Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs
Part 32
En 1599, on parvint à terminer toute la partie sur le petit bras et l’on se mit aussitôt avec ardeur aux piles du grand bras. Il fallait beaucoup d’argent, on le trouva en faisant d’abord contribuer les provinces de Bourgogne, Champagne, Picardie et Normandie, sous prétexte qu’elles avaient intérêt à l’achèvement du pont pour le passage de leurs marchandises, et ensuite en affectant aux travaux le produit d’un impôt sur le vin des bourgeois de Paris, impôt destiné primitivement à doter la ville de nouvelles fontaines.
En 1603, les travaux étaient assez avancés pour que l’on pût, au moyen de passerelles établies sur les arches non terminées et de planches jetées sur les derniers vides, traverser le Pont-Neuf dans toute sa longueur. Les Parisiens qui attendaient leur grand pont avec impatience se risquaient volontiers à tenter le passage et plus d’un s’était rompu le col en chavirant du haut de ces planches dangereuses sur les piles ou dans la rivière.
Le Béarnais voulut opérer de la même façon la traversée du fameux Pont, on lui objecta les accidents arrivés précédemment aux imprudents. «Ceux-là n’étaient pas rois!» répondit-il, et le 20 juin 1603, il passa le Pont-Neuf du quai des Augustins au Louvre.
Il fallut encore trois années de travail complètes pour achever en son entier le Pont-Neuf. En 1607, tout était terminé, la physionomie de la cité se trouvait profondément modifiée. Les deux piles de Bussy et de la Gourdaine, avant-garde de la grande île, n’existaient plus, elles avaient été taillées, régularisées, rehaussées et soudées à la Cité, de façon à constituer au milieu du Pont-Neuf un terre-plein qui divisait celui-ci en deux parties.
Le quai méridional de l’île, quai des Orfèvres, allant du Pont-Neuf au pont Saint-Michel, exécuté sous Henri III, avait son pendant par un quai sur l’autre côté dit quai du Grand Cours d’eau, de l’Horloge ou des Morfondus, allant du Pont-Neuf au pont au Change.
Entre la vieille maison des Etuves et le milieu du Pont-Neuf à la pointe des îles amalgamées il était resté un grand terrain vague qui fut concédé par Henri IV en toute propriété, moyennant un cens d’un sol par toise, au président Achille de Harlay, à charge de faire bâtir sur un plan donné, autour d’une place en forme de triangle, une série de maisons symétriques en briques, séparées par des pilastres de pierre. La place commencée immédiatement reçut le nom de place Dauphine en l’honneur du Dauphin Louis.
Le Pont-Neuf, en arrivant sur la rive gauche, se heurtait aux murailles du couvent des Augustins; il n’y avait pas de rue entre le couvent et la tour de Nesle, il fallait pour ouvrir un débouché au Pont-Neuf couper à travers les dépendances du couvent, renverser l’hôtel des abbés de Saint-Denis, grande et solide construction soutenue de contreforts, et supprimer divers bâtiments et jardins. Une compagnie se chargea de l’entreprise. Les difficultés vinrent de la part des Augustins qui refusaient leurs terrains; ils ne cédèrent que sur de bonnes conditions: indemnité évaluée par une commission, construction d’un passage sous le sol de la rue pour faire communiquer leurs propriétés, et divers avantages. Comme ils ne se décidaient qu’en rechignant et qu’ils présentaient au roi quelques dernières observations sur la réduction de leur jardin et la perte de leurs légumes: «Ventre Saint-Gris, mes frères! dit le Béarnais, l’argent que vous retirerez des maisons que vous bâtirez sur cette rue nouvelle vaudront bien des choux!» De fait, les Augustins bâtirent sur la rue, trouvèrent bientôt la spéculation avantageuse, et tirèrent jusqu’à la fin du dernier siècle de bons revenus de leurs maisons.
La rue Dauphine se heurtait à la muraille de la ville à la hauteur de la rue Mazet actuelle, ancienne rue Contrescarpe-Saint-André, près de la porte Bussy. On ouvrit dans cette muraille une nouvelle porte qui s’appela la porte Dauphine et dura jusqu’en 1673.
