Part 1
PARIS
DE SIÈCLE EN SIÈCLE
OUVRAGES DE A. ROBIDA
LA VIEILLE FRANCE.--NORMANDIE. BRETAGNE. PROVENCE. TOURAINE. Quatre volumes in-4º, illustrés de très nombreuses gravures dans le texte et hors texte. (A la _Librairie illustrée_.)
LES VIEILLES VILLES D’ITALIE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
LES VIEILLES VILLES DE SUISSE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
LES VIEILLES VILLES D’ESPAGNE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL. Un fort in-8º jésus, illustré de nombreuses gravures. (A la _Librairie illustrée_.)
LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE. Un volume in-8º jésus, illustré de nombreuses gravures. (A la _Librairie illustrée_.)
LE VINGTIÈME SIÈCLE. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la _Librairie illustrée_.)
VOYAGE DE MONSIEUR DUMOLLET. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la _Librairie illustrée_.)
LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la _Librairie illustrée_.)
ŒUVRES DE RABELAIS, illustrées de très nombreuses gravures dans le texte et de gravures hors texte en couleurs. (A la _Librairie illustrée_.)
MESDAMES NOS AIEULES, DIX SIÈCLES D’ÉLÉGANCES. Un volume in-18 couronne illustré de très nombreuses gravures en noir et en couleurs. (A la _Librairie illustrée_.)
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
PARIS
DE SIÈCLE EN SIÈCLE
TEXTE, DESSINS ET LITHOGRAPHIES
PAR
A. ROBIDA
PARIS A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
_Tous droits réservés._
A MON AMI
CHARLES NORMAND
PARISIEN DE PARIS
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DES AMIS DES MONUMENTS PARISIENS
_Toujours sur la brèche pour la défense des intérêts_ _artistiques de Paris toujours menacés._
A. ROBIDA
A chaque étape de sa vie, à chaque mouvement de sa croissance, les siècles passés ont vu notre Paris, faisant craquer sa ceinture et se dépouillant de son enveloppe, s’épanouir en d’autres conditions au soleil des idées nouvelles, revêtir, sous une armure de défense plus solide et plus large, un vêtement tout neuf, enrichi et décoré suivant les modes alors triomphantes, lesquelles constituent parfois un progrès et un embellissement, mais parfois aussi, par malheur, n’apportent que de regrettables modifications.
Une capitale est un organisme et Paris plus que nulle autre.
Mais dans cet organisme de la ville en perpétuelle transformation, en même temps que l’enveloppe se modifie, le cœur change de place. Il était ici, en ce siècle, sur cette rive du fleuve; au siècle prochain, il sera là-bas, de l’autre côté. Il fut au milieu du fleuve d’abord, aux premiers vagissements de Paris, dans l’île où naquit la petite Lutèce, puis il passa l’eau, sembla se fixer un instant sur la montagne Sainte-Geneviève, à l’ombre des palais gallo-romains, qu’après Constance Chlore, Julien et les magistrats romains, habitaient les terribles chefs francs,--pour revenir en son île avec les évêques et les rois, entre la cathédrale et le palais, ensuite pour refranchir encore le fleuve, mais de l’autre côté, et gagner la ville nouvelle, la ville bruyante et commerçante qui s’agite sur la rive droite...
Et le cœur vagabond ne quittera plus cette rive, il se contentera d’avancer bond par bond, du côté où va le soleil, pendant que la ville se gonfle et s’agrandit, pousse au loin ses rues interminables, dévore les marais, les champs, les vignes, les parcs, les taillis, boit les petites rivières qu’elle rencontre, absorbe les villages, les châteaux, les bourgs, étale à l’infini ses palais et ses maisons sur un territoire qui, pour le bourgeois de jadis, était l’horizon lointain, perdu dans le vague du couchant!
Le cœur de Paris, ce fut d’abord l’île-berceau, où, dans un paysage vide et silencieux, au seul murmure du fleuve, tranquille alors et libre de s’élargir à l’aise sur des berges incertaines, s’éveilla la Lutèce gauloise, sous les saules, entre quelques chaumières rondes à toits coniques.
Le cœur de Paris, de la Lutèce gallo-romaine et mérovingienne, ce fut la _Cité_ naissante, l’île déjà pleine et débordant sur la rive gauche; ce fut aussi la montagne de Geneviève, où montèrent la garde le soldat gaulois des empereurs romains et le rude compagnon de ces chefs francs qui devinrent les rois de la petite France naissante aussi,--la montagne que se partagèrent le cloître qui prie et l’université qui médite et enseigne; ce fut le quartier des manoirs féodaux groupés autour de l’hôtel Saint-Paul et de l’hôtel des Tournelles,--palais des rois de France alors que le Louvre attend encore son heure,--le quartier du Marais--lequel, avec la place Royale aux arcades simples et nobles, resta centre aristocratique jusqu’au grand siècle;--ce fut aussi le Pont-Neuf, la grosse artère où toute la vie de Paris passe et repasse.
