Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs

Part 26

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On allait en voir bien d’autres. On allait voir brûler en place de Grève les reliques de sainte Geneviève, avec une masse de précieux objets d’arts, stalles d’église, statues, manuscrits; on allait voir se multiplier ces mascarades que blâmait Prudhomme et les pilleurs d’églises se présenter à la Convention après avoir traîné de cabaret en cabaret, sur des ânes couverts d’habits sacerdotaux. Notre-Dame était devenu temple de la Raison, mais Saint-Eustache était transformé, avec une décoration rustique dans le chœur, des chaumières et des arbres, en une espèce de cabaret, fréquenté par les filles, lieu de plaisirs et de ripailles où l’on venait rire et boire, après avoir vu le spectacle du jour: défilé rue Saint-Honoré, d’une fournée intéressante de condamnés du tribunal révolutionnaire, buste ou cendres de grand homme portés au Panthéon, fête patriotique, démolition de quelque vestige du fanatisme en quelque sacristie...

Stupéfiante époque et étrange peuple. Et les acteurs de ces saturnales, ce sont les mêmes gens qui assistaient respectueusement, peu d’années auparavant, aux fêtes monarchiques pour la naissance du Dauphin, qui suivaient la reine au _Te Deum_ à Notre-Dame et à la procession à Sainte-Geneviève, et qui plus tard, la débauche sanglante passée et cuvée, reviendront à Notre-Dame, quelques-uns dans le nombre comme serviteurs zélés du nouvel Empire, voir passer les pompes du couronnement de César...

Le culte de la Raison établi avec des cérémonies théâtrales et grotesques à Notre-Dame d’abord, ensuite dans les autres églises de Paris, ne devait pas durer longtemps. Six mois après son installation, les hébertistes étant tombés, le Moloch insatiable de la place de la Révolution dévorait pêle-mêle avec la veuve d’Hébert, avec Lucile, la veuve de Desmoulins, avec Arthur Dillon, avec Malesherbes, d’Epréménil, Lavoisier et Mme Elisabeth, les apôtres du culte: Anacharsis Clootz qui l’avait rêvé, Anaxagoras Chaumette qui l’avait instituée et Gobel, l’évêque constitutionnel. Puis le comité de Salut public, c’est-à-dire Robespierre, Saint-Just, Carnot, Collot d’Herbois et Billaud Varennes, fit rendre le 8 mai (18 floréal) par l’Assemblée _le décret qui reconnaissait l’existence de l’Être suprême_. On se préparait à célébrer le 8 juin la fameuse fête de l’Être suprême, où Robespierre, à son point culminant, tint le premier rôle, où devant le pavillon central des Tuileries, dans une grande décoration à la grecque ordonnée par David, Robespierre, grand prêtre de l’Être suprême, après un long discours où il célébrait l’auteur de la nature et menaçait les vices et les tyrans, fit porter la torche sur un groupe d’énormes monstres, le _Fanatisme_, l’_Athéisme_, la _Discorde_, l’_Ambition_ et l’_Égoïsme_. Les monstres en disparaissant devaient laisser voir triomphante une statue colossale de la Sagesse, mais la pauvre Sagesse, cruelle ironie des choses, apparut toute barbouillée, complètement noircie par la flamme.

Le 12 mai, le comité de Salut public arrête: qu’au frontispice des édifices ci-devant consacrés au culte, on substituera à l’inscription _Temple de la Raison_ ces mots de l’article 1er du décret de la Convention nationale du 18 floréal: _Le peuple français reconnaît l’Être suprême et l’immortalité de l’âme._ Le Comité arrête pareillement que le rapport et le décret du 18 floréal seront lus publiquement les jours de décade, pendant un mois dans ces édifices...

A cette époque, rapporte M. Edouard Drumont dans _Paris à travers les Ages_, l’ouvrage aux belles et savantes reconstitutions de M. Hofbauer, une partie de Notre-Dame fut transformée en magasin pour recevoir le vin saisi dans les maisons des émigrés.

