Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs
Part 3
Le 27 novembre 885 la flotte normande apparut. Elle couvrait littéralement la Seine sur une longueur de plus de deux lieues. Sept cents navires à voiles, dragons et serpents de mer suivis d’une foule de barques plus petites, s’avançaient portant de nombreuses machines de guerre et trente mille Normands conduits par le roi de mer Sigfried. Cette grande expédition avait pour objectif, après Paris, le pillage de la Bourgogne que les Normands n’avaient pas encore atteinte. Le spectacle était terrifiant, cette immense quantité de grands navires élevant leurs proues taillées en têtes fantastiques, les plats-bords protégés par des rangées de boucliers, s’avançait en ordre régulier au bruit de mille clameurs, au son des trompes de guerre déchirant l’air, pendant que derrière les boucliers, sur les plates-formes d’avant et d’arrière, la foule des guerriers brandissait haches et lances.
Arrivée sous les murailles de Paris, la flotte s’arrêta. Sigfried demanda une entrevue au comte et à l’évêque; il vint avec quelques-uns de ses hommes d’aspect sauvage et farouche, aux armes et aux casques étranges, grands gaillards blonds au teint recuit par le hâle des mers. Il réclamait le passage en haute Seine pour son expédition, c’est-à-dire la rupture du Grand Pont, promettant de respecter la ville et les biens des Parisiens. La proposition fut repoussée et tout aussitôt les Normands se préparèrent à l’attaque.
Dès le lever du jour le lendemain, les navires embossés le plus près possible de la Cité, les bandes normandes descendues à terre commencèrent l’attaque. Au milieu du plus effroyable fracas, les tours se couronnèrent de défenseurs, les flèches volaient par tous les créneaux, les machines placées en grand nombre aux bons endroits du rempart faisaient siffler les traits ou ronfler les grosses pierres, sur les assaillants qu’animait le beuglement des grandes trompes de guerre. Le plus chaud de l’affaire fut à l’assaut de la tour défendant le Grand Pont, sur la rive droite; le gros des Normands s’efforçait de la démolir ou de l’escalader malgré la grêle des projectiles lancés du pont et de la tour.
L’évêque Gozlin combattait ici avec son neveu Ebble, abbé de Saint-Germain des Prés, avec le comte Eudes, Robert, son frère, et le comte Ragenaire. Les pertes furent grandes des deux côtés, mais les défenseurs de la tour recevaient sans cesse du secours par le Grand Pont. L’évêque Gozlin, parmi eux, fut atteint par une flèche normande, sa blessure était légère heureusement et la défense n’en fut pas troublée. Quand la nuit vint, la tour semblait si bien une ruine que les Normands comptaient n’avoir plus qu’un effort à faire le lendemain pour l’enlever, mais les assiégés employèrent la nuit à la réparer, et le soleil levant la montra plus forte, ses brèches bouchées, ses crénelages rétablis et sa plate-forme surmontée d’un nouvel étage de charpente.
Les Normands furieux se ruèrent de nouveau sur l’amas de ruines remplissant le fossé; parmi les décombres, ils sapèrent la base de la tour. Celle-ci, par tous ses créneaux, ruisselait de poix enflammée et d’huile bouillante. Les Normands écrasés par les pierres, brûlés par le feu, s’obstinèrent; on vit ceux que l’huile brûlait, que la poix enflammée transformait en torches allumées, s’efforcer de se dégager de la mêlée pour se précipiter à la Seine. L’attaque ne cessait pas. Aux malheureux blessés sortant de la fournaise et nageant vers leurs navires, les femmes accompagnant l’expédition, les danoises restées à bord, criaient des injures pour les relancer au combat.
