Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs

Part 10

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En tête du cortège le populaire admirait neuf chevaliers et neuf dames figurant les neuf preux et les neuf preuses; après eux venaient des hérauts d’armes et des trompettes; quatre évêques entourant le petit roi et enfin quantité de seigneurs. A la fontaine de la Trinité: «syrènes s’esbattant sous un lys qui jetait du vin et du lait par ses fleurs et ses boutons, combat d’hommes sauvages, ensuite échafauds sur lesquels les confrères de la Trinité représentèrent le mystère de la nativité du Christ, avec la fuite en Égypte et le massacre par le cruel roy Hérode de sept vingt quatre milliers d’enfants mâles». Autre spectacle au Châtelet, spectacle allégorique où l’on voyait un enfant de la taille du jeune roi, avec deux couronnes sur la tête, entouré d’un côté par princes et seigneurs de France et de l’autre par seigneurs d’Angleterre.

Tout le long de la route les porteurs du dais changeaient, les échevins le laissaient aux drapiers, il passait ensuite aux épiciers, aux changeurs, aux orfèvres, aux merciers, aux pelletiers, aux bouchers, etc...

Quinze jours après, le petit roi vint processionnellement du Palais à Notre-Dame où il fut sacré par son oncle le cardinal de Winchester. Après le sacre il y eut festin en la Grande salle. Jamais festin ne fut plus mal ordonné, même celui donné par Charles VI en la même salle pour l’entrée d’Isabeau, où la cohue finit en bousculade.

Cette fois, on avait laissé la foule pénétrer dès le matin dans la Grande salle, «le commun de Paris y était entré, les uns pour voir, les autres pour gourmander, les autres pour piller ou dérober viandes ou autre chose». Les larrons s’y trouvaient en nombre et profitaient largement du désordre. Quand le petit roi et les seigneurs furent assis à la grande table, cette foule, irrespectueuse et malveillante, ne put ou ne voulut s’ouvrir pour les membres de l’Université et du Parlement, pour les échevins qui, au milieu des cris et du tumulte, recevaient des poussées si violentes, qu’ils tombaient l’un sur l’autre par quatre-vingts ou cent à la fois. «Et là besoingnoient les larrons.» Quand ces invités parvinrent aux tables qui leur étaient réservées, il leur fallut disputer la place à des savetiers, moutardiers ou aides-maçons, qui mangeaient tranquillement le festin à leur place et à peine parvenait-on à en faire lever un ou deux, qu’il s’en asseyait six ou huit d’un autre côté...

Et encore la cuisine à ces tables laissait-elle à désirer, la «plupart des viandes ayant été cuites le jeudi auparavant», dit le _Bourgeois de Paris_. Et il ajoute que les malades de l’Hôtel-Dieu dirent qu’ils «n’avaient jamais vu plus pauvres reliefs que ceux qu’on leur envoya».

Ce _Bourgeois de Paris_ se fait l’écho du mécontentement qui commence à poindre. Il se plaint que le sacre n’ait point fait aller le commerce autant que l’on s’y attendait. Les Anglais ne se sont pas mis en dépenses, les orfèvres, les batteurs d’or et gens de _tous joyeux métiers_, ont vendu plus maintes fois à l’occasion de mariages bourgeois, qu’en ces journées du sacre. Enfin, pour achever de mécontenter Paris, les Anglais firent peu de largesses et le petit roi quitta la ville sans faire aucuns biens, «comme délivrer prisonniers, faire cheoir maltôtes, impositions, gabelles, etc.».

