Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs

Part 25

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Un immense concours de population a précédé les milices citoyennes à la cathédrale et se presse sur tout le parcours, derrière les troupes faisant la haie sur le parvis; on acclame M. de La Fayette et l’état-major, on salue les drapeaux. Ils sont tous différents, ces drapeaux, offerts souvent par quelque riche citoyen ou par les dames du district. Chaque district a voulu se distinguer et s’est cherché des emblèmes et des devises. Quelques-uns sont blancs, mais pour la plupart on les a composés d’une croix blanche laissant aux angles des carrés rouges et bleus alternés, c’est-à-dire les vieilles couleurs de la ville unies à la couleur royale. Blancs ou tricolores, ces étendards portent tous des peintures allégoriques ou des emblèmes au centre, des faisceaux d’armes, des canons, des déesses de la Liberté, des Bastilles, beaucoup de vaisseaux, l’antique nef de la cité parisienne, les emblèmes des trois ordres, des lions, des bonnets de liberté de différentes couleurs, etc... On n’en était pas encore à l’unification à outrance qui fait semblables, absolument, le drapeau accroché au-dessus d’un établissement quelconque, où d’ailleurs il n’a que faire, et l’étendard qui mène les régiments aux batailles.

Le district Saint-Gervais a sur son drapeau la Liberté couronnant le buste du roi. _Liberté, fidélité_, dit le drapeau du bataillon des Capucins Saint-Honoré, donné par Mme la duchesse de Bourbon. Le district Saint-Martin a le coq gaulois sur un canon avec cette devise: _Je veille pour la patrie._ Le drapeau du district des Barnabites, dans la cité, est blanc, avec la couronne royale au centre sur l’initiale H. IV, et quatre fleurs de lys aux angles. Sous l’écusson de France le district de Popincourt inscrit ces mots: _Un roi juste fait le bonheur de tous_; la section de Saint-André-des-Arts a fait de son drapeau un immense tableau où, sur des canons, des armes et des boulets amoncelés, passe un grand génie portant des palmes, un étendard bleu, une pique avec le bonnet de la liberté, au milieu d’une immense gloire dorée. _Union, force et vertu_, dit une banderole tenue par un petit génie.

Le drapeau de la section Saint-Marcel est aussi un tableau, mais plus farouche, on y voit un homme du peuple, armé d’une faux, marchant sur une forteresse, avec la devise: _Mort ou Liberté_. Le district des Filles-Dieu a mis Jeanne Darc dans la croix blanche de son étendard, dont le rouge et le bleu sont semés de fleurs de lys; le district de Notre-Dame porte A. M. (_Ave Maria_) en lettres d’or, au-dessus de deux canons en sautoir; le drapeau du district des Prémontrés de la Croix-Rouge est blanc avec une grande croix rouge fleurdelisée. Sur le drapeau du bataillon des pères de Nazareth, se voit un hercule vainqueur de l’hydre avec ces mots: _Il est enfin terrassé!_... Le drapeau du district des Jacobins Saint-Honoré porte l’écusson royal avec le sceptre coiffé d’un bonnet rouge. Quelques devises encore: _Craindre Dieu, honorer son roi_ (district du Val-de-Grâce);--_Sans union point de liberté_;--_La nation, le roi, la liberté, la loi_;--_Libre sous un roi citoyen_;--(district de la Jussienne): _Courageux, libre, prudent_;--_Sans loix point de liberté_;--_La loi, vivre ou mourir pour elle_;--_La liberté fait ma gloire_ (district Saint-Magloire);--_N’obéir qu’à la loi_;--etc., etc...

L’un après l’autre, les drapeaux avec des pelotons d’honneur pénètrent dans la nef pleine de baïonnettes; l’église où, tout le long des bas côtés, des tribunes à gradins ont été construites, est bondée de monde, de citoyens et de citoyennes saisis d’une émotion fort compréhensible, tous se croyant à l’aube d’une ère nouvelle de douceur et de paix, tous les cœurs à l’union, à la concorde. Les musiques militaires, les tambours, le bruit des armes mêlés aux chants religieux, aux harmonies des orgues portent au comble cette émotion, que l’abbé Fauchet surexcite encore par un sermon enflammé. Un à un les drapeaux défilent devant le chœur où l’archevêque les bénit, et, pour terminer la cérémonie, des salves de mousqueterie roulant sous les voûtes de la vieille cathédrale couvrent de leur fracas la grande voix des orgues et les acclamations.