Mais quelques-uns des Normands attachés à la tour avaient pu creuser dans la muraille une galerie de sape, où ils se trouvaient à l’abri et qu’ils étançonnaient au fur et à mesure avec des pièces de bois. Cette mine bien préparée, ils la remplirent de fascines et de fagots enduits de goudron et y mirent le feu. L’étançonnage brûla, la tour ne s’écroula pas comme s’y attendaient les assaillants, mais il apparut un trou noir, une large ouverture dans la muraille. Les Normands, quand la fumée se fut dissipée, se jetèrent sur ce trou au fond duquel se massaient rapidement les Parisiens pour les recevoir. Le danger était terrible; heureusement un moyeu de roue lancé du haut de la tour sur la masse serrée broya bon nombre des assaillants et fit reculer les autres. Les défenseurs de la tour, vivement, travaillèrent à boucher la brèche, pendant que les Normands accumulaient sur ce point des matières enflammées. La tour disparut dans la flamme et dans la fumée, quand tout fut brûlé, elle reparut noircie mais debout, toujours chargée de défenseurs, avec la bannière de la ville flottant sur sa plate-forme. Le combat dura ainsi jusqu’à la nuit, soutenu vigoureusement par les assiégés malgré leurs pertes.
L’attaque contre la vaillante tour ne se renouvela pas le lendemain. Des remparts, on vit les Normands, renonçant à l’espoir d’enlever la ville par un coup de main, s’installer à terre pour un siège régulier. Ils établirent autour des ruines circulaires de Saint-Germain le Rond, plus tard l’Auxerrois, un vaste camp fortifié par des retranchements de pierres et de terre. Pendant que s’exécutaient ces travaux, des colonnes de pirates se lançaient dans toutes les directions, ravageant les alentours de la ville, passant leur fureur sur les malheureux qu’ils pouvaient atteindre et sur les villages et hameaux rencontrés, ramenant le butin et les approvisionnements à leur camp.
C’était donc un siège en règle que la Cité allait avoir à subir. On vit alors les Scandinaves, ces pirates dont la tactique ordinaire consistait à se jeter rapidement sur les villes ouvertes ou peu fortes, pour les emporter d’un élan, reprendre les traditions de la guerre savante, se plier à toutes les lenteurs et à toutes les difficultés d’une attaque régulière, les cheminements à couvert, la sape des murailles, la construction des catapultes, béliers, tours roulantes, etc... Des corps normands continuaient leurs massacres au loin; pendant ce temps, au camp de Saint-Germain l’Auxerrois, les assiégeants construisaient trois hautes tours, faites de grands chênes équarris et montés sur seize roues, pouvant contenir une soixantaine d’hommes armés, et terminées par une plate-forme couverte sur laquelle se manœuvrait un engin battant les crénelages de l’assiégé.
Ces tours roulantes, presque achevées, allaient pouvoir être mises en mouvement et s’avancer contre la tête de pont lorsque les assiégés réussirent à les incendier. Renonçant à en recommencer la construction, les Normands fabriquèrent une quantité de grands pavois de cuir pouvant chacun abriter cinq ou six hommes.
Le 20 janvier 886, après deux mois de siège, ils tentèrent un nouvel assaut. Tous les engins en cercle autour de la forteresse du pont entrèrent eu jeu et l’accablèrent de projectiles divers, énormes pierres, javelots et balles de plomb grêlant sur les plates-formes. Couverts de leurs grands pavois comme les légions romaines faisant la tortue, les Normands s’élancèrent à l’escalade de la tour, pendant que sur la Seine les barques attaquaient le pont des deux côtés, les Normands ayant porté par terre, de l’autre côté de l’obstacle un certain nombre d’embarcations légères. S’ils pouvaient réussir à emporter ce pont par lequel se renouvelaient les défenseurs de la tour, ils comptaient bien que celle-ci ne tarderait pas à succomber.
Les intrépides défenseurs, cette fois encore eurent le dessus, et l’attaque fut repoussée. Les Normands employèrent la journée suivante à essayer de combler les fossés de la tête du pont en y jetant pêle-mêle de la terre, des fascines, des arbres, des animaux et enfin de malheureux captifs, qu’ils égorgeaient au bord du fossé à la vue des assiégés pour ébranler leur courage. L’évêque Gozlin, indigné de la cruauté des barbares, dit la chronique d’Abbon, moine de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, témoin oculaire du siège, perça même d’une flèche un des égorgeurs de ces malheureux prisonniers.
