Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs

Part 31

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Les vingt-deux maisons écroulées avec les arches ne furent pas rebâties, de sorte que le pont demeura pour un siècle en deux tronçons irréguliers, une partie chargée de ses étroites et hautes maisons à quatre étages et le reste découvert et libre. En 1788, les vingt-huit ou trente maisons subsistantes furent jetées bas en même temps que celles du pont au Change, et le pont resta comme nous le voyons aujourd’hui, le plus beau pont de Paris après le Pont-Neuf.

Pour les communications de l’île Notre-Dame avec la Cité, l’entreprise Marie jeta sur la rivière un troisième pont praticable aux piétons seulement; celui-ci était en bois, il eut une forme bizarre, imposée par les réclamations du chapitre: il prenait à la pointe du nouveau quartier de l’île Notre-Dame, poussait droit à la rive de la Cité, puis quelques toises avant d’aborder sous les maisons du cloître, il évitait cette rive et par une courbe s’en allait toucher au petit port Saint-Landry.

Le pont Rouge achevé en 1634 fut inauguré par un accident. Il y avait cette année grandes processions jubilaires à Paris, il arriva que trois paroisses se rencontrèrent sur ce pont de bois où la presse et la bousculade furent telles qu’une balustrade céda sur un point. Quelques personnes tombèrent dans la Seine, on crut que le pont s’écroulait et une panique s’ensuivit dans laquelle le nombre des victimes fut grand; on compta une vingtaine de morts, écrasés ou précipités dans le fleuve, et plus de quarante blessés.

Endommagé souvent par les eaux ou les glaces, ce pont fut refait en 1709, et remplacé au commencement de notre siècle par le _pont de la Cité_, en fer, remplacé lui-même en 1842 par une passerelle de fils de fer, décorée d’entrées gothiques à chaque extrémité. Il y a là aujourd’hui le _pont Saint-Louis_ continué vers la rive droite par le _pont Louis-Philippe_.

Une lettre de la Reynie, lieutenant de police, à Colbert, publiée par M. P. Clément dans son livre sur la police sous Louis XIV, donne des détails curieux sur les dangers qui revenaient chaque année pour ces ponts chargés de maisons et habités chacun par des centaines de Parisiens, non du menu peuple, mais bien pour la plupart riches commerçants, changeurs, orfèvres, marchands de tableaux, libraires, parmi lesquels on pourrait citer des noms célèbres, comme le libraire-graveur Geoffroy Tory, qui demeurait vers 1540 sur le Petit-Pont à l’enseigne du Pot Cassé, ou Gersaint, le marchand de tableaux, qui avait boutique très achalandée, sur le pont Notre-Dame avec, en guise d’enseigne, un superbe tableau peint par son ami Watteau.

«Bien que le dégel ait été extrêmement doux, écrit la Reynie le 16 janvier 1777, la rivière ayant grossi elle a fait beaucoup de désordre cette nuit à Paris, par les glaces qu’elle a entraînées. Presque tous les bateaux qui se sont trouvés dans les ports ont été fracassés. Le pont Rouge--(ou pont Barbier, entre les Tuileries et la rue du Bac)--a été emporté ce matin à six heures par la seule glace qui était entre ce pont et le pont Neuf. Il y a encore présentement un grand sujet à craindre pour les autres ponts et surtout pour les pont de la Tournelle et Petit-Pont, pour le pont Marie et pour le pont au Change, parce qu’il s’y est arrêté des montagnes de glaces que ces ponts auront peine à soutenir longtemps, et ils seront infailliblement emportés s’il survient un surcroît d’eau capable de pousser avec quelque impétuosité les glaces qui sont entassées à la tête et au milieu de la rivière d’une manière tellement extraordinaire que le peuple y accourt de tous côtés pour voir ces amas de glace dont l’épaisseur et la quantité ont quelque chose de prodigieux. C’est sur les deux heures après minuit que le plus grand désordre est arrivé, et le bruit a été si grand que tous ceux qui logent sur les ponts et sur les bords de la rivière ont été sur pied et en crainte tout le reste de la nuit. On a appréhendé pour la Tournelle où sont les galériens, et il est vrai que la glace qui s’y est élevée jusqu’au premier étage, par l’effort de celle qui est au-dessous, pouvait donner quelque sorte d’appréhension... Les officiers font ce qu’ils peuvent pour le secours de tous ceux qui en ont besoin...»

