et faisait craquer la muraille de Louis le Gros; Philippe-Auguste élève en arrière une nouvelle enceinte agrandissant fortement la ville, une belle et forte muraille flanquée d’un grand nombre de tours.
La physionomie de la ville se complète, le roi bâtit son château du Louvre hors des murs; la fermeture s’achève sous les tours et tourelles du château royal par une chaîne s’agrafant à la Tour de Philippe Hamelin ou de Nesle, rive gauche, et à la Tour du coin en face, rive droite, et par une autre chaîne en amont de Notre-Dame, bouclée de la Tour Barbeau à la Tournelle, en passant par les pâtures de l’île Notre-Dame, aujourd’hui Saint-Louis.
Philippe-Auguste n’habite pas sa forteresse du Louvre, il continue à loger au vieux Palais de la Cité, fort agréable par sa position à la pointe ouest de l’île et embrassant de ses fenêtres tout le cours de la rivière, étincelante aux soleils d’après midi. Saint Louis et tous les rois vont habiter encore ce palais jusqu’à ce que Charles V l’abandonne pour l’hôtel Saint-Paul. Alors la royauté sortira de la Cité, de la vieille Lutèce, et s’en ira de Saint-Paul aux Tournelles, des Tournelles au Louvre, aux Tuileries et à Versailles.
En ces années des XIIe et XIIIe siècles, le Vaisseau de Lutèce,--pendant qu’autour de lui, dans les marais et les prés des deux rives, sur les décombres laissés par les Normands, poussaient drus et serrés les monuments et les maisons, églises et abbayes, tours et hôtels, grands ou petits logis,--l’île de la Cité se transformait aussi. C’est alors que durent tomber ses vieilles murailles aux pieds trempés par la Seine, les vieux remparts qui, restaurés ou refaits maintes fois, avaient supporté les luttes de dix siècles, et dans le grand siège, résisté à toutes les attaques des Normands. Il n’en était plus besoin, les tours du Palais seules restèrent, à la fois ornement et défense à la pointe de l’île.
Alors venait de naître le grand style ogival, superbe développement du style roman; alors à la pointe orientale et à la pointe occidentale de l’île, à la proue et à la poupe du vaisseau, des armées de travailleurs bâtissaient pour Dieu et pour le roi,--le nouveau Palais avec sa grande salle, ses tours et sa merveilleuse Sainte-Chapelle, et la nouvelle cathédrale Notre-Dame, le splendide vaisseau patiemment pensé, élevé, sculpté, fouillé et ciselé par les cerveaux et les bras, les âmes et les outils.
CHAPITRE III
LE PALAIS
L’enceinte du palais, le verger royal.--La chapelle Saint-Michel.--Le logis du roi.--Les tours d’Argent, de César et Bon-Bec.--Intérieur de la Conciergerie.--Le grand guichet.--Le bâtiment des cuisines.--Saint Louis.--Construction de la Sainte-Chapelle.--Les reliques de l’empereur Baudouin.--La perte du Saint Clou.--L’oratoire de Louis XI et l’escalier de Louis XII.--La grande salle et ses particularités.--La Chambre dorée, la tour de l’horloge.--Fêtes d’inauguration de la grande salle.--Enguerrand de Marigny.
Le Palais, celui que nous connaissons aujourd’hui, l’ancien palais des rois et des Parlements, devenu le Louvre de la Justice, est un enchevêtrement confus de bâtiments de toutes les époques, auquel tous les âges ont travaillé, démolissant ici, reconstruisant là; auquel chaque siècle a apporté sa part de moellons, si bien que sur des soubassements gallo-romains s’élèvent de blanches constructions d’hier à peine. Mais dans cette juxtaposition d’édifices de tous les styles ou même sans style, la part des XIIIe et XIVe siècles reste la plus belle. Les beautés principales, les plus majestueux morceaux de l’immense ensemble actuel sont de cette époque. Ce sont les débris subsistant du superbe palais gothique élevé par saint Louis et Philippe le Bel, à la place des constructions et restaurations du roi Robert.
Voyons donc cette résidence royale telle qu’elle sortit des mains de ces deux rois, quand tout l’ensemble dominait, encore intact et tout d’une pièce, la proue rajeunie de la Cité.
