Part 2
Lutèce proprement dite, dans son île, quatre siècles après l’arrivée des Romains et peu avant celle des Francs, ne ressemblait plus à la bourgade gauloise bercée par la rivière. Elle avait l’aspect de toutes les villes romaines; l’île couverte de maisons de pierres, entourée d’une enceinte à tours carrées, montrait çà et là quelque colonnade, quelque monument à la forte carrure. En avant des deux ponts qui la reliaient aux rives, s’élevaient des ouvrages militaires; tout à fait à la pointe de l’île se trouvait le palais habité par les préfets de l’empereur, magistrats de la région, construction dont on a retrouvé des traces nombreuses dans les fouilles du Palais de justice et à laquelle succédèrent sur le même emplacement le palais de Saint-Louis, le logis de Philippe le Bel, ce précieux édifice qui fut retrouvé il y a trente ans noyé dans les bâtiments de l’ancienne préfecture de police et que la pioche, irrespectueuse de l’histoire, démolit sans pitié, pour l’édification de l’énorme façade égyptienne (!) de la cour d’assises, imitation d’un temple de Dendérah (!) aussi peu à sa place que les imitations de Parthénons qui se voient, hélas! en tant d’endroits n’ayant rien de grec ni d’égyptien.
Devant le palais s’étendait le forum, puis venaient les maisons pressées de la ville et à l’autre extrémité de l’île, la première cathédrale de Paris, c’est-à-dire un temple dédié à Jupiter, dont il subsiste encore sans doute bien des débris sous Notre-Dame, outre ceux qu’on en a retirés. Dans le chœur de la cathédrale, juste sous les autels chrétiens, des fouilles en 1711 mirent au jour des débris de l’autel de Jupiter, des bas-reliefs grossiers représentant les dieux gaulois et romains fraternellement réunis, Jupiter, Vulcain, Esus, le Mars des Gaulois, et Cernunnos ou Cervunnos, sculptures d’un style barbare accompagnées de l’inscription suivante:
«_Sous Tibère Auguste, les Nautes parisiens ont publiquement élevé cet autel à Jupiter très bon, très grand._»
Les précieuses pierres ont été rejoindre au musée des Thermes bien d’autres débris de la même époque, déterrés un peu partout dans la Cité et sur différents points du sol parisien. Ces trouvailles fournissent une nouvelle preuve de cette sorte de loi historique que les monuments de même ordre se perpétuent généralement à la même place, le palais sous le palais, le temple sous l’église.
En avant du palais, sur le petit bras de la Seine, la muraille d’enceinte de Lutèce, trempant dans l’eau, s’ouvrait pour une porte de rivière, un débarcadère monumental pour les bateaux des Nautes, orné d’un portique dont les colonnes, retrouvées en 1848, portaient la trace profondément marquée des cordages ayant amarré les barques à leur base. En arrière de ce portique s’élevait, pense-t-on, un temple de Mercure, qui sans doute était en même temps une sorte de bourse, un lieu de réunion pour les Nautes, près du port de débarquement de leurs marchandises.
Elle était bien petite encore, notre Lutèce, car son mur d’enceinte retrouvé sur divers points, près de Notre-Dame ou sous le palais, s’alignait assez fortement en arrière des quais actuels, et cette fortification était assez faible, car elle avait été élevée à la hâte, avec des débris d’édifices rasés dans les faubourgs par mesure de défense, afin de dégager les abords de la place lors des invasions barbares. Ces faubourgs formés le long des voies au nord et sur les pentes du mont Lucotitius au sud, au pied du grand palais, devaient former avec la cité une agglomération d’une certaine importance déjà, si l’on en juge par les ruines des Arènes parisiennes, dégagées depuis 1869.