Dans les premiers projets, le Pont-Neuf devait comme les autres ponts porter deux lignes de maisons; des caves avaient déjà été préparées dans les piles, le directeur de la Samaritaine sous Louis XIII occupa longtemps une de ces caves qu’il avait encore agrandie. Henri IV, en reprenant les travaux, voulut que le pont fût libre et décida qu’il n’aurait point de maisons. De même des portes monumentales aux extrémités avaient été étudiées, ainsi qu’une garniture de statues royales sur les demi-lunes, mais ce projet aussi fut abandonné. Le Pont-Neuf se contenta pour décoration de ces demi-lunes sur chaque pile, qui lui donnent une si forte assiette, et de la longue série de mascarons qui soutiennent la corniche saillante, masques d’un beau caractère et presque tous fort curieux. Germain Pilon avait travaillé à ces mascarons du Pont-Neuf; il était en ce temps-là logé à la vieille maison des Etuves du Palais, bâtie au XIIIe siècle et qui devait disparaître dès les premiers travaux de la place Dauphine. Quelques-uns de ces mascarons attribués à Germain Pilon ont été enlevés au moment des restaurations du pont et portés au musée de Cluny.
Enfin Paris l’avait, ce Pont-Neuf que l’on attendait avec tant d’impatience. Ce fut immédiatement la grande artère portant la vie de l’une à l’autre rive, le passage le plus fréquenté, et aussi le rendez-vous des gens de toutes sortes, attirés de ce côté par des raisons diverses, bons bourgeois flâneurs, oisifs divers, petits marchands, charlatans, etc... Ce succès d’ailleurs allait enrayer l’essor des quartiers de l’Est et empêcher le centre aristocratique de la ville de se fixer définitivement vers la Place Royale en train de se bâtir.
Tout de suite pour profiter de la vogue du pont, des marchands étaient accourus, y avaient installé de petites boutiques dans les demi-lunes, des étalages divers un peu partout, et avec ces marchands, des arracheurs de dents, de petits charlatans vendant poudres de mort aux rats et onguents propres à guérir tous les maux.
Les traîneurs de rapière, chercheurs d’aventures, vieux débris des guerres civiles ou gentilshommes attirés de tous côtés vers Paris, bretteurs et raffinés de cour, n’étaient pas les moins nombreux. C’était l’époque où la fureur des duels était telle que pour la plus petite vétille.....
... pour rien, pour le plaisir...
les épées sortaient du fourreau et jetaient sur le carreau, en jeunes cavaliers, en vaillants gentilshommes, de quoi équivaloir à la consommation d’une bataille rangée tous les ans.
L’année même où, le pont terminé, Henri IV entreprenait la transformation des deux îlots rattachés à la Cité, eut lieu, sur le nouveau terre-plein du Pont-Neuf, une rencontre qui fit grand bruit pour sa funeste conclusion. Deux jeunes et valeureux gentilshommes, fort bien en cour, les sieurs Villemot et Fontaines, avaient eu une vive altercation pour un coup discuté au jeu de paume. La querelle devait amener une rencontre. On prit rendez-vous pour le lendemain sur le terre-plein du pont. Le roi ayant eu vent du combat projeté envoya des exempts garder chez eux les adversaires. Par malheur, ils purent s’échapper et courir au rendez-vous. Villemot arriva le premier sur le terrain à cheval, et ne fut pas sitôt planté sur la berge qu’il vit déboucher Fontaines également à cheval, aussi bien disposé que lui.
On connut les détails par le valet de Villemot qui avait suivi son maître. Les deux adversaires se saluèrent fort courtoisement.--Bonjour, monsieur, si matin! dit Fontaines. Après un échange de politesses, ils sautèrent tous deux à terre et mirent flamberge au vent. L’affaire ne traîna pas, «ils ne se tirèrent que trois coups d’épée dont ils tombèrent tous deux morts à terre, Fontaines à la renverse et Villemot sur les dents». Tous les coups avaient porté. Chacun des combattants présentait les mêmes blessures, à la gorge, à la poitrine et au côté. Il n’y avait plus qu’à les mettre en terre. «Le roy fut extrêmement fasché de cet accident et dit qu’il avait perdu deux hommes qui eussent pu rompre une bataille.»