Lorsque s’ouvrit la deuxième moitié du XVIIe siècle, le quartier de l’île, dont les quais seuls avaient déjà englouti des sommes considérables, était à peu près achevé, l’île entière était bordée de fastueux hôtels et de magnifiques maisons habitées surtout par la noblesse de robe, par la riche magistrature. Nous pouvons encore aujourd’hui juger de ce que ces habitations purent être en leur beau temps, car elles existent encore presque toutes. Sur les quais d’Anjou, de Bourbon et de Béthune, les portes cochères magistrales, les nobles balcons à mascarons, à splendides ferronneries se succèdent, c’est l’hôtel Lauzun-Pimodan, l’hôtel de Richelieu, habité en sa jeunesse par le maréchal, l’hôtel Denis Hesselin, prévôt des marchands, etc...

La pointe orientale de l’île avait pour ornement les deux plus célèbres de ces hôtels, l’hôtel Lambert et l’hôtel de Bretonvilliers. Celui-ci, construit en 1660 par le financier le Ragois de Bretonvilliers sur les plans de du Cerceau, formait une immense demeure en plusieurs corps de bâtiments réunis par une arcade jetée par-dessus la rue de Bretonvilliers. L’hôtel Bretonvilliers a disparu, morcelé, puis démoli, il n’en est resté que des débris et le pavillon de l’Arcade.

Le fisc toujours détesté, et si justement alors avec le système des fermes, logeait ici à la fin du siècle dernier, l’hôtel de Bretonvilliers renfermait les bureaux de la ferme générale: «On ne saurait, dit Mercier, passer devant cet hôtel sans un petit frissonnement, car c’est là que les fermiers généraux ont placé leur antre. Là ils étudient l’art de donner au pressoir du sang du peuple, une force plus comprimante...»

Son voisin l’hôtel Lambert continue à ouvrir magnifiquement la perspective des belles constructions du quai d’Anjou. Son constructeur fut M. Lambert de Thorigny, président de la Chambre des requêtes du Parlement. L’architecte Levain, les peintres Lebrun et Lesueur s’étaient chargés d’en faire un véritable palais où l’on admirait fort l’escalier monumental occupant le pavillon à fronton au fond de la cour, les grands appartements décorés de superbes toiles, de plafonds, de sculptures et de magnifiques menuiseries. On trouvait là le cabinet des Muses et le salon de l’Amour, dont les peintures sont maintenant au Louvre, et la grande galerie dont le plafond de Lebrun est consacré aux travaux d’Hercule, à ses luttes et à son mariage avec Hébé.

L’hôtel Lambert eut pour possesseurs la marquise du Châtelet dont le nom rappelle Voltaire, le fermier général Dupin, aïeul de George Sand. Le fils de ce fermier général, élève de Jean-Jacques, ayant perdu au jeu sept cent mille livres, dut vendre l’hôtel à un autre fermier général M. de la Haye. Après la Révolution, on vit dans l’hôtel M. de Montalivet, puis un pensionnat, puis un fabricant de lits militaires...

Ce fut le temps des épreuves, l’hôtel y perdit bien des choses et fut même menacé de disparaître; enfin, en 1840, la princesse Czartoriska, le sauva de la démolition et le restaura pour s’y installer.

L’hôtel de Lauzun ou de Pimodan que son magnifique balcon désigne, quai d’Anjou, 17, est l’un des hôtels célèbres de l’île, c’est pour le financier Gruyn que le logis étala d’abord les somptuosités de ses appartements. Le brillant duc de Lauzun, l’époux de Mlle de Montpensier, lui succéda. Après différents possesseurs, le marquis de Pimodan en 1779 lui donna le second nom sous lequel il est connu. En 1841, acheté par un célèbre collectionneur, le baron Jérôme Pichon, l’hôtel de Pimodan prit tout à coup un éclat littéraire auquel il ne s’attendait pas. Roger de Beauvoir, Théophile Gautier et d’autres littérateurs de la pléiade romantique devinrent les locataires du baron Pichon.