Le duc de Bedford mourut en septembre 1435, et dix jours après trépassa la reine Isabeau. A son tour la vieille reine, qui avait été pour une si grosse part dans les malheurs du pays, finissait abandonnée et méprisée, dans cet hôtel Saint-Paul, où s’était si lamentablement traînée l’existence de Charles VI. Les Anglais, qu’elle avait si bien servis, ne se mirent pas en frais de funérailles pour elle. Ce n’était plus, pour eux, depuis longtemps, qu’un instrument inutile. Après un service à Notre-Dame, on la déposa sans façon dans un bateau qui descendit lentement la Seine. La barque s’arrêta sous les tours de la Conciergerie, le cercueil passa la nuit dans ce palais, témoin des fêtes de son entrée solennelle, puis reprit la rivière au petit jour et sortit de Paris, dirigé sur Saint-Denis avec quelques serviteurs seulement. On n’avait pas pris la route de terre par crainte des partis français qui couraient déjà la campagne en Ile-de-France. En vue de Saint-Denis, la barque toucha terre; quelques moines prirent le cercueil et le portèrent aux caveaux de l’abbaye aux royales sépultures.

Juste en ce moment, le roi Charles VII, dont les armées faisaient tous les jours de nouveaux progrès dans la reconquête du royaume, venait, par le traité d’Arras, de faire sa paix avec la Bourgogne, le fils de Jean Sans Peur, «mû par sa pitié pour le pauvre peuple du royaume,» abandonnait l’alliance anglaise,--moyennant toutefois d’importants avantages et en imposant d’assez dures et humiliantes conditions.

Paris aussi peu à peu se détachait du parti anglais, la misère était revenue avec son cortège de maladies. Plus de blé dans les campagnes ravagées par les soldats des deux partis, et après les soldats par les bandes d’écorcheurs, de tard-venus et de pillards sans drapeau. La famine sévissait; on repassait par toutes les horreurs des pires époques. Des bandes de loups couraient les champs; la nuit, ils osaient pénétrer dans Paris, par les berges de la Seine pour enlever des chiens ou même des enfants. Une maladie pestilentielle ravageait villes et campagnes; dans Paris seulement, en trois années, de 1435 à 1438, elle emorta 50,000 personnes.

Maintenant Paris tournait ses regards vers les armées de Charles VII; le duc Philippe ayant fait sa paix avec le roi des fleurs de lis, les vieux partisans de Bourgogne n’avaient pas de raison pour être plus Bourguignons que lui. Les vieilles haines s’apaisaient ou se tournaient contre l’Anglais, qui se faisait plus oppresseur et plus dur en constatant le changement. Se sentant trop peu nombreux pour garder une ville hostile, les Anglais cherchaient à s’assurer la sécurité par tous les moyens, en accrochant aux potences ceux qu’ils soupçonnaient d’intelligences avec les armées françaises, et en exigeant des magistrats et des bourgeois de nouveaux serments de fidélité.

Cependant, quelques-uns des plus hardis de ces bourgeois s’étaient déjà mis en rapport avec le roi, offrant de lui remettre sa capitale s’il accordait à tous amnistie complète et oubli des sanglantes séditions. Charles VII promit l’oubli absolu du passé, et ces Parisiens, à la tête desquels était un riche marchand nommé Michel de Lallier, s’entendirent avec le connétable de Richemont, qui réunit rapidement le plus de troupes possible pour surprendre les Anglais.

Le connétable, Dunois, le seigneur de l’Isle-Adam arrivèrent au jour convenu, 15 avril 1436, près la porte Saint-Jacques, escaladèrent le rempart avec des échelles qu’on leur passa. Ils tenaient enfin Paris! Ils ouvrirent à leurs troupes cette porte Saint-Jacques, sur laquelle ils arborèrent la bannière royale, et se répandirent par la ville aux cris de: Ville gagnée!

Il y eut peu de tentatives de résistance par les rues; le peuple s’armait, prenait la croix blanche et, conduit par les capitaines de quartier, se jetait sur les Anglais. Ceux-ci abandonnèrent tous les postes et firent retraite sur la Bastille, où tout aussitôt ils furent investis.

Cette entrée fut une marche triomphale. Le connétable, qui s’était attendu à plus de difficultés, remercia vivement les gens de Paris et prit rapidement des mesures pour éviter tout pillage et toute avanie aux bourgeois, ce à quoi il était assez urgent de pourvoir, car beaucoup de l’armée, par âpreté de vengeance ou désir de gain, se flattaient de l’espoir de piller un peu cette ville si difficile à tenir. Quatre jours après, les Anglais de la Bastille, manquant de vivres, remettaient la forteresse au connétable et s’en allaient la vie sauve, emmenant avec eux les fonctionnaires, créatures et instruments de l’Angleterre, l’évêque de Thérouanne, chancelier, les prévôts et quelques autres, détestés des Parisiens, qui leur eussent fait volontiers mauvais parti.