Le fossé à peu près comblé, les Normands ont pu avancer trois béliers qui battent la tour sur chacune de ses faces, mais les défenseurs les gênent ou les détruisent avec de grosses poutres garnies de fer. La tour résiste toujours, les béliers ne l’ébranlent pas, ses mangonneaux bien manœuvrés répondent aux engins de l’attaque. Alors les Normands essaient d’autre chose, ils entassent sur trois de leurs plus gros navires des matières inflammables, des arbres entiers et y mettent le feu, traînant à la corde jusqu’au pont ces trois brûlots, au grand émoi des défenseurs qui cette fois se croient bien perdus, mais des masses de pierres coulées en avant des piles arrêtent heureusement les nefs incendiaires qui brûlent sans endommager les poutres.....
Il s’ensuivit, après ces assauts obstinés, une semaine plus tranquille sur le point attaqué. Les Normands, pour se consoler de leurs échecs successifs, incendiaient les faubourgs de la rive gauche ou reprenaient leurs courses au loin. Un événement se produisit, heureux d’abord, une crue de la Seine vint gêner les opérations des assiégeants. Au bout d’une semaine cette crue devint une véritable inondation qui dans sa violence emporta le Petit Pont réunissant la cité à la rive gauche. Ceci pouvait être fatal à la pauvre ville; désormais la tour du Petit Pont, qui faisait le pendant de celle du Grand Pont si opiniâtrement attaquée et défendue, restait isolée sur la rive gauche sans communication possible avec la ville.
A la vue des charpentes du pont culbutées par les eaux, brisées et emportées, les assiégeants poussèrent des cris de joie et se lancèrent aussitôt à l’attaque de ce poste désormais perdu.
Les Normands après quelques péripéties poussèrent jusqu’au pied de la tour un chariot rempli de paille à laquelle ils mirent le feu; l’incendie, remplissant la tour de flammes et de fumée, gagna les charpentes, brûla les planchers et la rendit bientôt intenable; ce n’était plus qu’un immense bûcher qui flambait devant la ville impuissante. Les défenseurs de la tour durent l’évacuer et se réfugièrent sur un fragment du pont resté accroché à la muraille. Sur cet étroit espace, enveloppés dans les tourbillons de fumée, accablés par une grêle de traits des Normands, ils n’étaient plus que douze, douze vaillants, dont le moine Abbon nous a conservé les noms: Hérivée, Hermanfroy, Hérilang, Odoacre, Herric, Arnold, Solies, Gerbert, Uvidou, Harderard, Eimard et Gosswin.
Comme ils allaient tous périr par le feu ou par les flèches, les Normands leur crièrent de se rendre, leur promettant la vie sauve. Aucun secours n’était possible, aucun espoir ne leur restait, les douze firent signe qu’ils se livraient, comptant seulement être mis à rançon. Mais à peine sur la rive au pouvoir des Normands, ceux-ci les massacrèrent; un seul allait être épargné, Hérivée, qui les avait frappés par sa haute mine et la beauté de ses armes; ils le prirent pour un chef considérable et pour celui-là parlèrent de rançon, mais Hérivée, dans la fureur qui l’animait, se jeta sur eux quoique désarmé et les força par ses injures à lui faire partager le sort de ses compagnons.
Après ce terrible épisode le siège traîna en longueur. Sans doute l’inondation empêcha les Normands de prendre pied dans l’île et de profiter du désastre du Petit Pont. Un corps nombreux des assiégeants s’en alla ravager le pays entre Seine et Loire, les autres continuaient le siège ou plutôt le blocus que des sorties des Parisiens venaient souvent troubler. Une sortie du vaillant abbé de Saint-Germain Ebble, neveu de l’évêque Gozlin, s’attaqua au camp assiégeant de Saint-Germain l’Auxerrois, mais Ebble, après y avoir mis le feu, fut repoussé par les masses Normandes.