Quelques grandes portes admirables, quelques merveilleux balcons signalent encore bien des hôtels remarquables sur ces quais dits des Balcons, ou dans la rue Saint-Louis-en-l’Ile. Par exemple l’hôtel de Poisson de Marigny, frère de Mme de Pompadour, 5, quai d’Anjou, l’hôtel Le Charron, quai de Bourbon, nº 3, l’hôtel de Jassaud, même quai, nº 19, l’hôtel Hesselin, 24, quai de Béthune, l’hôtel Chenizeau, rue Saint-Louis-en-l’Ile, 51, dont le balcon, supporté par des dragons fantastiquement enroulés, montre une magnifique ferronnerie, etc...

Au coin de la rue Le Regrattier et du quai Bourbon, une ancienne inscription: «rüe de la femme sans teste», au-dessous d’une niche d’angle contenant encore la moitié d’une vierge brisée, rappelle un ancien cabaret du XVIIe siècle, dont l’enseigne représentait une femme privée de tête, tenant un verre à la main, avec cette irrespectueuse légende: _Tout en est bon._

Dès les commencements du nouveau quartier, une petite chapelle avait été érigée dans l’île, mais la population augmentant rapidement, il fallut agrandir cette chapelle qui devint paroisse sous le titre de Saint-Louis, et dont le nom passa vite à l’ancienne île Notre-Dame.

En 1664, pour l’agrandir encore, on construisit le chœur de l’église actuelle, puis une quarantaine d’années après, on démolit le reste pour élever la nef.

La flèche assez singulière est une pyramide percée de grands jours ronds; l’horloge, suspendue sur le côté de la tour comme une enseigne et visible des deux côtés de la rue, contribue à donner à l’église et au quartier de l’île, cette petite ville enfermée dans la grande, sa physionomie particulière.

L’île Saint-Louis, dès sa naissance, fut une petite cité à part, ville de haute magistrature d’abord, de riches financiers et de grosse bourgeoisie ensuite, d’un aspect noble et grave, tous les écrivains du siècle dernier l’ont constaté. Mercier la dépeint favorablement et fait l’éloge de sa tenue et de ses bonnes mœurs. Aujourd’hui encore, sur ces quais aux nobles demeures, dans ces rues d’un calme si parfait, on se croirait dans une sorte de Versailles insulaire, à cent lieues du Paris bruyant et agité.

En arrière de l’île Saint-Louis, devant l’arsenal, existait une autre île connue jadis sous différents noms, île aux Javiaux, île aux Meules, île Bouteclou. Au XVe siècle, c’était l’île de Louviers parce qu’elle appartenait à Nicolas de Louviers qui fut prévôt des marchands en 1468. Elle était alors, comme sa voisine, toute champêtre, un îlot de verdures, une prairie encadrée d’arbres, saules et peupliers.

En 1549, pendant les fêtes qui suivirent l’entrée solennelle de Henri II et de Catherine de Médicis, le bureau de la ville voulut donner à la royale épousée le spectacle d’un siège et d’un combat naval. Il fit donc élever dans les prairies de l’île de Louviers un petit fort et arranger un havre garni de diverses défenses. Un pont de bateaux jeté de l’île Notre-Dame à l’île de Louviers amena les troupes qui simulèrent toutes les opérations d’un siège. La fête militaire eut grand succès; la forteresse enlevée d’assaut, on passa à d’autres réjouissances, joutes, processions accompagnées, comme cela continuait à se voir de temps en temps, de quelques brûlements d’hérétiques.

L’île Louviers devint sous les règnes suivants une annexe des ports de Paris. Ce fut surtout le dépôt des bois à brûler, le port d’arrivage des longs trains de bois qui descendaient de la haute Seine, ils étaient dépecés là ou dans les fossés de l’Arsenal, le long des grands chantiers de bois flotté que le plan de Gomboust, en 1650, nous montre de la Seine aux fossés de la Bastille.