Charles VII ne fit son entrée dans la capitale reconquise qu’au mois de novembre de l’année suivante; ce fut la même fête que six ans auparavant pour l’entrée du petit roi Henri VI d’Angleterre; les mêmes divertissements, les mêmes dais purent resservir. Mais l’entrée eut un caractère militaire; Charles VII marchait armé de toutes pièces, sauf le casque, à la tête de tous ses capitaines: le connétable, Dunois, le comte de Vendôme. Celle qui avait tourné la fortune, Jehanne seule, qu’on avait abandonnée au bûcher de Rouen, manquait à ce grand jour. Le futur Louis XI, le Dauphin, alors âgé de dix ans, marchait à côté de son père, revêtu d’une armure à sa taille.

«Quand le roy fut devant l’Hôtel-Dieu, ou environ, dit le _Bourgeois de Paris_, on ferma les portes de l’église de Notre-Dame, et vint l’évesque de Paris, lequel apporta un livre sur lequel le roi jura, comme roi, qu’il tiendrait loyalement et bonnement tout ce que bon roy devait.

«Après furent les portes ouvertes et entra dedans l’église et se vint loger au Palais pour celle nuit; et fist-on moult grande joie celle nuit, comme de bucciner, de faire feux emmy les rues, danser, manger et boire et de sonner plusieurs instruments.»

Le populaire pouvait bien, par quelques joyeuses fêtes, essayer d’oublier des souffrances qui devaient durer quelques années encore. L’épidémie continuait ses ravages, les loups, et les écorcheurs plus loups qu’eux, désolaient encore les environs, et la famine persistait.

Les Anglais, chassés de Paris, n’étaient pas loin, ils tenaient Meaux et de là s’efforçaient d’affamer la capitale en coupant la route à tous les arrivages de l’est, comme leurs garnisons de Normandie empêchaient à l’ouest toute arrivée de subsistances. Meaux ne fut pris qu’en 1438; les vivres purent passer; l’épidémie s’éloignait aussi vers le même temps, et Charles VII, avec son terrible connétable de Richemont, allait, à force de pendaisons, purger le sol de tous les routiers et brigands qui l’infestaient, réformer le système militaire pour arriver à créer, à la place des milices de la chevalerie féodale, une armée régulière permanente.

Charles VII, qui voulait être un roi réformateur, s’empressa de rétablir et de réorganiser le Parlement de Paris, auquel il avait réuni son petit Parlement de Poitiers. La grande chambre compte alors trente conseillers, quinze laïques et quinze ecclésiastiques; la chambre des enquêtes en a quarante. Il institue pour les affaires criminelles la chambre de la Tournelle, qui siégeait dans la _Tournelle_, bâtiment accolé à la tour Bon-Bec, où se donnait la question. Ces offices étaient soldés, les conseillers étaient appointés, la justice se rendait gratuitement quant aux juges, à qui les plaideurs devaient seulement quelques présents en nature, bouteilles de vins, pains de sucre, épiceries, les fameuses épices, qui finirent par se convertir en espèces sonnantes.

La puissance du Parlement allait grandir considérablement dans ce palais que les rois devaient lui céder complètement; son double caractère de corps judiciaire et administratif allait se préciser et s’accentuer.

Dans l’ordre judiciaire, il décidait en appel de toutes les causes des tribunaux royaux, seigneuriaux, ecclésiastiques et universitaires, et il jugeait des _causes spéciales_, celles des pairs de France et du domaine royal, et les grandes affaires spécialement portées devant lui.