«L’église fut un moment mise en vente. Fait peu connu et parfaitement exact, Saint-Simon, le futur fondateur de la religion saint-simonienne, fort riche alors grâce à des spéculations heureuses sur les biens nationaux, se présenta avec une charrette pleine d’assignats dans l’intention d’acheter l’église afin de la démolir. Une formalité oubliée empêcha seule l’adjudication.»

La cathédrale ne périt pas, mais les outrages et les dévastations de ces dix années de Révolution la laissèrent dans un bien triste état, sans cloches, le fameux gros bourdon descendu pour la fonte, mais épargné on ne sait comment, l’extérieur mutilé, le chœur et la nef dévastés, les chapelles fermées de planches, les principaux monuments détruits ou perdus...

CHAPITRE XII

LES GRANDS JOURS DE NOTRE-DAME (SUITE)

Splendeurs impériales.--Le Concordat, les fêtes du Sacre.--Le Pape à Notre-Dame--Austerlitz.--Les derniers drapeaux à Notre-Dame.--Baptême du roi de Rome.--Le retour des lys.--1830.--Le sac de l’Archevêché.--Baptêmes princiers, le duc de Bordeaux, le comte de Paris et le Prince impérial.--Notre-Dame échappe aux incendies de la Commune.--La cathédrale moderne.--Le saint Christophe de la nef.--Les quelques monuments échappés aux dévastations.

Le siècle est fini, les saturnales sont closes, les églises sont rendues au culte constitutionnel, du moins celles qui ne sont pas consacrées au culte théophilanthropique, les _Te Deum_ recommencent à Notre-Dame,--_Te Deum_ constitutionnels d’abord,--pour les victoires du général Bonaparte. Marengo ouvre la série qui va être longue!

César se dresse à l’horizon. Le petit général Bonaparte grandit d’un _Te Deum_ à l’autre, et bientôt il va devenir premier consul, consul à vie, Empereur; sur l’amas effrayant des ruines accumulées par le grand bouleversement, il va redresser pour son usage et caler avec des trophées militaires le trône des rois de France, et Notre-Dame célébrant le 15 août 1805 la première fête de l’Empereur de la République française, verra s’allumer à quarante pieds au-dessus des tours illuminées et briller toute la nuit, pour symboliser l’étoile de Bonaparte, une étoile de 30 pieds de diamètre encadrant au centre le signe du zodiaque sous lequel l’Empereur est né.

Le 18 avril 1802, dimanche de Pâques, proclamation du Concordat, lu au son du tambour sur les places de Paris et rétablissement solennel du culte catholique par une grande cérémonie à Notre-Dame.

Les membres du Sénat, du Tribunat et du Corps législatif, toutes les autorités civiles et militaires, le corps diplomatique et les ministres occupent des places réservées dans la nef de la cathédrale. Les trois consuls arrivent, à onze heures, dans une voiture traînée par huit chevaux, avec des mamelucks galopant en avant en guise de piqueurs, et pour escorte un magnifique état-major de généraux et d’officiers galonnés sur toutes les coutures. Le canon tonne. Toutes les rues pavoisées, garnies de troupes, sont remplies d’une foule immense qui ébranle l’air de ses acclamations. Combien d’anciens terroristes dans cette foule, combien parmi ces curieux empressés avaient poussé les mêmes acclamations aux cérémonies célébrant la destruction de tout ce qu’on relevait, aux fêtes de la Raison, ou au triomphe de Marat!...

L’archevêque de Paris, nouvellement installé, Mgr de Belloy, assisté des archevêques de Malines, de Tours, de Rouen, de Besançon, de Toulouse et de dix-huit évêques, attendaient les trois consuls à l’entrée de la nef. Les pompes royales étaient restaurées pour ces trois fils de la Révolution. Après avoir reçu l’eau bénite et l’encens de l’archevêque, ils gagnèrent sous un dais la place qui leur était réservée dans le chœur, à gauche de l’autel, en face d’un autre dais où se tenait le cardinal Caprara, légat du pape.