C’était aussi pour les jeunes seigneurs, prompts à mettre flamberge au vent, un petit Pré aux Clercs; en ces temps bien des affaires d’honneur se réglèrent dans l’île, où les grands tas de bois offraient des emplacements discrets convenablement abrités des regards de messieurs les exempts.

Au XVIIIe siècle, achetée par la ville 61.500 livres, l’île Louviers continua à être louée aux marchands de bois et à former une pittoresque pointe en avant des ports de Paris, tout près du port Saint-Paul, très animé, rempli, en outre du mouvement si important de la batellerie ordinaire, de celui des arrivées des coches d’eau de la basse Seine.

Les hautes piles de bois, les édifices de bûches entassées disparurent de l’île Louviers en 1843, lorsque le petit bras de Seine qui la séparait de la rive fut comblé. Les maisons des rues Coligny et Schomberg s’élevèrent. L’île Louviers avait cessé d’exister.

L’extrémité de l’île Saint-Louis est restée pittoresque avec la grande estacade de bois supportant une passerelle, qui rattache la pointe où fut le grandissime hôtel de Bretonvilliers à l’ancienne île des marchands de bois, jadis dominée par les ombrages du mail, par les pavillons de l’Arsenal et par les bâtiments des Célestins. Tout a bien changé ici, disons-nous, heureux cependant de garder encore la pittoresque estacade.

CHAPITRE XV

LE PONT-NEUF

Henri III pose la première pierre du _pont des Pleurs_.--La passerelle provisoire et sa colonie de voleurs.--Les îles de Bussy et de la Gourlaine soudées à la Cité.--Les mascarons de Germain Pilon et autres.--Le duel Fontaine et Villemot.--Le tribunal des voleurs.--Les tirelaines par plaisir.--Une partie de volerie.--Aventures, pérégrinations et naufrages du cheval de bronze.--La Samaritaine.--Échoppes et marchands.--Charlatans et bateleurs.--Mondor et Tabarin.--L’Orviétan.--Gilles le Niais, l’arracheur de dents Carmeline.--Brioché au château Gaillard.--Le cadavre de Concini.--Libelles et chansons.--La Fronde au Pont-Neuf.--Revues des troupes de la Fronde.--Les _Mazarinades_.--Rixes et bagarres.

Incontestablement, la fonction des ponts devrait être à la fois de fournir un passage sur les rivières et de servir à la décoration des villes. A certaines époques et dans certains pays on eut le sentiment de cette double fonction, de là ces ponts décoratifs qui existent encore, de plus en plus rares il est vrai. Aujourd’hui on ne paraît guère songer au parti pris décoratif, au superbe motif que les ponts peuvent offrir à l’art architectural. Un pont est une œuvre d’ingénieur, et voilà tout. Pourvu que l’on puisse passer dessus avec sécurité, il semble qu’on n’ait rien à exiger de plus.

Le Pont-Neuf est le roi des ponts de Paris. Il est le seul pont vraiment monumental et décoratif que nous possédions aujourd’hui, le pont Marie ayant le second rang. Ce pont de la Renaissance a l’air de fermer le Paris du moyen âge enclos dans l’île et dans les quartiers à l’est. En dehors, c’est le XVIIe siècle qui commence, le Paris de Louis XIII et de Louis XIV qui gagne et s’étale dans les anciennes prairies dévorées par la gloutonne Lutèce, arpent après arpent.

Le Pont-Neuf est toujours beau, mais combien il le fut davantage au siècle de sa jeunesse, quand il s’accompagnait à l’arrière-plan de tant de monuments disparus, et se raccordait en avant avec les restes de l’ancien Louvre et de l’hôtel de Bourbon, sur la rive droite, avec le vieux décor gothique du rempart et de la tour de Nesle, sur la rive gauche.