Le vaste espace irrégulier bordé par la Seine de deux côtés, se terminant en pointe au bout des jardins par la Maison des Etuves, était complètement entouré de murailles crénelées flanquées de tours rondes plus ou moins importantes. Sur les deux côtés jusqu’à la pointe, c’était la Seine, battant presque le pied des tours, qui servait de fossé; sur le côté nord--celui qui, de nos jours, a le mieux conservé sa physionomie ancienne,--se dressaient les deux grosses tours rondes de la Conciergerie, la tour Bon-Bec plus basse et la tour carrée de l’Horloge, reliant divers gros bâtiments, la Grande Chambre, la Chambre de la Tournelle, le bâtiment des cuisines, que surmontaient les combles de la Grande Salle. Sur le côté sud, il n’y avait qu’un mur crénelé continu, flanqué de tours de distance en distance, avec une poterne qui s’ouvrait à peu près au milieu du quai des Orfèvres actuel, et conduisait, par un passage resserré entre des murailles ou de hauts bâtiments, à une seconde porte ouverte dans une seconde muraille d’enceinte et donnant dans la cour où s’élèvera au XVe siècle la magnifique Chambre des Comptes.
Un grand mur crénelé s’en allait d’un quai à l’autre enfermant le jardin du palais, le _verger royal_ garni d’arbres fruitiers et de treilles, en avant duquel, enfermé dans une autre muraille, s’étendait un autre jardin plus petit se terminant à la pointe par la Maison des Etuves.
Sa grande façade orientale regardant Notre-Dame allait du Grand Pont, ou Pont aux Changeurs, à l’endroit où se bâtira plus tard le pont Saint-Michel, en dessinant une ligne ondulée défendue par des tours et tourelles, précédée d’un fossé sur le revers duquel courait la rue de la Barillerie, que représente notre moderne boulevard du Palais.
Après une grosse tour au coin sud-est et quelques tourelles, le chevet d’une chapelle dépassait le crénelage. C’était la chapelle Saint-Michel du Palais, à côté de laquelle s’ouvrait, flanquée de deux tours, la porte principale dont la voûte débouchait juste sous les fenêtres absidales élancées de la Sainte-Chapelle. Un autre portail un peu plus loin donnait dans la cour du Mai, puis se dressait le double pignon de la Grande Salle, se raccordant par divers bâtiments à la belle tour de l’Horloge.
En entrant dans la cour du Mai, on avait à droite les murs de la Grande Salle avec leurs deux étages de fenêtres et leurs tourelles d’escalier; en face un grand et beau bâtiment joignant la Grande Salle au porche de la Sainte-Chapelle. C’était la galerie dite aux Merciers, à cause des marchands qui s’y établirent. Cette galerie, d’un style puissant comme le bâtiment de la Grande Salle, soutenue de contreforts, éclairée par de hautes ogives, s’ouvrait sur la cour par une belle porte surmontée d’un gable à pinacles et fleurons, et précédée d’un monumental perron, les _grands degrés du Palais_, célèbres dans l’histoire de l’édifice autant que le perron de la Sainte-Chapelle.
Cette splendide cour du Mai, si bien encadrée sur trois côtés par le mur d’enceinte, par la Grande Salle et par la galerie aux Merciers, l’était encore plus superbement sur le quatrième côté. Par là s’élevaient la Sainte-Chapelle, dont le flanc nord est aujourd’hui emboîté et perdu dans nos lourds bâtiments modernes, et sa sacristie, _le trésor des Chartes_, petite réduction de la Chapelle, accolée à l’abside et démolie au siècle dernier.
Il serait certes impossible de rêver plus magnifique réunion d’édifices merveilleusement et différemment ornés, se découpant pittoresquement en silhouettes variées, avec toutes leurs pointes et leurs saillies, avec leurs pignons à crochets, leurs combles élancés, leurs contreforts, leurs lucarnes aiguës et l’envolement de toutes les lignes de la Sainte-Chapelle, ce reliquaire en orfèvrerie de pierre, tout en lignes perpendiculaires, jaillissant du sol vers le ciel par tous ses pinacles, par ses tourelles et sa flèche.
Derrière la galerie des Merciers une grosse tour ronde isolée dans une cour formait le donjon de ce palais d’une épaisseur de murs énorme; ce donjon vécut jusque vers la fin du siècle dernier, on le nommait alors «_tour de Montgommery_» parce qu’il avait servi de prison au meurtrier involontaire d’Henri II, lorsque après des années de courses à la tête des plus hardis routiers protestants il avait fini par être pris au siège de Domfront.