Un mois après, les événements ayant marché,--car on a eu dans l’intervalle le repas des gardes du corps, la marche du peuple de Paris sur Versailles, l’enlèvement du château, le retour forcé de la famille royale à Paris, bien des journées dramatiques,--l’Assemblée a décidé, elle aussi, de rentrer à Paris. Où la loger, où trouver un local pour ses séances? En attendant que la salle du Manège au Jardin des Tuileries soit prête, l’Assemblée vient tenir ses premières séances à l’ombre de Notre-Dame dans la grande salle de l’Archevêché. Les états généraux de 1789 revenaient au berceau des premiers états généraux de Philippe le Bel.

L’Assemblée à l’Archevêché se trouvait fort mal et très à l’étroit; cette grande salle était vraiment trop petite pour neuf cents ou mille députés, dont un grand nombre ne pouvaient trouver de sièges. L’air y devenait rapidement irrespirable. Le premier jour, fâcheux présage, une partie de la balustrade d’une galerie régnant autour de la salle tomba sur les députés; l’inquiétude était si grande que l’on croyait entendre à tout instant des craquements dans le vieil édifice. Enfin le 9 novembre, l’Assemblée put quitter cette salle incommode et s’installer au Manège.

Elle avait pourtant eu le temps, à l’Archevêché, de voter le 2 novembre, sur la proposition de M. de Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun, la confiscation des biens du clergé. Elle y vota, en outre, la loi martiale contre les attroupements, et un décret prononçant jusqu’à _nouvel ordre_ les vacances du Parlement, c’est-à-dire condamnant à mort cette antique institution, qui n’osa regimber, et sans essayer de résistance descendit au tombeau.

A la fin de l’année 89 éclate l’affaire Favras; le marquis de Favras, royaliste énergique, ancien officier des gardes de Monsieur, était accusé d’avoir formé un plan contre-révolutionnaire, consistant à faire entrer, une belle nuit, dans Paris, des troupes solides, réunies aux environs sous différents prétextes, à égorger Lafayette, Bailly et les meneurs de la Révolution, enlever le roi pour le conduire en sûreté en province.

Favras, traduit devant le Châtelet, qui avait, en attendant la refonte de la magistrature, été chargé de poursuivre dans les affaires de lèse-nation, se défendit courageusement. Mais sa perte était certaine, il fallait une satisfaction aux colères populaires. Crime nouveau, juridiction ancienne; avant de tomber à son tour le vieux Châtelet des siècles lointains jugea, selon les anciennes formules, avec tout l’appareil de la justice d’autrefois, le conspirateur contre la nation, et le condamna à être pendu en Grève, après avoir fait amende honorable en chemise, une torche ardente à la main, devant le porche de Notre-Dame. La sentence reçut son exécution le 19 février.

Le malheureux Favras apparut devant Notre-Dame, garrotté dans un tombereau, nu-pieds, vêtu d’une longue chemise blanche par-dessus ses habits, avec un écriteau sur sa poitrine portant ces mots: _Favras, conspirateur contre l’Etat_. Une torche brûlait à côté de lui. Le peuple, dit-on, s’émut à cette vue, il y eut des cris de: _Grâce_, aussitôt étouffés par d’autres cris féroces: _A la potence! à la potence!_ qui l’accompagnaient depuis la prison.