Précédemment, le pont n’étant pas encore achevé, Henri IV avait failli l’inaugurer assez mal: comme il y passait à cheval à un retour de chasse, en décembre 1605, un homme l’avait saisi par son manteau et violemment tiré en arrière en le menaçant de le tuer. L’homme arrêté par les gardes fut trouvé porteur d’un poignard, mais on le reconnut vite à ses discours pour un fou, ce qui le sauva de la potence.
La colonie de voleurs étrangers installée au Pont-Neuf ou aux environs sur les terrains en transformation, avait fini par montrer une audace telle qu’il avait bien fallu en venir à des mesures rigoureuses: on fit des rafles de ces bandits, on en pendit un bon nombre et enfin, un beau jour, on chargea le reste de ceux que l’on avait pris sur des bateaux bien garnis d’archers pour les renvoyer au delà de la mer, aux pays d’où ils étaient venus. L’Estoile fait aussi mention du départ de tous ces mendiants et malfaiteurs, mais ne dit pas ce que devinrent les nefs chargées de toute cette gueuserie.
Paris conservait encore assez de voleurs nationaux, qu’après les gueux étrangers on se mit à pourchasser sérieusement aussi. Les simples vagabonds et mendiants avaient leurs diverses cours des Miracles, les antres consacrés, où ils rentraient le soir, leur récolte faite et dont le nettoyage ne fut entrepris que plus tard sous Louis XIV. A l’exemple de ces mendiants organisés par confréries sous l’autorité d’un chef suprême, _le grand Coesre_, les voleurs proprement dits formaient aussi des sociétés organisées, reconnaissant des autorités particulières. Ces voleurs avaient divers lieux de réunion, notamment sur la rivière, vers le Port au Foin, c’est-à-dire, suivant les uns, vers la Grève où se trouvait le port au blé, suivant les autres sur les berges avoisinant le Pont-Neuf, entre la place des Trois-Marie et la valle de Misère.
L’Estoile rapporte qu’il existait chez ces voleurs une juridiction organisée pour juger les affaires entre coupe-bourses et les méfaits contre la corporation. Dans un bateau sur la rivière se tenaient les plaids et audiences de cette justice qui condamnait à l’amende, à des peines corporelles et à la mort; les sentences s’exécutaient dans un autre bateau annexe du tribunal, on y fouettait les uns, les condamnés à mort y étaient poignardés et jetés à la rivière.
En 1609, le prévôt Defunctis put saisir un des principaux de ce tribunal de voleurs, et le fit pendre haut et court au Port au Foin, devant l’endroit où il avait exercé lui-même sa parodie de la justice.
Pour quelques-uns de pendus le royaume des larrons ne tomba point, il ne resta pas moins dans Paris un incroyable nombre de voleurs et filous de toute importance qui faisaient du Pont-Neuf un des champs principaux de leurs exploits. Vols en plein jour, menues filouteries, bourses coupées, manteaux enlevés, désordres plus graves aussitôt la nuit venue, guet-apens, assassinats, entraient dans les habitudes journalières du Pont-Neuf. Défendre son manteau ou sa bourse quand on était attaqué, c’était risquer sa vie.
On avait eu beau décréter que tous les vagabonds et truands qui dormaient le jour sur le terre-plein, à l’ombre du cheval de bronze, et qui se transformaient en voleurs dès la nuit venue, devraient évacuer le Pont-Neuf dès six heures du soir, sous peine, s’ils étaient pris par le guet, d’être envoyés en prison ou à la potence, ils se moquaient des arrêts. On accusait même les archers du guet d’être de connivence avec eux et de recevoir, pour leur laisser le champ libre, une part dans le produit de leurs opérations.
Au trouble apporté dans la vie de Paris par ces malandrins qu’on appelait les _officiers du Pont-Neuf_, terreur du bon bourgeois tranquille, se joignaient d’autres non moins graves désordres. Turbulences de pages et d’écoliers, attroupements de laquais, pillards non moins que les voleurs de profession, et amusements étranges de gentilshommes.