Le gallo-romain de Lutèce, le négociant affairé sur ses ballots de marchandises arrivant par les routes de terre ou par bateau, plaidait devant les magistrats au Palais actuel, faisait ses dévotions au temple de Jupiter, où ses fils des siècles suivants ont élevé la majestueuse Notre-Dame; ou s’en allait pèleriner aux temples de Mercure et de Mars qui couronnaient la colline de Montmartre et dont les ruines ont subsisté côte à côte avec les moulins et l’abbaye, jusqu’au XVIIᵉ siècle, édifices considérables puisqu’il paraît que de la plus grande partie du territoire des Parisii on pouvait les apercevoir, comme on peut de nos jours, au-dessus de Montmartre enveloppé par la grande ville, apercevoir de si loin la colossale masse de l’église du Sacré-Cœur, toute blanche et non terminée encore.
Ce Parisien gallo-romain, nous pouvons également nous le représenter assis sur les gradins de l’amphithéâtre, dont les hautes arcades superposées se dressaient parmi les verdures, sur le versant oriental du mont Lucotitius; après tant d’années, après quinze siècles d’enfouissement et d’oubli, depuis le temps où la crainte des invasions franques fit jeter bas les hautes arcades et employer leurs pierres à la construction du rempart de Lutèce, ces gradins ont été enfin en partie remis au jour. L’existence de ces arènes sous les maisons du quartier Saint-Victor était connue depuis longtemps; cela s’appelait au moyen âge, par tradition, le Clos des Arènes sur le territoire de l’abbaye de Saint-Victor, mais l’emplacement exact était oublié; des maisons serrées s’étaient juchées sur les arènes remblayées par
les décombres, et beaucoup possédaient des caves pratiquées dans les couloirs, des trous inconnus et mystérieux revêtus de puissantes maçonneries dont on ne s’expliquait pas l’origine. En 1869, lors du percement de la rue Monge, une moitié de l’amphithéâtre reparut soudain à la lumière, profondes excavations, gradins écroulés, tas de pierres bouleversées. La découverte de ces arènes perdues fit du bruit quelque temps, puis survint 1870 et Paris sous les obus eut à songer à bien autre chose qu’à déterrer ses antiquités. Une invasion avait causé la ruine des arènes, une autre invasion fut cause de la ruine de ces ruines, remblayées de nouveau impitoyablement et recouvertes par les bâtiments des dépôts et ateliers de la Compagnie des omnibus, malgré la défense désespérée d’un Comité de savants. Quelques sculptures furent envoyées dans les musées et ce fut fini du monument. C’était une moitié de l’hémicycle qui redisparaissait ainsi après avoir quelque temps revu le ciel de la Gaule.
Enfin tout récemment de nouveaux travaux dégagèrent à son tour l’autre moitié, le second demi-cercle apparut avec une dizaine des gradins sur lesquels venaient s’asseoir pour les jeux sanglants importés de Rome, les Lutéciens romanisés du IVᵉ siècle et qui servent aujourd’hui aux ébats des gamins de la rue Mouffetard, assez peu soucieux de leurs ancêtres.
Peut-être un jour recherchera-t-on l’autre moitié volontairement perdue, afin de rendre à Paris son amphithéâtre complet, dont l’ampleur permettra d’évaluer, par la comparaison avec les amphithéâtres d’Italie ou de France le chiffre de la population de la Lutèce gallo-romaine.
Le monde romain attaqué sur tous les points s’écroulait ou s’émiettait sous le choc des armées barbares. Chaque chef de tribu important cherchait à se tailler sa part, Sicambres, Francs, Alains, Burgondes, Wisigoths s’arrachaient des morceaux de la Gaule. A barbare, barbare et demi; derrière ceux-ci qui s’étaient établis et lotis, et cessaient de ravager le pays où ils se fixaient, s’avançait un ennemi plus farouche, l’effroyable ravageur asiatique, poussé par le vertige du carnage et de la destruction. C’était Attila et ses hordes qui venaient de saccager toutes les villes de l’est, Trèves, Reims, Metz. Devant l’ouragan dévastateur, la pauvre Lutèce, derrière son faible rempart, dut se croire à son dernier jour.