Puis, étape nouvelle, le cœur de Paris avance et se fixe tout près des édifices royaux du Louvre et des Tuileries, abandonnés par leurs hôtes pour Versailles où se ressentent moins les soubresauts du Paris toujours bouillonnant et grondant en perpétuelles mutineries. Le cœur de Paris bat sous les galeries du Palais-Royal, demeure élevée par le grand cardinal et devenue le palais de la branche cadette des Bourbons.
Il oscille pendant un siècle, retournant parfois, aux jours sombres, vers la Grève où le terrible Hôtel de Ville couve les révolutions; il monte au commencement de notre temps vers les nouveaux boulevards brillants, étincelants et bourdonnants, jadis simples fossés d’enceinte sur la campagne et devenus centre de la vie parisienne pendant la course de notre XIXᵉ siècle.
On perçoit le battement de ce cœur entre l’Opéra flamboyant et l’église de la Madeleine, temple grec dédié à la Gloire par Napoléon; mais ce cœur jamais fixé se porte de plus en plus en avant et marche vers les Champs-Élysées, vers l’ouest, vers les immenses quartiers aux splendides hôtels tout battant neufs, quartiers trop cosmopolites, où peut-être, de transformation en transformation, naîtra un Paris trop différent du Paris de l’histoire, une grande Cosmopolis, capitale internationale aux qualités essentielles évaporées et n’ayant point gardé la saveur du terroir lutécien.
* * * * *
Temps lointains;--pour la Gaule aux vastes forêts, l’histoire commence à peine et pourtant les légions de Rome, bientôt, vont y trouver des villes importantes, du commerce, quelques routes--peu nombreuses il est vrai, fleuves et rivières en tenant lieu,--des tribus puissantes mais mal confédérées, des peuples divisés qui ne sauront point se réunir contre l’ennemi commun. Des cités en nombre considérable existaient. Sans parler des côtes méditerranéennes, aux villes prospères et policées étendant au loin leur commerce maritime, l’intérieur du pays présentait d’importantes agglomérations urbaines, s’élevant à quelque point de passage sur les rives des fleuves principaux, ou serrées dans des murailles de défense sur la crête de quelque abrupt mamelon. Parmi des centaines de petites cités dont beaucoup gisent encore en ruines sous quelques pouces de terre en des coins inconnus, Chartres, Tours, Rouen, Bordeaux, Reims, Nevers, Sens, Beauvais, etc., possédaient déjà des édifices imposants et une certaine splendeur, telle Bourges, que les Bituriges au temps de Vercingétorix ne purent se résoudre à détruire pour faire le désert à l’approche des Romains.
Alors que plusieurs de ces villes formaient un chapelet de petites capitales pleines de sève ardente, ayant même une vie politique, dans cette Gaule déjà même livrée au pouvoir dangereux de l’éloquence, Lutèce, plus modeste, toute petite et ne pressentant point ses destinées, vivait dans son île du commerce de sa batellerie, du transport des marchandises lui arrivant du Sud-Est par la haute Seine, et du Nord par les affluents divers.
Le long de halliers et de taillis se ramifiant aux profondes forêts au milieu desquelles l’Oise se fraie un chemin, la Seine, large et semée d’îlots, descend lentement vers la mer, coulant en méandres gracieux à travers des plaines fertiles et de belles collines.
Ici, à la place des immenses murs de pierre qui l’encaissent aujourd’hui et contiennent aux grandes eaux ses désirs de flâneries en dehors du lit régularisé, c’est à cette époque une verdoyante plaine basse, aux arbres mouillés, que nous apercevons, un marécage où le vent fait onduler avec de soudains et harmonieux frissons, les longues étendues de roseaux où s’abritent des barques de pêcheurs, et sur lesquels planent des vols d’oiseaux de rivière et tournoient les canards sauvages.
Un archipel non moins verdoyant balance ses grands arbres au milieu de la Seine, c’est une flottille d’îles et d’îlots dont beaucoup ont disparu aujourd’hui, rongés peu à peu, dévorés par le fleuve, ou bien que l’homme a supprimés.