Le condamné, toujours suivant les anciennes formes, descendit du tombereau, se mit à genoux devant le parvis et lut à haute voix son jugement et la formule de l’amende honorable. Il ajouta quelques mots d’une voix ferme: «Je meurs innocent! Quoique les motifs de ce jugement soient faux, j’obéis à la justice des hommes, qui, vous le savez, n’est pas infaillible!...» Il demanda ensuite à être conduit à l’Hôtel de Ville pour des révélations importantes. A l’Hôtel de Ville, Favras, attendant quelque chose, un secours, une intervention, dicta son testament de mort, une très longue pièce, où il revenait sur tous les détails de son affaire, sans d’ailleurs apporter aucune révélation, sans nommer personne. Le peuple s’impatientait cependant; le temps coulait, il était huit heures du soir, la place de Grève où clamait la foule entassée réclamant son supplicié, était plongée dans l’obscurité, malgré ses quelques réverbères, simples lumignons noyés dans le noir. Pour remédier à cette obscurité dangereuse, on garnit l’Hôtel de Ville de lampions de fête, et l’on compléta cette illumination sinistre par quelques lampions autour de la potence, et sur la potence elle-même, afin qu’elle fût aperçue de toute la place.

Quand ces préparatifs furent terminés aux cris de: Favras! Favras! le condamné fut livré au bourreau; il descendit les marches de l’Hôtel de Ville, soutenant le curé de Saint-Paul, à demi évanoui, et marcha vers l’échelle derrière le bourreau qui pleurait.--«_Saute, marquis!_» cria une voix féroce.

Le roi Louis XVI était tombé malade en mars 1791. Un _Te Deum_, chanté à Notre-Dame quand il entra en convalescence, fut le dernier; la municipalité, l’état-major de la garde nationale avec douze cents soldats citoyens y assistaient, pendant qu’en réjouissance le canon tonnait au dehors. Nous avons encore deux années avant d’arriver au 21 janvier 93.

Le 27 mars 1791, nouvelle solennité religieuse. Les chanoines de Paris ont été expulsés peu de jours auparavant; l’archevêque, monseigneur de Juigné, a été obligé de s’enfuir; la municipalité installe le nouvel évêque de Paris, Gobel. Le peuple est accouru et remplit l’église. La municipalité, le directoire du département, les notables, avec une députation de l’Assemblée, assistent à la cérémonie. Sur une estrade, devant le corps municipal, l’évêque prête le serment à la Constitution, le fameux serment qui cause un schisme dans l’Église et dont le refus va mettre bientôt les prêtres insermentés hors la loi. Ensuite, Gobel consacre neuf autres évêques assermentés. La cérémonie se termine par un _Te Deum_ et par une espèce de procession, la municipalité avec un détachement de garde nationale conduisant le nouvel évêque dans les principales rues de la Cité pour le montrer à ses ouailles.

La cathédrale va traverser une difficile et terrible période. La vieille religion est proscrite, les prêtres qui ont refusé le serment sont traqués, massacrés dans les prisons ou guillotinés; les églises par toutes les villes de France sont supprimées et abattues par centaines. Après tant de siècles de gloire l’existence même de la cathédrale parisienne est menacée. Après les vandales opérant au nom du soi-disant bon goût, de nouveaux vandales vont s’abattre sur elle et la mutiler brutalement.

Pour commencer, la statue de Philippe le Bel fut détruite par les Marseillais en août 92, et peu après dans la nuit du 22, le Trésor contenant les reliques et d’inestimables merveilles d’orfèvrerie fut saisi sur un ordre de la Commune par les officiers municipaux de la Cité et transporté à l’Hôtel de Ville.

La plupart de ces superbes et historiques objets d’art disparurent: portés à la Monnaie, brisés, fondus ou pillés. Quelques débris du magnifique Trésor, orgueil de la cathédrale, furent seuls sauvés, enlevés au vandalisme par quelques braves gens et restitués après la tourmente. Ce sont ces débris revenus à Notre-Dame qui constituent le Trésor actuel réunis à d’autres vestiges des trésors de la Sainte Chapelle, de Saint-Germain des Prés ou de Saint-Denis.

Offusquée des innombrables statues religieuses des portails et de la galerie des rois de Juda, dans laquelle on voyait communément les anciens rois de France jusqu’à Philippe-Auguste, la Commune en octobre 93 prit un arrêté ordonnant leur destruction. Rois et saints devaient disparaître sous huitaine.