Sous ce gros donjon, un grand logis s’étendait, faisant face au couchant sur les jardins, entre deux tours carrées. C’était le logis royal, construit soit par saint Louis, soit par Philippe le Bel. Sur sa façade orientale, une petite chapelle, annexe des appartements royaux, venait presque toucher au donjon.
La façade sur les jardins présentait entre les deux tours ou pavillons carrés quatre grandes et hautes arcades, formées par de hauts contreforts portant une galerie supérieure; la tradition voulait que la grande fenêtre sous la première arcade de gauche fût celle de la chambre de saint Louis. Disons tout de suite que ce logis royal habité par saint Louis peut-être, et assurément par tous les rois à partir de Philippe le Bel jusqu’à Charles V, encastré plus tard dans l’entassement confus de bâtiments construits au fur et à mesure des besoins dans le palais des Parlements, étouffé sous les adjonctions parasites, horriblement maltraité, traversa les siècles et parvint jusqu’à nous, oublié sous sa carapace de maçonneries.
A la démolition des bâtiments de la préfecture de police, dans les grands travaux de notre époque, il reparut tout à coup, revit le soleil et ces horizons du couchant si longtemps bouchés, bien changés depuis le temps où il n’avait que des verdures de jardins à regarder, des îlots boisés, et des champs enveloppant les tours du Louvre. Il n’était point revenu à la vie pour longtemps, on allait peu après l’abattre sans pitié pour la construction du nouveau palais.
Le vieux logis des monarques lointains, pris en haine et abandonné après les excès de la commune de 1358, quand le Dauphin Charles V y avait vu massacrer à ses pieds les maréchaux de Champagne et de Normandie, eut juste le temps à ses derniers jours, après sa réapparition, de voir à une époque non moins sanglante, en mai 1871, défiler entre deux haies de gardes nationaux, au pied de ses murs encombrés de hangars et de plâtras, l’archevêque de Paris et quelques autres otages de marque, transférés de la Conciergerie à la prison de la Roquette...
La Conciergerie formait, avec les grosses tours et les bâtiments du Nord, un ensemble sévère en partie conservé aujourd’hui, et sur lequel la destination qui lui fut donnée à partir du XIVe siècle fait planer une renommée sinistre.
Primitivement la Conciergerie n’était point prison, c’était le logement du concierge du palais, officier préposé à la garde du palais; ses bâtiments comportaient bien, outre les logements des officiers et employés, quelques autres logements très fermés, chartres et cachots, ainsi que tous les châteaux d’ailleurs en possédaient, peut-être même quelques oubliettes, mais c’était pour gens de marque ou personnages importants dont on avait à s’assurer.
Les deux belles tours rondes flanquant le pignon du bâtiment de la Conciergerie appelé le grand guichet, se nomment l’une tour de César, sans doute à cause de quelque tour romaine à laquelle elle a succédé, et l’autre tour d’Argent parce qu’elle aurait, paraît-il, renfermé le trésor royal au temps de saint Louis. La troisième tour un peu plus loin, moins haute alors que les deux autres, et pourvue d’une galerie de crénelage en avant de son comble aigu, porte le nom fort caractéristique de tour Bon-Bec ou Bavarde, parce qu’elle renfermait la chambre où se donnait la question. Son nom dit assez que les malheureux amenés là y devenaient bien vite, sous la main des bourreaux, aussi loquaces que les juges instructeurs pouvaient le désirer, et même parfois beaucoup trop.
Il est difficile de faire la part exacte des rois qui donnèrent au palais du XIVe siècle son grand caractère si bien d’ensemble. Philippe-Auguste, le bâtisseur du Louvre, devait avoir commencé les travaux, continués ou repris par son petit-fils Louis IX, à qui certainement le palais devait ses plus beaux ornements et qui commença peut-être les parties attribuées au règne de Philippe le Bel. On fait quelquefois remonter les tours de la Conciergerie jusqu’à Philippe-Auguste, saint Louis les trouva-t-il faites, les acheva-t-il ou datent-elles seulement de Philippe le Bel, on ne sait. Saint Louis construisit la Sainte-Chapelle, le logis royal, et peut-être quelques tours de l’enceinte, Philippe le Bel acheva la grande salle, la galerie aux Merciers, le donjon et la tour de l’Horloge.