Il n’y a pas une estampe représentant le Pont-Neuf au cours du XVIIe siècle sans que l’on n’y voie en quelque point, parmi l’encombrement des piétons, des cavaliers et des carrosses, des gens en train de ferrailler, au milieu d’un groupe que des archers font semblant d’avoir de la peine à percer pour venir séparer les combattants. On se rencontrait ici, à ce rendez-vous de tout Paris, on se heurtait entre ennemis, et les flamberges aussitôt de jaillir des fourreaux. Il y avait aussi des combats pour rire et l’on cite, en 1606, un combat à coups de boules de neige entre M. de Vendôme et ses amis, où l’un des combattants fut gravement blessé d’une pelote de neige enveloppant un caillou.
Il devint de mode parmi les jeunes cavaliers de s’en aller le soir, au sortir des cabarets, s’amuser sur le Pont-Neuf à voler les manteaux des bourgeois. C’était, paraît-il, Gaston d’Orléans qui avait mis en train ces petits divertissements. Plaisirs raffinés, mais dangereux, car les choses ne se passaient pas toujours sans coups de bâton ou estocades, quand les volés ne se voulaient pas laisser faire. Si le guet venait par hasard, on le rossait, ou l’on fuyait si l’on ne se trouvait pas en nombre.
Un soir, le comte de Rochefort, avec le comte d’Harcourt, le chevalier de Rieux, et quelques amis, après une partie de débauche, voulurent terminer la fête par une partie de «volerie» sur le Pont-Neuf. La compagnie se mit à l’œuvre. Rochefort et Rieux, qui avaient fortement bu, escaladèrent le piédestal de la statue de Henri IV et s’installèrent sur la croupe du cheval de bronze pour jouir du spectacle en toute tranquillité. Le divertissement marchait bien, les gentilshommes tire-laines avaient déjà enlevé cinq ou six manteaux, lorsqu’un des bourgeois détroussés s’avisa de requérir le guet.
Les archers arrivèrent en force, les gentilshommes aussitôt de détaler. Rochefort et Rieux voulurent en faire autant, mais ce dernier descendit trop précipitamment du cheval de bronze et se cassa la jambe. A ses plaintes le guet accourut et le ramassa. Rochefort, perché près du grand Henri, fut descendu par les archers et mené avec son ami aux prisons du Châtelet, où leur affaire faillit mal tourner pour eux, la peccadille n’étant point du goût du grand cardinal.
Depuis 1614, la statue équestre du roi Henri s’élevait sur le môle ou terre-plein du Pont-Neuf. Cette statue fameuse n’avait pas été érigée là sans peine, bien des aventures lui étaient arrivées avant son érection, et ces aventures peut-être exagérées, ont donné lieu à plusieurs versions. D’après la version la plus accréditée, rapportée par tous les anciens historiens de Paris, la monture de Henri IV, le _cheval de bronze_, serait une monture d’occasion ayant été exécutée à Florence par le sculpteur Jean de Bologne, pour porter la statue de Ferdinand, grand-duc de Toscane.
A la mort de Ferdinand, le cheval seul étant terminé fut offert ou vendu à la régente Marie de Médicis pour la statue qu’elle avait l’intention d’ériger au feu roi. On embarqua donc le cheval de bronze à Livourne, sur un bâtiment qui traversa la Méditerranée, prit le détroit de Gibraltar, et put arriver après une navigation mouvementée jusqu’en vue de la Normandie. Là le bâtiment fut jeté à la côte par la tempête.
Le cheval de bronze était au fond de la mer. Il y resta un an; enfin on put après beaucoup de peines et d’efforts le retirer et le faire porter par un autre navire jusqu’au Havre-de-Grâce. En mai 1614, nouveau transbordement sur un bateau qui remonta la Seine et l’apporta jusqu’au piédestal où il fut érigé tout seul en attendant le cavalier.