Enfin au mois de mars, après quatre mois de siège, un secours arriva aux Parisiens, le duc de Saxe Henri, envoyé par Charles le Gros avec un corps de troupes, tomba une nuit sur le camp normand en même temps que les Parisiens l’attaquaient de l’autre côté. Le but du duc de Saxe n’était que de ravitailler Paris; son convoi de vivres entré, il se retira. Les Normands attribuant cette belle résistance des assiégés à la présence parmi eux d’Eudes, comte de Paris, lui tendirent un piège. Feignant de vouloir entrer en pourparlers, leur chef Sigfried demanda une entrevue au comte; Eudes y consentit, mais à peine était-il en présence du chef sur le bord du fossé si vaillamment disputé, que des guerriers, se glissant par derrière, se jetèrent sur lui. Il put heureusement être dégagé par ses compagnons et rentrer dans ses lignes.
Dans cette ville bloquée, remplie de réfugiés entassés, en proie à la famine, des maladies se déclarèrent et sévirent durement; une épidémie emporta de nombreux défenseurs et entre autres le courageux évêque Gozlin. Pour comble, le terrain manquait pour recevoir les morts des petits combats journaliers livrés sous les murailles et ceux de l’épidémie. Dans cette extrémité les Parisiens envoyèrent le comte Eudes auprès de l’empereur Charles le Gros, pour le presser de secourir la ville prête à succomber. L’abbé de Saint-Germain Ebble, neveu de Gozlin, prit après le départ du comte de Paris la direction de la défense. Quelques troupeaux restaient encore aux Parisiens, paissant l’herbe au pied des murailles ou dans les petites îles en avant et en arrière de la cité; on les ménageait et on les gardait soigneusement, car les Normands risquaient souvent des attaques pour enlever ces suprêmes ressources aux assiégés. D’un autre côté, les Parisiens, voyant autour du camp ennemi paître les bestiaux ramenés par les maraudeurs normands, organisaient de petites sorties nocturnes pour essayer de faire quelques prises. Ainsi s’éternisait le siège.
Le comte Eudes revint au bout de quelque temps, perça les lignes des assiégeants et annonça l’arrivée prochaine d’une armée de secours envoyée par l’Empereur. Elle parut au mois de juillet conduite par le même duc de Saxe qui peu de mois auparavant avait déjà une première fois ravitaillé Paris. Mais les Normands l’attendaient, ils avaient couvert le front de leur camp de fosses profondes, recouvertes de branchages et de terre. L’attaque de l’armée impériale échoua devant ces retranchements; le duc Henri, tombé dans une de ces fosses, fut massacré et ses soldats purent à grand’peine reprendre son cadavre avant de battre en retraite à la vue des Parisiens consternés.
Cette retraite fut le signal d’un nouvel assaut donné par les Normands enflammés par leur victoire. Ils faillirent cette fois réussir et le péril fut si grand que, pour animer les défenseurs, les prêtres apportèrent les reliques de sainte Geneviève et de saint Germain sur les points les plus menacés, sous la grêle des flèches, dans la fumée des bûchers allumés par les assaillants au pied des tours, pour incendier leurs étages de bois. Les Normands avaient pris pied dans l’île, ils tenaient déjà quelques portions de rempart et une tour à la pointe du palais; toutes les cloches des églises en cet instant suprême sonnèrent le glas de la ville, mais enfin, cette fois encore, les assiégés pris de rage eurent le dessus, ils massacrèrent tout ce qui avait escaladé les brèches, renversèrent ou brisèrent les échelles et reconquirent la tour perdue. Une sortie désespérée du comte Eudes, profitant du désordre des assaillants, acheva de dégager les murailles.