C’est à ce moment que se place la légende de sainte Geneviève de Nanterre, non simple bergère quand elle prit le voile, mais fille d’habitants notables, chrétiens ardents en relation avec l’évêque saint Germain d’Auxerre. Comme les Parisiens découragés à l’approche des terribles Huns allaient se décider à abandonner leur ville, Geneviève s’interposa, elle leur rendit le courage et leur prédit que l’invasion respecterait Paris. L’événement ayant réalisé ses prédictions, Geneviève, fixée à Paris, écoutée, vénérée, devint à côté des évêques comme une bergère d’âmes. Elle mourut au temps de Clovis et fut enterrée dans la basilique de Saint-Pierre-et-Saint-Paul fondée par Clovis sur le mont Lucotitius, où Clovis et Clotilde eurent à leur tour leur sépulture, et qui devint par la suite, de reconstruction en reconstruction, l’abbaye de Sainte-Geneviève, c’est-à-dire le lycée Henri IV actuel et notre Panthéon, sarcophage des grands hommes.
Que devient Paris dans la confusion de ces temps, quand les royaumes francs se font, se défont et se refont, et qu’un monde nouveau s’organise? L’obscurité enveloppe ces commencements laborieux, il ne surnage d’autres souvenirs que les grands faits, les guerres, les massacres, les alliances, les absorptions de peuples...
Le municipe gallo-romain, peu à peu, devient la capitale politique de ces rois barbares qui, lorsqu’ils ne sont pas en expéditions, vivent au loin, dans leurs châteaux de bois entourés de fermes et de forêts.
Paris christianisé remplace ses temples par des églises, les édifices romains disparaissent; les monuments qui s’élèvent sont rudes et grossiers, mais si leur architecture n’est plus la copie régulière des monuments de Rome elle laisse deviner, sous sa rudesse barbare, la sève d’un art national qui s’élabore et se prépare à dominer tous les autres, quels qu’ils soient, par les merveilles romanes et ogivales.
Le roi ou quelque leude investi du titre de comte de Paris, ou bien un maire du palais de rois fainéants, réside dans le Palais de Julien ou dans celui de la Cité. Paris, malgré les désordres et les misères du temps, continue à prospérer matériellement, puisqu’il s’agrandit et déborde sur les deux rives.
Les grandes abbayes se fondent dans la banlieue, s’entourent de murailles à l’abri desquelles viennent se grouper des habitations, embryons de bourgs que Paris enveloppera et absorbera un jour: l’abbaye de Sainte-Geneviève, proclamée patronne de Paris, sur qui elle semble veiller de la hauteur où le monastère est assis; l’abbaye de Saint-Germain des Prés, au milieu des prairies, presque sur la Seine, fondée par Childebert au VIᵉ siècle; l’abbaye de Saint-Denis, bourg plus éloigné, annexe de Paris que Paris n’a pas encore atteint, fondée en l’honneur du légendaire évêque de Lutèce, au IIIᵉ siècle, martyrisé à Montmartre, patron de Paris et des vignobles parisiens, quand il y avait encore des vignobles parisiens. Des églises s’élèvent dans les faubourgs et dans l’île, petites églises de la cité qui se perpétueront, et qui disparaîtront dans les démolitions de la Révolution ou dans la grande transformation entreprise de nos jours dans l’île mère.
Et les siècles passent. La France et Paris se bâtissent peu à peu sous la rude main des chefs mérovingiens, sous celle des maires du palais quand la race de Klodowig s’abâtardit, quand le trône hissé sur les cadavres de frères, d’oncles ou de neveux n’est plus qu’un simple fauteuil pour ses faibles successeurs.
Quatre bœufs attelés d’un pas tranquille et lent Promenaient dans Paris le monarque indolent,
... ils le promènent de Paris à ses villas des environs, tandis que le duc Pépin ou Charles-Martel conquiert le pouvoir réel, gouverne et guerroie en son propre nom sans s’occuper du faible titulaire de la couronne.