La monture resta ainsi pendant plusieurs années, dit-on, ce qui expliquerait l’habitude conservée après l’achèvement du monument, de l’appeler toujours _le cheval de bronze_.
D’après la seconde version, le cheval et le cavalier auraient été exécutés en même temps à Florence par Jean de Bologne et son élève Pierre Tocca, et la statue complète embarquée à Livourne. L’histoire du naufrage serait authentique, l’événement eut lieu non point en vue des falaises normandes, mais en Méditerranée sur les côtes de Sardaigne.
Cheval et cavalier avaient donc séjourné au fond de la mer, tous deux furent érigés en grande cérémonie en 1614, sur le piédestal non encore achevé, et qui attendit longtemps encore les quatre esclaves enchaînés, destinés à être placés aux quatre angles. Le monument ne fut bien complet qu’au milieu du siècle quand on eut entouré la statue d’une grille. Si cette grille protectrice avait isolé le piédestal dès le commencement, l’aventure de Rochefort et Rieux n’eût pas été possible.
Un autre monument aux abords du Pont-Neuf vint dès ses premiers ans ajouter un trait à sa physionomie déjà si pittoresque. C’est la Samaritaine qui vécut deux siècles et dont le souvenir survit encore dans un établissement de bains, surmonté d’un palmier de zinc bien peu décoratif.
En 1603, un mécanicien flamand, nommé Lintlaër, proposa au roi l’établissement d’une machine destinée à fournir d’eau potable le Louvre et les Tuileries, trop souvent réduits à la portion congrue; il s’agissait de construire sur pilotis un grand moulin en avant du Pont-Neuf presque en travers de la deuxième arche de la rive droite; malgré l’opposition du prévôt des marchands basée sur la gêne ainsi apportée à la navigation, la pompe fut construite en quelques années.
C’était primitivement comme une grande maison à pans de bois, portée sur d’énormes poutres sous lesquelles tournaient deux immenses roues de moulin; l’édifice avait deux étages, plus un grand toit aigu à deux rangs de lucarnes. La face tournée vers le Pont-Neuf fut décorée des figures en bronze doré de Jésus-Christ et de la Samaritaine, près de la vasque d’une fontaine où coulait une nappe d’eau sortant de la bouche d’un mascaron. Au-dessus s’élevait une tourelle avec une horloge astronomique indiquant le cours des astres et les signes du zodiaque, avec un petit _clocheteur_ sonnant les heures et un carillon qui jouait différents airs à la grande joie des Parisiens.
La Samaritaine jouit tout de suite d’une grand popularité et son Jacquemart, que l’on venait entendre sur le pont, devint un personnage à qui tous les faiseurs de libelles et de pasquils firent endosser épigrammes, couplets satiriques et pamphlets.
La Samaritaine dans le cours de son existence subit quelques restaurations ou reconstructions, on la restaura sous Louis XIV avec plus de prétention à la magnificence; elle y perdit du pittoresque, le toit était remplacé par une terrasse, le Jacquemart était supprimé, le groupe de la Samaritaine se trouvait plus luxueusement arrangé. A côté de la tourelle au carillon, on voyait un cadran anémonique surmonté d’une Renommée tournante.
Vers 1714, la Samaritaine subit une reconstruction totale, jusqu’aux pilotis mêmes qu’il fallut en partie renouveler; le bâtiment eut trois étages, avec, au milieu de la façade donnant sur le pont, un avant-corps cintré abritant le fameux groupe. M. Edouard Fournier nous apprend que le célèbre canon du palais royal faillit être placé sur la terrasse de la Samaritaine en 1777 pour accompagner le carillon à midi sonnant.
Les derniers jours de la Samaritaine, après deux siècles de gloire, furent tristes. Quand vint la révolution, elle était déjà fort délabrée, son carillon se tut, il fut même un instant question de l’envoyer à la fonte comme les statues du Christ et de la Samaritaine qui disparurent alors.
L’édifice échappa encore provisoirement à la démolition parce que l’on y plaça un poste de garde nationale. En 1813, sa perte fut consommée, le bâtiment si fameux qui pendant deux siècles avait, n’en déplaise à Mercier qui le qualifie de _petit vilain bâtiment carré_, fait l’ornement de ce point de Paris et donné par son carillon chantant un supplément de gaîté à cet endroit remuant et bourdonnant, fut impitoyablement démoli.