Cette première messe fut dite par le cardinal légat. A l’évangile, les archevêques et évêques présents s’avancèrent, appelés l’un après l’autre par un secrétaire d’État, et prononcèrent, entre les mains du premier consul, le serment suivant: Je jure et promets à Dieu, sur les saints Évangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par la constitution de la République française. Je promets aussi de n’avoir aucune intelligence, de n’assister à aucun conseil, de n’entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique, et si, dans mon diocèse ou ailleurs, j’apprends qu’il se trame quelque chose au préjudice de l’État, «je le ferai savoir au gouvernement».

Le nouveau régime était exigeant, on le voit par cette dernière phrase qui allait à transformer les évêques en fonctionnaires de police.

Le cardinal légat entonna le _Te Deum_. Tout était fini. La France se croyait rentrée dans la vie régulière des nations, le rideau tombait sur la tragédie révolutionnaire, mais le grand drame militaire commençait, et toutes ces vagues humaines bouillonnantes soulevées par la formidable tempête allaient déborder sur l’Europe.

Deux ans après, l’Empire est fait. Au nouveau César appuyé sur ses légions victorieuses, à Charlemagne ressuscité il faut un pape pour faire l’onction sainte sur son front couvert de lauriers. Malgré difficultés et résistances, ses négociateurs triomphent, le pape à son appel quitte Rome. Il est à Paris dans le cratère du volcan dont l’éruption formidable, depuis dix ans, terrifie le monde, dans cette ville effrayante qui a décapité roi, reine, princes, et où, si peu de temps auparavant, les prêtres étaient traqués et égorgés. Dans cette cathédrale, à la place où, dix ans auparavant, trônait Mlle Maillard, déesse de la Raison, le pape officie pontificalement et sacre un empereur.

Jamais, aux plus beaux jours de la monarchie, l’attente d’un plus grand événement n’avait excité une pareille et plus universelle émotion. Après le crépuscule tragique de la Révolution couchée dans le sang et les larmes, c’était une aurore qui se levait, l’espérance d’un peuple haletant et fatigué. Jamais comme pour cette grande journée du 2 décembre 1804, on n’avait fait pareils et si grandioses préparatifs. La cathédrale était bouleversée, une armée d’ouvriers y travaillait nuit et jour. On démolissait des maisons blotties au pied des tours pour dégager les abords, on réparait hâtivement le plus gros des dégâts subis par l’édifice. Tout Paris d’ailleurs était occupé d’une façon quelconque par ces préparatifs du sacre, par les mille détails d’organisation et de réalisation des splendeurs inouïes rêvées pour le cortège et les cérémonies. Jamais, au dire des contemporains, aucune solennité semblable ne s’approcha de celle-ci par les magnificences déployées, César voulait dépasser les pompes de l’ancienne monarchie, les splendeurs des sacres des rois à Reims.

L’attente frémissante, l’émotion, la curiosité étaient telles que l’on s’arrachait, à n’importe quel prix, les fenêtres aux étages les plus élevés sur le parcours du cortège. Mme d’Abrantès cite une famille qui paya 300 francs une fenêtre à un second étage donnant sur le parvis Notre-Dame.

La grande journée du 2 décembre est arrivée; il fait un froid sec, mais un beau temps; César a le soleil qu’il voulait. C’est le cortège du pape d’abord qui défile dans les rues pavoisées et bordées de régiments impériaux. Le peuple de Paris regarde passer le pontife avec plus d’étonnement et de curiosité que de véritable respect. Sur certains points même on rit à l’aspect du porte-croix du pape, monté sur une mule et précédant le carrosse selon l’étiquette romaine. En général même, c’est surtout le côté théâtral des cérémonies du sacre qui frappe la foule; ce qui l’intéresse et l’émeut, c’est le spectacle préparé avec tant de soins par le maître lui-même, grandiose metteur en scène, soigneux des plus petits détails du décor de la fête, et aussi du cérémonial parmi toute cette figuration dorée évoluant autour de lui.