Dans l’ordre administratif, les édits et ordonnances du roi devaient, pour avoir force de loi, être enregistrés au Parlement. Ce fut d’abord seulement un usage, qui s’était établi fort simplement. Un conseiller, nommé Jean de Montluc, sous Philippe le Bel, avait pris l’habitude de tenir registre des édits ou des jugements importants, ainsi que des événements mémorables de son temps. Comme on eut l’occasion plus d’une fois, pour vérifier des faits douteux, de recourir à ce registre du vieux conseiller, on sentit la nécessité de le continuer officiellement et régulièrement.

Jadis, au combat de Frêteval, Philippe-Auguste avait perdu son chartrier, l’ensemble de ses chartes, archives, registres, terriers, etc., qu’il avait avec lui dans ses bagages, ayant été pillé par les soldats de Richard Cœur de Lion. Cette perte avait amené la création d’un dépôt régulier de toutes les pièces d’archives dans la sacristie de la Sainte-Chapelle appelée ainsi, nous l’avons vu, le _trésor des Chartes_. On prit l’habitude, avant d’y envoyer tous les édits et actes royaux, de les faire inscrire sur le registre du Parlement, et bientôt l’usage, simple habitude de précaution, devint une formalité indispensable pour qu’édits et ordonnances eussent force de loi.

En outre de cette formalité d’_enregistrement_ indispensable qui forçait à compter avec lui, le Parlement s’était octroyé le droit de _remontrances_, par lequel il pouvait manifester son opposition à une décision ou ordonnance quelconque, à un traité avec une puissance étrangère, et ce qui est assez particulier, il commença à exercer ce droit de remontrance sous un monarque autoritaire, sous Louis XI, alors que ce roi, pour les nécessités de sa politique, jugea à propos d’abolir la _Pragmatique sanction de Charles VII_, qui avait réglé les rapports de l’Église de France avec le Pape et supprimé nombre d’abus sur les bénéfices ecclésiastiques, les _annales_, les _réserves_ et les _expectatives_, par lesquelles la cour de Rome tirait de la France plus d’un million de ducats chaque année.

Le roi Louis XI, qui généralement usait d’une justice expéditive et peu formaliste, chargea son Parlement de juger un connétable de France convaincu de trahison. C’était le comte de Saint-Pol, lequel, pour arriver à se créer une souveraineté indépendante dans ses fiefs à cheval sur les frontières de France et des pays flamands des Etats de Bourgogne, trahissait à la fois France et Bourgogne, Louis XI et le Téméraire, s’efforçait d’entretenir les vieilles querelles par ses intrigues, et cherchait à réveiller la guerre anglaise.

Ses trames et trahisons découvertes, devenu l’ennemi de tous, il avait cherché refuge à Mons sur les terres de Bourgogne. «Revenez sans crainte, lui écrivit Louis XI, je suis accablé de tant d’affaires que j’ai bien besoin d’une bonne tête comme la vôtre.»

Comme le connétable se doutait bien de ce que le roi voulait faire de sa tête, il se gardait de se mettre entre ses mains, mais Charles le Téméraire le fit prendre et le livra. Il fut jeté à la Bastille pendant que le Parlement instruisait diligemment son procès.

Il tombait de haut ce dangereux seigneur, riche, puissant, possesseur de fortes places, villes et châteaux bien pourvus de gens de guerre; il n’avait fallu rien moins pour l’abattre que l’entente de Louis XI, de Charles le Téméraire et d’Edouard d’Angleterre. «Il faut bien dire que cette tromperesse fortune l’avoit regardé de son mauvais visage,» dit Commines. Le connétable, depuis qu’on lui avait mis sous les yeux ses propres lettres, livrées à Louis XI par le duc de Bourgogne et le roi d’Angleterre, n’espérait plus guère.

Le 19 décembre 1475, rapporte Jean de Troyes, on vint réveiller le prisonnier dans son cachot pour l’amener au Palais. On le fit monter à cheval entre messire de Saint-Pierre chargé de sa garde depuis la Flandre et le chevalier Robert d’Estouteville, prévôt de Paris, et on l’amena sous bonne escorte jusqu’à la cour du May.

