Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs
Part 11
La première le 6 novembre 1514 était l’entrée de la princesse Marie d’Angleterre, sœur d’Henri VIII, jeune et superbe princesse de seize ans, épousée par le quinquagénaire Louis XII peu de mois après la mort d’Anne de Bretagne, sa _bretonne_ tant aimée dont la mort avait été pour lui un si rude coup qu’il n’avait fait «huit jours durant que larmoyer».
Les rues où le convoi d’Anne en janvier avait passé, virent en novembre la belle Marie, en triomphant cortège, se diriger vers Notre-Dame, pour de là s’en aller festoyer dans la Grande salle du Palais. A ces noces royales à la table de marbre, quatre divertissements ou «entremets» coupaient le repas; le premier était un phénix sur son bûcher, le second monseigneur saint Georges à cheval combattant le dragon, le troisième un porc épic et un léopard soutenant l’écu de France et le quatrième le combat d’un coq, d’un mouton et d’un lièvre.
La seconde entrée royale fut trois mois après celle du roi chevalier François Ier
Le roi Louis XII, dont la santé était assez précaire au temps de son remariage n’avait pas longtemps résisté à l’existence de fêtes et de plaisirs que lui fit mener la jeune princesse. Le 1er janvier 1515, il était allé rejoindre Anne de Bretagne à Saint-Denis.
Le nouveau roi, François Ier, fit son entrée joyeuse le 15 février suivant, «laquelle fut moult honorable et triomphante». Cette entrée eut ceci de particulier qu’elle se fit aux flambeaux, la nuit ayant pris le cortège dans la rue Saint-Denis. On admira beaucoup le jeune roi vêtu tout de blanc d’argent, monté sur un magnifique destrier qu’il faisait continuellement caracoler «en sorte que chacun s’en émerveillait, comme des princes et seigneurs qui l’accompagnaient en gros nombre et multitude de gens grandement accoutrez d’orfèvreries à leurs devises. Et en bel ordre de marche le dit seigneur et sa compagnie allèrent jusqu’à Notre-Dame de Paris et de là au Palais où il fut faict de par ledit seigneur, en la manière accoutumée, un gros et somptueux souper aux dicts princes et seigneurs. Et y soupèrent et eurent leurs tables, le prévôt et les échevins et aucuns notables personnages de la ville.»
CHAPITRE VI
LE PALAIS AU XVIe SIÈCLE
Le Palais sous François Ier.--Semblançay.--Le procès du connétable de Bourbon.--Le cartel de l’empereur.--Charles-Quint au palais.--La Réforme.--Processions et supplices.--La tour de Montgommery.--La très sainte Ligue.--Assassinat du président Brisson.--Jean Chastel et Ravaillac.--Le palais envahi par le duc d’Epernon.--Premier incendie du Palais.
Sur ce point de la Cité, la justice est tout à fait chez elle; le Palais de la Cité au XVIe siècle a cessé d’être, même temporairement, Palais royal; cédé complètement au Parlement et à l’administration financière du royaume, il est le Palais de Justice.
Son histoire maintenant est celle du Parlement lui-même, histoire très mouvementée par moments, au temps des querelles religieuses et dans les périodes de luttes entre le droit populaire et le droit royal.
Le Palais désormais, au cours de ces luttes religieuses et civiles, va plus que jamais continuer à subir le contre-coup des événements et rester le théâtre orageux des grandes manifestations politiques.
Citadelle d’opposition, le plus souvent d’opposition bourgeoise, raisonnable et sérieuse, qui combat lentement pour les libertés nationales avec les armes du légiste,--citadelle brutalisée quelquefois par l’émeute, par la sédition violente ou accablée par la toute-puissance royale aux jours triomphants de la monarchie absolue.
Le Palais ne recevra plus la visite des rois que fort rarement, seulement aux grandes occasions, pour les lits de justice, ou bien lorsqu’il sera nécessaire que le roi donne de sa personne pour imposer un édit.