«Le conseil général, dit le décret de la Commune, considérant... qu’il est de son devoir de faire disparaître tous les monuments qui alimenteraient les préjugés religieux et ceux qui rappellent la mémoire exécrable des rois, arrête que dans huit jours les gothiques simulacres des rois de France qui ont place au portail de l’église, seront renversés et détruits, etc...»

Les rois de la galerie de Notre-Dame, qu’ils fussent de France ou du royaume de Juda, furent exécutés comme s’ils avaient été en chair et en os; on les jeta en bas de leur galerie, on brisa de même une foule de statues de saints ou de personnages quelconques, dont quelques-uns allèrent servir de bornes dans le faubourg Saint-Jacques. Quoique ainsi cruellement mutilée, Notre-Dame eut cependant plus de chance que bien des églises qui ont perdu dans la tourmente toute la décoration de leurs portails, il se trouva heureusement, même à la Commune, des hommes pour protester contre une destruction générale, au nom de l’art et en faisant valoir des considérations scientifiques, pour la conservation de certaines parties, notamment du zodiaque du portail de gauche.

L’astronome Dupuis et le citoyen Anaxagoras Chaumette, procureur de la Commune, défendirent assez vivement le portail de Notre-Dame pour que la Commune décidât qu’une commission l’examinerait et verrait à préserver ce qui lui semblerait digne d’être conservé.

Le citoyen Chaumette, par condescendance philosophique, sauva ainsi les statues religieuses du portail, même le Christ et la Vierge, dans lesquels il découvrait les mythes du soleil et de la lune présidant aux révolutions des mois, mais le terroriste philosophe confisqua Notre-Dame pour y installer le culte de la Raison.

Chaumette, le grand prêtre du nouveau culte, voulut donner à son installation dans l’ancienne église métropolitaine de Paris, débaptisée par décret et devenue le _Temple de la Raison_, un éclat tout particulier et, comme on disait alors, effacer par les pompes grandioses et saines de la religion philosophique le souvenir des vaines cérémonies du fanatisme.

Deux jours auparavant, l’évêque constitutionnel Gobel, accompagné de ses vicaires et d’un certain nombre de prêtres, tous le bonnet rouge sur la tête, était allé déposer sa démission sur le bureau de la Convention et remettre ses insignes. Comme sa cathédrale, cet évêque ne reconnaissait désormais plus d’autre culte que celui de la Raison.

Le moment où ces choses se passent, où s’établit cette religion de la Raison, prônée par Anacharsis Clootz, _orateur du genre humain_, pauvre rêveur destiné à une fournée prochaine, à un autre autel révolutionnaire, celui de la déesse Guillotine, c’est, il faut le noter, le commencement de novembre 1793. L’exécution de la reine est du 15 octobre; le matin du 31 octobre, les Girondins ont été conduits à la mort, le duc d’Orléans a été guillotiné le 6 novembre. La fête de la Raison a lieu le 10 novembre et Bailly doit être exécuté le 11.

De grands préparatifs furent faits pour la cérémonie, et le chœur de la vieille cathédrale étonné reçut une décoration bien nouvelle. A la place de l’ancien autel on dressa une estrade en forme de montagne couronnée par un petit Temple «d’architecture simple et majestueuse», dit Prudhomme dans le compte rendu de la cérémonie. Sur l’entablement de ce temple «sacré» étaient inscrits ces mots: _A la Philosophie_ et en avant avaient été installés les bustes «de philosophes qui avaient le plus contribué à l’avènement de la République par leurs lumières».

Des draperies blanches enguirlandées de feuillages, de pilier en pilier, servaient de fond au «nouvel autel». Sur un angle de rocher à mi-côte de la montagne, un petit autel à l’antique supportait une espèce de cierge qui était le _Flambeau de la vérité_, enfin au pied de la montagne gisait renversée une statue de la Vierge figurant les anciennes idoles écroulées.