Iles et îlots se suivent ainsi à la file jusqu’à l’horizon; la plus grande île de l’archipel parisien, c’est la _Cité_ d’aujourd’hui, grande et noble nef suivie de ses chaloupes, les deux îles qui se nomment au moyen âge l’île Notre-Dame et l’île aux Vaches et qui, réunies sous Louis XIV, s’appellent maintenant l’île Saint-Louis, plus loin l’île aux Javiaux ou Louviers, maintenant soudée à la rive droite sous l’ancien Arsenal.
Une quatrième et une cinquième île, deux îlots plutôt, précèdent la grande nef que forme la Cité, ce sont les îlots de Bussy et de la Jourdaine où Philippe le Bel brûla les templiers et qui, réunies et constituées en terre-plein du Pont-Neuf, portent aujourd’hui la statue du Vert-Galant. Deux ponts de bois reliaient Lutèce aux oseraies de la rive, deux ponts bien modestes, qui cent fois détruits se perpétueront à peu près sur le même point et deviendront le pont au Change et le pont Saint-Michel.
Voilà le calme paysage parisien de ces temps, le premier décor de la série aux immenses changements; des îles au fil de l’eau, des marécages pour premier plan, marais dont le souvenir se retrouve encore dans le nom du quartier aux vieux et riches hôtels; au loin, de vertes collines, dominées par les croupes bien dessinées de Montmartre, puis des bois, des taillis où se cachent des villages qui sont alors peut-être aussi importants que Lutèce en son île et que Lutèce, débarquant en terre ferme, englobera l’un après l’autre.
* * * * *
Depuis des années, la Gaule lutte contre l’envahisseur, contre le Romain, âpre conquérant qui n’apporte sa civilisation aux peuples qualifiés par lui de barbares,
que pour organiser l’exploitation savante et régulière de ces peuples, pour pomper leur or et leur sang, destinés à alimenter son luxe et ses plaisirs. La civilisation romaine s’avance précédée du carnage et de l’incendie. La Gaule sans cohésion, morcelée en cent peuples rivaux l’un de l’autre, est dévorée morceau par morceau, malgré la bravoure de ses enfants, qui se brise devant la tactique supérieure des légions romaines.
Cependant ce fut dans un moment où la Fortune semblait se retourner et, attendrie par tant d’efforts désespérés, gagnée par tant de farouche courage, se déclarait un instant pour la Gaule, que tomba la pauvre petite Lutèce. Les Romains venaient de subir une défaite au siège de Gergovie, suivie d’autres revers sur la Loire. Vercingétorix, le généralissime des nations celtiques un instant réunies, tenait César en échec; l’espoir renaissait.
Ce fut alors que le lieutenant de César, Labiénus, manœuvrant avec quatre légions entre Sens et Paris pour venir en aide à César arrêté sur la Loire, s’approcha du pays des Parisii.
Pour l’histoire, c’est la première fois que la bourgade gauloise à peine née, future capitale de la France, entend sous ses murs gronder la terrible rumeur de la guerre, qu’elle entendra si souvent ensuite dans le cours des siècles,--rugissement des luttes intestines ou bien heurt violent des invasions étrangères aux tours de bois des Gaulois, aux donjons des rois de France, aux bastions à la Vauban du Paris de 1870.
Les buccins des légions romaines vont sonner sous les faibles murs de Lutèce, premières clameurs de l’immense vacarme que ce petit coin des rives de la Seine, marqué par le destin, entendra maintenant, de siècle en siècle, des cris de carnage asiatiques des hordes d’Attila, des stridents ronflements de la trompe de guerre des barques normandes aux ronflements des bombardes des Anglais,--des arquebusades de la Ligue aux roulements de tambours des sections révolutionnaires,--des hourras des cosaques de 1814 aux sifflements des obus Krupp de la Germanie reconstituée, ou des canons révoltés de 1871...
Sous les maisonnettes en flammes de la pauvre Lutèce, la tactique romaine eut encore raison des armes gauloises. Le vieux Calmuken ou Camulogène, chef aulerque de la basse Seine, menant des contingents aulerques, bellovaques et parisiens, chercha vainement le corps à corps avec l’ennemi pour le jeter dans le fleuve. Mais par des voltes rapides, des contremarches, des passages soudains de la rive gauche de la Seine à la rive droite, Labiénus trompa le chef gaulois: les Romains, après une tentative avortée dans les marais à l’embouchure de la Bièvre, passèrent la Seine à Melun pour attaquer par la rive droite. Mais sur cette rive, devant Lutèce incendiée et abandonnée, avec Camulogène en face, et par derrière un corps de Bellovaques qui approchait, Labiénus se trouva tout à coup en un péril pressant; il en sortit par un coup d’audace heureux, par un passage nocturne du fleuve sur cinquante bateaux amenés de Melun.