N’oublions pas une des particularités de son histoire, cette pompe pittoresque était officiellement intitulée _château de la Samaritaine_, et comme château elle avait un gouverneur nommé par le roi, le plus souvent un gentilhomme, un écrivain ou un artiste, qui ajoutait au bénéfice de sa sinécure un logement admirablement placé qu’il pouvait occuper ou louer.
Dès les commencements du Pont-Neuf, des petites boutiques et des marchands ambulants s’étaient installés tout le long des parapets, moyennant un petit droit qui revenait aux valets de chambre du roi. Les estampes du temps nous y montrent libraires, bouquinistes et marchands de gravures dont le commerce au temps de la Fronde est des plus prospères.
C’est là, sous la Samaritaine, que l’on vend libelles et pamphlets, écrits satiriques, et cela devient une cause permanente de désordres et de bagarres. On y chansonne les gens et les événements du jour, les princes, la cour ou le Mazarin, on s’y houspille, on s’y bat avec les archers. Le Pont-Neuf alors a une vogue inouïe. Tout y passe, tout y commence, émeutes et révolutions, tout y finit en placards, en brocards ou en chansons.
Rendez-vous des charlatans, Des filous, des passe-volans, Pont-Neuf, ordinaire théâtre Des vendeurs d’onguent et d’emplâtre, Séjour des arracheurs de dents, Des fripiers, libraires, pédants, Des chanteurs de chansons nouvelles, D’entremetteurs de demoiselles, De coupe-bourses, d’argotiers, De maîtres de sales métiers, D’opérateurs et de chimiques Et de médecins purgitiques De fins joueurs de gobelets, De ceux qui rendent des poulets...
Ces vers du poète Berthaud, si souvent cités parmi ceux qu’inspira le Pont-Neuf, font un tableau complet en raccourci de la population habituelle de notre Pont.
Les charlatans, vendeurs d’orviétan, de baumes souverains, d’eaux merveilleuses, de drogues guérissant tous les maux imaginables, les arracheurs de dents, en foule sur le Pont-Neuf, les uns installés sur des tréteaux avec des musiques, les autres opérant à cheval ou sur des chars richement et bizarrement décorés, tous revêtus de costumes extravagants, ne se contentaient pas tous de leurs boniments plus ou moins fantastiques pour vendre leurs fioles ou leurs pots d’onguents; quelques-uns dressèrent de véritables petits théâtres sur lesquels, pour attirer les badauds, des bateleurs ou des acteurs jouaient des parades au gros sel, des farces d’une extrême liberté, à la grande joie de la foule des oisifs amassés sur le pont, ou des passants qui mettaient deux heures à le traverser de la place des Trois-Maries à la rue Dauphine, en s’arrêtant à tous les tréteaux de ce spectacle perpétuel.
Les plus fameux de ces farceurs et charlatans du Pont-Neuf furent au début Tabarin, Mondor, Brioché, le signor Hieronymo dit l’Orviétan.
C’est sur la place Dauphine toute neuve que l’empirique Mondor, dit le beau Mondor, avait élevé une espèce de théâtre en plein vent sur lequel il vendait des baumes et des opiats pour la guérison des maux de dents. Une estampe d’Abraham Bosse nous le montre en exercice avec ses musiciens et son associé l’illustre Tabarin, chargé de mettre le public en gaîté par mille lazzis, mille inventions joyeuses. Mondor est une sorte de bellâtre pomponné comme un jeune seigneur, Tabarin est un fantoche portant le costume du _Pantalone_ de la comédie italienne. Par sa verve et ses bouffonneries la vente marchait si bien qu’en peu d’années les deux compères firent fortune. Tabarin, enflé par ses écus, quitta Mondor pour acheter des terres et voulut faire le seigneur; ce fut pour son malheur: il eut bientôt sur ses terres, dit M. Ed. Fournier, une fin tragique et fut tué dans une querelle de chasse.