Le commerce de Paris prospère, les Nautes, ces négociants lutéciens, s’appellent maintenant les _marchands de l’eau_, et forment une _hanse_ ou ligue marchande dont les opérations s’étendent au loin, association qui deviendra au moyen âge la corporation prépondérante parmi les métiers et fournira les Prévôts des marchands.--Là est l’origine de la municipalité parisienne, le lien qui rattache à travers les âges les édiles de nos jours, les terribles hommes de la commune de 1793, les chaperons bleus et rouges d’Étienne Marcel, les négociants de la rivière d’il y a dix siècles aux nautes gallo-romains. La nef qui vogue sur l’écusson de Paris, on la trouve déjà au palais des Thermes, figurée par les proues des navires sculptées aux retombées des voûtes, et s’il faut choisir parmi les étymologies incertaines, il est bien probable que cette nef emblématique rappelle aussi le nom de la ville, Paris en langue celtique devant signifier Bateau et Parisii bateliers, comme Lutèce signifiait, dit-on, _habitation au milieu de la rivière_, ou l’île aux Corbeaux, ou l’île blanche, ou autre chose, au gré des étymologistes.
Enfin le XIIIᵉ siècle,--qui mérite autant que le XVIIᵉ, pour la France arrivée à son complet développement, le nom de grand siècle,--le grand siècle du moyen âge va se lever sur un monde sortant de la confusion, rajeuni, plein de sève et de force, et sur une société organisée tout autrement que nous la comprenons maintenant, posée sur d’autres bases, mais fortement constituée et douée d’une vitalité assez vigoureuse pour affronter les siècles d’orages qu’elle aura bientôt à traverser.
C’est l’époque où le moyen âge, dans toutes ses institutions, se rapproche le plus de son idéal et donne sa plus complète expression en tout. C’est le siècle où la pensée s’efforce de se dégager des ténèbres et des enveloppements de la scolastique, et entrevoit la science; où l’Université fait de Paris la grande école des peuples et de la montagne Sainte-Geneviève le plus haut sommet d’Europe; où l’art, le grand magicien décorateur de la vie, après des siècles de tâtonnements et de progrès vers le beau, arrive à un merveilleux et vraiment sublime épanouissement.
Le cœur de Paris, à ce moment de son histoire, il est vraiment là, dans l’île de l’antique Lutèce, dans cette glorieuse Cité où la grande cathédrale, la nouvelle Notre-Dame, achève de se construire et domine de ses tours, de sa flèche élancée, de ses mille pinacles dissemblables, clochers, flèches, tours et tourelles hérissant l’île et les deux rives du fleuve.
La Cité d’ailleurs est centre religieux par sa cathédrale et centre politique par son palais, qu’habitent les rois, seigneurs de ce petit jardin d’île de France auquel peu à peu, par l’adresse, la politique ou la force, ils réunissent les seigneuries, les terres, les provinces, arrondissant de plus en plus le domaine royal, noyau d’agglomération dans le morcellement féodal.
Bien des édifices se sont remplacés l’un l’autre, sur l’emplacement du temple gallo-romain où le Christ a succédé à Jupiter, en attendant qu’il soit un instant remplacé par l’Être Suprême et la déesse Raison de 93.
Il y a eu d’abord au IVᵉ siècle une première église dédiée à saint Étienne martyr, église à côté de laquelle s’éleva la cathédrale mérovingienne bâtie au commencement du VIᵉ siècle par le roi Childebert, en reconnaissance de la guérison d’une grave maladie. De cette cathédrale, d’art encore à demi romain et non roman, il reste quelques débris et une description du moine poète Fortunat qui célèbre ses splendeurs en vers enthousiastes; les débris, des fragments de colonnes, des chapiteaux corinthiens se peuvent voir au palais des Thermes. Une particularité de cette église signalée par Fortunat, c’est que là pour la première fois les fenêtres furent garnies de verrières transparentes où «les feux tremblants de l’aurore naissante semblent se jouer jusque dans les lambris»...