On attribue aussi à saint Louis les belles cuisines encore existantes entre la tour de l’Horloge et la Conciergerie. C’est une construction bien originale, cette salle carrée dont les voûtes sont portées par un quinconce de neuf grosses colonnes, et qui compte quatre bien curieuses cheminées, une à chaque angle, à grand manteau conique en pan coupé, étrésillonné sur la colonne d’angle par une demi-arcature. Cette cuisine malgré la tradition qui la rattache aux constructions de saint Louis, daterait seulement, suivant quelques archéologues, du temps de Philippe le Bel, comme la tour de l’Horloge voisine. On prétend qu’elle était surmontée d’une autre cuisine établie sur le même plan. Viollet le Duc pense que les cuisines inférieures communiquant avec la salle Saint-Louis--la grande salle inférieure--devaient servir aux gens du palais, petits officiers et fonctionnaires tandis que les cuisines supérieures, qui ont disparu, communiquant avec la grande salle d’en haut, auraient été affectées au service du roi et aux festins d’apparat donnés dans la grande salle.
Ces cuisines du palais ont beaucoup souffert au commencement du siècle par suite de l’exhaussement du quai, relevé à la hauteur du tablier du Pont au Change pour atténuer la courbe de ce Pont. Cet exhaussement enterra malheureusement les tours; outre ce dommage, il donna au rez-de-chaussée du palais une humidité qui causa des éboulements, des dégradations considérables. Aujourd’hui ces belles cuisines sont encombrées de vieux débris de l’édifice, de moulages divers, de mélancoliques bustes de souverains, et de choses quelconques, parmi lesquelles se voient les morceaux de la table de marbre de la Connétablie, sièges des juridictions des maréchaux de France et de l’Amirauté, jadis placées dans la grande salle, à côté de la fameuse et immense table de marbre dont nous aurons à parler plus loin.
Actuellement on pénètre dans la Conciergerie par une porte ouverte dans les reconstructions nouvelles sur la gauche de la tour de César; on se trouve dans une cour fermée de sévères murailles à contreforts, où une seconde porte dans la muraille à droite donne accès, après de fortes grilles, dans une grande salle voûtée, fortement en contre-bas de la cour et du quai. C’est le _Grand Guichet_, divisé en deux nefs par une file de trois colonnes robustes, à beaux chapiteaux dans les feuillages desquels jouent des animaux et des figures diverses. Parmi ces figures, à l’un de ces chapiteaux, on veut voir Héloïse et Abélard, un homme et une femme lisant.
C’est un beau décor, ce grand guichet, gris et sévère, avec des parties d’ombre profonde et de clair obscur, où s’agitent des silhouettes de gardiens passant dans la zone de lumière des fenêtres à profondes embrasures.
Voici maintenant, dans ces salles gothiques, des souvenirs de la Révolution, d’abord cet escalier dans un angle à côté d’une porte étroite descendant dans les profondeurs où jadis se trouvaient de lugubres cachots. C’est par cette porte que passait Marie-Antoinette pour se rendre de sa prison au Tribunal révolutionnaire. A côté une grande et forte grille laisse entrevoir à travers ses barreaux une longue galerie sombre; cette galerie c’est une des travées de la Grande Salle inférieure, car sous la Grande Salle du palais, celle d’aujourd’hui qui a succédé à la Grande Salle incendiée en 1617 et en 1871, se trouve encore, touchant au grand guichet, la salle inférieure dite salle Saint-Louis, immense vaisseau gothique, ayant survécu aux deux incendies, malgré de graves avaries qui ont nécessité des restaurations. Cette travée enlevée à la salle Saint-Louis, fermée de grilles sur toute sa longueur et aux extrémités, forme ce qu’on appelle la _Rue de Paris_, une galerie dans laquelle on entassa en 1793 jusqu’à deux cent cinquante prisonniers.
La salle Saint-Louis est divisée par trois rangées de piliers et de colonnes en quatre nefs à hautes voûtes ogivales. L’immense vaisseau possède quatre grandes cheminées, une à chaque angle, ainsi qu’un bel escalier, une vis de pierre tournant dans une sorte de tourelle entièrement ajourée et montant à la salle supérieure.
Nous ne pouvons donc, avec des traditions confuses et souvent contradictoires, distinguer exactement les constructions de saint Louis de celles de son petit-fils Philippe le Bel, celui-ci ayant entrepris des remaniements importants au palais de son aïeul, et construit ou achevé des parties considérables.