Le Saint-Père après un repas à l’archevêché entre à Notre-Dame où éclate l’hymne: _Tu es Petrus_... Le cortège impérial arrive ensuite annoncé par le fracas de vingt escadrons de cavalerie commandés par Murat. C’est le cortège d’un chef de guerre, une merveilleuse marche triomphale. Les grands dignitaires de l’Empire, les hauts fonctionnaires de la cour nouvellement installée aux Tuileries s’avancent dans de magnifiques carrosses, précédant le char étincelant de Napoléon, sur lequel des aigles soutiennent une couronne d’or. Sur les flancs du carrosse impérial caracolent les maréchaux, les généraux chamarrés, les superbes soldats dont les noms ont retenti déjà dans tant de bulletins de victoires, et qui vont pendant douze ans être clamés par la bouche des canons à travers l’Europe piétinée.

A Notre-Dame l’édifice disparaît sous les décorations architecturales construites pour le sacre, d’immenses portiques pseudo-gothiques précèdent le portail chargés de statues, d’attributs guerriers et d’écussons du nouvel Empire. A l’intérieur, la décoration est d’une richesse inouïe. Trois étages de tribunes ont été installées tout le long de la nef et du chœur, un dans les ogives des gros piliers et deux dans la galerie supérieure, encadrées d’immenses tapisseries chargées d’N, d’aigles et de grands écussons.

Le trône impérial au sommet d’une haute estrade s’adosse au grand portail, sous une sorte d’arc de triomphe à la romaine chargé de trophées, avec l’inscription sur l’entablement: «Napoléon, Empereur des Français. Honneur, Patrie.» Sur les gradins du trône, sur les sièges placés latéralement tout le long de la nef sont rangés tous les corps de l’Etat en grands costumes, avec manteaux de cour et chapeaux empanachés, tous les hauts fonctionnaires et les députés de toutes les villes de France. Les costumes civils, les robes rouges et noires des juges s’entremêlent aux splendides uniformes militaires. Combien dans le nombre d’anciens révolutionnaires apaisés ou repus, de terroristes ayant essuyé leurs mains sanglantes, et domestiqués par le maître auquel ils vont d’ailleurs sacrifier le sang de vingt générations de conscrits, les millions de jeunes hommes ou d’enfants, promis à la grande tuerie. Oublions-le.

Ils coudoient de braves gens heureux de voir l’ordre et le calme reparaître, ou des émigrés rentrés, fatigués d’errer hors de France, des transfuges de l’ancien régime attirés par de grands avantages à la nouvelle cour... Tout est neuf ici, uniformes et fonctions, dignités et dignitaires. C’est, à ce qu’il semble, une France nouvelle qui surgit, poussée avec son jeune empereur sur les ruines sanglantes de l’ancienne.

Les trois étages des tribunes forment comme trois longues guirlandes roses autour de l’église, trois guirlandes de bras et d’épaules nues; ces trois galeries sont réservées aux dames, toutes en splendides toilettes décolletées, étincelantes de colliers et de diamants.

Dans le chœur c’est un ruissellement d’or et de couleurs éclatantes; on distingue des lignes rouges, violettes ou blanches, de chaque côté jusqu’à l’autel et jusqu’au trône pontifical placé à gauche, il y a un rang d’enfants de chœur, deux rangs d’évêques et d’archevêques et deux rangs de dignitaires de l’Église. Le spectacle est prestigieux, inouï. «Quelle est l’âme, dit Mme d’Abrantès, qui pourra jamais mettre un pareil jour en oubli?»