Près de dix siècles, la basilique mérovingienne, maintes fois réparée, vécut cependant, malgré bien des accidents et des désastres soufferts au temps des Normands. Elle avait presque l’âge de la cathédrale actuelle lorsque fut décidée sa démolition. Cette basilique et la vieille église Saint-Étienne accolée à son flanc sud tombaient sans doute en ruines, malgré les incessantes réparations, et l’édifice ne répondait plus aux exigences du temps. La cathédrale, comme on la concevait alors,--église mère de la Cité, centre commun à tous, la maison de Dieu la plus solennelle, autel privilégié entre tous, lieu de réunion du peuple pour toutes les occurrences, joyeuses ou funestes, et pour certains, donjon d’une puissance supérieure à toutes, ou pour le moins allant de pair avec la plus haute,--la cathédrale demandait une ampleur de proportions refusée aux autres églises et voulait être revêtue de toutes les magnificences de l’art.
Développement naturel et superbe des beautés en germe dans l’art roman, éclosion de toutes les fleurs poussées sur sa tige puissante, un art nouveau surgit juste à point pour satisfaire aux conditions nouvelles, au moment où jaillissent du sol de l’Ile de France agrandie de quelques provinces, ces grandes cathédrales de Paris, Chartres, Laon, Reims, Amiens, Senlis, Bourges, condensant tous les arts sublimes, toutes les aspirations élevées, miracles de pierre pour lesquels les peuples semblent avoir jeté comme en un brasier leur âme ardente, leur foi et leurs trésors.
Et Notre-Dame de Paris, sous l’effort d’une génération, naquit, poussée en cinquante années de travaux dans l’ensemble de sa structure, mais demandant pour l’achèvement de sa merveilleuse parure de sculptures, encore un siècle de labeurs et des centaines d’existences d’artistes, de savants maîtres de l’œuvre et d’imagiers au patient ciseau.
La Cité après saint Louis, c’est-à-dire lorsque Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, ces deux splendides joyaux de la couronne de Paris, s’élèvent parfaits et achevés vers le ciel, forme un merveilleux ensemble d’édifices et pendant trois siècles, c’est-à-dire jusqu’au moment où l’on commencera à détruire ou dénaturer sa parure du moyen âge, elle figurera au milieu de la Seine comme la gigantesque représentation de la nef symbolique de son blason.
Cet aspect de nef moyen âge baignée par le flot de la Seine a frappé tout le monde et, oubliant les _Nautes_, les bateliers de Lutèce, on a voulu y voir l’origine de son emblème héraldique. C’est une de ces nefs à château d’avant, et château d’arrière: à la proue le palais de saint Louis, avec son jardin entouré de murs crénelés et la maison des étuves en extrême pointe; la flèche aérienne de la Sainte-Chapelle au centre pour grand mât; et vers la poupe, Notre-Dame élevant, majestueuse, sa haute façade à grandes lignes régulières que dorent ou rougissent les soleils couchants.
Dans ce noble vaisseau, d’un bord à l’autre il y a, outre ces deux châteaux d’avant et d’arrière, des écoles, des hôpitaux, deux couvents, cinquante-deux rues à maisons forcément bien serrées, bien enchevêtrées les unes dans les autres, six impasses, des places, dix paroisses, vingt et une églises ou chapelles.
_Le dit des rues de Paris_, rimé par Guillot vers la fin du XIIIᵉ siècle, nomme seulement trente-six rues, certaines modifications, certains percements de voies sur des emplacements d’hôtels ayant eu lieu seulement après lui.