Le choc eut lieu sur la rive gauche au-dessus ou au-dessous de Paris, on ne sait au juste: pour les uns entre Choisy-le-Roy et Vitry, pour les autres entre Sèvres et Meudon, à l’endroit où fument les cheminées de tant de bruyants restaurants alignés sur les berges d’une gracieuse boucle de la Seine aimée de nos pêcheurs à la ligne et de nos canotiers,--probablement sur les deux points à la fois, Labiénus ayant passé à Sèvres et s’étant rabattu de là sur les positions occupées par le gros de l’armée gauloise en amont de Lutèce. Camulogène et tous ses soldats cramponnés au sol se firent tuer jusqu’au dernier et, sur les rangs accumulés de cadavres gaulois et romains, Labiénus, ayant conquis un passage chèrement payé, eut tout juste la force de conduire les débris de ses légions chez les Senones.
Que reste-t-il de cette première Lutèce entrée dans l’histoire par sa destruction au temps de César? quelles traces matérielles des Parisiens du temps pourrions-nous aujourd’hui retrouver encore? Rien ou presque rien, peut-être quelques pierres grossières ressaisies au plus profond de notre sol, dans les fouilles opérées pour la construction des édifices de la Cité actuelle.
Une seconde Lutèce allait renaître bientôt des cendres de la première. La guerre terminée, les Romains définitivement établis en Gaule, le nouvel ordre de choses accepté, de grands progrès matériels s’effectuèrent rapidement. La _paix romaine_ opère une complète transformation, les villes détruites se relèvent, de grandes voies parfaitement entretenues relient les unes aux autres ces vieilles cités gauloises devenues municipes romains, qui se parent bien vite de grands monuments taillés sur le patron des édifices de la métropole lointaine.
Après les légions, c’est l’invasion des lettres et des arts latins, qui s’infiltrent avec une surprenante facilité jusqu’aux extrémités de la terre des Druides et font marcher ensemble la transformation matérielle et la transformation morale; les mœurs, les usages, les costumes de Rome sont adoptés partout et font de l’ancienne _Gaule chevelue_ une _Gaule à toges_ très romaine.
Cette Lutèce gallo-romaine, il nous est plus facile de nous la figurer que la petite Lutèce gauloise; quatre siècles de vie romaine en avaient fait une jolie ville décorée de vrais monuments, blanche et riante dans sa ceinture mouvante, si limpide alors.
L’empereur Julien l’appelle _sa chère Lutèce_; il y a passé quelques-unes des saisons de loisir que pouvaient lui laisser et tous les soucis de l’empire, et les armées à conduire contre les Francs et les Germains,--ce nouveau péril s’élevant à l’horizon de la ville latine. Il vint en 358 et 359, après sa victoire sur les Germains dans les plaines d’Argentoratum (Strasbourg), s’y reposer au milieu de ses amis lettrés et philosophes, et il a tracé de la ville et de la vie qu’il y menait un intéressant croquis:
«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce (c’est ainsi qu’on appelle dans les Gaules la ville des Parisiens); elle occupe une île au milieu d’une rivière: des ponts la joignent aux deux bords. Rarement la rivière croît ou diminue: telle elle est en été, telle elle demeure en hiver: on en boit volontiers l’eau très pure et très riante à la vue. Comme les Parisiens habitent une île, il leur serait difficile de se procurer d’autre eau. La température de l’hiver est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de l’Océan, qui n’en étant éloigné que de neuf cents stades, envoie un air tiède jusqu’à Lutèce: l’eau de mer est en effet moins froide que l’eau douce. Par cette raison, ou par une autre que j’ignore, les choses sont ainsi. L’hiver est donc fort doux aux habitants de cette terre; le sol porte de bonnes vignes; les Parisii ont même l’art d’élever les figuiers en les enveloppant de paille de blé comme d’un vêtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour mettre les arbres à l’abri de l’intempérie des saisons.»
Ces figuiers que les Parisii savaient protéger contre les rigueurs de l’hiver sont encore cultivés de la même façon sur un point des environs de Paris, à Argenteuil, où, souvenir plus ancien, sur les hauteurs dominant la Seine et l’immense plaine parisienne, un dolmen recouvre les os de quelque chef parisien préhistorique.