Le connétable fut conduit droit à la chambre criminelle du Parlement, où il trouva le chancelier qui, par un discours l’exhortant à la constance, lui enleva sa dernière espérance; puis le président Jehan de Popincourt prit la parole: «Monseigneur, vous savez que par l’ordonnance du roy, vous avez été constitué prisonnier, pour raison de plusieurs cas et crimes à vous mis sus et imposez. Auxquelles charges avez respondu et esté ouy en tout ce que vous avez voulu dire, et sur tout avez baillé vos excusations, et, tout veu à bien grande et mure délibération, je vous dis et déclare, que par arrest d’icelle cour vous avez esté crimineux de crime de lèze-majesté, et comme tel estes condamné par icelle cour à souffrir mort dedans le jour d’huy. C’est à savoir que vous serez décapité devant l’ostel de cette ville de Paris, et toutes vos seigneuries, revenues et aultres héritaiges et biens déclarez acquis et confisquez au Roy nostre sire.»

Sans plus tarder, le connétable fut remis aux mains de quatre docteurs en théologie pour être préparé à la mort; il lui fut chanté une messe, et vers une heure de l’après-midi on le fit remonter à cheval pour s’en aller subir sa peine devant l’Hôtel de ville «contre lequel il y avoit un grand eschaffault dressé et au joignant d’iceluy on venoit par une allée de bois à un aultre petit eschaffault là où il fut exécuté».

--«Trop avoir et trop savoir m’ont mis là où je suis!» dit le connétable en soupirant. Il entra au Bureau de la ville, fit son testament, reçut les consolations de son confesseur, et s’en alla ensuite se mettre en oraisons sur le petit échafaud, tourné vers l’église Notre-Dame, «longue oraison, en douloureux pleurs, et grant contrition» à la vue d’une foule immense. Enfin le connétable ayant dit deux mots au peuple pour se recommander à ses prières se mit à genoux sur un carreau de laine aux armes de la ville et «incontinent petit Jehan, le bourreau, saisit son espée dont il fist voller la teste de dessus les espaules».

Deux ans après, le Parlement eut à instruire le procès d’un autre grand seigneur, comblé de biens par Louis XI et qui maintes fois l’avait trahi aussi, ne rentrant en grâce que pour préparer de nouvelles trahisons. Quand la coupe fut pleine, Louis XI se montra impitoyable, il pesa sur le Parlement, et le duc de Nemours, condamné, sortit de sa cage de fer à la Bastille pour aller subir la décapitation sur l’échafaud des halles. Celui-ci ne fut pas amené au palais. Messire Jehan le Boulengier, premier président au Parlement, accompagné du greffier de la cour criminelle, vint à la Bastille signifier sa condamnation au patient.

On ne vit point sous Louis XI de ces réceptions de souverains et de ces festins à la table de marbre, comme le Palais en compte tant dans ses annales sous les règnes précédents. Louis XI n’est pas un roi de Paris, c’est un roi de Tours où il habite son château de Plessis-lès-Tours le bien gardé, plus souvent que les Tournelles de Paris.

A la Sainte-Chapelle, où il ne manquait pas de venir prier dans ses passages à Paris, il fit, pour être un peu plus chez lui, construire le petit oratoire que l’on voit entre deux contreforts du flanc méridional.

Dans la Grande salle en 1477, «le roy ayant en singulières recommandations les saincts faits de sainct Louis et sainct Charlemaigne, ordonna que leurs deux imaiges de pierre pieça mis et assis en deux des pilliers de la grant salle, du rang des aultres roys de France, fussent descendus, et voulut iceulx estre mis et posez au bout de la dite grant salle, au long de la chapelle estant au bout», c’est-à-dire sur le côté de l’autel placé au fond de la Grande salle, du côté donnant sur la rue de la Barillerie.

Aussitôt après la mort de Louis XI, dans la réaction qui s’ensuivit, la Conciergerie du Palais reçut quelques-uns des conseillers du feu roi, entre autres le principal instrument de ses vengeances et basses œuvres, le fameux Olivier le Daim, ou le Diable comme le peuple l’appelait, redouté et détesté de tous du vivant de son maître.