Pour cette fête de la Raison on ne s’était point contenté d’une représentation figurée de la nouvelle divinité, d’une statue quelconque, on avait voulu une divinité en chair et en os et le choix s’était porté sur une des célébrités de l’Opéra, Mlle Maillard, beauté fameuse depuis peut-être assez longtemps déjà, et un peu chargée d’embonpoint. Elle était royaliste, paraît-il, et avait été menacée déjà par les hébertistes. Des objections et de la tentative de résistance qu’elle fit lorsqu’on lui annonça qu’elle était promue déesse, Chaumette vint bien vite à bout. «Citoyenne, lui dit-il, si tu refuses d’être traitée en divinité, tu ne trouveras pas mauvais qu’on te traite en simple mortelle.» Mlle Maillard avait compris et s’était décidée.

Des tribunes garnissaient l’église remplie de curieux. Pas de soldats ni de milice citoyenne dans la nef; «les armes ne conviennent que dans les combats, dit Prudhomme, et non là où des frères se rassemblent pour se laver enfin de tous les gothiques préjugés». D’ailleurs beaucoup de ces «frères» étaient venus avec leurs piques et leurs sabres de sectionnaires.

A dix heures, précédée de tous les membres de la Commune, la déesse Raison fit son entrée dans Notre-Dame par le grand portail. Mlle Maillard, vêtue d’une robe blanche avec un manteau d’azur, coiffée du bonnet phrygien et tenant à la main une pique, était assise sur un siège à l’antique, porté sur les épaules de quatre forts de la Halle enguirlandés de rameaux de chêne. De chaque côté marchait une théorie de jeunes filles vêtues de draperies blanches, les chevelures dénouées sous des couronnes de feuillage, danseuses ou figurantes de l’Opéra, ayant ainsi leur rôle à jouer dans la cérémonie. Des députations des Jacobins et des comités révolutionnaires complétaient le cortège qui s’avançait majestueusement dans la nef toute rouge de bonnets phrygiens.

A l’entrée du chœur, le citoyen Chaumette offrit galamment la main à la citoyenne Maillard pour descendre de son palanquin et l’aida à monter les degrés de sa montagne pour se placer à la cime devant le temple de la philosophie, «ce qu’elle fit avec la majesté d’une habitante de l’Olympe».

Des chœurs entonnèrent aussitôt l’_hymne à la Liberté_, composée par Marie-Joseph Chénier, musique de Gossec. «Cette cérémonie, dit Prudhomme, n’avait rien qui ressemblât aux momeries grecques et latines, aussi allait-elle directement à l’âme. Les instruments ne rugissaient pas comme les serpents des églises, une musique républicaine placée au pied de la montagne exécutait en langue vulgaire l’hymne que le peuple entendait d’autant mieux qu’il exprimait des vérités naturelles et non des louanges mystiques et chimériques.»

Descends, ô Liberté, fille de la nature; Le peuple a reconquis son pouvoir immortel. Sur les pompeux débris de l’antique imposture, Ses mains relèvent ton autel. Venez, vainqueurs des rois, l’Europe vous contemple; Venez, sur les faux dieux étendez vos succès; Toi, sainte Liberté, viens habiter ce temple: Sois la déesse des Français.

Puis on vit les jeunes Vestales de la Raison entourer la montagne, monter au temple de la Philosophie et en redescendre des flambeaux à la main; on les vit, comme dans une sorte de ballet, exécuter quelques pas pleins de gravité et faire fumer l’encens devant la déesse impassible.

Les chants, les danses en l’honneur de la Raison s’entremêlaient de discours; Chaumette célébra le grand jour qui marquait la fin des superstitions et fut très galant pour Mlle Maillard qualifiée «d’_image sacrée_, de _chef-d’œuvre de la nature_». L’enthousiasme de la foule éclata, les assistants en guise de chants liturgiques firent entendre la _Carmagnole_ et les autres refrains révolutionnaires aux voûtes de Notre-Dame.