A la fin du XVIe siècle, après cinquante ans de vie régulière, le Palais reverra les jours tragiques de la terrible période qui va d’Etienne Marcel au triomphe de Charles VII. Bien des péripéties émouvantes du grand drame de la Ligue se dérouleront dans le vieux Palais, où les parlementaires à longue barbe essaieront de lutter contre les fureurs religieuses déchaînées et contre la tyrannie populacière.
La vénalité des charges au Parlement apparaît sous François Ier. Dans un pressant besoin d’argent pour les armées, le chancelier Duprat créa vingt charges nouvelles de conseillers au Parlement qui furent mises à l’encan, malgré les remontrances du Parlement d’abord, et son opposition ensuite à la réception des nouveaux conseillers.
L’un de ceux-ci était un commis du surintendant des finances Semblançay, nommé Genti, qui dans l’intrigue tramée contre Semblançay par le chancelier et la duchesse d’Angoulême, mère du roi, avait été leur agent et leur avait livré des papiers justificatifs volés au surintendant, probablement le fameux reçu de la duchesse d’Angoulême des sommes extorquées au trésor, des quatre cent mille écus destinés à être envoyés à Lautrec, pendant les guerres d’Italie, pour la solde des Suisses.
Semblançay s’était tiré des premiers assauts, mais pendant la captivité de François Ier, les haines du chancelier et de la duchesse devenue régente, trouvèrent l’occasion bonne pour l’attaquer de nouveau. Semblançay fut jeté à la Bastille et on ouvrit contre lui un grand procès pour concussions et malversations. Le chancelier afin de rendre certaine la perte du surintendant chargea du procès, non le Parlement, mais une commission tirée du Parlement et choisie parmi ses créatures, particulièrement parmi les nouveaux conseillers acquéreurs des charges créées par lui.
Ces commissaires rendirent l’arrêt qu’on attendait d’eux et un jour, le 12 août 1527, Jacques de Beaune Semblançay âgé de soixante-douze ans, «atteint et convaincu de larcins, faussetés, abus, malversations et male administration des finances du roi, condamné à être pendu et étranglé à Montfaucon--tous ses biens meubles et héritages confisqués--» monta sur une mule amenée dans la cour de la Bastille, et prit le chemin du gibet en passant par la porte Baudet, le Châtelet et la rue Saint-Denis. On connaît les vers de Clément Marot sur le supplice du surintendant:
Lorsque Maillart juge d’enfer menoit A Montfaulcon Semblançay l’âme rendre, A vostre advis, lequel des deux tenoit Meilleur maintien? Pour le vous faire entendre, Maillart semblait homme que mort va prendre: Et Semblançay fut si ferme vieillard, Que l’on cuydoit, pour vray, qu’il menast prendre A Montfaulcon le lieutenant Maillart.
Après la dernière station aux Filles-Dieu, le cortège arriva vers une heure de l’après-midi à Montfaucon. Le roi durant le procès était rentré de captivité; Semblançay, ne pouvant croire qu’il le laisserait mourir, obtint de Maillard qu’on différât l’exécution pour attendre la grâce. Le malheureux vieillard dans les angoisses de la mort espéra cette grâce au pied du gibet pendant toute l’après-midi; elle ne vint pas et après six heures d’une terrible agonie il fallut laisser faire le bourreau.
Plus tard l’instrument de cette mort, le conseiller Genti, devenu président au parlement, se trouva poursuivi pour faits de concussion et fut condamné par le parlement même. A son tour, après dégradation, il vint à Montfaucon finir où avait fini sa victime.
Presque en même temps se terminait un autre procès fameux, celui du connétable de Bourbon, autre victime de la duchesse d’Angoulême et du cardinal chancelier Duprat, poussé à la trahison par leurs persécutions. Jeune et beau, magnifique seigneur et capitaine renommé, il n’eût tenu qu’au connétable de devenir le beau-père de François Ier en épousant en secondes noces Louise de Savoie, mais il repoussa les avances de la duchesse et les propositions directes qui lui furent faites. Il se créa ainsi une vindicative et cruelle ennemie qui, liguée avec le chancelier, autre ennemi de Bourbon, jura sa perte.