Napoléon et Joséphine salués sur leur passage par une tempête d’acclamations, étaient descendus à l’archevêché où l’Empereur se revêtit des insignes impériaux. Il entra dans l’église en triomphateur, la tête ceinte d’une couronne de lauriers d’or. Devant lui marchaient, selon un cérémonial rigoureusement réglé, par groupes séparés, à dix pas l’un de l’autre, les huissiers de la cour, les hérauts d’armes, les pages, les aides des cérémonies; ensuite venait le groupe des hauts dignitaires: le grand électeur, les deux archichanceliers, le connétable, douze à quinze maréchaux, portant l’un une couronne d’or modelée sur celle de Charlemagne, un autre le glaive, un autre le globe, un autre le sceptre, tandis que la queue du lourd manteau impérial était portée par des princes. Napoléon s’avançait majestueux, le regard planant sur cette multitude dorée, et par delà l’église sans doute, sur cette France des anciens rois et des révolutionnaires, de Louis XIV et de Robespierre, conquise et domptée, et sur l’Europe muette de surprise contemplant de loin le spectacle. Napoléon ayant pris place dans le chœur, le grand aumônier, un cardinal et un évêque le vinrent prendre pour le conduire à l’autel. Le pape Pie VII lui fit les trois onctions sur le front, sur les bras et sur les mains, bénit l’épée et la lui ceignit; il remit ensuite le sceptre et avança la main pour prendre la couronne et la placer, mais Napoléon qui avait médité son coup de théâtre, l’arrêta, prit la couronne et se la posa lui-même sur la tête, par un geste où César se dévoilait dominateur de tous. La tiare comme tout le reste devait céder à l’épée.

Après l’Empereur, l’Impératrice descendit à son tour du trône et s’avança vers l’autel suivie de ses dames d’honneur, de toute la constellation des beautés de la nouvelle cour. Les princesses Elisa, Caroline Murat, Louis Bonaparte et Julie, femme de Joseph Bonaparte, sœurs ou belles-sœurs de Napoléon, portaient la queue du manteau de Joséphine, ce qui, on le sait par les mémoires du temps, n’avait pas été sans causer de violents orages, les sœurs du héros trouvant humiliantes pour elles ces fonctions dans le triomphe de la nouvelle impératrice. Mais Napoléon avait brisé toutes les résistances et fait clairement voir à ses frères qu’il ne souffrirait pas à côté de lui d’opposition de famille, de prince Egalité autour de qui se rallieraient les mécontents. Joséphine rayonnait. Quel rêve fantastique pour la beauté du Directoire naguère aux expédients, hésitant huit ans auparavant à épouser ce petit général qui n’avait que la cape et l’épée, jeté à ses pieds par Barras.

La cape c’était le manteau impérial, l’épée c’était celle d’un nouveau Charlemagne. Joséphine lentement et processionnellement s’avança jusqu’à l’Empereur debout près de l’autel à côté du pape, et s’agenouilla devant lui, émue à ne pouvoir retenir ses larmes. L’Empereur, avec une lenteur et une grâce qui furent remarquées de toute l’assistance, posa lui-même la couronne sur la tête de l’Impératrice agenouillée.

Puis Napoléon et Joséphine traversèrent toute l’église pour regagner le trône colossal appuyé au grand portail, et le pape à son tour s’avança vers ce trône pour donner sa bénédiction au couple impérial en psalmodiant: _Vivat imperator in æternum_.

Une immense clameur répondit au souverain pontife, un cri formidable de: Vivent l’empereur et l’impératrice! accompagné aussitôt par le gros bourdon de Notre-Dame, par toutes les cloches des églises, par le canon tonnant sur les places, en même temps qu’un _Te Deum_ d’actions de grâces s’élançait vers le ciel.

La nuit était venue quand la cérémonie prit fin; elle avait duré cinq heures. Devant le cortège impérial sortant de Notre-Dame courait comme une traînée de feu par les rues qui s’illuminaient. Le carrosse impérial marchait au pas dans la flamme, au milieu de cinq cents torches... Merveilleuse et fulgurante vision, la France comme la garde impériale à Waterloo, allait entrer «dans la fournaise».

«Le dernier roi sacré à Reims, dit M. Edouard Drumont, dort là-bas, vers la rue d’Anjou, dans une fosse, remplie de chaux vive.»

Le sceptre de Louis XVI décapité dut passer devant les yeux de bien des spectateurs, s’ils avaient le temps de penser devant le déroulement inouï des pompes impériales.

Le farouche _Ça ira_ n’éclate plus dans les rues, la populace chante:

Vive, vive Napoléon Qui nous baille D’la volaille, Du pain et du vin à foison. Vive, vive Napoléon.

Car les journées de fête pour le sacre et pour la distribution des aigles qui se fit le 4 au Champ de Mars, étaient accompagnées, comme aux jours d’autrefois, de distributions de victuailles, pain, vin, charcuterie, volailles.