Après avoir pris quelque repos à la sacristie, la déesse Raison reparut et reprit sa place sur les épaules de ses quatre porteurs. Comme la Convention, en séance dans la salle des Tuileries, n’avait pu assister à l’installation du nouveau culte, la déesse Raison daignait se déranger pour rendre visite aux législateurs.

Le cortège traversa Paris précédé de tambours et de musiques parmi des flots de sans-culottes enthousiastes et de gens attirés par l’étrangeté du spectacle. En tête on voyait s’avancer des canonniers portant au bout d’une pique «les dépouilles du prince de la Calotte», c’est-à-dire les ornements sacerdotaux, la chape et la mitre de l’archevêque.

Arrivées à la Convention, la déesse Raison et ses Vestales furent admises aux honneurs de la séance. Chaumette les présenta lui-même à l’Assemblée.--«Législateurs! dit-il, le fanatisme a lâché prise! Ses yeux louches n’ont pu soutenir l’éclat de la lumière. Aujourd’hui un peuple immense s’est porté sous les voûtes gothiques qui pour la première fois ont servi d’écho à la vérité... Là nous avons abandonné des idoles inanimées pour cette image animée, chef-d’œuvre de la nature!»

Et Chaumette d’un beau geste invitait l’Assemblée à contempler cette déesse passée de l’Opéra à Notre-Dame. En divinité habituée à la scène, la Raison se laissa un instant admirer, puis descendit de son siège et sur l’invitation du président Laloy, ci-devant Leroy, monta s’asseoir à ses côtés, après avoir été embrassée par lui d’abord, par ses secrétaires ensuite, qui n’avaient pas voulu laisser passer l’occasion de faire leurs dévotions à une déesse si charmante.

Après quelques discours et la consécration définitive du nouveau culte par un décret, l’Assemblée prise d’enthousiasme leva la séance pour reconduire la Raison à Notre-Dame et recommencer la cérémonie du matin.

C’était le moment où les profanations des églises tournaient, selon l’expression de Louis Blanc, à une véritable orgie. Après Mlle Maillard on allait avoir dans les autres églises d’autres déesses Raison tirées non de l’Opéra mais des mauvais lieux. Le jour même de la présentation de la Raison à la Convention, une autre mascarade avait été reçue par l’Assemblée; c’était un détachement de patriotes couverts de chasubles et de chapes, portant au bout de leurs piques des ornements d’églises; ils venaient de parcourir le département de l’Oise où ils avaient pillé les églises, fait tomber les cloches et emprisonné une centaine de prêtres; ils rapportaient les produits du pillage, des objets du culte, en métaux précieux pour un poids considérable, et demandaient en récompense la permission de danser la _Carmagnole_ devant l’Assemblée, misérable parade à laquelle la Convention dut consentir et qu’il fallut bien applaudir sous la pression des tribunes remplies de leur public habituel.

Prudhomme racontant la fête de la déesse Raison, termine en félicitant les sections de Paris du zèle qu’elles déploient dans le pillage et la dévastation des églises, tant de la ville que des environs. Ses phrases valent la peine d’être citées: «Chaque section se fait un honneur d’aller déposer sur l’autel de la patrie les dépouilles opimes de la superstition et la Convention ne sait ce qu’elle doit le plus admirer, ou la magnificence des dons, ou le zèle du patriotisme. Les communes voisines de Paris grossissent à l’envi ce beau cortège et déjà tout le département de la Seine est décatholicisé. Qui pourrait compter les immenses richesses de Franciade, ci-devant Saint-Denis, tout ce pompeux amas de hochets ridicules, qu’avait enfouis dans les églises la stupidité de nos pères, à laquelle on pardonne en riant lorsqu’on voit tous les trésors qu’ils ont réservés à nos besoins.»

Et Prudhomme se contente de réclamer un peu plus de gravité dans ces offrandes à la Raison et se demande comment ces hommes «qui vouent au mépris la superstition et ses attributs, osent endosser le ridicule costume des prêtres en cérémonie, et rappeler les mascarades du carnaval en s’affublant d’une chape, d’une dalmatique, d’une chasuble...»