L’attaque ne se fit pas attendre. Charles de Bourbon, veuf de Suzanne de Bourbon sa cousine germaine, étant par contrat de mariage héritier de tous ses biens, la duchesse alors régente du royaume fit intenter au connétable un procès en Parlement pour obtenir la nullité de la donation.
Il s’agissait pour le connétable de la presque totalité de ses biens qui devaient, s’il perdait sa cause, revenir les uns à d’autres héritiers, les autres à la couronne. Une première partie du procès fut perdue, le comté de la Marche fut enlevé au connétable et Duprat obtint la mise sous séquestre du reste des biens.
Le cœur ulcéré, se voyant déjà ruiné, le connétable ne respira plus que vengeance. Travaillé par des émissaires de Charles-Quint, il rêva de concert avec l’Empereur l’écrasement de François Ier. Dans le démembrement de la France qui devait s’ensuivre, une part devait lui être faite qui viendrait s’ajouter à ses possessions territoriales, pour constituer à son profit un royaume indépendant, ressuscitant l’antique royaume d’Arles.
Pendant que François Ier s’acheminait avec son armée vers l’Italie où son connétable devait venir le rejoindre, celui-ci tout à coup levait le masque et, pour s’en aller se mettre à la tête des armées de Charles-Quint, s’enfuyait déguisé en valet, seul avec un gentilhomme; montés sur des chevaux ferrés à l’envers, ils gagnaient la frontière par une chevauchée haletante à travers l’Auvergne et le Dauphiné. L’an d’après, sur le champ de bataille de Pavie, le roi et le connétable devaient se retrouver.
Le procès de Bourbon dura des années: on jugea d’abord à Loches ses confidents qui furent condamnés à mort, mais non exécutés. Parmi eux se trouvait le sire de Saint-Vallier, père de Diane de Poitiers.
Condamné à mort par le parlement, le comte de Saint-Vallier fut tiré de la Conciergerie un matin, et conduit à la Table de marbre pour y entendre la lecture de son arrêt. Mis sur un cheval avec un archer en croupe derrière lui, on le conduisit en Grève pour y subir sa peine. Déjà il avait la tête sur le billot, lorsqu’un courrier de Blois apportant sa grâce, put fendre la foule assez à temps pour arrêter la hache déjà levée. La légende qui lui fait devoir sa grâce à la beauté de sa fille est détruite par ce fait que Diane était alors toute jeune enfant.
Quelques pairs réunis au Parlement et présidés par le roi lui-même commencèrent le procès de Bourbon en 1523, mais la défaite de Pavie vint bientôt l’interrompre, et dans le traité de Madrid qui termina la captivité de François Ier, il fut stipulé que le connétable rentrerait dans tous ses biens et honneurs.
Ce traité, François Ier n’avait pas l’intention de l’exécuter; aussitôt de retour en sa capitale, il réunit au Palais en séance solennelle le Parlement, les grands du royaume, les cardinaux, des archevêques et évêques, des députés des Parlements de province et le corps de ville de Paris pour s’en faire imposer en quelque sorte la non-exécution. La guerre allait se rallumer. Le 5 mai 1527, à la prise de Rome, un coup d’arquebuse, bientôt vengé dans l’effroyable sac de la ville éternelle, renversait dans le fossé le connétable de Bourbon, connétable de Charles-Quint, maintenant chef d’une armée de routiers féroces, et achevait misérablement ses destins si brillamment commencés.
Le procès du connétable défunt était aussitôt repris à la Grande chambre du Parlement et, le 16 juillet suivant, le roi, les pairs et les Parlements réunis rendaient un arrêt qui condamnait et abolissait sa mémoire à perpétuité et prononçait la confiscation de tous ses biens.