Le palais où ces lignes furent écrites par l’empereur existe encore, il n’était point dans l’île, car déjà Lutèce avait débordé sur les rives, couvrait de naissants faubourgs le débouché des voies romaines de la rive droite et se doublait presque d’une seconde ville sur la rive gauche.
Le grand palais romain si longtemps enfoui et méprisé, aujourd’hui annexe de notre musée de Cluny, était construit depuis une cinquantaine d’années peut-être lorsque Julien, vers 356, y résidait. Il présentait un très grand développement et bien des parties, les plus importantes probablement, ont dû se perdre sous les constructions élevées au moyen âge à leurs dépens. Ces superbes voûtes romaines, ces salles majestueuses que nous admirons enchâssées dans la verdure d’un beau jardin, précieuses reliques servant elles-mêmes de reliquaire à tant de joyaux du passé, disparaissaient naguère sous un amas de maisons serrées, de bicoques accrochées aux vieilles pierres, entassées sur les reins des voûtes, heureusement d’une solidité à toute épreuve. Des salles étaient à peu près bouchées par les décombres, d’autres défigurées, éventrées, misérables, servaient de caves, écuries ou remises, à une foule de petites industries.
Derrière des murs énormes au fond de ces voûtes obscures, aux sombres pierres coupées d’assises de briques, des chevaux au râtelier frappaient de leurs fers le pavé romain et des tonneliers chantaient en cognant sur les douves de leurs tonneaux; au-dessus, dans l’enchevêtrement des bâtisses, des jardins s’étaient établis sur six pieds de terres rapportées on ne sait quand ni comment, de vrais jardins suspendus où poussaient des légumes et des arbres fruitiers. L’entrée des ruines à la fin du siècle dernier était rue de la Harpe, au fond de la cour d’une maison à l’enseigne de la Croix de fer, où les coches de Laval et différents services de messageries avaient leur installation.
Racheté par l’État sous la Restauration, le palais des Thermes, ou ce qu’il en restait, apparut au jour, désobstrué, débarrassé des maisons assises sur ses puissantes épaules, de tous les appentis parasites et de son clos de pommiers aériens. Les parties consacrées à l’habitation ont disparu complètement; seuls les Thermes ont survécu à tant de causes de destruction et nous pouvons à Paris admirer ces vastes salles purement romaines, le tepidarium, salle des bains chauds et le frigidarium, la grande salle des bains froids, immense et haute nef au berceau majestueux, aux fortes murailles percées de niches profondes et d’arcades robustes, les unes bouchées, les autres encadrant de leurs doubles archivoltes un coin de la verdure lumineuse des jardins.
Quelles étaient l’étendue, la physionomie d’ensemble et les dispositions exactes du palais des Thermes? Avec ce qui nous en reste nous ne pouvons plus que chercher à le deviner. Tant de salles ont été complètement détruites autour du noyau subsistant. Un écrivain qui l’a vu au XIIᵉ siècle, Jean de Hauteville, dit emphatiquement du palais: «Les cimes s’élèvent jusqu’aux nues et les fondements atteignent l’empire des Morts.» La deuxième partie de la phrase est toujours exacte, tant de souterrains ou de tronçons de souterrains circulent sous les constructions restées debout et s’enfoncent sous les terrains environnants.
Au temps de Julien, au temps des rois mérovingiens, qui succédèrent aux empereurs, le palais des Thermes, les dépendances et les jardins occupaient un immense terrain depuis Saint-Germain des Prés jusqu’à la rue Saint-Jacques, sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève (_mons Lucotitius_), où des vignes et des maisons de campagne se chauffaient au soleil; le vieil aqueduc d’Arcueil amenait aux hôtes du palais l’eau des sources de Rungis que l’aqueduc moderne verse encore à Paris. Sur l’emplacement du jardin du Luxembourg était un camp romain. C’est là, en 360, Julien n’étant encore qu’un général victorieux, rival malgré lui de l’empereur Constance, que les légions rassemblées à Lutèce, parmi lesquelles se trouvaient deux légions gauloises, proclamèrent Julien empereur. Au milieu de la nuit, échauffés par un banquet, les légionnaires gaulois, brandissant des torches et des épées, forcèrent les portes du palais barricadé, saisirent Julien, l’élevèrent comme un roi barbare sur un bouclier. Première révolution dont Paris ait été le théâtre, quelque chose comme un 18 Brumaire exécuté un peu malgré celui qui en profitait.
Au moyen âge ces jardins du palais si étendus, enclos de fortes murailles, devinrent le Clos de Laas qu’envahirent peu à peu, en le morcelant, des couvents et des maisons.