Et le blocus reprit, et les Parisiens affamés se remirent à guetter du haut de leurs murs l’arrivée d’un secours. Le secours arriva enfin. Cette fois, c’était l’empereur Charles le Gros lui-même qui apparut à la tête d’une armée considérable sur les hauteurs de Montmartre. Les Normands, devant les forces supérieures de l’Empereur, évacuèrent leur camp de Saint-Germain l’Auxerrois et se retirèrent sur la rive gauche pour attendre le combat dans leur retranchement de Saint-Germain des Prés. Mais le petit-fils dégénéré de Charlemagne, au lieu de combattre, préféra encore une fois traiter. Il ouvrit des négociations avec les Normands, ceux-ci consentirent à lever le siège moyennant sept cent livres d’argent et le pillage du diocèse de Sens.
Les Parisiens après le départ de l’empereur refusèrent de reconnaître le traité qui leur imposait la rupture de leurs ponts pour livrer la route de la Bourgogne à la flotte ennemie; quand les Normands essayèrent de forcer le passage, le nouvel évêque Auschéric et l’abbé Ebble les repoussèrent victorieusement.
Cette fois, rebutés par les difficultés d’un siège à recommencer, les Normands prirent un grand parti. Du haut de leurs remparts, les Parisiens assistèrent à un spectacle extraordinaire, ils virent toute l’armée normande en mouvement tirer ses bâtiments à terre à force de bras et d’attelages, et leur faire franchir, en défilant à travers les champs de la rive gauche, un espace de plus d’un lieue, évitant ainsi les ponts et reprenant la Seine au-dessous de Paris pour gagner les pays de Bourgogne.
Les pirates les ravagèrent pendant six mois, puis chargés de leur butin, reprirent le chemin de la basse Seine. Paris les vit encore reparaître, descendant le fleuve maintenant au lieu de le remonter. Nouvelle attaque de la ville qui barre le passage. Repoussés encore, les Normands durent recourir au moyen qu’ils avaient employé six mois auparavant, ils remirent leurs navires à terre et les traînèrent à travers prés et champs.
L’empereur Charles le Gros était mort et le trop vaste empire carolingien avec lui. Dans le démembrement de l’empire en sept royaumes, le vaillant défenseur de Paris, Eudes, élu par les barons, gagna la couronne du royaume de France, bien petit royaume formé de l’ancien duché de France, des pays entre Loire et Meuse. Il avait d’ailleurs à le conquérir contre les Normands qu’il allait trouver presque partout dans ses malheureux états ravagés.
Pendant des années on eut encore à combattre, pour purger les pays de l’intérieur, des petites troupes scandinaves cantonnées sur des points faciles à défendre, cramponnées à des forteresses conquises.
Au Xe siècle, après les avoir rabattus sur la basse Seine, il fallut bien pour en finir se résoudre à leur laisser une part du sol, en leur abandonnant les territoires neustriens qui allaient devenir la Normandie.
La cité de Paris, qui avait conquis un superbe renom dans la longue lutte soutenue par elle, grandit alors rapidement en importance. Elle eut à réparer les désastres de la guerre, à reconstruire ses faubourgs, ses abbayes, ses églises, à restaurer les tours criblées de blessures, ruines croûlantes sur certains points plus maltraités que les autres.
Au moment des invasions, une foule de moines et de prêtres s’étaient réfugiés dans la ville avec les reliques de leurs églises. Ces reliques, les Parisiens prétendirent les garder. Saint Marcel, sainte Opportune, saint Magloire et beaucoup d’autres saints dont on avait mis les dépouilles à l’abri dans la cité, étaient devenus parisiens par le siège. Les églises existantes se partagèrent ces reliques, ou bien l’on éleva en leur honneur de nouvelles chapelles et des monastères dans les faubourgs qui se reformaient rapidement sur les deux rives.
La grande abbaye de Saint-Germain des Prés, qui n’était plus au départ des Normands que décombres amoncelés, sillonnés de fossés et de retranchements au milieu desquels se dressait la base d’un gros clocher, sortit assez lentement de cet amas de ruines. Les quelques moines survivants durent se contenter longtemps d’un asile modeste dans ces décombres; ce ne fut que vers 990 que l’abbé Morard entreprit la reconstruction de l’église.