A défaut du prince, l’hôtel de Bourbon, voisin du Louvre sur la berge de la Seine, paya pour lui et subit symboliquement la peine réservée aux traîtres et rebelles; on décapita ses tourelles à «hauteur d’infamie» et les écussons et armoiries, les sculptures des portes et fenêtres furent barbouillés d’ocre jaune par la main du bourreau.
Le vieux Palais fut peu de jours après témoin d’une étrange scène, d’un curieux épisode du grand drame aux tragiques péripéties, joué de champ de bataille en champ de bataille par les deux souverains qui se disputaient la suprématie européenne, le roi et l’empereur. Ce refus d’exécuter le traité, ce manquement à la parole jurée que François se faisait imposer par ses sujets, avait exaspéré Charles-Quint qui déclarait le roi traître et parjure. Les deux souverains, faisant une querelle personnelle de la lutte engagée entre les nations, échangeaient par hérauts d’armes, comme aux temps chevaleresques, des défis solennels.
François Ier chargea son héraut _Guyenne_ de porter son défi en Espagne à Charles-Quint, lequel en retour, envoya le héraut _Bourgogne_ remettre son cartel à Paris. François Ier voulut le recevoir dans la Grande salle du Palais avec un grand cérémonial. On avait préparé pour le roi, devant la Table de marbre, un trône élevé de quinze marches. A la droite du roi étaient assis le roi de Navarre, le duc d’Alençon, le comte de Foix, le duc de Vendôme et autres princes, à sa gauche le légat du pape, le chancelier, quelques cardinaux et archevêques. Les membres du Parlement avaient pris place plus bas, sous les princes, et les ambassadeurs des diverses puissances sous les sièges des prélats. On ne pouvait apporter plus de solennité à cette réception.
Le héraut _Bourgogne_, qu’une garde d’archers et de gentilshommes avait été chercher au logis à lui assigné dans le cloître Notre-Dame, fut introduit au Palais et conduit devant le trône royal. Aussitôt qu’il eut salué le roi et la noble assemblée, il voulut commencer son harangue: «Sire, dit-il, la très sacrée majesté de l’empereur...» Mais François Ier, l’interrompant brusquement, lui déclara d’un ton de colère qu’il n’avait point à haranguer, mais à remettre tout simplement la _sûreté du champ_, c’est-à-dire l’indication du champ clos avec les conditions du combat.
Le héraut prétendait, avant toute chose, dire ce que l’empereur l’avait chargé de dire, exposer les sujets de plainte de Charles-Quint et les motifs du combat personnel entre les deux princes, avant d’en venir au cartel lui-même. Le roi transporté de colère ne le laissa pas parler; par des sorties violentes il lui imposait silence chaque fois qu’il essayait de remplir sa mission comme on le lui avait ordonné, si bien que le héraut dut se retirer en remportant son cartel.
Une autre fois, une dizaine d’années plus tard, François Ier étant encore en guerre avec Charles-Quint, fit citer l’empereur à comparaître à sa chambre des pairs, comme son vassal pour les comtés de Flandre et d’Artois; ce fut l’occasion d’une nouvelle cérémonie. Le roi vint avec les pairs au Palais du Parlement, requit contre l’empereur et décida qu’on l’ajournerait à son de trompe à la frontière, ce qui fut fait dans les formes anciennes par des huissiers du Palais. Ensuite, l’empereur n’ayant naturellement point comparu, un arrêt du Parlement prononça la confiscation de la Flandre et de l’Artois, lesquelles provinces, malgré cet arrêt tout platonique, restèrent entre les mains de l’empereur.
Ceci se passait en 1537; trois ans après, en 1540, la paix étant faite, cet empereur inutilement cité à comparoir fit pourtant sa visite au Parlement, mais ce fut en souverain ami, reçu avec force cérémonies, arcs triomphaux, décorations de fleurs, draperies et tapisseries, riches présents et belles harangues. L’empereur traversait Paris pour aller rétablir son autorité sur les Gantois révoltés.