Les célèbres estampes de Callot et d’Israel Silvestre nous le montrent en cette première jeunesse, faisant deux fois le dos d’âne, des Augustins au terre-plein, et du terre-plein au quai de l’Ecole, sur la Seine grouillante de bateaux, de barques de passage, de bateaux de lavandières, de marchandises qu’on débarque, de chevaux à l’abreuvoir, avec la première Samaritaine en avant-corps pittoresque, et des berges accidentées et herbeuses, des débris de remparts qui s’éboulent, le vieux château Gaillard ou Brioché fait jouer ses marionnettes, l’hôtel de Nevers qui élève ses grands pavillons de briques et pierres à la place de l’hôtel de Nesle, enfin la porte et la tour de Nesle qui gardent des cicatrices et des brèches des sièges de la Ligue.

C’est l’âge pittoresque du Pont-Neuf. Plus tard, le grand paysage parisien, trop riche, trop fourni, trop plein, régularisera ses lignes, et peu à peu se dépouillera de sa surabondance architecturale.

La pointe extrême de la Cité jusque vers la fin du XVIe siècle, c’était la maison des Etuves qui devait se trouver à peu près vers le milieu de la place Dauphine, en avant du grand escalier du palais actuel. On trouvait au delà de cette pointe deux îlots séparés par de minces rigoles, les deux îles qui portent différents noms, l’île aux Juifs ou du Passeur-aux-Vaches, la plus grande, du côté méridional, s’allongeant devant le couvent des Augustins, et l’île Buci, plus petite, au nord de l’autre. Il y a confusion dans les noms de ces îles. L’île aux Juifs, où furent brûlés Jacques Molay et le maître de Normandie, est probablement aussi l’île aux Treilles, qui produisait, sous le Palais même, quelques muids de vin. L’île Buci pourrait aussi bien être l’île Bureau, du nom de Hugues Bureau, fils ou petit-fils de Bureau le grand maître de l’artillerie de Charles VII, qui la louait pour y mettre ses chevaux au vert, ou l’île de la Gourdaine ou Jourdaine, bac ou engin de pêche, mais le doute est possible.

Dans tous les cas, l’aspect champêtre persista jusqu’au XVIe siècle. Ces îles sont fréquentées par les pêcheurs, le passeur continue à y amener les vaches le matin et à les reprendre le soir. A côté de la petite île de la Gourdaine, se trouvait amarré un moulin sur pilotis comme il y en avait plusieurs dans la traversée de Paris, devant la Grève, devant Saint-Germain, non soudés complètement de façon à former un pont, ainsi qu’au pont aux Meuniers.

Ce moulin de la pointe de la Cité devint le moulin de la Monnaie, ayant été acheté par le roi Henri II pour un nommé Aubin Olivier, menuisier d’Auvergne, esprit inventif qui avait trouvé un procédé de monnayage et inventé des engins pour lesquels le fleuve devait servir de moteur. Présenté au roi par le général des Monnaies de Marillac, Aubin put installer ses machines dans le moulin et fut même logé avec ses aides dans la maison des Etuves.

L’importance prise au XVIe siècle par le bourg Saint-Germain, le quartier au delà de la porte de Nesle, qui faisait pendant au quartier nouveau développé autour du Louvre, vers les Tuileries naissantes, avait depuis longtemps fait désirer l’établissement d’une communication plus commode que le bac faisant la navette au-dessous du Louvre, ou les barques que l’on trouvait toujours là guettant les gens pressés de passer sur l’autre rive. A défaut de ces moyens de passage, le détour qu’il fallait faire par le pont au Change et le pont Saint-Michel rallongeait considérablement.

Bien avant ces temps, sous Charles V, dit M. Charles Normand dans son _Itinéraire-guide archéologique de Paris_, on avait déjà projeté un pont à la pointe de la Cité, et même quelques travaux avaient été commencés vers 1379.

Les projets longuement étudiés, retardés par des hésitations sur l’emplacement le plus commode et se raccordant avec les grandes voies passagères, aboutirent et enfin l’exécution commença en 1578, à la fin d’avril, en profitant des basses eaux. On commença le travail par le petit bras de la Seine entre le couvent des Grands-Augustins et l’île du Palais. Les fondations de quatre piles furent jetées dans l’année.