Le Saint-Père resta quelques mois à Paris. Pendant son séjour il célébra pontificalement à Notre-Dame la fête de Noël et revint plusieurs fois pour d’autres cérémonies.

L’ère des _Te Deum_ de victoires était rouverte. Sous les voûtes de Notre-Dame allaient sans cesse pendant des années résonner les hymnes d’actions de grâces, pendant que la vieille France enrégimentée, emportée dans un délire de gloire, ne connaissant plus d’autre outil que le sabre et le fusil, débordait par toutes ses frontières, dans l’immense champ de bataille, en bataillons et en escadrons tirés de son sein sans cesse, sans arrêt jusqu’à l’épuisement final.

C’était la foudroyante campagne d’Ulm et de Vienne, c’était la victoire d’Austerlitz arrivant pour l’anniversaire du sacre. Les drapeaux conquis ce jour-là furent apportés à Notre-Dame en grande pompe; ce furent les derniers; plus tard les trophées sans nombre rapportés par les armées furent envoyés aux Invalides.

Victoires sur victoires pendant des années. Les fumées enivrantes de la gloire voilent le fleuve de sang qui grossit et s’élargit, voilent les haines des peuples qui s’amassent; le canon lointain, hors frontière, ne s’entend pas. Par les ogives de Notre-Dame les _Te Deum_ continuent à s’envoler pressés les uns après les autres. Napoléon assiste à l’un d’eux: celui-là, c’est un _Te Deum_ pour la paix signée à Tilsitt. Court entr’acte, les chants d’allégresse pour les batailles vont reprendre bien vite.

Autres événements. La femme couronnée à Notre-Dame dans la pompe inoubliable du sacre, l’épouse des jours obscurs, n’ayant pas donné d’héritier à César qui veut dominer l’avenir comme il a subjugué le présent, a été répudiée. La raison d’Etat a forcé l’Empereur à sacrifier Joséphine, comme la raison d’Etat force la cour d’Autriche à sacrifier l’archiduchesse Marie-Louise.

C’est la propre nièce de Marie-Antoinette, de la reine guillotinée dix-huit ans auparavant, que le soldat couronné assied à ses côtés sur le trône impérial. Le 2 avril 1810, le mariage religieux a été célébré dans le Grand Salon carré du Louvre. Le matin du 20 mars 1811 le canon des Invalides annonçait aux Parisiens que les vœux du terrible Empereur étaient satisfaits. Napoléon, qu’à travers l’ivresse des victoires on sentait peser bien lourd sur le monde, avait un héritier pour le colossal Empire bâti avec la chair et le sang d’une génération. Encore une fois Napoléon triomphait.

Le 10 juin 1811, à Notre-Dame, avec le même déploiement de faste qu’au grand jour du sacre, fut baptisé l’enfant qui avait trouvé dans son berceau les adulations de l’Europe et la couronne du roi de Rome, et qui devait finir tristement avant l’âge d’homme, étouffé par l’ombre de son père et regardé par la cour de Vienne avec amertume comme le fruit d’une faute.

Au baptême impérial tous les chefs des royaumes satellites du vaste empire, les princes feudataires créés par Napoléon ou entraînés par force dans le système napoléonien étaient là rendant leurs devoirs au suzerain. Les grands corps de l’Etat, le Sénat, le Corps législatif, les hauts fonctionnaires, les maires des grandes villes de l’immense Empire remplissaient la nef de la cathédrale. Le grand-duc de Wurtzbourg représentait l’Empereur d’Autriche, grand-père de l’enfant, parrain, et Madame mère représentant la marraine, la reine de Naples.

Lorsque l’enfant eut reçu l’eau du baptême, l’Empereur le prit des mains de sa gouvernante Mme de Montesquiou, et l’élevant au-dessus de sa tête le montra à cette foule de rois et de princes, à cette assistance chamarrée et resplendissante, à ces représentants de tant de peuples divers, comme le maître futur, l’héritier de son sceptre de dompteurs de nations.