Il fit son entrée le 1er janvier en grand cérémonial par l’abbaye et la porte Saint-Antoine, accompagné par l’université, des délégations des corporations, les prévôts et le corps de ville, le Parlement, les grands officiers de la couronne, les gentilshommes de la maison royale et les princes, sous l’escorte des lansquenets suisses marchant enseignes déployées.
Le Parlement s’était assemblé dans la cour du may d’où il était parti à cheval pour recevoir l’empereur, les présidents en robes et manteaux d’écarlate, coiffés du chapeau de velours brodé d’or, les conseillers en robes écarlates et chaperons. Les présidents furent admis à faire leur compliment à l’empereur, après quoi tous prirent leur place dans le cortège.
En route on eut le divertissement des mystères joués sur des échafauds dressés aux Tournelles, à la porte Baudoyer et ailleurs, pendant qu’incessamment tonnait le canon de la Bastille. Charles-Quint fit une station en l’église Notre-Dame où l’on chanta un _Te Deum_, puis se dirigea vers le Palais où François Ier, entouré d’une cour brillante, le reçut en bas du grand perron.
A la Grande salle l’attendait le festin traditionnel à la Table de marbre, après quoi la reine Marguerite, fille du roi, arriva avec les princesses, pour terminer la fête par danses et divertissements. A l’occasion de son entrée Charles-Quint, de par l’antique privilège des souverains, délivra des prisonniers de la Conciergerie, fort probablement des gens choisis, retenus seulement pour affaires de peu d’importance.
En ces temps venait de s’allumer la grande querelle religieuse qui devait gorger ce siècle d’horreurs et de sang, et pendant si longtemps partager le pays en deux camps ennemis aux passions surexcitées. Les premiers troubles avaient commencé, et Paris venait d’assister à quelques premiers brûlements d’hérétiques. On avait jeté au bûcher d’abord des livres, on commençait à y envoyer des hommes.
Dans leur ardeur pour les nouvelles doctrines, les protestants s’attaquaient parfois aux images, faisaient une guerre incompréhensible aux statues révérées par les catholiques, et ceux de ces iconoclastes qui étaient pris payaient cher leur audace. La mutilation d’une image de la Vierge placée sur une maison de la rue des Rosiers, excita particulièrement la fureur des Parisiens contre les réformés.
Pour racheter le sacrilège, François Ier fit faire une vierge en argent qu’il alla lui-même placer en grande cérémonie dans une niche grillée. Une immense procession se déroula dans les rues de Paris à cette occasion; on vit défiler tout le clergé des paroisses, tous les moines des couvents, les chanoines de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle, des évêques en nombre. Après eux des trompettes et des hérauts d’armes annonçaient la Cour, une foule de nobles personnages le cierge à la main escortant la Vierge d’argent portée par l’évêque de Lisieux en habits sacerdotaux, puis le roi seul, avec un grand cierge, ensuite d’autres seigneurs, les ambassadeurs, les présidents et conseillers du Parlement avec leurs greffiers, le prévôt des marchands, les échevins et les notables...
La Vierge d’argent si solennellement mise en place ne resta pas longtemps dans sa niche, elle fut volée quelques années plus tard, remplacée encore, par une vierge en bois cette fois, que les protestants brûlèrent une nuit.
A la suite des imprudences de quelques luthériens qui, emportés par leur zèle, avaient affiché des placards attaquant l’Eucharistie, une autre procession, plus solennelle encore, eut lieu en 1535, en expiation des nouvelles doctrines. On revit un cortège semblable marcher lentement à travers la ville, portant les châsses et toutes les reliques des églises.
Toute la ville était en rumeur, on avait fermé de barrières gardées par des archers les carrefours où devait passer cette procession.
Le clergé des paroisses s’était réuni à Notre-Dame pour aller de là chercher le roi et la cour à Saint-Germain l’Auxerrois. La reine prit la tête de la procession montée sur une haquenée blanche, suivie de toutes les princesses et des dames de la cour, avec un grand nombre de gentilshommes, de pages et d’écuyers à pied ou à cheval. Le clergé des paroisses et les ordres religieux, les suisses et les archers marchant à grand bruit de tambours, trompettes et fifres, le chapitre de la Sainte-Chapelle et sa musique, l’évêque de Paris, sous un dais porté par des princes, précédaient le roi vêtu de noir, un cierge à la main, suivi des archers de sa garde et des officiers de la couronne, des membres du Parlement et de la Chambre des comptes, des prévôts et des échevins.