L’architecte du Pont-Neuf, celui qui, dit-on, donna les plans, fut Jean-Baptiste Androuet du Cerceau, fils de Jacques du Cerceau, fondateur de la dynastie, l’architecte graveur «_des plus excellents bâtiments de France_», qui professait la religion réformée et s’en fut mourir à Genève.

Jean-Baptiste du Cerceau avait été l’un des Quarante-cinq de Henri III. Il fournit les plans du Pont-Neuf et présida aux premiers travaux.

Le samedi 31 mai 1578, Henri III vint solennellement poser la première pierre, au-dessus des fondations de la première pile. C’était le jour même des funérailles de Quélus et de Maugiron, morts des blessures reçues dans le fameux combat du marché aux chevaux des Tournelles, et la figure du roi pendant la cérémonie parut à tous tellement empreinte de désolation, que le nouveau pont reçut ironiquement ce jour-là le nom de Pont-des-Pleurs.

Un grand bateau magnifiquement pavoisé était allé prendre au Louvre Henri, la reine Louise de Vaudemont et la reine mère Catherine de Médicis, avec une suite brillante et les avait amenés au quai des Augustins. Sur les échafaudages de la première pile, Henri III prit du mortier avec une truelle d’argent dans un plat de même métal et le jeta sur la première pierre. La chose faite, il regagna aussitôt sa barque pour aller cacher son chagrin au Louvre.

Les travaux ne semblent pas avoir été poussés avec une grande rapidité, malgré la hâte que le roi manifestait de voir l’œuvre avancer et malgré ses fréquentes visites. L’argent sans doute manquait et par surcroît la situation politique s’aggravait tous les jours. Le roi constatait avec mélancolie que son pont n’avançait pas. Une fois, raconte M. Ed. Fournier, le savant historien du Pont-Neuf, son impatience fut si vive qu’en plein mois de janvier, alors que le fleuve charriait des glaçons à plein canal, il fit jeter un pont de bois qui allait de l’une à l’autre rive, en s’étayant tant bien que mal sur les pierres boiteuses des piles inachevées. Et sur cette périlleuse passerelle la cour, le roi en tête, se rendit aux Grands-Augustins pour assister à une magnifique fête donnée en l’honneur du nouvel ordre du Saint-Esprit.

Quand les troubles à la fin tournèrent en révolution, quand la journée des barricades contraignit le roi à s’enfuir de son Louvre, et mit Paris aux mains de Messieurs de Guise et de la Ligue triomphante, on eut bien autre chose à faire qu’à terminer le Pont-Neuf. Les travaux se trouvèrent complètement arrêtés pour longtemps.

Pendant toute la durée de cette révolution du XVIe siècle, pendant le siège de Paris et même pendant les premières années du règne de Henri IV, le Pont-Neuf demeura en l’état où Henri III l’avait laissé, c’est-à-dire avec des pilotis sortant de l’eau du côté du grand bras, des piles à peu près achevées et une ou deux arches plus avancées du côté des Augustins, des échafaudages, des passerelles allant de l’une à l’autre pile. Tout ce que l’on put faire, ce fut d’établir sur tous ces travaux en divers états d’avancement, une passerelle provisoire allant du quai des Augustins à l’île du Palais.

Dans tous ces échafaudages, dans les espèces de cages formées par la forêt de poutres soutenant cintres et tabliers, s’était établie une population de vagabonds et de voleurs, composée surtout d’Irlandais venus à Paris avec les troupes espagnoles alliées de la Sainte Ligue.

Le jour, tous ces gueux dormaient dans leur refuge ou mendiaient par les rues; la nuit venue, ils rôdaient en quête de mauvais coups à faire. On raconte que des passants attardés traversant le pont étaient tout à coup saisis aux jambes par les malandrins embusqués dans leurs cachettes sous la passerelle, dépouillés en un clin d’œil et jetés à la Seine. Le Pont-Neuf commençait bien, il avait ses voleurs avant d’être achevé.

En 1598 Henri IV, délivré de ses grands soucis, ordonna la reprise des travaux. Il était temps d’en finir, les autres ponts n’en pouvaient plus, on n’osait plus faire passer les gros charrois sur le pont au Change, et il ne restait pour charrettes et voitures que le pont Notre-Dame.