Guillot si fait à tous sçavoir Que par deça _Grand pont_ pour voir N’a que deux cents rues moins sis Et en la Cite trente sis Outre _Petit Pont_ quatre vingt Ce sont dix moins de seize vingt, Dedans les murs, non pas dehors.
Ces rues de la Cité du moyen âge, notre époque les a connues avant le grand déblaiement de la Cité,--qui n’en a laissé que quelques-unes toujours blotties à l’ombre de Notre-Dame--et les a remplacées par un colossal amas de cubes de pierre tristes et monotones, par des casernes et par un hôpital formidable, successeur du vieil Hôtel-Dieu, qu’on eût mieux fait de transporter ailleurs, vers les coins inoccupés des bastions de l’enceinte moderne.
Certes, nous les avons vues ces vieilles rues--ou ce qu’il en restait--étroites et sombres avec des recoins sinistres, des maisons noires et sordides, des carrefours moisis aux façades lépreuses renversées en arrière, mais ce n’est point sur ce qu’il nous en était parvenu, en certains endroits, vieux restes semblables à un décor de cour des miracles rongé par l’usure des siècles, bariolé de rafistolages, défiguré, enlaidi, dégradé par la misère, ce n’est point sur ces tristes débris que nous devons juger la _Cité_ du moyen âge avec son enclos du Cloître, ses nombreux édifices religieux, grands ou petits, ses hôtels et ses rues marchandes.
Alors elles étaient jeunes, ces rues et ces maisons, alors elles n’étaient point noires et nullement fétides; le moyen âge qui jonchait de fleurs et de feuillages les nefs des églises et les cours des palais, et qui jetait des verdures odoriférantes dans les salles des tribunaux, partout où s’entassent des foules,--ce que nous ne songeons guère à faire maintenant, le moyen âge n’aimait pas plus que nous les mauvaises odeurs. Il n’aimait pas davantage l’obscurité et nous en avons pour preuve les vastes ouvertures, les grands fenestrages des façades d’autrefois, fenêtres qu’on a, depuis, bouchées et rapetissées en largeur et en hauteur pour nous marchander l’air et la lumière. De ce que nous les voyons en leur misère et leur décrépitude, ne concluons pas que ces rues et ces maisons ont toujours eu leur triste aspect d’aujourd’hui; le masque lamentable de la sénilité peut-il nous faire juger de la beauté d’une figure en son printemps.
Mais pénétrons dans ce dédale serré de petites rues et par la rue _Neuve-Notre-Dame_, débouchons sur le Parvis élevé sur un degré de cinq marches disparues depuis par le lent exhaussement du sol, devant la splendide et robuste façade agrandie encore par le voisinage des maisons qui semblent se rapetisser soudain à ses pieds, apparaissant tout entière avec sa fantastique décoration, ses vastes portails béants où mille images sculptées se dessinent nettement au soleil ou se devinent dans l’ombre, avec ses deux grandes lignes horizontales coupant la masse: la Galerie des rois alignant ses majestueuses statues d’une tour à l’autre et la galerie des hautes arcades à jour au-dessus de la grande rosace;--avec les hautes ogives des tours d’où tombent sur la ville le carillon des cloches et, seulement pour les grandes joies ou les grandes alertes, la voix grave du bourdon.
En cette Cité où l’espace est mesuré, où palais, églises et maisons se serrent si bien les coudes, on ne saurait imaginer espace mieux rempli et plus meublé.
L’Hôtel-Dieu d’abord, au pied de la tour méridionale, se présente aux gens avec son petit porche d’entrée et ses bâtiments divers découpés très irrégulièrement. C’est ensuite l’église Saint-Christophe tournant son abside au parvis, devant le débouché de la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs qui montre l’entrée de l’église Saint-Pierre à deux pas, derrière le pignon à tourelle du Bureau des pauvres. En face, juste sous la tour du Nord, s’accote la petite église Saint-Jean le Rond, humble et pauvre, toute petite, dont le pignon ne monte pas plus haut que l’ogive du portail de la cathédrale.