Le roi entendit une messe solennelle à Notre-Dame, puis il s’en alla dîner à l’évêché. Après le dîner, la cour, les échevins et les membres du Parlement étant assemblés dans la grande salle de l’évêché, François Ier leur fit un grand discours pour démontrer la nécessité de procéder avec énergie à l’extirpation de la dangereuse hérésie. Après ce discours et les réponses du Parlement et des prévôts, proclamant leur zèle pour la défense de la religion attaquée, l’assistance rentra à Notre-Dame. Le roi et la cour s’avancèrent sous le portail où, pour conclusion, six malheureux réformés venaient d’être amenés en charrette, pieds nus et une torche à la main pour faire amende honorable sur le parvis.
Six bûchers avaient été préparés, à côté des reposoirs, en six endroits différents déjà parcourus par la procession, pour l’édification des divers quartiers de la ville. On y mena les condamnés. Au-dessus de chaque bûcher se dressait une sorte de potence compliquée, munie d’une poutre supérieure mobile formant bascule. C’était l’estrapade; on attachait le patient par les bras à cette poutre supérieure, le malheureux hissé à une certaine hauteur était aussitôt descendu dans la flamme du bûcher, d’où on l’enlevait pour le laisser retomber encore. C’était le bûcher lent, cruelle aggravation du supplice du feu. Ainsi périrent ces six malheureux, estrapadés et brûlés à la Croix du Trahoir, au cimetière Saint-Jean, à la Grève et aux Halles.
Et plus d’une fois ensuite se renouvelèrent ces processions solennelles accompagnant des supplices d’hérétiques, horribles fêtes pendant lesquelles les métiers chômaient, les boutiques se fermaient, chacun courant au spectacle des superbes défilés, avec leur affreux épilogue aux bûchers des endroits consacrés.
Deux chambres du Parlement, avaient été chargées de connaître des crimes d’hérésie, la Grande Chambre et la Tournelle. De temps en temps quelques malheureux s’en allaient périr sur le bûcher pour l’intimidation des réformés; d’autres pourrissaient dans les cachots, et cela n’empêchait pas les nouvelles doctrines de progresser, et de recruter dans toutes les classes de la société des adhérents qui bravaient les persécutions. Le trouble était profond, les haines et les fureurs s’aiguisaient, qui devaient aboutir avant peu aux longues guerres civiles.
Le Parlement parut gagné même; quelques membres osèrent montrer l’indignation que leur causaient ces supplices et dans une délibération pour l’enregistrement d’un édit d’Henri II prononçant la peine de mort contre les protestants et leurs complices, ils parlèrent contre ces cruautés et firent appel à la modération.
Leur opposition fut dénoncée au roi. Le lendemain, au moment où l’on s’y attendait le moins, Henri II arriva au Palais accompagné de son chancelier et de quelques grands officiers de la couronne. Le Parlement délibérait au sujet de l’édit, le roi voulut que l’on continuât et des conseillers osèrent exposer la nécessité de la réforme des mœurs et de la tolérance religieuse; le conseiller Anne du Bourg fut plus hardi encore, il attaqua devant le roi les mœurs de la cour, y montra le scandale et la licence régnant parmi les grands, le vice et le crime tout-puissants et honorés, tandis qu’on livrait aux bourreaux des hommes qui servaient leur roi selon les lois du royaume et Dieu selon leur conscience.
Ainsi bravé en face, Henri II ordonna au connétable de faire saisir sur-le-champ Anne du Bourg et les autres conseillers qui avaient montré leur sympathie pour les réformés. Anne du Bourg, jeté à la Bastille, fut traité avec la plus grande sévérité et l’on mena vivement son procès.