Bien entendu, le premier soin des Parisiens en réparant la muraille de la Cité avait été de relever les défenses des deux ponts qui avaient subi tant d’assauts acharnés et dont l’une avait été complètement ruinée. On ne sait rien sur ces deux têtes de pont jusqu’à une nouvelle reconstruction encore, au commencement du XIIe siècle.
Elles eurent un siècle après les Normands la visite de l’empereur d’Allemagne Othon. Le roi des Francs Lothaire, l’avant-dernier des Carolingiens qui avait réoccupé le trône après la mort d’Eudes, le défenseur de Paris contre les Normands, avait failli surprendre Othon au milieu d’un festin dans son palais d’Aix-la-Chapelle, et celui-ci venait lui rendre sa visite dans sa capitale. En 978, une armée de soixante mille Germains ravagea la Champagne et parut sous Paris défendu par le duc de France Hugues Capet, descendant du roi Eudes et possesseur direct de Paris, abbé laïque ou plutôt propriétaire des grandes abbayes de Saint-Germain des Prés et de Saint-Denis, et depuis longtemps presque aussi roi que Lothaire.
Othon avait juré de faire chanter sur les hauteurs de Montmartre un tel Alleluia qu’il serait entendu de Notre-Dame. Les soixante mille Saxons, Lorrains et Flamands d’Othon entonnèrent le formidable Alleluia promis, puis descendirent donner l’assaut à la ville, c’est-à-dire certainement à la forteresse défendant le grand pont, au Grand Châtelet. Ils ne l’enlevèrent pas plus que les Normands; tout ce que put faire l’empereur de Germanie, ce fut, après l’assaut, de brûler quelques rues des faubourgs non défendus et d’aller frapper de sa lance la porte de la forteresse.
Le duc de France Hugues Capet habitait le palais de la Cité, la vieille demeure des magistrats romains où avaient passé les rois mérovingiens. En 987, à la mort du fils de Lothaire Louis V, le grand vassal reçut ou prit la couronne. Son fils le roi Robert fut un des grands bâtisseurs de Paris.
Peu après l’an mille, après ce passage difficile où le populaire, selon une croyance répandue partout, attendait la fin du monde, il fit restaurer le palais de la Cité, jetant bas les restes ébranlés des vieilles tours romaines et mérovingiennes, les reconstructions ou adjonctions diverses, les étages de bois, pour refaire ou arranger le tout sur des données nouvelles.
Ce palais roman du roi Robert, château fort semblable probablement à ceux de ce temps dont il reste d’assez grands débris pour qu’il soit possible d’en préciser l’image, ne dura pas longtemps; il dut à son tour, moins de deux siècles après, disparaître pour être remplacé par le palais de saint Louis et de Philippe le Bel. Il avait sa chapelle Saint-Nicolas que saint Louis jeta bas pour édifier l’admirable joyau de la Sainte-Chapelle, parvenu jusqu’à nous à travers tant de vicissitudes. Le roi Robert, dit le Pieux, était aussi Robert l’excommunié, interdit par l’Église pour avoir épousé sa cousine Berthe, qu’il fut obligé de répudier après des années de luttes, pendant lesquelles le malheureux roi, traité comme un pestiféré, se voyait refuser l’entrée des églises. En face du palais existait déjà la petite église Saint-Barthélemy; souvent, rapporte la légende, Robert y vint suivre les offices dans la rue, agenouillé sur le seuil.
La puissance morale de l’Église à cette époque était immense; elle savait aussi faire respecter ses droits seigneuriaux, ses fiefs particuliers et les défendre avec les armes spirituelles ou temporelles, suivant le cas,--on l’a bien vu au siècle suivant lors de l’établissement des communes dans les villes des évêques, à Beauvais, Laon ou ailleurs. La petite aventure arrivée sous l’un des successeurs de Robert, le roi Louis le Jeune, bien que de son temps l’autorité royale considérée comme supérieure à celle de tous les barons, possesseurs réels des fiefs du domaine, se fût affermie notablement, montre que l’Église savait aussi maintenir ses droits temporels contre les rois.