Il avait commencé par être le barbier de Louis; entré dans la confiance du roi et devenu son conseiller, celui-ci l’avait fait comte de Meulan. La roue avait tourné. Poursuivi par les princes longtemps comprimés, on lui fit son procès en Parlement et l’on trouva très suffisamment de prétextes pour le condamner.

Olivier le Daim pour qui la vie d’un homme avait toujours pesé très peu et qui avait tant fait pendre, gehenner ou noyer dans sa vie, accueillit la sentence de mort avec philosophie.

--Puisqu’il plaît ainsi à ces messieurs, dit-il, c’est bien, baillez-moi confesseur!

Il monta en charrette dans la cour du palais et prit le long chemin de Montfaucon. En route il fit arrêter le cortège, on crut qu’il voulait faire quelques déclarations, mais il s’agissait seulement de petites dettes qu’en homme régulier il voulait déclarer au greffier. Et bientôt il était accroché à la Justice de Paris, à côté d’un de ses subordonnés condamné avec lui.

Sous Charles VIII, il fut travaillé à une restauration du pignon de la Sainte-Chapelle, modification complétée au temps de son successeur par le grand degré à rampe douce accolé au flanc méridional.

Le Palais sous le roi Louis XII reçut de nombreux embellissements, on donna à la Grande chambre la magnifique décoration qu’elle conserva jusqu’à la Révolution; des bâtiments s’élevèrent sur les côtés du vieux logis royal de saint Louis, enfin la cour de la Sainte-Chapelle, déjà si belle, reçut un ornement de plus, le magnifique édifice de la chambre des Comptes.

C’était au fond de la cour juste en face de la grande porte du palais, une façade composée de trois pavillons irréguliers, présentant au-dessus du rez-de-chaussée un étage de grandes et belles fenêtres séparées par des statues dans des niches, un étage supérieur à hautes lucarnes magnifiquement couronnées et reliées par une balustrade à fleurs de lys, au-dessous d’immenses combles brandissant de grands et superbes épis de faîtage.

Le pavillon de l’aile gauche possédait sur l’angle une jolie et fine tourelle à deux étages; le pavillon de droite au comble moins haut ouvrait au premier étage une large loggia à deux arcades surbaissées, aux piliers décorés de statues, loggia surmontée d’une superbe lucarne plus belle encore que les autres, soutenue latéralement par de légers contreforts dessinant un pignon ajouré, orné de pinacles et de crochets.

Toute la façade était revêtue d’une riche décoration, dais ciselés, écussons, frises de fleurs de lis et de dauphins alternés.

Les statues représentaient, avec leurs attributs traditionnels, la Tempérance tenant une horloge et des lunettes, la Prudence un miroir et un crible à la main, la Justice avec une épée, le Courage tenant une tour et étouffant un serpent.

Pour compléter cette belle façade d’un si heureux dessin, silhouettant de très hauts toits ardoisés et d’énormes cheminées, au pavillon de la loggia venait aboutir un grand escalier extérieur, ou plutôt une grande rampe couverte à quatre arcades du même style. Un charmant petit porche en plein cintre se surmontait d’un gable élégant, au centre duquel était sculpté l’écu de France ayant deux cerfs ailés pour supports, avec le porc épic de Louis XII au-dessous. A la balustrade pleine, comme à celle du reste de l’édifice, des L couronnées alternaient avec les dauphins.

Fra Giocondo, Joconde l’architecte italien amené par Charles VIII, à qui l’on s’est longtemps plu à attribuer tant de choses, a travaillé à cette chambre des Comptes. Quel fut au juste son rôle dans la construction, on l’ignore, mais ce qui est certain c’est que ce charmant édifice, vraie merveille de grâce, une des dernières créations de l’art purement français, n’est aucunement son œuvre, et d’ailleurs était commencé avant son arrivée.

On eut à la Cité, à peu de distance l’une de l’autre, deux entrées royales avec les cérémonies traditionnelles à Notre-Dame et au Palais.